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tissait du cri des estafettes et des chefs, et, ce qu'il y avait de pis, des convoyeurs et des charretiers. Ceux-ci ne savaient que crier : « Allons ! allons ! » et pousser les chevaux qui tiraient les charrois. Pour tout dire, il y avait déjà auparavant un tel encombrement ! Mais, à cette alerte imprévue, il devint tout à fait indescriptible. Tout le monde était en émoi, personne ne savait que faire et entreprendre. Même nos commandants et nos guides avaient perdu la tête et couraient çà et là, ne sachant que faire. Pour eux-mêmes c'était la première fois que pareil cas se produisait, et c'était si inattendu, si troublant ! Et tous manquaient d'expérience sur ces choses. Jamais je ne les avais vus aussi ahuris qu'en ce moment. L'un galopait éjjerdument, le visage tout pâle, et criait, oi'donnait, sans savoir quoi ; l'autre s'occupait à tirer les chariots, injuriait et battait les charretiers ; le troisième, s'étant emparé d'un canon, galopait à ses côtés de toutes les forces de son cheval; un autre, ayant mis la main sur un régiment, se frayait avec lui un passage à travers les charretiers et les fourgons, sans savoir lui-même où il le conduisaij
Apraxine convient, dans son Rapport^ du désordre d'idées où le jeta cette attaque imprévue : « Je fus d'abord en proie à un indicible chagrin quand je vis que Pennemi nous assaillait, en pleine marche, avec une telle furie et en si bon ordre. De derrière mon convoi, j'étais hors d'état d'agir sur tous les points avec succès; je me trouvais dans une situation si périlleuse qu'autour de moi un convoyeur fut tué et que deux grenadiers, un vaguemestre et plusieurs officiers et hussards furent blessés. »
Cependant les ordres qu'il donna furent conformes à la situation e II prescrivit à Sibilski d'occuper fortement les hauteurs de Sittenfelde, aligné perpendiculairement au front qu'allaient former les autres régiments : en sorte que les assaillants se trouveraient pris dans un angle droit, dans une équerre de feu. En conséquence, Sibilski disposa ses régiments d'infanterie du nord au sud. A sa gauche, la cavalerie régulière; en arrière, les irréguliers.
Le 2^ corps (Lapoukhine) reçut l'ordre de se former en bataille sur la lisière du bois, appuyant, à angle droit, sa gauche sur la droite de Sibilski. Le l"^"* corps (Fermor) devait se former de même en tâchant d'appuyer sa gauche
sur la droite de Lapoukhine. La réserve (Roumiaaitsof) resterait à la garde des bagages en attendant de nouveaux ordres.
Leliwaldt aurait dû s'apercevoir de ces dispositions nouvelles de Tarmée russe et surtout de la position si dangereuse pour lui qu'avait jjrise le corps de Sibilski, prolongé démesurément sur le flanc de toute attaque prussienne et menaçant même ses derrières. Il est probable que le brouillard Tenipêcha de bien voir.
Vers cinq heures du matin, sans attendre l'arrivée de la grande colonne de cavalerie, le j)i*ince de Holstein chargeait avec ses dragons les hussards et les Ivosaks qui se trouvaient en face de lui. 11 les culbuta. Puis, passant entre Uderballen etDaupelken, il courut sur les régiments 2"" Moscou et Vyborg, qui gardaient le défilé de l'est. Reçu par un feu roulant de mousqueteiûe et de mitraille, il dut se replier sur Uderballen. Du moins, en balayant la plame, il avait favorisé la formation des lignes i)i'^^ssiennes et leur marche en avant.
Gomme ce défilé de l'est était le moins encombré, c'est par là que vinrent se former les premiers régiments du corps Lapoukhine : les uns, Pétersbourg, Kazan, Schlùsselbourg, prolongeant au nord la ligne de Sibilslvi ; les autres, Vyborg, 2'' Moscou, Kief, Narva, 2® grenadiers, en équerre avec ceux-là; Ladoga et 3^ grenadiers, un peu en arrière.
Puis, j)ar l'autre défilé, débouchèrent à leur tour et se rangèrent, de l'est à Touest, sur la lisière du bois, Rostof, Viatka, Tchernigof, Mourom, Nijni-Novgorod.
Le mal était qu'entre le 2"" grenadiers et Rostof subsistait un grand vide. C'est sur ce point faible que se porta tout l'effort de l'infanterie prussienne. Lehwaldt n'avait pu mettre en pratique les précejjtes de Frédéric II : canonner d'abord, ensuite faire charger la cavalerie, et seulement après faire donner l'infanterie. Son artillerie s'était trouvée inférieure à celle de l'ennemi 5 sa grande colonne de cavalerie n'était point encore à sa dis^^osition, et le prince de Holstein avait été repoussé. Il lui fallut engager tout de suite son infante-
rie. Celle-ci aborda vigoureusement Tennemi : les régiments Lossow, Gohr, Lehvvaldt, Kalnein^ Kanitz, attaquaient de front l'infanterie de Lapoukhine, tandis que les régiments Belovv, Manstein, Polenz, par l'espace resté vide, essayaient de la tourner par sa droite. Elle pouvait être totalement détruite avant que le reste de la ligne russe achevât de se former. Sibilski, disposé perpendiculairement à Lapoukhine, ne pouvait l'aider que fort indirectement 5 car devant le front de Sibilski s'étendait un terrain marécageux sur lequel il n'osait se risquer. D'ailleurs il n'avait pas reçu d'ordre. Les cinq régiments de Sibilski et les trois de La]30ukhine qui le prolongeaient au nord restèrent donc simples spectateurs de ce premier engagement. Bolotof, qui servait dans celui d'Arkhangel, nous en a donné mi émouvant récit ^ :
Nous ne perdions rien du spectacle. Les Prussiens s'avançaient, dans le plus grand ordre et de la mine la plus fîère, à l'attaque de notre armée, qui s'étendait le long du bois. Arrivés à portée de fusil, ils firent une salve bien nourrie sur les nôtres. C'était la première fois que je voyais le feu de l'ennemi sur nos compatriotes. Le cœur nous battait ; et nous étions tous fort étonnés de ce que, du côté des nôtres, pas un coup de fusil ne donnait la réplique, comme si la salve prussienne les avait anéantis jusqu'au dernier. Les Prussiens, après avoir tiré, continuèrent à s'avancer tout en rechargeant leurs fusils, arrivèrent encore plus près des nôtres et de toute leur première ligne firent une nouvelle salve. Notre étonnement fut plus grand encore, et nous ne savions que penser quaud nous vîmes que pas un coup de fusil ne répondait de notre côté. « Seigneur, ayez pitié de nous ! Qu'est-ce que cela signifie ? disions-nous en nous rapprochant les uns des autres et contemplant du haut de notre colline ce spectacle. Les nôtres sont-ils encore vivants? Que font-ils donc? Est-ce que vraiment personne ne serait resté en vie? » Quelques timorés étaient tout disposés à conclure qu'on avait tué tout le monde : « Comment serait-il possible qu'après ces deux terribles salves, à une si courte distance, un seul homme ait pu en réchapper? » Pourtant nos yeux nous montraient bien le contraire. Dès que le vent eut un peu dissipé la fumée, nous revîmes notre ligne de bataille debout devant les Prussiens ; mais d'où venait un tel silence, voilà ce que personne ne pouvait comprendre. Quelques vieux, à l'esprit superstitieux, insi-