LA RETRAITE D APRAXINE
I)ar des démonstrations sur TAlle, Apraxine donna Tordre de marcher d'Allenburg sur Ilmsdorf, Astrawischken , Judlauken, Jœniscliken : autant d'étapes dont la dernière fut Insterburg. On avait marché pendant les trois premiers jours de Touest à Test, car on avait à contourner la grande forêt d'Asti^av^dschken. De Judlauken à Insterburg, on marchait tout droit vers le nord.
La retraite s'annonrait comme devant être fort pénible : aux chaleurs étouffantes, aux journées poussiéreuses dans ce pays de sables, succédaient tout à coup des pluies accablantes. Les cadavres de chevaux jalonnaient la route : Apraxine ordonna de brûler une grande partie des chariots afin de pouvoir atteler son artillerie. Les vivres commençaient à devenir aussi rares que les fourrages. Des maladies, quelquesunes contagieuses, sévissaient parmi les hommes : typhus, petite vérole, scorbut, dysenterie.
Lehwaldt, que les kosaks laissés par Apraxine enveloppaient d'un rideau de cavalerie, fut plusieurs jours sans savoir qu'Apraxine avait évacué Allenburg. Dès qu'il l'apprit, il se porta en toute hâte sur son flanc et le fît harceler par la cavalerie. Le 19 septembre, les Russes furent chargés par Rûsch et le prince de Holstein, qui ramassèrent les traînards et firent des prisonniers. Apraxine dut précipiter l'évacuation de Gumbinnen, où il brûla ses magasins. En môme temps les paysans armés recommençaient la petite guerre contre l'envahisseur. Si des excès furent alors commis par les Russes, ceux-ci avaient maintenant l'excuse d'être attaqués par l'habitant et d'user de représailles.
A mesure qu'on approchait de Tilsit, les chemins devenaient de plus en plus mauvais. Il fallut sacrifier une nouvelle partie du charroi. Il en restait encore tant qu'on mit quatre jours, du 16 au 19, pour passer l'Inster auprès de Sesslacken. Le 19, Tavant-garde de Lehwaldt occupait Insterburg presque sur les talons des Russes, et les habitants purent abjurer les serments prêtés à la tsarine.
Rùsch attaquait les convois et enlevait beaucoup de bétail et de farine. Dès lors Apraxine crut ne devoir garder aucun
BUSSES ET PRUSSIENS.
ménagement pour le pays : autant valait en faire un désert qui du moins retarderait la poursuite de Tennemi. Car en vérité cette armée victorieuse était, moins de vingt jours aj)rès sa victoire, une armée poursuivie. Malachowski, Rtiscli et le prince de Holstein, sur ses flancs, faisaient la même guerre que les kosaks de 1812 sur le flanc de la Grande-Armée napoléonienne. Apraxine aurait voulu laisser à ses troupes un peu de repos dans son camp de Sesslacken : mais le jour même il en était chassé par l'approche de Lehwaldt, qui aussitôt occupa ce bourg. Lehwaldt se mit dès lors à escorter l'adversaire . Il arriva presque anssitôt que lui dans les environs de Tilsit. Apraxine, le 23 septembre, affecta de faire une « entrée » dans cette ville 5 il y fnt reçu parle magistrat au bruit des cloches et des salves d'artillerie. Il fallait bien en imposer aux populations.
Au fond, Apraxine était dévoré d'inquiétudes. C'était à Tilsit qu'il avait fixé le terme de son « évolution » ; il avait promis à son gouvernement de ne s'y arrêter que j)Our s'y préparer à une nouvelle offensive. Or, même pour y séjourner, il fallait livrer une bataille. Le lendemain de son arrivée, le XDrince de Holstein et Lehwaldt occupaient les villages les plus rapprochés de la ville. A Ragnit, le petit bourg voisin, les bourgeois se joignaient aux hussards de Malachowski x^our chasser la garnison russe.
La situation de l'armée d'Elisabeth était vraiment lamentable : elle conix3tait à ce moment 8 996 malades. Elle était démoralisée : par suite de la désorganisation de l'intendance, les habitudes de maraude et de pillage s'étaient largement développées. Rappelons-nous que dans un tel pays, dans de telles conditions, la Grande-Armée de 1812 avait déjà commencé à fondre même avant d'entrer en Russie. La maraude exaspérait les populations, et leurs représailles justifiaient à leur tour des représailles plus cruelles.
