‹ Russes et Prussiens, guerre de Sept ansChapitre 27 sur 122 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Quand il fut question de remplaçai' Apraxîne dans le commandement en chef de Tarmée russe, ce ne fut point d'après la liste d'ancienneté que l'on choisit Fermor. 11 y était précédé par Boutourline, les deux Ghouvalof, Georges Liewen et Pierre Soltykof . Il y arrivait seulement le septième. Mais il semble que les deux Ghouvalof se soient récusés; Soltykof et Boutourline étaient au loin, l'un occupé à créer le « Gorps d'observation », l'autre à compléter les troisièmes bataillons des régiments d'armée active. Fermor, au contraire, était resté au quartier général. Fermor avait défendu Apraxine contre ceux qui l'accusaient d'avoir, pour des considérations politiques, précipité la retraite de l'armée; il pouvait donc paraître singulier qu'on lui confiât la succession de ce même Apraxine. Mais il était évident aussi que personne n'était plus que lui au courant de la situation de l'armée. G 'était lui d'ailleurs qui avait pris Memel et Tilsit, et il s'était distingué à la bataille de JcCgersdorf .

On pouvait regretter qu'il fût un Allemand, un protestant, et même un protestant convaincu. Il était un de ces « impies Allemands », dont l'orthodoxe Vessélitski regrettait la présence à l'armée, invoquant le proverbe russe : « Le corbeau crève-t-il les yeux au corbeau ? » Gependant aucun des généraux, à part Soltykof, n'a remporté sur Frédéric II d'aussi brillants succès que Fermor. A la cour de Russie, personne ne doutait de son loyalisme et de sa fidélité ; tous s'accordaient à reconnaître sa capacité-, enfin, ce qui ne gâtait rien, il passait non seulement pour bon général, mais

pour ingénieur distingué. 11 avait autour d'Elisabeth de puissants protecteurs; car, avant môme que Bestoujef fût tombé en disgrâce, comme s^il eût prévu sa chute prochaine, ce n'était pas avec lui, mais avec le favori Ivan Ghouvalof, avec le vice-chancelier Vorontsof, qu'il était en correspondance (plusieurs de ses lettres ont été publiées depuis dans VArchive Vorontsof). On ne pouvait lui imputer aucune relation suspecte avec la jeune cour : il était plutôt du parti des Ghouvalof et des Vorontsof, c'est-à-dire du parti de Timpératrice. Aussi les ambassadeurs de France, d'Autriche et de Saxe n'hésitaient pas à le recommander, bien que L'Hôpital estimât qu'il ne ferait guère mieux que son prédécesseur.

Les historiens de notre siècle l'ont diversement apprécié. Hasenkamp ne peut assez louer son humanité, sa politesse, sa courtoisie, ses ménagements à l'égard des populations conquises de la Prusse-Orientale. Pour les raisons contraires, M. Masslovski, estimant qu'il n'a que trop ménagé les vaincus, est disposé à le juger sévèrement. Si Fermer avait des sympathies pour les gens et les choses d'Allemagne, M. Masslovski se plaît à relever en lui les traits « antipathiques » à la nature russe. Il lui reproche de mal comprendre le caractère national des troupes qu'il avait à commander; sur plusieurs points, il en administre la preuve ; mais parfois on peut trouver excessives ses préventions contre Fermer.

