Frédéric H, Polilische Correspondenz , t. XIV, p
de faire marcher les troupes ; en second lieu, la tsarine est malade et Ton doute qu'elle se rétablisse ; en troisième lieu, si elle meurt, je suis certain de n'avoir rien à craindre de la jeune courV » Mômes informations dans plusieurs lettres de janvier 1757 : celles-ci sont pleines de conjectures sur l'état de santé d'Elisabeth et des conséquences que peut entraîner sa mort. L'autre espérance est qu'en France M'"'' de Pompadour, à la suite de l'attentat de Damiens et des accès de repentir et de dévotion dans l'âme de Louis XV, soit renvoyée : ce qui « donnerait un furieux choc à la clique autrichienne ».
Ainsi Frédéric II espérait toujours que les amis qu'il comptait au Palais d'Hiver parviendraient à susx)endre l'attaque. Il espérait qu'Apraxine, qu'on disait dévoué à la grandeduchesse, ne lui ferait qu'une guerre courtoise et de pure forme. De plus, quoiqu'il redoutât fort la Russie, il avait un certain méjjris pour ses troux)es, qu'il considérait plutôt comme mie coliue que comme une armée. Ses informations sur cette organisation militaire, jjuisées dans ses entretiens avec le vieux feld-maréchal Keith, qui avait autrefois commandé l'armée russe, étaient fort arriérées. Il n'était au courant ni des réformes de 1756, ni des effectifs nouveaux. Il avait su faire partager cette coufiance, un peu imprudente, non seulement à son entourage, mais aux habitants et aux autorités de la Prusse-Orientale. Il n'avait laissé à Lehwaldt que 19 400 hommes de troupes régulières : à la vérité le corps du prince de Hesse-Darmstadt, fort de 9 400 hommes et cantonné en Poméranie prussienne, pouvait servir de réserve à Lehwaldt, en môme temi^s qu'il surveillerait les Suédois ; mais tout de suite les nécessités de la guerre au centre de l'Europe, obligèrent le roi à ramener à lui le prince de Hesse et sa petite armée. Il abandonnait ainsi la Poméranie comme il avait déjà abandonné la Prusse-Orientale : ses deux pro-
1. Politische Correspondenz , t. XIV, p. 170. — Il écrivait à Loliwaldt, encore le 9 mars 17.57 : « Vous pouvez ùtro assuré que tout ce qu'Apraxine fera, il le fera d contre-cœur, car il est porté pour la lïraijde-duchesse ; cependant, il pourrait recevoir de sa cour des ordres positifs. )> Politische Correspondenz , t. XIV, p. 351,
L'ENTRÉE EN CAMPAGNE DE l'aRMÉE RUSSE. 71
viiices baltiques ! Il ne restait plus à Leliwaldt qu'à compléter ses forces avec les ressources que pouvait lui offrir le pays. Dès 1756 il avait appelé toutes les recrues à Kœnigsberg, les incorporant dans les régiments de garnison, leur donnant pour chefs des officiers en retraite, les exerrant avec des fusils envoyés de Berlin.
Le roi-sergent, père de Frédéric II, en vue de nécessités lointaines, vagues, et, dans Tétat de ses relations avec la Russie, tout à fait improbables, avait statué que les régiments de garnison pourraient être désignés pour le service en campagne. Il y en avait trois dans la province, mais les hommes n'étaient point exercés et les officiers pouvaient passer pour des invalides. Dans le furieux drainage de soldats dont Frédéric II épuisait ses États, la majeure partie de ces troupes de garnison avait été dirigée sur les champs de bataille du centre, où, se déliant de leur valeur tactique, il ne les employait qu'en réserve ou en seconde ligne.
Outre les régiments de garnison, il y avait la landmiliz.