La ville de Ragnit venait d'être livrée aux kosaks et aux Barbares du Volga, pillée, brûlée : une vingtaine d'habitants y avaient péri. C'était donc au milieu d'un pays insurgé qu'on avait à se défendre dans Tilsit, qui s'agitait. Et aussi dans un
LA RETRAITE d'aPRAXINE.
pays affamé : par le Niémen, ni en amont, ni en aval, rien ne I)onvait venir. Qnant aux conditions tactiques, elles n'étaient pas moins mauvaises : il eût fallu livrer bataille avec la rivière à dos et deux villes frémissantes, Tilsit et Ragnit, sur les flancs. L'impétueux général de cavalerie légère, Démoline, déclarait que le terrain en avant de Tilsit était im^^raticable à la cavalerie et à Tartillerie, fangeux, coupé de broussailles et de marais, au milieu desquels tout l'avantage était pour l'homme du pays. Le 24 septembre, le conseil de guerre décida de tenir dans la ville jusqu'à ce que l'on eût jm assurer le passage du fleuve. On profiterait du répit pour expédier en Gourlande tous les chevaux inutiles et renvoyer en Russie les deux tiers des irréguliers. On ne garderait que les 4 000 Dontsy. Tous les autres n'étaient bons, comme ils l'avaient fait jusqu'à ce jour, qu'à insurger les habitants, affamer le pays et l'armée.
Opérer le passage du fleuve n'était déjà jioint chose facile. On n'avait pu prévoir toutes les circonstances qui rendaient maintenant si critique la situation de l'armée : l'offensive hardie de Lehwaldt après une telle défaite, les pluies qui avaient retardé et harassé les troupes, l'état moral et sanitaire de celles-ci, enfin le soulèvement du pays. On répara les fortifications de Tilsit, on plaça des canons sur les remparts. En même temjjs on faisait établir deux ponts supplémentaires sur le Niémen. Le 24 septembre, la cavalerie passa sur le pont de pilotis. Le lendemain, l'infanterie commença à passer. Le surlendemain, les deux ponts nouveaux étaient terminés. Toute la journée du 27 l'armée continua à s'écouler. Enfin, le 28, l'arrière-garde évacua Tilsit et Ragnit, détruisant toutes les provisions et munitions qu'elle ne pouvait emporter, brûlant les ponts derrière elle. Pour contenir les habitants, on avait disposé des amas de poix sur le toit des maisons 5 mais on n'y mit point le feu. L'opération avait été soutenue par un feu d'artillerie assez vif, auquel ne tardèrent pas à répondre les Prussiens. Les deux jours suivants, il se continua d'une rive à l'autre. Le 29, Lehwaldt avait occupé Tilsit, et déjà Malacho.wski partait en reconnaissance sur les traces de l'ar-
mée russe. Au reste les coups de canou de Tilsit fureut les derniers de la campagne .
Il était évident que Ton ne se bornerait pas à repasser le Niémen : on repasserait même la frontière de Prusse, on renoncerait aux conquêtes, on perdrait tous les fruits de la victoire de JiBgersdorf, on abandonnerait aux vaincus du 30 août laie revanche totale. Dès le 9 octobre, on put constater que la situation de l'armée avait encore empiré : on traînait 15 000 malades ou blesses on n'avait plus de chevaux pour atteler aux chariots de bagages ; des multitudes de voitures durent être encore abandonnées le long des routes. Des coups de feu continuaient à pétiller à TaiTière-garde, car la cavalerie jjrussienne, sans faire d'attaque à fond, n'avait pas cessé de harceler la retraite. Elle tint à faire jusqu'au bout la conduite à l'armée d'invasion. Apraxine, avec le gros de ses forces, marchait par la route de Memel, tandis qu'une autre colonne, plus à l'est, suivait le chemin le plus court pour sortir des terres prussieimes. Le 16 octobre, Apraxine atteignait Memel.
Il résolut de garder du moins ce j)remier et ce dernier trophée de ses succès, cette ville sur les remparts de laquelle flottait encore le drapeau de la tsarine. Il y mit une garnison de 10 000 à 12 000 hommes, dont .Fermer fut nommé commandant. Avec le reste de ses forces, il traversa la Samogitie et prit ses quartiers d'hiver en Gourlande.