Weymarn ayant été enveloppé dans la disgrâce d'Apraxine, Fermer se trouva privé des services que pouvait lui rendre l'excellent chef d'état-major général de la précédente campagne. Tout le labeur que comportait la réorganisation de l'armée tomba presque uniquement sur lui. Notons aussi que Brown, qui commandait un des deux corps de l'armée, aftecta toujours une certaine indépendance à l'égard du nouveau généralissime. Il en fut de même pour Pierre Soltykof qui, si loin de l'armée principale, commandait le « corps d'observation ». D'autres généraux, des « orthodoxes », ne pliaient qu'avec peine sous son autorité. Enfin, plus étroitement encore que son prédécesseur Apraxine, Fermer allait être tenu en lisière par la Conférence, qui affectait de voir en lui moins

un généralissime que Texécuteur de ses délibérations. La Conférence de Pétersbourg, d'une part, le Hof-Kriegsrath. de Vienne, d'autre part, continueraient à influer de la façon la plus fâcheuse sur les opérations de Fermor et de Daun : entre ces deux généraux mis en tutelle, le roi de Prusse, qui était à lui-même sa Conférence et son IIof-Kriegs7^ath^ garderait le monopole des décisions prises en temps utile, des mouvements rapides et des coups foudroyants.

Au moment où Fermor prit le commandement, Tarmée principale des Russes était dispersée dans les quartiers d'hiver où l'avait amenée Apraxine, c'est-à-dire en Sémigalie et Gourlande. Le l""" corps, celui de Brown, était cantonné autour de Telchi ; le 2'', celui d'Ivan Soltykof, s'étendait de Memel, qu'occupait la brigade Riazanof, à Liban; le S"", celui de Galitsyne, était à Frauenburg; l'artillerie de campagne, sous Tolstoï, à Liban. L'armée tout entière se trouvait réduite à 72 000 hommes, et pour porter au complet l'effectif de tous les régiments, on calculait qu'il manquait 8 641 ciievaux et 21 915 soldats. En ce qui concernait les hommes, cet énorme « incomplet » ne pouvait s'imputer principalement ni aux pertes de la bataille de Jsegersdorf, ni môme aux désertions, qui ne s'élevaient pas à plus de 852, mais aux privations et aux maladies qui avaient décimé l'armée pendant sa retraite. On avait encore quantité de soldats dans les hôpitaux.

Dans cette armée on avait réduit de beaucoup le chiffre des irréguliers : Apraxine et Fermor avaient vu quelle dévastation et quelle dangereuse exaspération ils répandaient dans les pays occupés, et combien leur service « à deux chevaux » compliquait la question des fourrages, en encombrant les colonnes d\ine masse énorme d'animaux. Apraxine avait fermé les yeux sur leurs désertions. Puis on avait renvoyé chez eux les kosaks des Slobbdes et la j)lupart des hétérogènes . On ne conservait que les kosaks de Tchougouïef, les Dontsy, 500 Kalmouks du Volga et les polks de hussards.

Fermor avait i3rojjosé à la Conférence un certain nombre de réformes : organiser d'une façon permanente la répar-

tition en corps et en brigades ; compléter tous les régiments d'infanterie à 2 bataillons, plus 2 compagnies de grenadiers-, diminuer les missions hors rang qui i^éduisaient par trop le nombre des officiers; mieux répartir les charrois, pour que chaque régiment et j)resqne chaque compagnie n'en fussent pas encombrés, et séparer par exemple le gros bagage du bagage léger; diminuer la charge qui écrasait les épaules du soldat ; modifier son uniforme et sa tenue en ce qu'ils avaient de trop incommode; obliger les irréguliers à ne servir qu'avec un seul cheval, sauf à leur accorder deux chevaux de bât par chaque dizaine d'hommes.

La Conférence approuva ce plan de réformes, mais le temps ne permit d'en exécuter qu'une petite i)artie. On diminua la charge du soldat ; on le disx3ensa de porter la queue et de se poudrer ; on le pourvut de chaussures et de vêtements chauds pour la campagne d'hiver; mais les irréguliers continuèrent à servir avec deux chevaux et le convoi de Tarmée à présenter la même énormité et le même désordre.