La landmiliz y cet ancêtre de la landwehr de 1813, était plus ancienne que la royauté : elle remontait à l'époque princière. Frédéric I''"* avait projeté de la transformer en une levée en masse de toute la i)oiJulation ; mais les classes agricoles étaient serves en majorité; il fallut se limiter aux habitants des villes et des gros bonrgs. On obtint une milice de bourgeois et de paysans, toute en infanterie, avec très peu de cavalerie. Le roi - sergent trouva qu'elle faisait troj) piètre figure à côté de ses beaux régiments de ligne ; d'abord il laissa tomber l'institution en désuétude; puis, dans les dix dernières années de son règne, essaya de la réorganiser. En somme, pour toute la monarchie, il n'existait que les quatre régiments de landmiliz de la Marche, de Magdebourg, de Poméranie, de Prusse-Orientale. Les deux derniers devaient rendre quelques services dans la guerre de Sept ans, l'une contre les Suédois, l'autre contre les Russes. En attendant ils n'existaient guère que sur le papier. On les exerçait tout au plus deux semaines par année, et encore quand il courait des bi^uits de guerre. Il n'y avait de permanent que les officiers^
les sous-ofRciers et les tambours, pour la plupart des demisoldes et des iuvalides de Tannée active. Le land-regiment de Prusse-Orieutale portait le titre de son colouel : von Hûlseu. Celui-ci, avec Tunique bataillon que donna le régiment, fut aussitôt mis en garnison dans la forteresse de Memel. Leliwaldt s'occupa de reformer la milice provinciale, en levant dans les districts frontières cinq ou six compagnies. Il leur adjoignit des land-hussards et un corjjs de chasseurs. Celui-ci était recruté parmi les forestiers de tout grade, leurs fils, les disciples de Saint-Hubert : on ne sait pas s'il comprenait à la fois des fantassins et des cavaliers, s'il formait une unité militaire ou s'il était réparti, en tireurs d'élite, dans les autres comi:)agnies provinciales.
A force de i)ersévérance^ Leliwaldt parvint à mettre sur pied 2 214 miliciens; il comptait les employer à garder les frontières contre les irrégnliers et les maraudeurs de l'armée russe, et aussi contre les mauvais compagnons de toute marque, qui profitaient du désordre jiour piller le pays prussien ou le pays polonais. Cette milice n'était môme point permanente ; on ne la réunissait qu'à certaines occasions, lorsque sonnait le tocsin. A défaut d'officiers, dont on manquait môme pour les régiments de garnison, on distribua les grades à de vieux gentilshommes, à des fermiers du domaine, à des sous-ofïiciers invalides. Le commandant en chef de toute la nouvelle milice fut un chef d'escadron en retraite, Katarzynski de Gutteck. Comme la fjrovince était partagée en deux nationalités, lithuanienne dans le sud, allemande dans le reste, l'uniforme était un peu différent : blanc pour les Lithuaniens avec des parements bleus, bleu ou gris jjour les Allemands avec des parements blancs. L'uniforme était nécessaire ; car, dans les idées du temps comme dans celles d'aujourd'hui, tout combattant qui en était dépourvu n'était qu'un i^aysan insurgé, un schnapan comme on disait déjà au xvii^ siècle. L'emploi de non-militaires contre des armées régulières eût constitué une violation du droit des gens, et provoqué les sévices de l'ennemi.
La milice avait pour arrière-ban quelque chose de très sem-
l'entrée en campagne de l'armée russe.
blahle au landsturm, et que Lehwaldt, par oppositiou à la milice mobilisable, qualifiait de garde stabile. Les liabitauts des districts frontières devaient, à rapproche de Tennemi, se lever en masse, sous la conduite des forestiers. Il est probable que ces paysans n'avaient pas d'uniformes, car il leur est prescrit de s'armer non seulement de fusils ou de mousquets, mais de faux et de fourches. Ils devaient être mis en alerte par le son des cloches, des messagers à cheval, des signaux de toute nature, tels que tonneaux de goudron et bottes de paille fichés au bout d'une i:)erclie et allumés. Au reste, le rôle de cette insurrection fut médiocre dans les opérations militaires; elle ne servit qu'à exaspérer les irréguliers de l'armée russe, et môme les réguliers.
Un peu plus utile pouvait être celui de la garde bourgeoise dans certaines villes. A Kœnigsberg, on avait partagé les bourgeois en deux bans, l'un régulier, l'autre de réserve. Le premier formait dix compagnies, avec un eftectif total de 3 000 hommes, plus un escadron de 150 hommes. Les fantassins ne rerurent pas de fusils, mais seulement des mousquets. Les cavaliers, recrutés parmi les bouchers, brasseurs, maraîchers, conducteurs de voitures, étaient munis du sabre et de pistolets. Ces armes étaient fournies par les arsenavix de l'État ou de la ville ou par les réquisitions chez les habitants. Quant à la réserve, formée de « tous ceux qui x)Ouvaient se mouvoir », elle dut se contenter d'épées, de faux, de fourches, môme de perches et de fourgons à remuer la braise dans le four. C'était donc une force tout à fait inorganique. Ajoutons que le plaisir de jouer au soldat ne séduisait pas au môme degré tous les habitants. L'Université et tous les suppôts de l'Université, imprimeurs, libraires, maîtres à danser, la noblesse urbaine, les employés royaux, le clergé, les avocats, en un mot tous les privilégiés, présentèrent des remoutrauces ; les unes furent accueillies sous les réserves convenables, aux autres on répondit par des menaces d'amende ou de prison. Dans certaines villes ouvertes, comme à Tilsit, Schippenbeil, Gerdauen, aussi bien que dans les places fortes, on distribua aussi des armes aux habitants.