A Pétersbourg, si on avait été dans l'enthousiasme pour la victoire du 30 août, on fut surpris de voir Aj^raxiae, au lieu de continuer l'offensive, dessiuer un mouvement de retraite. Les ambassadeurs de France, d'Autriche et de Saxe poussèrent les hauts cris. Esterhazy était encore excité par les rapports qu'il recevait de Saint-André, l'attaché militaire d'Autriche auprès de l'armée russe. Cette armée et son chef étaient également jugés avec riguem- par mi officier autrichien envoyé auprès d'eux par le comte Esterhazy. Voici un fragment de cette correspondance ^ :
1. « Traduction d'une relation d'un officier que M. le comte d'Esterhazy a en-
LA. RETRAITE d'aPRAXINE.
... Quand on considère le peu d'ordre qui règne dans cette armée, tout ce qui y arrive de mal ne doit pas étonner...
Lorsque le maréchal Apraxine a trouvé tant d'obstacles pour marcher avec son armée, qui avait l'air d'une émigration de quelque peuple barbare, il aurait du prendre le parti de renvoyer le superflu de ses équipages et chevaux avant d'entrer en Prusse, comme le général de Saint-André le lui avait conseillé ; il aurait dû se défaire de la plus grande partie des Tartares, qui ne sont propres qu'à dévaster un pays. Il aurait dû réformer la multitude des chariots que les soldats ont par chambrée ; il aurait pu remplacer ces embarras inutiles par des chariots conduits avec ordre, que la Courlande et la Livonie auraient pu lui fournir facilement ; mais toute remontrance a été inutile.
En apprenant la nouvelle de la bataille de Cochenitz en Bohême le maréchal Apraxine, ayant des ordres très précis, prit la l'ésolution d'entrer eu Prusse : ce qu'il entreprit sans la moindre précaution. Il crut suffisant d'envoyer en avant les Cosaques et Kalmouks, qui pillèrent et ruinèrent tout : de sorte que l'armée qui les suivait ne trouva plus rien. Ce général donna aux habitants de la Prusse les plus fortes assurances de protection et de rétablissement du bon ordre et de la discipline. On les vit venir de tous côtés prêter serment de fidélité et apporter avec docilité ce qu'on exigeait d'eux . Mais à peine s'étaient-ils livrés à cette confiance, que l'on commença à les maltraiter, à brûler les villages, à massacrer, violer, briser les portes des églises, les piller, déterrer les morts, et enfin réduire, par des horreurs inouïes, en vrai désert un pays si bien cultivé et si fertile que toute autre armée y aurait trouvé de quoi subsister longtemps, avec abondance de tout. Tant de cruautés déterminèrent ces malheureux peuples à abandonner leurs terres et à se soustraire aux mains des Barbares en cherchant dans l'armée des Prussiens un asile et des armes pour se venger et combattre pour leur roi...
Les malheurs de la campagne doivent être attribués : 1*^ à l'incapacité du général, qui s'est laissé conduire par des gens mal intentionnés ; 2^ à son ambition, à sa cupidité, à sa mauvaise volonté...
Quoique, selon l'opinion commune, le soldat russe est propre aux fatigues, il est démontré, par l'expérience et le témoignage même des généraux, que ces hommes, robustes en apparence, mais mal nourris, les soutiennent moins bien que les nôtres, et, ce qui le prouve encore, c'est que, depuis trois ans, la Russie a fourni plus de 120 000 recrues et que l'infanterie russe a été réduite de 50 000
voyé à rarmoo de Russie en Prusse ». — Novembre 1757. Affaires étrangères de Franco, correspondance fiussie, t. LIV, pièce 13I. 1. C'est la bataille de Kollin, juillet 1757.
lîojnines à 25 000, à la ûn de la campagne ; que, pendant un seul été, le nombre des malades est monté jusqu'à 10 000 et autant de morts. Il est à conclure de tout ceci qu'il ne favit pas se promettre de grands secours d'une puissance qui, avec de grandes ressources, remplit si faiblement ses engagements et qui ne peut pas, par son administration actuelle, entreprendre rien contre des troupes bien disciplinées.
