‹ Russes et Prussiens, guerre de Sept ansChapitre 20 sur 122 · Politische Correspondenz, l. XV, p. 331 et suiv · texte numérisé non relu

Politische Correspondenz, l. XV, p. 331 et suiv

infanterie commença à fléchir et à flotter : une partie se débanda dans la plaine et se laissa poursuivre jusqu'à la lisière du bois de Norkitten.

A l'aile droite comme au centre Tavantage revenait aux Russes. Seul le corps de Sibilski restait inactif. On sait combien à cette époque, où Tarmement du fantassin était si médiocre, Tinfanterie hésitait à se risquer en plaine quand elle voyait à proximité de la cavalerie ennemie. C'était le cas pour Sibilski. Les dragons du prince de Holstein, Schorlemer, Platen et les hussards noirs de Rusch, concentrés près d'Uderballen, couvraient leur infanterie et surveillaient les mouvements de Sibilski. Il fallait d'abord se débarrasser de ces cavaliers. Alors se produisit un incident que Bolotof a l'egardé de tous ses yeux, mais qu'il paraît avoir mal compris. Voici son récit :

A l'aile gauche de notre corps se tenaient les kosaks du Don. Dès le début de la bataille ils avaient couru sur la cavalerie ennemie qui se tenait derrière un marais. Cela, nous pouvions encore bien le voir, et nous étions même humiliés du médiocre succès de ces piètres guerriers. D'abord ils y mettaient beaucoup d'ardeur. L'affaire se passait à plus d'une verste de nous, et cependant nous les entendions distinctement pousser leur g/iî ! ghi î et nous les voyions se lancer à toutes brides sur les Prussiens. Nous pensions qu'avec leurs longues lances ils allaient les transpercer tous, mais nous étions bien vite témoins du contraire. Toute leur bravoure consistait à faire ghi! ghi! et à tirailler avec leurs carabines. Comme les Prussiens restaient immobiles et se préparaient à les bien recevoir, les kosaks, s'apercevant que ce n'était point leur affaire, tournaient bride aussitôt. Et ce qu'ils couraient ! Voilà ce que nous voyions bien ; mais ce qui se passa ensuite, nous le vîmes mal, parce que les kosaks, galopant autour du marais, échappèrent à notre vue. Nous sûmes cependant que les cuirassiers^ et dragons prussiens, se lançant à leur poursuite, avaient aussi fait le tour du marais, les chassant vers notre front, comme un troupeau de moutons. Les kosaks ne savaient où se fourrer. Ils coviraient éperdus droit sur notre front ; la cavalerie prussienne, galopant sur leurs talons, les sabrait sans miséricorde. Notre infanterie, voyant ces malheureux kosaks courant et en passe

1. Erreur : il n'y avait pas de cuirassiers prussiens à cette bataille.

de périr, jugea nécessaire d'ouvrir ses espaces, pour qu'ils pussent chercher un refuge derrière elle. Mais il s'en fallut de bien peu que le jeu ne devînt sérieux. La cavalerie prussienne, continuant sa poursuite par escadrons et dans le plus bel ordre possible, arriva comme un torrent et, les kosaks s'étant dérobés, elle tomba droit sur notre infanterie. Celle-ci ouvrit sur ces escadrons un feu de mousqueterie. Encore était-ce bien difficile d'arrêter le choc terrible de cette cavalerie. Le premier escadron passa comme une flèche, toujours à la poursuite des kosaks, et, s'éparpillant, se mit à sabrer tout ce qui se trouvait derrière nos lignes. Il nous fallut faire volte-face en arrière. Encore cela servit peu, car toute la cavalerie prussienne, chargeant sur notre flanc, nous aurait taillés en pièces et aurait fixé à son avantage la victoire incertaine, si l'on n'avait trouvé le moyen de contenir son impétuosité. Notre grosse batterie eut, par bonheur, le temps de retom-ner ses canons, et ses décharges à mitraille eurent le meilleur succès. Elle j)renait en écharpe cette cavalerie qui galopait escadron par escadron, en détruisit un presque entièrement, et non seulement elle brisa l'élan des autres, mais les força de fuir à toutes brides. Quant à ceux qui galopaient derrière notre ligne, ils furent pris comme rats au trébuchet. Notre infanterie resserra ses espaces et tous périrent de la façon la plus misérable. Notre cavalerie les chargea et les sabra jusqu'au dernier.

