CHAPITRE IV
LA liATAlLLE DK J.EGERSDORF ^ (30 AOUT 1757)
Pendant longtemps Lehwaldt avait pu croire que Tinvasion russe n'aurait pas lieu, que tout se bornerait à des démonstrations, que quelque influence amie, agissant à Pétersbourg, ainsi que Frédéric II lui-même l'espérait encore, suspendrait indéfiniment l'irruption du torrent. Il avait pu compter sur l'appui du corps prussien de Poméranie, sur la protection de la flotte britannique, qui sûrement accourrait s'opposer aux entreprises des escadres russes de Revel et Gronstadt.
Tout à coup il se trouvait en présence de la réalité formidable : environ 90 000 hommes allaient fondre sur sa petite armée l'invasion russe marchait précédée, comme d'une sorte d'invasion barbare, par des nuées de cavaliers qui semblaient les fils d'Attila. Coup sur coup, il apprenait la chute de Memel, l'occupation de Tilsit, le jDassage du Niémen sur tous les points, l'entrée d' Apraxine en Prusse. Le corps de Poméranie lui échappait, et pas de nouvelles de la flotte britannique. Il ne pouvait compter sur Frédéric II, qui venait d'éprouver la terrible défaite de Kollin, sous les murs de Prague (juillet). Menacé sur son front et sur ses flancs par une armée supérieure en nombre, il pouvait craindre de voir une escadre russe forcer à Pillau les jjasses du Frisches-Hafl" et jeter un corps de troupes sur ses derrières. Il serait alors obligé d'évacuer la moitié de la province et de livrer jusqu'à la ville royale de Kœnigsberg. Il en était à discuter avec le gouvernement
1. Ce nom est orthographié de plusieurs manières. Nous avons adopté Torthographe de la carte de rétat-major prussien.
de Berlin riiypothèse d'une retraite complète, qui laisserait à la province le soin de s'arranger avec rennemi. Le lieutenant von Humboldt, qui arrivait du camp de Frédéric, et venait de parcourir près de 1 800 kilomètres en quatorze jours, apportait à Lehwaldt une lettre du roi du (11 juillet). Cette lettre ne parlait que de confiance, de défense à outrance, d'énergique offensive : « Vous ne pouvez manquer de battre un corps russe, quel qu'il imisse être. » Le roi de Prusse, dans ses lettres au feld-maréchal, s'en tenait à la tactique qu'il avait déjà recommandée dans une dépêche du 12 juin : « 11 n^j a pas d'autre jjarti à prendre que de tomber sur le premier corps qui osera s'aj^procher de vous, l'attaquer et vous en défaire ; et ensuite, sus aux autres ! » 11 s'agissait donc de profiter de la dispersion des forces russes, de les assaillir et de les détruire en détail.
Heureusement pour Lehwaldt, Pillau, attaqué par les Russes, s'était défendu, et le siège s'étant converti en blocus, le maréchal n'avait plus à craindre, au moins de quelque temps, pour sa ligne de retraite.
Le jour même de l'entrée en Prusse, 220 grenadiers à cheval et 180 kosaks Tchougouïef, sous les ordres du chef d'escadron de La Roa, avaient poussé jusqu'aux villages de Kattenau et Kummeln. Rassuré par les habitants, qui affirmaient qu'il n'y avait pas de troupes prussiennes dans le voisinage, cet officier avait fait halte avec les grenadiers et laissé les kosaks s'avancer jusqu'à Nibutsin. Ceux-ci furent également trompés par les habitants, et surpris par les hussards noirs de Malachowski. Après une courte mêlée, ils furent rejetés sur Kummeln et les grenadiers. Ceux-ci à leur tour furent battus et rejetés sur Kattenau. Les uns et les autres ne durent leur salut qu'à l'arrivée de quelques escadrons de cavalerie russe, qui repoussèrent Malachowski et lui donnèrent la chasse jusqu'à la tombée de la nuit. L'affaire se terminait donc à l'avantage des Russes ; mais elle avait débuté par une fâcheuse surprise, qui accusait chez eux une certaine négligence à se garder. Bolotof va plus loin. Il dit que ce combat « répandit dans notre armée une haute idée de la bravoure des Prussiens, accrut dans le cœur de beaucoup de soldats la
crainte qu'ils avaient déjà de l'ennemi, leur inspira de la timidité et même de la lâcheté ». Il ajoute :
Enfin ce qu'il y eut de plus important et de plus grave pour les conséquences, c'est que non seulement les soldats prussiens mais les habitants eux-mêmes s'imaginèrent que nous étions tous plus faibles que des femmes et des guerriers qui n'étions bons à rien. Dès lors ces habitants commencèrent à s'armer contre nous, à nous faire du mal, à nous inquiéter. Apraxine, qui jusqu'alors s'était montré très doux pour l'habitant, s'indigna d'une telle hostilité chez des gens qu'il avait assurés de « la faveur et protection impériales ». Il décida qu'à l'avenir, si pareil fait se reproduisait, on ne ferait pas quartier à la population et que les villages coupables seraient détruits.