Rien ne m'a tant surpris, en approchant l'armée russe, que de voir une avant-garde composée de deux régiments de cavalerie et cinq régiments d'infanterie, lorsqu'elle passait une petite rivière : la cavalerie était montée sur de petits chevaux qui à peine pouvaient se traîner, et ces hommes avaient la plus mauvaise mine. L'infanterie, qui, à peine, fait 20 000 hommes, est dans un état à faire pitié. Je n'ai jamais vu de troupes si délabrées. A deux lieues de là, je rencontrai les équipages qui défilaient en deux colonnes, sans qu'il parût que l'armée eût l'intention de les suivre. Une quantité de malades qui se traînaient et tombaient en partie morts à droite et à gauche, une multitude de maraudeurs dispersés, trois hommes au moins pour escorter chaque bœuf ou vache, me firent croire que toute l'armée était confondue avec les équipages et les bestiaux. Je trouvai cependant l'armée campée à deux lieues de là. Je cherchai les deux lignes, sans pouvoir en trouver une en règle. On me dit que ce n'était pas la coutume, dans les armées russes, de camper sur deux lignes, mais bien en potence, en angle, en croissant, en carré ; que le quartier général et le train de l'armée étaient toujours au centre....
Le service journalier de l'armée ressemble à tout le reste. Le maréchal Apraxine ne s'est jamais donné la peine de reconnaître la position de l'ennemi, et les généraux l'imitent très religieusement. On n'a jamais eu que des nouvelles fausses de la situation et des marches des Prussiens. Avoir des détachements et des gardes en avant de l'armée sont des choses inconnues. On se fie sur les Cosaques et Kalmouks, qui d'ordinaire ne sont occupés que de piller. Le maréchal n'a jamais fait usage des espions, et M. de Lehwaldt avait auprès du général un maréchal des logis qui allait presque tous les jours au camp prussien pour rendre cojnpte de ce qui se passait et se disait à l'armée russe et dans le cabinet du général. Ce malheureux a trouvé le moyen de se sauver lorsqu'on a découvert son affaire...
Les ambassadeurs de France et d'Autriche, irrités par tous ces rapports, s'en prirent cependant moins au généralissime Apraxine qu'au grand-cliancelier Bestoujef ; ils accusaient hautement celui-ci de duxilicité et de trahison. Ils soupçonnèrent une entente du feld-maréchal avec lui et la jeune cour.
LA RETRAITE d'aPRAXINE.
C'était d'ailleurs le moment où Bestoujef s'était tout à fait rapproché de Catherine et où, voyant le déclin de la santé de la tsarine et bien édifié sur la nullité du grand-duc, il avait ourdi tout un plan pour assurer à la grande-duchesse, soit comme associée de son mari, soit comme tutrice de son fils, la succession imi)ériale. Catherine avoue, dans ses Mémoires y que le grand-chancelier lui donna communication de ce plan, mais qu'elle n'avait attaché aucune importance à « cette espèce de radotage » et qu'elle avait brûlé la note compromettante. Mais déjà elle se tenait prête à tout événement ; elle se risquait à dire en pleine table, devant tous les ministres étrangers, à L'Hôx3ital lui-môme : « Il n'y a pas de femme si hardie que moi; je suis d'une témérité effrénée \ » Cependant, si osés que fussent Catherine et Bestoujef, si téméraires les projets conçus par eux, ils n'avaient nul intérêt à ce que la campagne de 1757 se terminât par une sorte d'humiliant désastre. S'ils comptaient sur l'armée, si Apraxine était, comme Williams l'assurait, « entièrement à la disposition de la grande-duchesse », ils n'avaient nul intérêt à ce que cette armée parût avoir été battue, à ce que leur généralissime fût totalement déconsidéré ! Il est certain qu'au contraire Bestoujef ne cessa d'agir auprès d'Apraxine pour qu'il s'arrêtât dans cette désespérante retraite : Catherine lui écrivit également dans le même sens, et si ses billets lui furent imputés à crime d'État, ce n'est pas parce qu'elle donnait de mauvais conseils au maréchal, mais parce qu'elle s'était permis, elle, simple grande-duchesse, d'entretenir une correspondance avec un général.
Les considérations de politique intérieure n^entrèrent donc pour rien dans la retraite d'Apraxine \ elle fut le résultat de nécessités purement militaires : M. Masslowski, grâce aux papiers des archives de la guerre, a pu le démontrer jusqu'à l'évidence.
