‹ Russes et Prussiens, guerre de Sept ansChapitre 14 sur 122 · BoïiOTOF · texte numérisé non relu

BoïiOTOF

marn, le conseiller du généralissime et « Toracle des Russes » . Il était aussi « leur idole ». Bon militaire, bon tacticien, un des rares chefs qui eussent le souci de ménager et conserver les hommes et les chevaux, célèbre par ses succès contre les Turcs à Otchakof et les Suédois à Vilmanstrand, il était, par malheur, d'une santé chancelante. On n'en réunit pas moins sous sa main les masses principales de la cavalerie régulière et irrégulière.

Wilhelm de Fermer, qui allait prendre le commandement de Taile droite, était également un Baltique, mais d'origine anglaise. Il avait fait sa carrière sous les ordres du feldmaréchal Munich et s'était distingué contre les Français au siège de Dantzig (1734), pais contre les Turcs et les Suédois. Il sera question de lui plus amx)lement.

Brown ou Braun avait la môme origine que Fermer.

Parmi les jeunes, Villebois n'avait encore fait que la campagne de Suède. Il montrait des talents, mais était enclin à dénigrer les Russes. Le Voyageur de Riga cite ce mot de lui : « Le diable m'emporte, on doit affecter ici d'être aussi bête qu'eux si on ne veut pas les avoir tous pour ennemis. »

Pierre Alexandrovitch Roumiantsof est le futur feld-maréchal de Catherine II, le futur héros du Danube (Zadoiiuaïski). « C'est déjà un de leurs jdIus habiles généraux », écrivait dès 1758 le Voyageur de Riga, qui ne lui reproche que d'être trop ardent dans ses entreprises et ne pas assez se modérer. La bataille de Jsegersdorf et le siège de Kolberg allaient le mettre en lumière.

Le prince Lubomirski avait d'abord servi dans la cavalerie autrichienne ; il se vantait alors de pouvoir, avec un seul régiment de cuirassiers impériaux, en culbuter trois de Prussiens.

L'ordre donné à Apraxine, en octobre 1756, de passer la frontière et de faire une « diversion » était plus facile à formuler qu'à exécuter. La préparation à la guerre était loin d'être achevée. On manquait de chevaux pour l'artillerie. Les magasins n'étaient point organisés. Pour une campagne d'hiver^ les hommes n'avaient point reçu de touloiq^es ni de

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moufles. L'armée était encore bien dispersée. Le 1'" corps, celui de Lapoukhino, fort de 25 000 hommes, occupait la Livonie et la Gourlande, mais avait une nota])le partie de ses forces en Estlionie et dans les provinces de Pskof, Novgorod, et môme Pétersbonrg. Le 2"" corps, celui de Vassili Dolgoroukof, fort de 15 000 hommes, se formait à i)eine et n'était point concentré. Le S*" corps, celui de Matvéi Liewen, tout entier composé de cavalerie et fort de 25 000 hommes, était dans le même cas ; ses avant-postes avaient à peine atteint la frontière polonaise, parallèle au Niémen. Les 4"" et 5'' corps, ceux de Brown et de Fast, comj)renant ensemble tout au plus 14 000 hommes, ne parurent en Esthonie qu'au mois de septembre.

Il s'en fallait que les cinq cori)s eussent reçu toute leur artillerie de batterie ou régimentaire ; notamment les obusiers « à la Chouvalof » se faisaient attendre. Apraxine calculait qu'il n'avait de disponible que les 25 000 à 26 000 hommes de Lapoukhine et réfléchissait que Frédéric II pourrait bien lui en opposer 145 000. La Russie avait, à ce moment, ijlutôt un cordon de troupes qu'une armée d'ojjération.

Les instructions qu' Apraxine reçut en même tem^DS que l'ordre de commencer les hostilités étaient x)leines d'incertitudes et de contradictions. Elles prescrivaient j^i'^sque en même temps, nous dit M. Masslovski, « de marcher et de s'arrêter ». « Dans tous les cas douteux et surtout si on se trouvait en présence de forces supérieures, il fallait autant que possible éviter de livrer bataille. »

Avant de quitter Pétersbonrg, Apraxine avait obtenu une audience de l'impératrice. On peut deviner quels furent les termes de cet entretien par la vivacité des reproches que fit, tout de suite après, la tsarine à Pierre Chouvalof : « Vous ne faites qu'exagérer à mes yeux les forces dont je dispose. Vous n'avez donc pas la crainte de Dieu, pour me tromper ainsi ? » Ivan le favori, à son tour, reprochait au maréchal « d'eff^rayer l'impératrice malade » ; et les Chouvalof eurent soin qu'il n'approchât lAiis de la souveraine.