Le plus urgent eût été de fournir des recrues à la principale armée et de combler les vides dans le corps d'officiers. On décida une levée de 43 000 hommes, mais aucun ne put rejoindre les dépôts avant la fin de l'année. On draina encore les régiments de ligne laissés à l'intérieur et môme les régiments de garnison. En dépit de tous ces expédients, on ne parvint pas cependant à porter l'efiectif des régiments de l'armée de Prusse à 1 552 hommes. Pour les officiers, ce fut tout aussi difficile : on eut beau mettre à la disposition du généralissime la promotion du Corps des cadets, donner des grades aux sous-ofRciers nobles des régiments de la garde, requérir des fils de gentilshommes : il fallait près de 500 officiers, on en eut à peine la moitié. Ce qui compliquait encore la tâche du Collège de la guerre, c'est qu'il fallait trouver des hommes et des officiers pour former le « corps d'observation » créé par Chouvalof et commandé par Pierre Soltykof ; c'est qu'on avait décidé de former un corps nouveau de 40 000 hommes, qui serait commandé j)ar Boutourline et qu'on mettrait à la disposition des Autrichiens pour les aider en Silé-

sie. Le corps Boutoiirliue n'exista que sur le pajucr, et quant au corps d'observation, il conserva si bien ses vices originels, choix médiocre des hommes et des chevaux et défaut absolu de cohésion, que sa coopération avec Tarniée principale fut la cause essentielle des lenteurs et même des revers de celle-ci.

En attendant, Tarmée de Fermor, qui avait à conserver, des conquêtes de 1757, la ville et le district de Memel, était couverte, du côté de la Prusse, d'abord par la rivière de Memel, ensuite par un cordon de cavalerie qui observait les rives du Niémen. Les irréguliers avaient môme formé un camp à Prôkuls.

Lehwaldt, après ses succès de la campagne d'automne, n'avait jjas reconduit les Russes beaucoup plus loin que le Niémen. D'autre part, Frédéric II n'était pas homme à laisser sans occupation, dans une crise aussi terrible que celle qu'il traversait, un de ses corps d'armée. Tout de suite après cette l^resque totale délivrance de la Prusse - Orientale, dès le 7 octobre, Lehwaldt recevait l'ordre de se reporter avec ses troupes dans la Poméranie prussienne et d'en chasser les Suédois. Le feld-maréchal laissa quelque espérance à ses administrés de le revoir bientôt; mais il agit comme s'il ne devait pas revenir. Il mit en liberté les prisonniers d'État gardés dans les forteresses. 11 vida toutes les caisses publiques, à l'exception de celles de l'Université et de quelques fondations de bienfaisance. Il emmena toutes ses forces, même les régiments de garnison Sydow et Manteuffel, en tout 30 000 hommes. Il emmenait les recrues de l'année, à raison de 60 à 70 conscrits par régiment. Il ijrit les canons des forteresses, sauf quelques mauvaises pièces de fonte, évacua les arsenaux et les magasins. 11 ne laissait à la j^rovince j}Ouv se défendre que quatre comijagnies du régiment de garnison Puttkammer : deux d'entre elles fureut placées à Pillau, sous les ordres d'Unruh, et deux à Kœnigsberg, sous Hiinert de Wuthenovv. Un détachement de 60 à 70 hussards, sous le lieutenant du Faye, furent postés en observation près de Gumbinnen. A la vérité, il y avait les gardes civiques des villes et la landmilizy un \)e\x réorganisée ; deux compagnies

d'infanterie, sous les cai:)itaines Plewe et Kortzfleisch, durent Stationner à Russ ; quelques escadrons de lancl-husaren^ recrutés parmi les forestiers, les chasseurs et les braconniers, en formaient la cavalerie. Un des chefs de cette cavalerie improvisée, le forestier Eckert, se distingua même en soutenant, d'octobre à janvier, une petite guerre d'escarmouches, au delà du Niémen, contre les irréguliers de l'armée russe. Hasenkam]3 assure qu'il se fit redouter des Dontsy et des Kalmouks.