La Conférence, aux premières nouvelles du mouvement
1. Extrait de la correspondance de L'Hôpital, dans A. Rambaud, Instructions.,. Russie, t. II, p. 67.
rétrograde, assaillie par les réclamations des ambassadeurs, n'avait su d'abord que leur répondre. Le 24 septembre, on leur avait dit que c'était uniquement ]3ar le manque de fourrage que Tarmée faisait quelques marches en arrière. On écrivit de suite à Apraxine i30ur lui enjoindre de reprendre l'offensive et de faire au moins une tentative sur Labiau. Le Collège des affaires étrangères reçut Tordre d'affirmer positivement que les opérations étaient continuées. Or, le 25 septembre, Apraxine annonçait sa retraite sur la Gourlande. Le 3 octobre, il déclarait qu'il lui était impossible de reprendre les opérations. Le 5^ nouvel oukaze de la tsarine au Collège des affaires étrangères : on devait dire aux cours alliées que, vu l'état des choses, « notre feld-maréchal pouvait juger avec raison, non seulement dans notre intérêt, mais dans celui de nos alliés, qu'il était incomparablement plus utile de conserver, en vue de la prochaine campagne, ime bonne armée que de l'exposer inutilement à des dangers tels que ni la bravoure, ni le courage, ni les forces humaines ne X30urraient les conjurer ». On devait promettre une offensive prochaine. C'était cette offensive que l'armée ne se trouvait point en état de prendre. Le conseil de guerre, tenu le 9 octobre, déclarait qu'elle ne le pouvait pas. Alors arriva au quartier général une lettre signée de la tsarine môme, enjoignant au maréchal Apraxine : 1^ de garder Memel ; 2"" d'attaquer Labiau ; 3"" de menacer Kœnigsberg -, 4^ de battre Lehwaldt s'il passait le Niémen. Dans la nuit du 16 au 17 octobre, le conseil de guerre se réunit. Il déclara qu'on pouvait garder Memel et même battre Lehwaldt s'il se hasardait à l'attaquer ^ mais que réoccuper la Prusse, menacer Labiau ou Kœnigsberg, c'était chose imj)Ossible. Les généraux qui prirent part à ce conseil étaient en même temps des militaires et des courtisans : ils montrèrent un sentiment très vif de leur devoir et môme un certain courage en résistant à un ordre signé d'Élisabeth. Ils furent unanimes et Fermor, par qui on allait remplacer Apraxine, vota comme Apraxine. On ne pouvait exécuter l'ordre, déclaraient les généraux, « sans exposer à une destruction totale des hommes et des
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chevaux par la faim ... On n'agirait que sur un ordre nouveau et formel de l'impératrice qui enjoignît de ne tenir aucun compte de révidence d'une destruction totale de l'armée et sans aucun résultat possible. » Cet ordre formel, la tsarine ne pouvait le donner. Cependant, comme il fallait une satisfaction aux ambassadeurs, on chercha un bouc émissaire, une victime expiatoire. Ce fut Apraxine. Le 28 octobre, il fut destitué et mis en accusation. Fermer fut désigné pour le remi)lacer. Le conseil de guerre chargé de juger Apraxine fut bien embarrassé pour le trouver coupable : il eût fallu condamner comme complices tous les généraux. Son chef d'étatmajor, Weymarn, fut enveloppé dans sa disgrâce.
Le rappel d' Apraxine a excité de vifs regrets dans l'armée. Celle-ci avait cruellement souffert sous ses ordres, mais elle honorait en lui le général qui lui avait donné sa première victoire sur l'Allemand. Voici ce que son secrétaire, Vessélitski, écrivait le 25 novembre à Bestoujef ^ :
14 nov. (v. st.) 1757.
. . . Le départ de Son Excellence le général feld-mauéchal pour Saint- Pétersbourg a donné lieu à diverses conjectures parmi les soldats. Leur compassion à son égard est grande ; ils considèrent comme un extrême malheur pour eux d'être privés d'un tel généralissime, qu'ils aiment et estiment beaucoup. Entre eux, ils se servent, tout net, de ces expressions : « Dans le môme temps où Dieu nous avait fait la grâce de nous donner un feld-maréchal homme de piété, voilà que, pour nos péchés, il nous l'a repris. Et de ces impies Allemands que peut-on espérer de bon V Ils sont tous coreligionnaires : est-ce que le coi^beau crève les yeux au corbeau ? Peuvent-ils avoir le même zèle et la môme constance que des hommes de notre pays ? Et puis, voilà que dans la bataille tous nos généraux orthodoxes, ceux qui avec loyauté et avec foi servaient notre mère Elisabeth Pétrovna, ont été tués », — et autres propos semblables. En un mot, le mécontentement profond qu'ils éprouvent à voir que les personnages dirigeants de l'armée sont des étrangers est très facile à remarquer. Quant à moi, comme le plus humble esclave de Sa Majesté Impériale, de tels propos, si universels, dans les conjonctures présentes, m'ont paru très importants, et, comprenant combien de dommage et de danger