Ce qui jirouverait qu'Apraxine eut jjlus de caractère ou de clairvoyauce que ne lui en reconnaît le Voyageur de lUgciy c'est que, dès son arrivée au quartier général, il fut presque toujours en lutte avec la Conférence et avec Bestoujef, le créateur et Tinspirateur de celle-ci. Un officier russe, qui était parvenu à Dantzig, déguisé en laquais au service d'une dame, adressa au généralissime des renseignements jorécis sur la situation des forces i)russiennes : jamais il n'avait été question \^o\iv elles d'envaliir la Gomiande ; les bruits qui en avaient couru étaient donc faux. Apraxine communiqua ces avis, et d'autres qui les confirmaient, à la Conférence. La conclusion qu'il en tirait, c'est que, la Courlande n'étant point menacée, il était inutile d'entreprendre une campagne d'hiver.

La Conférence, dans trois rescrits consécutifs, n'en insistait pas moins pour qu'on ouvrît immédiatement les opérations, afin de prévenir les desseins du roi de Prusse sur cette même Courlande. Aj)raxine opposa une résistance énergique. Il exigea qu'on lui donnât un ordre formel, après lequel, sans plus discuter, il était prêt à agir. La Conférence n'osa donner cet ordre. Dans cette année 1756, qui vit l'invasion de la Saxe, la défaite des Autrichiens à Lobositz et la capitulation de l'armée saxonne à Pirna, les troupes russes, non plus que celles de France et de Suède, ne parurent donc pas sur le territoire ennemi.

La Conférence, forcée de laisser à l'armée un peu de repos et le temps de s'organiser, se mit à élaborer des plans pour la campagne suivante. Tous ces plans avaient le défaut de diviser, dès le début, les forces russes : une armée principale devait être employée à frapper un coup décisif sur la Prusse-Orientale ; une seconde armée devait opérer sa jonction avec les Autrichiens sur le théâtre des grosses opérations. Apraxine répondait, avec raison, qu'il importait « de concentrer l'armée, et non de la disloquer », ajoutant que plus tôt on trouverait l'occasion favorable pour attaquer résolument, mieux cela vaudrait.

Le 22 décembre, comme on croyait deviner que Lehwaldt

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se disposait à rolfensive, le conseil de guerre, présidé par Apraxine décida, « sans attendre Tattaque de rennemi , de l'attaquer avec toutes nos forces ». Cette éventualité ne se réalisa point. Alors le conseil de guerre du 3 février 1757 adojita nn plan qni consistait à marcher sur Kœnigsberg et de s'en emparer, tandis que la flotte opérerait contre Pillau.

En mars 1757, toute l'armée russe se trouvait concentrée sur la rive droite du Niémen. En avril, Apraxine fut informé par le général russe Schiringer, détaché au quartier général des Autrichiens, que ceux-ci n'avaient point terminé leurs préparatifs. Le feld-maréchal lit alors observer à la Conférence qu'il était bien difficile de coopérer avec une armée qui n'était pas prête : « Si, à ce join*, les Autrichiens n'ont encore pas commencé, quoiqu'ils soient plus près que nous des Prussiens et sous un climat beaucoup plus doux, à plus forte raison l'armée russe ne doit pas se compromettre à la légère dans des opérations risquées, car avec un ennemi comme le roi de Prusse il ne faut point badiner. >

La mer n'était pas encore libre de glaces. Les routes étaient détestables ; on travaillait à les rendre praticables. Beaucoup des troupes irrégulières n'étaient point arrivées. On ne pouvait rien faire de sérieux avant le mois de mai. D'ailleurs rien ne pressait : tous les renseignements recueillis démontraient que Lehwaldt se tenait sur la défensive.

Tandis que l'invasion était encore suspendue sur la Prusse- Orientale, voyons ce qui se passait dans cette province.