La x:)rovince de Prusse n'en était pas moins abandonnée à elle-même. Frédéric II pensait que, même avec l'armée de Lehwaldt, il ne j)Ourrait arrêter une nouvelle invasion de la Prusse-Orientale ; il x>ouvait es^^érer que ses amis de Pétersbourg parviendraient peut-être à l'empêcher 5 en tout cas, les 30 000 hommes de Lehwaldt lui étaient trop nécessaires sur le théâtre xDrincipal des opérations pour qu'il les exposât à se faire écraser inutilement là-bas ; il sentait que ce serait sur les champs de bataille de la Bohême, de la Saxe ou de la Silésie que se déciderait le sort de cette x^rovince avec celui de la monarchie ; c'était par une victoire ou une défaite entre l'Elbe et l'Oder qu'il la sauverait ou la perdrait définitivement ; et entin il avait assez fait pour l'honneur du i3ays auquel il devait son titre royal, puisqu'une première fois il avait refusé de Tabandonner sans combat à ses voisins du Nord et même avait réussi à les en faire chasser.

Les habitants de la j)rovince se plaçaient nécessairement à un autre point de vue que leur roi. Ils voyaient avec inquiétude s'éloigner les régiments de Lehwaldt, presque tous recrutés parmi eux, et ne pensaient qu'avec terreur à cette armée de 80 000 Russes, Kosaks ou Tatars, un orage suspendu sur leurs têtes. Les souvenirs de la dernière occuiDation et les excès commis par les irréguliers, le désastre de Ragnit et les cendres de tant de villages, n'étaient point pour les rassurer.

Gejjendant la retraite de Lehwaldt s'opérait sous de favorables auspices. On venait de recevoir à Kœnigsberg la nouvelle de la grande victoire remportée x^^^r Frédéric II, le 5 novem-

CONQUÊTE DE LA PUUbSE-ORlExNTALE. 127

bre 1757, sur rariiiée de Soiibise à Rosbach. Jusqu'alors il n'avait encore vaincu que les Saxons et les Autrichiens ; battre l'armée de PVance , l'armée que Louis XV avait héritée du Grand Roi, c'était un succès d'une importance capitale. Ros^ l)acli avait une portée morale bien autre que Molwitz, Pirna ou Lobositz. Jusqu'alors confinée dans les limites desgueiTes allemandes, la gloire de Frédéric II en devenait eurox)éenne, imiverselle. Quelle i^uissance militaire jjourrait désormais rivaliser avec la sienne, et qui ne vaincrait-il pas ajjrès avoir vaincu les Français? C'est ce jour-là que Frédéric apparut à l'Allemagne non comme le héros de guerres presque civiles, mais comme le champion de la race germanique contre les races étrangères. Toute T Allemagne, même celle qui combattait contre lui, triomphait par lui. 11 se révéla comme un autre Arminius et comme le dieu de la guerre. C'est la gloire militaire de Frédéric II qui, d'une collection de ju'incixjautés et de seigneuries, reliées entre elles i^ar des liens féodaux ou 13ar un réseau de bureaucraties, créa la nation prussienne, et de la nation prussienne lit le ferment de la nationalité allemande. Le 25 novembre, le message de victoire fut salué dans la province abandonnée x>ar une grande fête ijatriotique. La Société allemande de Kœnigsberg tint une séance solennelle : son président Flottwell prononça un discours « sur la gloire dont les Muses accompagnent les héros sur les champs de bataille » ; le membre d'honneur Liedert parla sur « l'amour de l'humanité à la guerre ». On voit d'ici les allusions à ce héros qui fut un bel esprit jusque sous la mitraille ennemie, était le favori d'Apollon comme celui de Mars, et, parmi le carnage, restait un roi ijliilosoijhe et un roi j)hilanthrope. Huit jours après survenait la nouvelle d'une autre grande victoire, celle de Lissa (Leuthen), remportée le 5 décembre 1757 sur les Autrichiens. Elle fut célébrée à Kœnigsberg par une grande parade de la garde civique, qui formait alors 7 bataillons et 35 compagnies, et par des salves d'artillerie que tirèrent les derniers canons de la place.