La province, outre le pont fortifié de Marienwerder sur la Vistule, avec deux vieux canons de fer et deux invalides pour toute défense, ne comptait que trois forteresses : Pillau, Memel, Kœnigsberg. La dernière avait seule quelque importance : elle présentait une enceinte continue avec un fossé et 32 bastions, plus la citadelle et le fort détaché de Friedrichsbiirg. Lehwaldt eut à peine le temps de faire réparer cette place; il ne jjut guère s'occuper des deux autres.
Il avait beau faire flèche de tout bois : la situation n'était guère rassurante. Le roi ne pouvait lui envoyer, en guise de renforts, que de sages avis. 11 lui conférait sur la province et l'armée les pleins pouvoirs civils et militaires, faisait de lui une sorte de dictateur. 11 lui enjoignait de ne jamais réunir de conseil de guerre.
Enfin, le 5 février 1757, revenu de toutes ses illusions, le roi ordonnait à Lehwaldt de mobiliser ses troupes, attendu qu'il était informé, « d'une main aussi sûre que possible », de l'imminente invasion des Russes. Il ajoutait : « Je m'en remets à votre prudence, à votre expérience, à vos sages dispositions ; mais ma volonté est que vous ne ménagiez x^oint les Russes, et que vous ne marchandiez avec eux (nicht sclionen^
noch marchandiî^en) S'ils entrent en Prusse, tombez-leur
aussitôt sur la nuque et portez-leur de si bons coux^s qu'ils les sentent bien... Je me rax^x^^^^ avoir entendu dire par le maréchal Keith que, pour leur donner un bon soufflet, on doit d'abord, avec la cavalerie, culbuter celle qui forme leurs ailes; ensuite, comme leur infanterie est formée en un carré, l'enfoncer aussitôt sur quelque point, et qu'alors tout est fini avec eux, car ils sont en entière confusion, qu'on n'a ensuite qu'à leur faire le x^lus de prisonniers que x^ossible, puis à expédier au chef ennemi un tromx)ette, avec invitation d'envoyer des commissaires et de l'argent, afin qu'ils prennent à l'avenir soin des prisonniers ^ »
Ainsi Lehwaldt n'avait x^lus qu'à penser à ses futvu's pri-
1. Frédéric II, Polilische Correspondenz, t. XIV, p. 245-246.
l'entrée en campagne de l'armée russe.
sonniers. Au reste, quand, sur les injonctions du roi, il se mit en marche vers la frontière, les déj^êches qu'il laissait au colonel Puttkammer, gouverneur de Kœnigsberg, étaient rédigées en ce même sentiment, à la fois de sage ijrudence et de méxjris i^oui' l'armée russe, surtout i^onv ses irréguliers : « Bien que, selon toute apparence, il ne peut arriver jusqu'à Kœnigsberg que des Kalmouks, Cosaques et autres du même acabit, le sieur colonel fera tous ses arrangements comme s'ils étaient en effet des gens qui auraient assez de courage
pour escalader la place Il instruira les officiers à être
constamment sur leurs gardes, à ce que vingt hommes n'aient pas crainte de mille Cosaques, car si ces vingt font leur devoir, ce n'est pas mille de cette esjjèce qui en viendraient à bout. » En même temps il chargeait quelques-uns de ces officiers courlandais qui servaient sous les drapeaux ]j^'ussiens, entre autres le comte Dohna ou le général de Lottum, de se rendre sous un déguisement aux cantonnements des Russes et de l'informer exactement de leurs mouvements.