Nous savons que Bolotof n'aime pas les kosaks ; il a contre ces demi-sauvages les jjréjugés d'un civilisé; en toutes ses pages, il exagère à plaisir les excès commis par eux; dans le cas présent, il les calomnie en les traitant de « piètres guerriers » et de « soldats sans courage ». Son excuse, c'est qu'il n'a jjas compris. Les kosaks n'étaient i)as faits pour charger sur de la grosse cavalerie, mais pour harceler l'ennemi, lui faire perdre patience, et, s'il se pouvait, l'attirer dans quelque piège. A Jéegersdorf, tout simplement, ils essayaient sur les Prussiens leur tactique nationale, vieille comme les Scythes d'Hérodote, et qui leur avait souvent réussi avec les Turcs et les Tatars. Cette fois elle eut le même succès avec les Allemands : les dragons de Schorlemer et du x)rince de Holstein, après avoir longtemps résisté à leurs provocations, eurent l'imj)i'udence de les charger à fond. Dans le brouillard et la fumée, ils ne virent pas qu'on les attirait sous le feu de 18 bataillons, de 40 canons de

régiment, de plusieurs batteries de gros calibre, sous le sabre des dragons, grenadiers à cheval et Kalmouks de Sibilski. C'était chose concertée, sans doute, entre ce général et Sérébriakof, Tataman des kosaks. La belle cavalerie prussienne donna dans le piège, et la meilleure part y périt \ Du coup disparaissait Tobstacle qui avait tenu Sibilski dans l'inaction *, le terrain se trouvait déblayé devant lui. Tout de suite son corps d'armée dessina un mouvement d'offensive : infanterie, cavalerie régulière, escadrons de hussards, de kosaks et de Kalmouks s'ébranlèrent. L'infanterie prussienne marchait et combattait depuis le point du jour; depuis cinq heures elle se trouvait sous le feu meurtrier des canons, aiiamée, exténuée ; le seul régiment Kalnein avait perdu les deux cinquièmes de son effectif. Elle voyait son artillerie presque réduite au silence, sa cavalerie repoussée à l'aile droite des Russes, écrasée à leur aile gauche. Déjà inquiète du mouvement offensif du corps de Feraior, elle prit peur quand celui de Sibilski, formé de troupes fraîches, fit son entrée en scène. La retraite s'effectua d'abord en bon ordre, puis, se précipitant, devint une déroute. En un quart d'heure le champ de bataille fut évacué, et l'armée de Lehwaldt s'évanouit dans les bois dont elle était sortie le matin.

Il était dix heures et la bataille était gagnée pour les Russes, sur toute la ligne. Ils occupèrent les positions abandonnées. On ne voyait que leurs chapeaux jetés en l'air, et l'on entendait leurs hourrahs de victoire. Avec les canons et les fusils jjris à l'ennemi ils tirèrent des salves. C'était la première victoire qu'une armée russe eût remportée dans une guerre vi'aiment européenne. L'infanterie russe venait de se révéler au monde.

1. Cette tactique a parfois réussi môme contre des Français : « Le régiment, toute la journée, avait été liarcelé par une nuée de cosaques, que nos chasseurs chargeaient, mais ne pouvaient jamais atteindre, car cette cavalerie, suivant sa tactique, se relirait au galop sous le feu de l'artillerie russe, et nous faisait tuer beaucoup de monde, on démasquant subitement les pièces. > {Souvenirs du capitaine Parquin, édif. par Fr. Masson, p. 39, combat de Gulstatt.)

Il n'était pas beau à contempler, ce champ de bataille, et Fimpression que nous en donne Bolotof est vraiment saisissante ^ :

Dès qu'on rompit les rangs, notre premier soin fut de monter à cheval et d'aller examiner le champ de bataille. Quel spectacle s'offrit alors à nous, qui n'avions jamais rien vu de semblable ! Tout le penchant de la colline, sur lequel s'était dressée et s'était battue la ligne prussienne, était couvert de cadavres ennemis ; et la chose étonnante qui s'offrit à nous, c'est que tous étaient couchés nus comme à l'instant de leur naissance ; on leur avait enlevé non seulement bas et souliers, mais jusqu'à leurs chemises ; mais par qui et quand ils avaient été si complètement dépouillés, nous ne pouvions le comprendre ; la bataille finissait à peine et si peu de temps s'était écoulé ! Nous ne pouvions nous étonner assez qu'en un tour de main convoyeurs, ordonnances et autres gens les eussent ainsi déshabillés. Auprès de chaque homme, on ne voyait plus que le bois de la giberne qui avait servi à contenir les cartouches et le joapier bleu qui les recouvrait. Ces objets n'avaient évidemment semblé utiles à personne; pour d'autres objets, on n'en eût pas trouvé un seul : même le ruban des queues, qui ne vaut pas trois deniers, avait été dénoué et emporté...

La victoire des Russes était incontestable. Ils avaient rejjoussé Tennemi sur tous les points. Ils avaient pris 29 canons, près de la moitié de Tartillerie de Lehwaldt. S'ils n'ont pas conquis de drapeaux, déclare Apraxine dans son Rapport, c'est que, « si prompte qu'eût été la fuite des Prussiens, ils ont pris le temps de rassembler tous leurs drapeaux en un point et de les porter en lieu sûr : ce que le voisinage des bois a rendu facile » . Cependant, leurs pertes paraissent avoir été plus fortes que celles des Prussiens : ce qui peut s'expliquer par la sin-prise du début. Ceux-ci auraient eu 1 818 tués, 2 237 blessés ; ceux-là 1 449 tués et 4494 blessés. Ce sont les chiffres que donne M. Masslowski. Apraxine, dans son rapport, dit que les Prussiens ont perdu 4 600 hommes, sans compter 600 prisonniers. C'est le chiffre qu'avait adopté Schsefer ^.

Page 1