A peine cet ordre malheureux était-il sorti de sa bouche, qu'aussitôt nos kosaks, Kalmouks et autres troupes légères en abusèrent pour faire du mal. Etant partout répandus pour épier les mouvements de l'ennemi, ils commencèrent à n'épargner ni coupables ni innocents ; en beaucoup d'endroits, par avidité pour le butin, ils se mirent à commettre de grandes dévastations, non seulement chassant les habitants de leurs villages, mais pillant, tuant, torturant, mettant k sac les maisons, ailleurs les brûlant, se livrant à tant de désordres, de cruautés et d'excès que des Barbares seuls auraient paru en être capables. Par là ils inspirèrent à tous les habitants de la Prusse une haine et une animosité extrêmes contre nous, nous couvrirent de déshonneur et de honte devant le monde entier... et, en outre, par la dévastation du pays, ils assurèrent l'insuccès de toutes nos entreprises en cette année-là.
Ainsi, dès les premiers pas sur le sol prussien, Tindiscipline des irréguliers aurait fait oublier aux vaincus les dispositions j)a-cifiques et même bienveillantes que Bolotof avait d'abord constatées à la première heure, et déchaîné toutes les fureurs de la guerre paysanne.
Du 6 au 10 août, Apraxine séjourna dans Gumbinnen, où il fut reçu par le magistrat et fit prêter serment aux habitants. Peu de jours après il dut ordonner quelques exécutions de paysans pris les armes à la main : les uns furent pendus, les autres eurent les doigts de la main droite coupés. Le 8, il tint un conseil de guerre : on décida que Ton marcherait sur Insterburg, au confluent de l'inster et de la Prégel^ où Ton ferait jonction avec Fermor.
De son côté Lehwaldt, se pénétrant des conseils de Frédéric II, se proposait de prévenir cette jonction, et, s'il se pouvait, d'écraser d'abord Apraxine, puis Fermer. Il tenait Insterburg par la cavalerie de Malachovvski : de Kœnigsberg, il lui envoyait des renforts, par la rive droite de la Prégel avec le prince de Holstein, par la rive gauche avecDohna. 11 avait eu soin, pour assurer les communications sur les deux rives, de jeter des ponts à Taplacken et Bubainen.
Les deux armées étaient bien près Tune de l'autre. Le 7 août, Stoffeln, qui formait l'avant-garde russe, s'était mis en marche. Le 8, il livrait les combats de Gerwischkemen et Pitckine, où Malachowski fut encore soutenu par les paysans insurgés. Insterburg fut pris, repris, enlevé de nouveau, et le 11 Apraxine lui-même occupait cette ville, que Malachowski essaya vainement d'inquiéter.
Lehwaldt avait vu ses projets d'offensive déconcertés par cette brusque attaque des Russes. Son avant-garde était déjà parvenue à Saalau quand Insterburg tomba entre leurs mains : elle rerut l'ordre de rétrograder. Le 13 août, le corps d'armée de Sibilski arrivait enfin dans cette ville *, le 18, Fermer Garnirait, tout près de là, à Georgenburg. Toutes les forces russes se trouvaient dès lors réunies sous la main d' Apraxine : c'était une masse imposante de 89 000 hommes ; il ne pouvait plus être question pour Lehwaldt d'en surprendre ou d'en écraser telle ou telle partie.
Dès lors il se tint sur la défensive, occupant toujours, avec Kœnigsberg, les deux rives de la Prégel. En deçà de Kœnigsberg, il avait établi ses magasins à Wehlaii, au confluent de la Prégel et de l'Aile. Son quartier général était sur les hauteurs, très facile à défendre, de Kalehnen. Il avait ses avant-postes à Saalau et Sieniohnen sur la rive droite de la Prégel, à Norkitten sur la rive gauche. Tous les bois des deux rives étaient surveillés par sa cavalerie et remplis de paysans armés, que les dévastations des irrégaliers avaient exaspérés .