En avril 1757, Apraxine ojjérait le passage de la Dûna, et, à son quartier général de Riga, faisait la revue de son armée. 11 avait invité à cette fête les dames et les notables : les murailles de la ville, les fenêtres et même les toits des maisons regorgeaient de spectateurs. Tous applaudissaient au défilé des régiments qui se succédaient en bon ordre, précédés de leurs fourriers portant les guidons, suivis des chevaux de main, dont les caparaçons en toile cirée semblaient de soie. Les officiers saluaient de l'épée en passant, les drapeaux s'inclinaient. Tous les soldats avaient des uniformes propres, les armes et le fourniment bien astiqués ; ils portaient des branches de feuillage à leurs chapeaux ; sur les coiffures des grenadiers, qui rapj)elaient les casques antiques, se balanraient des touffes de plumes. « Spectacle magnifique », assure le témoin oculaire Bolotof, lieutenant au régiment Arkhangel et qui faisait alors ses premières armes.
Plumai, Apraxine, « pour couvrir ses magasins », faisait occuper Kovno sur le Niémen. Brown, avec l'avant-garde, forte de 15 000 hommes, était à Mittau. Lapoukhine, avec
le gros do Tarmée , 32 000 hommes, campait autom^ de Riga. Romiiiantsof, avec 4 000 cavaliers, avait passé la Dùna à Diiiiabom-g. Soltykof commandait à Revel le « corps de descente », 10 000 hommes, que Vescadre devait porter sur les côtes de Prusse. Environ 17,500 hommes s'attardaient dans les régions de Dorpat et Pskof. Le général-major Kastiourine, avec 3 000 kosaks des Slobodes, Krasnochtchokof avec 2 000 Dontsy, les majors Hake et Souvorof, avec 2 000 Kalmouks, approchaient seulement de Vilna. A part les irrégiiliers, tout ce monde, vu la masse des impedimenta^ marchait assez lentement : à peine 10 ou 12 kilomètres jjar jour. Toutes les difficultés concernant l'approvisionnement d'une telle armée en un tel pays se faisaient déjà sentir. La contrée produisait loeu de bétail : celui qu'on attendait de l'OuIvraine n'arriva qu'en septembre. On était en carême, et l'abstinence prescrite jjar l'Église exténuait les troupes dans les marches. Apraxine écrivait à la Conférence : « Il est vrai qu'un oukaze de Pierre le Grand, cet empereur de bienheureuse et immortelle mémoire, autorise le soldat en campagne à manger de la viande même pendant les temps de jeûne ; mais je n'ose j)i*endre sur moi de mettre cet oukaze en vigueur dans les circonstances actuelles. Il serait nécessaire pourtant d'y avoir recours pour le rétablissement de la santé dans l'armée ; car en ce pays on ne i)eut trouver ni ail ni oignon, et c'est cependant de cela que les soldats se nourriraient dans les jours d'abstinence. » Ainsi, même pour ce détail, il fallait que le généralissime en référât à la Conférence. La Conférence en référait à Timpératrice, qui en référait au Saint-Synode. Celui-ci accordait l'autorisation, mais elle n'arrivait qu'après le jeûne de la Saint-Pierre, à la fin de juin 1757.
Ce fut seulement le 23 juin que l'aile gauche de l'armée russe, formant avant-garde et commandée j)ar Fermer, sortit de Polan gen et franchit la frontière de Prusse. Le 30, elle se trouvait concentrée sous Memel. L'escadre, commandée par Valronde, arrivait presque en même temps : elle se comj)Osait de six vaisseaux munis des engins de bombardement.
l'entrée en campagne de l'armée russe, 77
Déjà Tapparition des longues lances du Don avait jeté la panique dans le pays jjrussien. Malgré toutes les recommandations qu'avait pu faire Apraxine en faveur de l'habitant paisible, les Dontsy enlevaient partout le bétail, les chevaux, même les gens. Les paysans abandonnaient les villages pour fuir avec leurs troupeaux dans les profondeurs des bois. Les employés du jjlat pays s'étaient réfugiés, avec leurs archives, dans Memel. La jilace, dont les fortifications n'avaient pu être réparées, comptait 80 jDièces de tout calibre : la garnison se composait uniquement du bataillon Polenz, le mieux organisé de la landmiliz locale. La \}\a,ce était commandée par un vieil officier, assez énergique, le lieutenant-colonel von Rummel.
La première opération que voulait fenter Ax)raxine, c'était l'attaque contre Memel. Il y était encouragé j)ar ce qu'il savait de la faible résistance que pourrait opposer cette petite place, et par l'attitude purement défensive qu'affectait alors Lehwaldt. Seulement les vents contraires retenaient dans le port de Memel l'escadre de Lewis, qui portait le corps de Soltykof et l'artillerie de siège. Fermer, qui devait prendre le commandement de l'extrême gauche, se faisait attendre ; il fut même question de le remplacer par Brown.