Cependant les Français de Rosbach et les Autrichiens de Lissa étaient loin ; les Russes étaient près. Ils étaient le dan-

PiUSSES ET PRUSSIENS.

ger imminent, dont le roi victorieux, si loin aussi, ne i)Ouvait préserver sa ville royale. Ils étaient proprement ce que Hasenkamx) appelle le landfeincly « Fennemi du pays » . Rosbach et Lissa préviendraient-ils Tinvasion des vainqueurs de Jijegersdorf ? On était partagé entre l'orgueil patriotique et un efiroi bien légitime. Le gouvernement de Berlin assurait qu'il nN^ avait pas à craindre une irruption de Fermor ; mais à tout moment, à chaque mouvement des kosaks entre la rivière de Memel et le Niémen, on avait des alertes. Alors les habitants aisés de Kœnigsberg fuyaient sur Dantzig et ceux du plat pays refluaient à Kœnigsberg. Les entreprises de la cavalerie russe devenaient plus fréquentes, plus importantes, et prenaient la figure de reconnaissances : en décembre, Riazanof sortait de Memel, les escadrons de Brown débouchaient de Telchi, et ceux de Stofteln s'avançaient de Vorony. En avant de tous voltigeaient les Dontsy de Krasnochtchokof.

En ce mois de décembre, P'ermor avait reçu de Pétersbourg les instructions les plus pressantes pour entreprendre une campagne d'hiver. On lui enjoignait de faire la conquête de cette jjrovince dont son prédécesseur n'avait occupé que la plus faible partie. Il assura que toutes ses dispositions étaient prises et que, dès que le Niémen serait gelé, il j^asserait à l'offensive. Le 17 décembre, il communiquait à la Conférence son plan d'attaque, et recevait Tapprobation impériale. L'armée devait s'avancer en deux colonnes: l'une de Memel, l'autre par Tilsit. On occuperait le \)Ovi de Labiau sur le Kurisches Haff. On marcherait sur Kœnigsberg: si la place résistait, on la bombarderait, puis on la prendrait d'assaut. Fermor, surmontant sa répugnance pour l'emploi des irréguliers, se résignait à laisser les mains plus libres aux kosaks : seulement il les ferait commander et surveiller i)ar des officiers de l'armée régulière . Il paraît avoir choisi des officiers de race allemande. La colonne de droite, sous de Soltykof, comprendrait deux brigades d'infanterie (Riazanof etLéontief) et une partie delà cavalerie, ayant Krasnochtchokof en avant-garde : au total 20 000 hommes avec 36 canons. La colonne de gauche, forte de 10 000 hommes, serait commandée ijar l'énergique Rou-

miantsof . Le reste de Tamiée défilerait brigade par brigade, et, vu la saison rigoureuse, on coucherait soit dans les villages, soit dans les bois, afin que les hommes puissent toujours se réchauffer.

Le 31 décembre, Roumiantsof commença le mouvement, lie 5 janvier il était à Popelian, le 9 à Tauroggen, si célèbre depuis par le patriotique pronunciamento de York de Wartenburg. Là on rencontra 1 000 Dontsy de Sérébriakof qui venaient de se heurter, non loin de Tilsit, aux land-hnsaren du forestier Eckert. On lança en avant le colonel Zoritch avec ses hussards pour reconnaître si la glace du Niémen, entre Tilsit et Ragnit, était praticable. On prit en otages quelques notables pour s'assurer de la tranquillité des populations et obtenir des renseignements sur l'état du pays. A la façon dont on opéi'ait, il était évident que les généraux d'J^lisabeth s'attendaient à une résistance. En même temps, on répandait partout une proclamation de la tsarine aux habitants de la Prusse. Nous y relevons le passage suivant :