A plusieurs reprises Apraxine, afin de tàter son adversaire, mit à profit sa supériorité en cavalerie légère et dirigea sur
les deux rives de fortes reconnaissances. Le 18 août, par exemi)le, 5,000 ou 6,000 irréguliers, sous le général Kastiourine, descendirent la Prégel par sa rive gauche, comme s'ils allaient sur Kœnigsberg 5 un pareil nombre, sous Krasnoclitchokof, opérait par la rive droite, comme pour menacer Kalehnen. Presque partout on eut affaire aux hussards noirs et aux paysans. On reconnut parfaitement la position de Lehwaldt, qui avait son centre à Kalehnen, avec des bois et des marais couvrant ses deux ailes. On s'assura que toute son armée était bien sur la rive droite. Quant à la rive gauche, Kastiourine put la parcourir en toute liberté, passer en vue de Wehlau et pousser jusqu'à Allenburg, On lui reprocha de n'avoir pas essayé d'incendier les magasins de Wehlau, et de n'avoir pas tenté un couj) de main sur Friedrichsburg et Kœnigsberg.
Il ne restait plus au généralissime russe qu'à descendre la rive droite et à forcer la position de Kalehnen. Il sembla qu'il voulût le faire : le 20 août, nous le voyons donner l'ordre de marcher sur Saalau. Puis brusquement il change de jjlan et de ligne d'attaque : ce sera maintenant par AUenburg qu'il marchera et ce sera sur Kœnigsberg. La jjrincipale cause de ce changement de ligne, qui entraînait le déplacement de l'armée, c'était toujours la difficulté de vivre sur le terrain que l'on occupait. Non pas que les hommes fussent dans la disette : Bolotof nous les montre tout au contraire dans l'abondance. Les habitants des villages prussiens avaient bien emmené le gros bétail : mais les villages regorgeaient encore de menvi bétail et de toutes sortes de volailles ; kosaks, Kalmouks, hussards, même les dragons, avaient toujours à en vendre, pour un prix minime, à leurs camarades de l'infanterie. Cependant moutons, porcs et volailles n'étaient pas inépuisables. Bolotof convient, d'autre part, qu'on manquait déjà de blé et de sel. Ce qui manquait le idIus, c'était le fourrage. On peut imaginer ce qu'en consommaient les 7 000 cavaliers réguliers, les 12 000 irréguliers avec chacun deux chevaux, enfln toutes les betes de trait et de convoi. Le fléau de l'armée russe, c'était x^récisément l'excès de cavalerie légère,
de cette cavalerie que ses généraux avaient peur d'employer, par crainte de propager au loin la dévastation. C'est à cause de ses chevaux et de ses betes de somme qu'Apraxine se voyait contraint de passer de la rive droite sur la rive gauche de la Prégel. Il comptait y attirer son adversaire ; car Lehwaldt ne pourrait supporter de se voir menacé sur son flanc par Wehlau, sur ses derrières par Kœuigsberg, et coupé môme de toute ligne de retraite par l'occupation d'Allenburg.
Le 24 août, l'armée russe commença sou passage de la Prégel à Siemohnen 5 il dura trois jours. Alors elle se trouva concentrée à Norkitten, dans Taugle formé par le fleuve et son affluent l'Auxiune, qui coule dans un ravin assez escarpé et que Bolotof qualifie même A'effraijant. L'armée russe avait donc à dos la Prégel et l' Auxinne : sur son front s'étendait une petite foret, dite de Gross-Jœgersdorf, qu'on ne pouvait traverser que par deux chemins, mais que l'on pouvait contourner par ses deux extrémités. Elle s'y installa sous ses tentes et disposa ses innombrables chariots en une sorte de retranchement mobile, qu'on appelait la Vagenbourg.
Lehwaldt, inquiet des mouvements de l'armée russe, sans pouvoir s'en rendre un compte exact, crut nécessaire de se reporter en arrière, de Kalehnen et Taplacken sur Wilkensdorf . Pour couvrir cette opération, il lança sur Saalau la cavalerie de Riisch et Kanitz : ils se heurtèrent, le 26, à la partie de l'armée russe qui n'avait point encore passé et furent re- Xjoussés. Cette reconnaissance fut assurément mal conduite, car Lehwaldt ignora la chose essentielle : la situation périlleuse d'Apraxine, dont les troupes étaient coufiées en deux par la Prégel et qu'il pouvait surprendre en flagrant délit de passage. Ce fut seulement le 28 qu'il apprit que les Russes étaient maintenant concentrés sur la rive gauche. Il pensa qu'ils allaient se porter sur l'Aile et essaya de les tourner. Il résolut de ne laisser sur la rive droite que des postes fortifiés et de passer aussi, avec le gros de ses troupes, sur la rive gauche. Il franchit la Prégel à Piaten et vint camper à Puschdorf . Il occupait là une position tout à fait analogue à celle des Russes, ayant à dos la Prégel et l'Aile, dont le
séparait la foret de Wehlau, et sur son front le bois de Norkitten ' .