Ce pays est baigné par la Baltique, qui forme sur les côtes deux lagunes, comme deux petites mers intérieures, séparées de la grande jjar de longues et étroites langues de terre : ce sont le Kurisches Ilaff^ au nord, et le Frisches Haff au sud. A l'extrémité nord du Kurisches Haff est la ville de Memel, qui, en 1807, fut le dernier asile du roi de Prusse; près de l'extrémité nord du Frisches Haff est la ville de Kœnigsberg, capitale de toute la province. Pillau commande l'entrée de ce Haff. Le Niémen, qui se jette dans le Kurisches Haff^ arrose Tilsit et Ragnit en Prusse-Orientale, Kovno et Grodno

en Lithiianie. La Prégel, qui se jette dans le Frisches Haff^ arrose Kœnigsberg, Tai)iaii, Wehlaii, Insterbiirg, Gunibinnen. Elle reçoit TAUe, qui passe à Barteiistein, Friedland (et pas très loin d'Eylau), Allenburg^ Burgersdorf. Le Niémen et la Prégel forment comme deux lignes de défense parallèles ; au contraire TAlle est en général perpendiculaire à la Prégel, par la rive gauche de celle-ci. Tous ces noms fameux, Eylau^ Friedland, Tilsit, nous avertissent que le champ de bataille qui s'offrait aux soldats de 1757 est celui-là même qui vit les grands événements de 1807. La conquête de cette province avait pour les Russes une grande importance : ils espéraient qu'elle leur serait confirmée à la paix générale. Mais la conservation de la province n'importait pas moins à Frédéric II : c'étaient les ProusSy une ancienne nation lithuanienne du pays, détruite où absorbée par la colonisation allemande, qui avaient donné leur nom à toute sa monarchie (et même ce nom d'un peuple disparu devait dominer un jour du Niémen à la Moselle*, mais qui eût pu prévoir alors qu'il y aurait un jour une Prusse rhénane?) En outre, Frédéric n'était roi que par cette province excentrique de son empire. Le titre de son aïeul et de son père n'était même pas « roi de Prusse », — car le roi de Pologne, maître de la Prusse-Occidentale, eût protesté, — mais bien « roi en Prusse ». C'est la gloire de Frédéric II qui permit de substituer à cette seconde particule, un peu bizarre, la première, jugée plus honorable. Là étaient le berceau de ses ancêtres et la ville royale de Kœnigsberg. Cette province était proprement « le royaume de Prusse* » ; c'était la seule où sa royauté ne fût plus subordonnée à aucune autre ^, car en Brandebourg et ailleurs il avait l'empereur pour suzerain. Enfin c'était la plus importante de ses deux provinces maritimes.

Le pays de Prusse-Orientale était pauvre, sablonneux, marécageux, mais relativement assez peuplé : il comptait

1. Souvent elle est ainsi qualifiée dans les documents diplomatiques du xvin® siècle. Voir le t. Il des Instructions, etc., Russie,

2. Au moins en fait, car la Prusse-Oriontale était encore considérée par les Polonais comme un fief de leur couronne.

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alors quelque 500 000 habitants. La race allemande, mêlée autrefois d'éléments lithuaniens, y était rude et forte. Elle semblait porter à ses princes, héritiers des anciens grandsmaîtres de rOrdre Teutonique et des anciens ducs HohenzoUern, une fidélité inébranlable. N'oublions pas qu'en 1813 c'est de cet ancien pays lithuanien, de cette colonie si lointaine de la race germanique, qu'est parti le signal du soulèvement de l'Allemagne contre Napoléon.

Frédéric II, bien qu'il fut absorbé par la lutte désesj)érée qui avait pour champs de bataille la Bohême, la Saxe et la Silésie, bien qu'il comprît que le sort d'une province aussi éloignée et aussi excentrique se déciderait non sur la Prégel ou l'Aile, mais sur l'Elbe et l'Odar, avait cependant pourvu à la défense de la Prusse-Orientale. Ou plutôt c'est surtout avec les ressources mêmes du pays qu'il comptait organiser sa résistance. D'abord il avait fait appel au dévouement de ses fidèles « vassaux et sujets » pour en obtenir un emprunt de 500 000 thalers.

La grande-duchesse Catherine faisait avertir le roi de Prusse de tout ce qui se passait à la cour et à l'armée de Russie : c'étaient le chevalier Williams et le ministre anglais Mitchell qui servaient d'intermédiaires. En décembre 1756, Frédéric II était informé que la tsarine, apprenant l'attaque préparée sur Glèves par les Français, le considérait « comme un ennemi moins formidable qu'il ne parut être il y a cinq semaines ; qu'en conséquence on avait décidé de faire marcher au secours de l'impératrice-reine 80 000 hommes de troupes régulières et 30 000 à 40 000 irrégulières ; mais que rien n'était prêt, qu'il manquait 500 hommes par régiment, que l'on venait seulement de donner l'ordre de recrutement, etc. ^ »

A son tour, le roi de Prusse renseignait Lehwaldt (26 décembre). Il lui communiquait les nouvelles alarmantes, et, en même temps, les motifs qu'il avait de se rassurer : « D'abord avant le mois de juin, les Russes ne seront point en état

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