Histoire de la guerre de Sept ans
cette autre armée, celle de Sibilski, qu'il avait sur sou flanc. Eu prétendant forcer Tentrée du bois, il condamnait ses soldats à s'éparpiller comme les Russes. Il j)erdait les avantages que lui assuraient des troupes bien instruites et manœuvrières -, il restituait à l'ennemi l'avantage du nombre. Il y avait toutes chances pour qu'il fût battu, et il lui était impossible de remporter une victoire décisive. Au contraire, en tournant la position des Russes, en lançant à fond sa formidable cavalerie sur un de leurs flancs ou sur leurs derrières^ il eût jeté leur armée tout entière dans un irréparable désordre. C'est dans une position fort analogue à celle de Norkitten que Naf)oléon, en 1807, rencontra les Russes à Friedland. Au fond, la jorincipale faute de Leliwaldt est d'avoir cherché une bataille contre Apraxine : l'événement a prouvé qu'il pouvait, sans combat, l'obliger à évacuer la province.
Frédéric II, au reçu du rapport de Lehwaldt sur la bataille, se montra moins sévère en ses appréciations qu'on eût pu le craindre. Il assura le vieux général de son entière satisfaction pour la bravoure qu'il avait montrée, rejetant tout sur les hasards de la guerre. Il refusa la démission que lui offrait Lehwaldt \ Au fond, il était humilié de cette défaite ; de longtemps, il ne pardonna à ses « bonnets d'ours » de Prusse de s'être fait battre par des « Barbares ». A cette époque, Frédéric ne connaissait pas encore personnellement l'armée russe : il devait se rencontrer avec elle à Zorndorf et Kunersdorf. C'est seulement après l'avoir vue à l'œuvre qu'il cessa de la dédaigner, car il fit alors l'expérience qu'im autre que Lehwaldt jDOuvait se faire battre par elle.
Le 8 septembre, à quatre heures du matin, les habitants de Pétersbourg furent réveillés i)ar les 101 coui)S de canon qui annonçaient la victoire sur l'armée prussienne. Grande fut la joie d'Elisabeth eu recevant le rapport d'Apraxine : elle récompensa généreusement les chefs que lui avait signalés le maréchal, ainsi que Panine, qui avait apx^orté la nou-
l. De Rœtlia, 6 septembre I7ô7, Politische Correspond^m, t, XV, p. 332.
velle. Au contraire le grand-duc, écrivait Tambassadeur de France, « a fait voir publiquement sa peine du gain de la bataille ; il ne peut cacher le chagrin qu'il en ressent : ce qui fait le plus mauvais elTet du monde Viuprès des Russes, qni voient tout ce qu'ils ont à craindre si jamais ce prince vient à régner sur eux » . La grande-duchesse s'occupait à consoler et à rassurer l'agent britannique Williams, obligé de quitter Pétersbourg. La jeune cour restait donc toute prussienne ou anglaise.
Au reste, Louis XV ne faisait rien pour se rallier Catherine : c'est à ce moment qu'il obtenait de la cour saxonne le rappel de Poniatowski. Ce qui rendait ces dispositions de la jeune cour j^lus inquiétantes pour l'alliance, c'est qu'en septembre Elisabeth éprouva une rechute assez grave. Du moins elle tenait ferme pour la coalition. Parlant de son neveu le grand-duc, elle disait : « Que n'a-t-il un frère ! » On lui prêtait le projet de laisser le trône non pas au grand-duc, mais au fils de celui-ci, alors en bas âge. Quant au grand-chancelier Bestoujef, il n'avait toujours pas regagné la confiance des cours alliées. Les ambassadeurs de France et d'Autriche ne cessaient de le dénoncer à Elisabeth. Elle convenait avec Esterhazy que c'était « un méchant et un mauvais serviteur », mais qu'elle ne savait que faire de lui après qu'elle lui aurait enlevé la chancellerie. « Donnez-lui une pension de cent mille roubles, répliquait l'ambassadeur autrichien; vous y gagnerez encore mille pour cent. » C'est à Bestoujef qu'on imputait toutes les lenteurs d'Ai)raxine. Les cours alliées étaient convaincues que celui-ci était à la dévotion non seulement de Bestoujef, mais de la grande-duchesse Catherine. Elles ne lui surent que peu de gré de sa victoire du 30 août : les opérations qui suivirent leur fournirent de nouveaux griefs .
Uniformes rvsses. — e