Si les Russes débouchaient de leur bois de Gross-Jiegersdorf et les Prussiens de leur bois de Norkitten, forcément ils devaient se rencontrer dans une jjetite plaine, au centre de laquelle était le village de Gross-Ja3gersdorf, avec ceux de Metschullen à l'ouest et d'Uderballen et Daupelken à Test. Pour le moment, les deux armées n'étaieut qu'à 7 kilomètres Tune de l'autre, et, chose singulière, chacune d'elles ignorait absolument ce qui se passait chez l'autre. Les bois dressaient entre elles comme des écrans.
Quand Apraxine apprit le passage de la Prégel par les Prussiens, il en fut très étonné. Il n'avait combiné tous ses mouvements que dans l'espérance de tourner les fortes posisions de Kalehnen et Taplacken, ou d'en faire sortir Lehwaldt. Et voilà que celui-ci les abandonnait volontairement.
Lehwaldt semblait môme vouloir passer à l'offensive . Chaque matin de fortes reconnaissances de cavalerie venaient jeter l'alarme dans le camp russe. Le 29 août, Schorlemer, avec 40 escadrons de hussards et dragons, presque toute la cavalerie de l'armée, poussa jusqu'à Gross-Jsegersdorf, repoussant les avant-gardes, déchirant les rideaux formés par les kosaks ; puis, vivement j)ressé, se replia sur Puschdorf. C'était encore une reconnaissance fort imparfaite : Schorlemer avait trouvé le bois de Gross-Jiegersdorf entièrement dégarni, en apparence, de troupes russes; mais il n'avait pu le traverser et parvenir jusqu'à leurs campements; surtout il n'avait pas deviné le rôle que pouvait jouer dans une bataille certaine ligne de hauteurs, celle de Sittenfelde, qui se dressait au sud -est de ce bois, aux sources de TAuxinne. Frédéric II critiqua plus tard la timidité de Lehwaldt : c'est ce jour-là même qu'il aurait fallu attaquer à fond, faire aboutir cette imposante reconnaissance à une
1. >'ous appellerons bois de Norkitten la masse qui s'étend à Touest de Gross-Jaigersdorf, et bois de Gross-Jfogersdorf celui que traversèrent les Russes pour marcher sur le même village, quoi(iuo ce bois soit bien plus rapproché de Norkitlen que le bois do ce nom.
action générale. En effet, toute l'armée prussienne était en bataille à quelque distance de sa cavalerie. « Il est impossible, dit Frédéric, de comprendre les raisons qui lui firent remettre au lendemain ce qui se pouvait décider sur-lechamp. »
Le 29 au soir, chacune des deux armées était rentrée dans son canii^. C'est au matin du jour suivant que Lehwaldt avait décidé d'attaquer l'armée russe, jiour la surprendre, l'écraser dans l'angle de la Prégel et de l'Auxinne et mettre fin d'un seul coup à la campagneL
Or, presque au même instani, Apraxine concevait une résolution tout aussi belliqueuse. Il ne pouvait plus vivre da^is l'étroit enclos de bois, de cours d'eau, de marais, où il s'était confiné. Il n'avait plus de rations que pour trois jours. Le fourrage manquait. Sous l'empire des mêmes nécessités qu'une horde nomade, pour chercher d'autres pâturages, l'armée russe était sans cesse obligée de se déplacer. Apraxine projetait de se porter en deux marches, par Eschenburg, sur Allenburg et la ligne de l'Aile. C'était donc au matin du 30 août que ses troupes, s'engageant dans les deux chemins forestiers du bois de Gross-Jsegersdorf ou contournant ce bois par ses deux extrémités, devaient se mettre en marche.
Tandis que Lehwaldt comptait surprendre les Russes dans leurs campements, Apraxine esj)érait dérober sa première étape aux Prussiens. Il ne croyait pas à une bataille pour ce jour-là. L'ordre qu'il avait adopté était conçu non i^our le combat mais pour la marche. Dans les deux chemins forestiers du bois de Ja?gersdorf, véritables défilés, devaient s'engager, à droite, le l''^ corps (Fermer), à gauche, le 2^ corps (Lapoukhine). Le o"" corps (Brown) se partagerait entre les deux colonnes et suivrait leur trace. Chacune devait laisser filer sur sa gauche l'artillerie et les l)agages, afin de pouvoir les protéger contre une attaque venue de l'ouest.
La colonne de droite comi)renait les régiments d'infanterie Nijni-Novgorod, Mourom, Tchernigof, Vialka, Rostof, et
PLAN DE LA BATAILLE DE GROSS- J^EGERSDORF Gagnée par les Russes sur les Prussiens, le 30 Aoùl 1757
Dragons J[\
'ibêrie \ o-'o- -
Cuirassifm A Uesse hu pénale Jrrtnadiers a chei'al Riga
Metschullen
Kantft Bèloiv
Dflhnn^
ùe aroife
i 1 Hussard»
j ) Busch