CHAPITRE V
LA RETRAITE d'APRAXINE
Gomment cette victoire du 30 août, qui réjouissait les amis de la Russie et affligeait ses ennemis, n'eut-elle aucun résultat? Gomment put-elle aboutir à une retraite précipitée et à Févacuation presque totale du territoire conquis? Gomment Lehwaldt, le vaincu de Jaegersdorf, put-il à la fin paraître un vainqueur? G 'est ce qu'il nous reste à expliquer.
Après la victoire, Apraxine n'avait pas fait poursuivre rennemi, bien qu'il ne fût que dix heures du matin et que le corps de Sibilski fût intact. Il pouvait alléguer qu'une poursuite à travers des marécages et des bois était une opération des plus risquées. Il avait adressé à Lehwaldt une lettre courtoise pour l'informer des bons traitements que trouvaient dans son camp les prisonniers prussiens et lui proposer un cartel d'échange. Pendant ce temps Lehwaldt repassait la Prégel et réapparaissait à Willtensdorf dans une position très forte. Bolotof s'étonnait qu'on ne prît pas l'oifensive contre lui : « Nous nous étions cej)endant tous réjouis à l'idée de le revoir bientôt, de voir cette fameuse ville de Kœnigsberg Voilà nous sommes au troisième jour depuis la bataille; et chaque matin c'est la diane qui bat, et non pas la générale — Que faisons-nous ici? Et pourquoi lambiner si longtemps ? » Apraxine poussa une forte reconnaissance, le 2 septembre. Il eût fallu attaquer les Prussiens ou les tourner par leur droite. Apraxine ne l'osa. Il se contenta de prendre position sur l'Aile, depuis Allenburg jusqu'à Biirgersdorf, qui fut brûlé. On n'essaya môme pas d'enlever Wehlau, où étaient les magasins de Lehwaldt et qui commandait le cou-
iluent de TAlle avec la Prégel. On fit passer l'Aile à Krasnochtchokof ; d'autres kosaks avec Sérébriakof coururent jusqu'à Friedland; d'autres encore bloquaient Wehlau. Apraxine comprenait qu'il ne pouvait s'attaquer à Kœnigsberg sans avoir battu les Prussiens luie seconde fois. Cette bataille, il se refusait à la livrer : trop de ses régiments avaient été décimés et disloqués par l'affaire du 30 août; il ne pouvait compter sur la prompte anûvée de recrues pour combler les vides que le feu ou le fer ou la maladie avaient faits dans ses rangs.
Le 8 septembre, en même temps, on vit Leliwaldt se retirer de Wilkensdorf et Wehlau sur Tapiau, comme s'il voulait laisser une libre retraite à l'armée russe, et Apraxine prendre la résolution d'opérer cette retraite. On allait rétrograder sur Tilsit et la ligne du Niémen. Dans le conseil de guerre qu'Apraxine tint à cette occasion, on avait examiné deux projets : l'un, risquéy qui consistait à attaquer Lehwaldt ; l'autre, stî^ictement calculé, qui était la retraite sur Tilsit. Le conseil se prononça presque à l'unanimité pour ce dernier. On se consolait en pensant qu'on pourrait, en renouant les communications avec la Russie, refaire l'armée, se préparer à une nouvelle offensive, et, par exemple, s'emparer du port de Labiau sur le Kurisches Haff. Dans son rapport du 14 septembre, Apraxine expliquera ainsi sa résolution : « Je ne fais pas une retraite, puisque j'ai battu l'ennemi et l'ai mis en la sujétion de Votre Majesté impériale; c'est en tont honneur et gloire que j'évolue snr Tilsit, dans la seule pensée de ne point exposer à quelque malheur une armée fatiguée par tant de marches et qui ne trouve plus ici qu'un pays affamé. Je suis assuré que l'ennemi ne pourra se vanter d'avoir, par quelque habileté de guerre, contraint mes armes victorieuses
à ce retour sur Tilsit Les cours alliées ne sauraient non
plus m'en faire nn reproche. » Et il rappelait que ni Frédéric II après sa victoire de Lobositz ni les Autrichiens après celle de Kollin n'avaient poursuivi l'ennemi.
Le 9 septembre, après avoir chargé les chefs kosaks Demoline, Krasnochtchokof, Sérébriakof de contenir l'ennemi