Cependant, le 8 juin, Apraxine adressait cette instruction à Fermer : « Dès qu'il sera devant Memel, il enverra sommer la place, déclarant que si elle refuse de se rendre il ne sera fait de quartier à personne. S'il rencontre là une résistance trop sérieuse, il doit se borner à prendre position, attendre l'artillerie de siège, ordonner aux galères de débarquer les kosaks sur le rivage, aux points les plus favorables, et leur faire pousser des pointes jusque dans les environs de Kœnigsberg. Après l'arrivée de l'artillerie de siège, il commencera ime attaque en règle. » Fermer avait alors son quartier général à Liban (Gourlande). Il réx^ondit qu'il avait seulement 7 régiments d'infanterie avec un effectif total de 321 officiers et 8 281 combattants, au lieu des 27 000 hommes que lui avait assignés Apraxine. Il fallait encore attendre.
Le 13 juin, Soltykof débarquait à Liban, avec un corps
très éprouvé parles tempêtes; il avait perdu deux galères. Le lendemain il put mettre à teiTe Tartillerie de siège. Ce même jour arrivait Krasnochtchokof avec quelque 1 800 kosaks et 3 765 chevaux. Les polks d'infanterie attendaient encore leur artillerie régimentaire et leiu^s bagages, que la flotte n'apporta que le 21 juin. Déjà cependant on croyait pouvoir lixer le jour où commencerait Pattaque. Le 20 juin, Favant-garde de Fermor s'était mise eu mouvement ; puis le gros des troupes suivit, xDartagé en trois brigades. L'effectif total était de 16 000 hommes au lieu de 27 000 ^ Romanius, qui précédait l'avant-garde, avec un corps volant de 700 kosaks ou hussards, devait répandre partout des manifestes à la population. On promettait à « ceux qui ne feraient pas de résistance, mais se soumettraieut de bonne volonté, qu'ils seraient les objets de la faveur et de la protection impériales et qu'on ne leur ferait aucun mal ». Il était recommandé aux chefs d'éclaireurs de prendre des otages j^armi les notables, en laissant les autres en paix ; si la iDopulation résistait, on saisirait le bétail et les biens, mais sans brûler les villages ; on tâcherait de s'assurer à l'intérieur du pays de « quelque langue sûre" » .
Le 30 juin, à six heures du matin, les hostilités commencèrent par l'escadre de Vah^onde. Ce furent les premiers coups de feu de la guerre russo-prussienne. On bombarda la ville et la citadelle. Quelques incendies s'allumèrent dans la place, mais les assiégés les éteignirent promptement.
Pendant ce temps les deux généraux de l'armée de terre, Fermor et Soltykof, procédaient à une reconnaissance. Ils
1. Hasenkamp évalue à 21000 hommes les troupes venues par la voie de terre, à 9 000 celles qu'avait amenées par mer Soltykof. Los chiirres donnés par M. Masslovski soul fondés sur les documents.
2. Les Prussiens no se sont pas mieux conduits on Sa.xe, pays allemand, cl on Poloiïne, pays neutre et ami. Frédéric II se montrait indigné de la « barbarie » dos Russes. Mais plus odieux que les pires excès des kosaks sont les mesures de représailles qu'il menaçait de prendre. De Dresde, il écrivait à Lehwaldt, le 22 février 1757 : « Pour un village que les Russes brûleront en Prusse, j'en ferai brûler dix ou vingt en Saxe et en Bohome, » Gomme si ces pauvres paysans do FÉloctorat ou des États autrichiens pouvaient être responsables de ce que foraient les Donlsy, dont ils ignoraient jusqu'au nom!
L^ENTRÉE EN CAMPAGNE DE l'aRMÉE RUSSE. 79
conclurent qu'il était impossible de donnej* Tassant et qu'il convenait de procéder à un siège en règle.
La canonnade de Ja flotte russe sévissait déjà depuis quelques heures quand Fermor envoya sommer le commandant prussien, Von Rumniel. Celui-ci refusa d'entrer en pourparlers et mit le feu à ses faubourgs.
A la lueur de cet incendie les généraux russes purent déterminer l'emplacement des batteries à établir. Toute la nuit ils y firent travailler. Le l^"" juillet, à six heures du matin, le feu de leurs mortiers et obusiers de terre donnait la réplique à celui de leur flotte.