... Nous avons vu avec un extrême mécontentement que, contrairement à nos ordres, on avait évacué cette province quand le feldmaréchal Lehwaldt était vaincu avec son armée et que les habitants s'étaient remis volontairement à notre protection ; avec un mécontentement et chagrin encore plus vifs nous avons appris que, lors de l'évacuation de la j)rovince par nos armées, quelques localités avaient été brûlées et dévastées. Au moment où nos armées vont entrer dans le royaume de Prusse, nous croyons devoir promettre notre bienveillance et faveur à tous les habitants qui se remettront de bon gré en notre protection, resteront dans leurs demeures et continueront de vaquer à leurs occupations, et assurer ceux mêmes qui ont souffert des ravages exercés dans la dernière campagne que ces excès se sont produits entièrement contre nos intentions.

Ainsi la tsarine, une fois déplus, désavouait la retraite précipitée d'Apraxine ; elle reconnaissait que cette retraite avait été accompagnée d'excès déplorables ; elle assurait les intéressés qu'on avait agi, sur ces deux points, contre ses intentions et que pareilles choses ne se reverraient plus. L'évacuation opérée par Apraxine était considérée par elle comme non

avenue; donc la seconde occupation ne serait qu'une suite de la première et ferait revivre tous les droits que celle-ci lui avait conférés. Nous devons en tirer cette conséquence qu'aux yeux d'Élisabeth les serments qu'on lui avait prêtés en 1757 reprenaient toute leur viguevu\ Ceux des habitants qui n'en avaient pas prêté avaient, comme les autres, à lui jurer allégeance et fidélité. C'est ainsi que Tentendait Fermor; car, sur tout le chemin jusqu'au Niémen, il exigea le serment.

Roumiantsof avançait maintenant assez rapidement : on connaissait la situation militaire de la province et l'on savait qu'il n'y aurait pas de résistance. Le 13 janvier, il occupa Tilsit sans coup férir : il fut reçu hors des portes par le Magistrat, le clergé et les notables, qui sollicitèrent la protection de la tsarine et prêtèrent le serment. Roumiantsof séjourna quatre jours dans la ville.

La colonne de droite avait un chemin un peu plus long à parcourir pour atteindre le Niémen. La brigade Riazanof, le 13 janvier, arrivait seulement à Prôkuls : non loin de cette localité campait un x^^J^-ti de landmiliz prussienne, qui se retira en toute hâte sur Kœnigsberg. Le 14, Riazanof occupait Russ, et ainsi les têtes des deux colonnes se trouvaient à peu près à la même hauteur.

Dès que s'accentua le mouvement d'invasion russe, tout ce qui restait de troupes prussiennes dans la province se hâta de l'évacuer. Les quatre compagnies Puttkammer sortirent de Pillau et de Kœnigsberg ; les hussards du lieutenant de Paye se replièrent, pour ne pas être couj;)és à Gumbinnen par les escadrons de Roumiantsof. Toutes ces troujDCS se retirèrent à marches forcées sur la basse Vistule et sur Marienwerder, afin d'y rejoindre l'armée de Lehwaldt. Avant d'évacuer les places, on avait enlevé tout ce qui restait de canons, sauf quelques pièces en fonte hors d'état de servir, vidé les magasins, détruit les poudres.

Quant à la pox)ulation civile, une partie se reprit à émigrer, le reste fit sa soumission. Les villageois apx^ortèrent des fourrages et de Favoine aux avant-jiostes russes. La landmiliz^ infanterie et cavalerie, disparut comme jDar enchantement.

Le 16 janvier, Riazaiiof arrivait à Rautenberg, où Fermor vint le rejoindre. C'est aussi à Rautenljerg qu'on fit jonction avec Roumiantsof qui arrivait par Lappienen. Des détachements de cavalerie étaient dirigés sur des points jugés les plus importants : Stoffeln, le brillant général d'avant-garde, entrait le 17 à Tapiau et le 18 à Labiau. Là Vamtsrath Kuwert et son collègue Rachow informèrent Stoffeln qu'ils avaient reçu du gouvernement siégeant à Kœnigsberg l'ordre de ne faire aucune résistance à l'armée impériale et de la bien accueillir.

Il est évident que si de Kœnigsberg parvenaient de tels avis aux localités plus petites, c'est que Kœnigsberg n'était l)oint disposé à se défendre. Si on avait pu en avoir ia velléité, la marche si rapide des colonnes russes l'aurait déconcertée. C'est le 5 janvier que le premier détachement a passé la frontière : le 20, Kœnigsberg était enveloppé par la cavalerie de Stoffeln, qui campait à Lauth, par le gros des forces, Roumiantsof aussi bien que Riazanof, parvenu à Keymen : ces deux localités sont dans les environs immédiats de la capitale. Les colonnes avaient eu à vaincre de grosses difficultés, tous les chemins étant couverts de neige ; elles les avaient surmontées. De cette rapidité dans l'invasion était résulté ce que M. Masslovski appelle « la soumission panique du pays ». Dès le 14, s'était tenu à Kœnigsberg un conseil de gouvernement, auquel assistaient les cinq ministres provinciaux : von Lesgewang, von Wallenrodt, von Tettau, von Rhod, von Grœben. C'est le jour où les deux compagnies Puttkammer évacuaient la ville, avec tout le matériel qui pouvait se transporter. Les gouvernants ne trouvèrent rien de mieux à faire pour occuper la séance que de rédiger un j^rojet de capitulation poiu' Kœnigsberg. Le 18 janvier, nouvelle réunion. Les cinq ministres signèrent le projet de ca];)itulation et désignèrent trois commissaires pour aller discuter avec le vainqueur : c'étaient von Grabowski, vice-président du tribunal, von Auer, conseiller du domaine et de la guerre, Hindersin, bourgmestre dirigeant. Ils se trouvaient ainsi représenter les trois ordres : chevalerie, fonctionnaires de l'État, bourgeoisie. On écrivit au roi et à Lehwaldt pou^r s'excuser

sur les nécessités, trop évidentes, de la situation. Mais tout de suite un dissentiment s'éleva parmi les assistants : fallait-il évacuer un pays déjà conquis par Tennemi et échapper à Tobligation de prêter serment à la tsarine, ou subir cette humiliation et rester à son jioste, pour tâcher d'y défendre les intérêts de la province et de l'État? La majeure partie des ministres furent surtout émus de la désai)j)robation qu'avait manifestée le roi i)Ouv un tel serment, même « extorqué ». Wallenrodt, Tettau, Rhod, Grabowski, avec beaucoup de fonctionnaires, se retirèrent en toute hâte sur Dantzig, ville libre du royaume de Pologne. Il ne resta de gouvernants que Lesgew^ang, un vieillard aveugle, et Marwitz, président delà chambre des finances, cloué sur son lit par la goutte.

Le 20, Fermer était arrivé à Keymen, à une étape de Kœnigsberg. C'est là que le lendemain il reçut les trois commissaires désignés par le gouvernement en fuite, et auxquels nombre de fonctionnaires des localités voisines faisaient cortège. Les commissaires s'étaient mis en route pour aller audevant du généralissime : ils avouèrent qu'ils ne s'attendaient pas à le rencontrer si i)rès de la ville. Les conditions qu'ils XJroposaient étaient celles qu'une place imprenable aurait pu mettre à sa soumission, tandis que Kœnigsberg était aussi complètement que possible à la discrétion du vainqueur. Ils demandaient que la ville, les ordres de l'État, TUniversité, les églises et fondations pieuses, les zunfte ou corporations d'artisans, tous les collèges en un mot, fussent confirmés dans tous leurs « privilèges, franchises, droits, prérogatives; que les emplois, traitements, pensions, revenus, fussent resx3ectés ; que le commerce fût libre à l'extérieur comme à l'intérieur ; que les officiers prussiens, restés à l'hôpital, continuassent à toucher leur solde ; que le service des j)Ostes fût assuré, la liberté du culte garantie ; que « les trouiies légères (lisez : irrégulières) ne fussent pas, sans nécessité absolue, logées dans la ville » .