Le 2 juillet au matin, ce petit trou de Memel avait déjà reçu 982 projectiles. La garnison répondait assez activement, mais sans causer grand dommage ni à l'escadre ni à l'armée ennemies. Les Russes creusaient leurs tranchées, poussaient leurs approches. Le 3, Rummel ht demander l'autorisation d'envoyer un courrier à Lehvvaldt, afln de lui soumettre la question de la reddition : Fermor refusa. Le 4, à quatre heures du matin, comme les travaux russes étaient déjà fort avancés et que le bombardement sévissait avec la même intensité, Rummel fit arborer le pavillon blanc, tant du côté de la terre que du côté de la mer. Les conditions qu'il proposa étaient, à l'estimation de M. Masslovski, « impertinentes ». Il demandait la li])re sortie de la garnison avec les honneurs de la guerre, avec les autorités civiles, le trésor et, en un mot, tout ce qui était propriété de l'Etat. Fermor accorda seulement la libre sortie de la garnison, les armes à la main, sans les honneurs de la guerre ; il refusa tout le reste. Rummel, après l'évacuation de la place, alla occuper Labiau.
Fermor faisait, le 5 juillet, son entrée dans Memel, et, le lendemain, envoyait son rapport à Apraxine. Le généralissime témoigna son mécontentement pour les conditions trop avantageuses qu'avait accordées son subordonné. En effet, Memel, avec 800 hommes contre 16 000, écrasé par le feu combiné de la flotte et des batteries de terre, devait nécessairement se rendre à discrétion. 11 était fâcheux d'avoir rendu la liberté à ce bataillon Polenz qui allait former le noyau
des milices que s'efforçait d'organiser Lehwaldt. Le succès de Fermor n'avait rien de brillant : la i)lace n'avait cédé qu'au bombardement; les travaux d'approche n'avaient servi à rien ; il était au moins inutile d'immobiliser tout un corps de 16 000 hommes sous une bicoque ; la moitié aurait largement suffi, et le reste, surtout les kosaks, aurait pu être mieux employé ailleurs.
Fermor avait ordonné, le jour de son entrée à Memel, de chanter un Te Deum dans l'église luthérienne. A l'archiprêtre Wolff incombait la charge, désagréable pour un fidèle sujet de Frédéric II, de prendre la parole du haut de la chaire. Il prit i)0ur texte de son sermon un verset des lamentations de Jérémie. Ses compatriotes admirèrent son courage, et Fermor ne lui en sut pas mauvais gré. Puis les fonctionnaires et les habitants furent contraints à prêter le serment d'hommage et de sujétion à l'impératrice Elisabeth. Gelle-ci entendait bien que sa conquête lui resterait. Fermor s'occupa ensuite de faire rentrer dans la ville les habitants fugitifs, de sonder les profondeurs du port, de relever les fortifications, d'approvisionner la place, de requérir des chevaux, ce dont manquait surtout l'armée russe. Puis il reçut des ordres du généralissime : laisser une garnison à Memel, une partie de l'escadre dans son port, envoyer le reste de celle-ci en croisière sur les côtes de Prusse, et marcher lui-même aussitôt sur Tilsit.
Fermor avait mis son avant-garde en route le 21 juillet, mais lui-même ne sortit de Memel que le 26. La chaleur était accablante, comme il arrive en cette région d'hivers et d'étés également excessifs. Pour ménager son monde, il défendit de faire plus de vingt kilomètres par jour, et cela en deux fois, après deux heures du matin et après cinq heures du soir. Le 27 juillet, une patrouille de kosaks avait paru devant Tilsit et enlevé un bourgeois attardé dans la campagne. Le 29, un lieutenant du régiment Yladimir signifia la sommation de rendre la ville et la citadelle. Le 30, Fermor en personne se trouva en vue de la ville. Gelle-ci avait des fortifications en plus mauvais état encore que celles de Memel ; pour toute garnison, quatre compagnies de milice. Elle n'es-
l'entrée en campagne de l'armée russe. 81
saya pas de résister. A un mille de Tilsit, Fermor rencontra le clergé avec i)lusieurs des autorités civiles qui « le supplièrent très huml)lenient de prendre la ville sous sa protection, et, en témoignage de leur soumission, prêtèrent aussitôt serment à la tsarine ». Le témoignage du rapport de Fermor se trouve commenté et confirmé j)ar le récit de Tliistorien local, Hasenkamp. Cette députation était composée des quatre pasteurs jjrincipaux, du burgineister Boltz et du vice-burgmeister Rôsenick, d'un membre du Rath et de deux des anciens de la bourgeoisie. Fermor les reçut avec une courtoisie exquise. Le lendemain 31 juillet, Tavant-gaide russe fit son entrée : les grenadiers occupèrent les postes, avec des canons sur les places. La garde bourgeoise de Tilsit défila en armes devant le Rathliaus et prêta le serment à la tsarine. Le Te Deum fut célébré à Téglise, un sermon d'actions de grâces prononcé. Tous les fonctionnaires, tous les x:)asteurs des paroisses voisines, tous les habitants mâles au-dessus de quinze ans, qu'ils fussent de langue allemande ou de langue lithuanienne, durent x^rôter le serment. Fermor passa jjlusieurs jours à organiser sa conquête, à faire reconstruire par les habitants les ponts du Niémen, à faire établir des fours, des hôpitaux, des ambulances. C'est plusieurs jours après son avant-garde qu'il fit son entrée en ville et c'est le 9 août seulement que le gros de ses forces put passer le fleuve sur les ponts reconstruits. Vers le milieu d'août, l'aigle de Prusse fut abattue sur les monuments de la ville jjour faire place aux armes de la tsarine : Tilsit devenait ainsi ville russe. La milice avait dû livrer ses armes. Un ordre de la place interdit les réunions et les rassemblements.
Pendant que l'aile droite de l'armée russe conquérait cette langue de terre, allongée de Memel à Tilsit, qui forme l'extrémité nord-est de la Prusse-Orientale, la masse principale, sous Apraxine et Lapoukhine, se disposait à entrer sur le territoire ennemi. Le passage du Niémen dura du 28 juillet au l*""" août. On marchait fort lentement, encombré qu'on était de charrois et de bagages, constamment entravé par l'insufTisance des ax^provisionnements. Cette « grande armée »
KUSSFS ET PRUSSIENS.
était maintenant partagée en trois corps : le l''^ sons Fermor, le 2® sous Lapoukhine, le o"" sous Brown. Ses avant-gardes, formées de kosaks et de hussards, devaient la précéder d'une marche. La direction générale était sur Gumbinnen, cheflieu des districts lithuaniens de la Prusse-Orientale. Le 1®*" août, on franchit la frontière auprès de Wierzbolow (Wirballen). La cavalerie commençait à se répandre dans les campagnes de Prusse. Bolotof nous dit :
Cette entrée en Prusse produisit sur nous tous une impression très particulière. Nous avions sous nos pieds la terre de nos ennemis. Et on se disait entre soi : « Dieu nous bénisse! nous voici donc arrivés, enfin, sur la terre de Prusse. A qui Dieu voudra-t-il permettre d'en sortir sain et sauf? Qui est destiné à y laisser sa tete ? » Nous trouvions les localités de ce royaume de Prusse toutes différentes de celles de Pologne ; c'était partout un autre ordre, un autre régime ; les villages étaient propres, distribués et construits de façon régulière ; les routes étaient bonnes partout, pavées dans les lieux bas, parfois élevées en chaussées, et plantées d'arbres sur les côtés. En un mot, on ne pouvait regarder tout cela sans un sentiment de satisfaction. En outre, comme on n'avait encore commis aucune dévastation, tous les habitants étaient restés dans leurs maisons et, sans témoigner aucune crainte, se tenaient sur le seuil de leurs demeures. Les femmes et les jeunes filles remplissaient d'eau fraîche les seaux et donnaient à boire aux soldats qui passaient. Bref on se serait cru non sur une terre ennemie, mais chez vin peuple ami.
Plan [
Cekorisohken
NAHCY BEROER-LF.VRA.ULT &. C
OPÉRATIONS DE L'ARMÉE RUS^ Août- Septembre 1757 en Prusse Orientale, -
Lindendoi*f
ICekorisohken
Neu Ilischken
Daupelkon'
Uderballcn
Schmackerlauken ^
I Wirbein
Saaiau
iSiemohnen
Klein - Jaegersdorf
Eschenhriick - o 'q
IlmsdorT
Allenburg
^^uldszen
Oudlaucken
slrawischken
Plan [
Jœnischken
NAHCY-BERGER-LEVFAULT & C M