En résumé le vainqueur ne pouvait mettre la main que sur le matériel et les revenus appartenant à l'État prussien, et, ajjrès les récents déménagements, c'était un maigre butin.

Fermor reçut les délégués avec la plus parfaite courtoisie. Allemand de culture, protestant de croyance, il ne pouvait avoir que symj)athie pour les vaincus, pour leur Université, pour leur culte, pour toutes leurs institations et franchises. A un autre point de vue, surtout après les excès commis dans la dernière campagne, il importait de rassurer les populations par un grand acte de bienveillance, d'émouvoir l'opinion en Allemagne et en Europe dans un sens favorable à la Russie. Il accorda tous les articles de cette singulière capitulation. Ilasenkamp admire qu'il ait tant concédé à des gens qu'il tenait sous le glaive; M. Masslovski s'en indigne, comme d'un acte de faiblesse et presque de trahison.

Cependant le résultat de cette politique fut des plus satisfaisants : la clémence de Fermor acheva ce que la force des armes, ce que « la soumission panique du pays » avaient commencé.

A la cour de Russie, quand on eut fait Texpérience d'un système si favorable à la x:)rovince conquise, quand on vit qu'on n'en pourrait tirer ni une recrue, ni une contribution de guerre, ni une somme d'impôts supérieure à celle qui se percevait sous la domination prussienne, on débuta par s'étonner et l'on finit par s'irriter. On trouvait étrange que la jjrovince fût infiniment mieux traitée sous l'aigle à deux têtes que sous l'aigle monocéphale des Hohenzollern, qu'elle ne contribuât en rien aux charges si écrasantes que la guerre imjjosait aux contribuables et aux recrutables de Tempire. On comparait cette conduite si bénigne aux procédés que Frédéric faisait subir à la Saxe, qu'il écrasait de contributions et de réquisitions ; où il recrutait de force contre le prince légitime ; où les populations étaient x)illées, foulées, décimées. L'effet de cette comparaison tourna plus tard contre Fermor et entra pour beaucoup dans sa disgrâce. La province n'en continua i)as moins à être bien traitée.

La capitulation avait été signée le 21. Le lendemain, à la pointe du jour, StofTeln, avec toute la cavalerie de la colonne Roumiantsof, quittait Keymen; à onze heures, il occupait les faubourgs de Kœnigsberg. Jakovlef, qui était parti de grand

matin avec huit compagnies de grenadiers et huit canons régimentaires, se faisait remettre les postes par la garde bourgeoise. A quatre heures de l'après-midi, Fermor faisait son entrée avec le 4® grenadiers et le régiment Troïtski, accompagné de Soltykof et des volontaires gentilshommes russes et étrangers. La vieille cité royale avait pris un air de fête : les cloches carillonnaient ; sur les tours de la ville des tambours battaient et des trompettes sonnaient. Fermor se rendit tout droit au château, où Lesgewang, un des cinq ministres, le harangua et lui remit les clefs. Deux heures après, la brigade d'artillerie Nottelfeld et le reste de la division Riazanof occupaient la ville et disposaient leurs canons sur les places publiques. Dans sa lettre au vice-chancelier Vorontsof, Fermor déclare qu'il a mis en quartiers dans la ville trois polks de hussards, neuf escadrons de dragons, 2 500 kosaks et quatre régiments d'infanterie avec leur artillerie ; mais la majeure partie de l'armée campa au dehors, parmi les neiges. Beaucoup d'habitants s'empressèrent d'inviteï chez eux les officiers russes ^

Le jour de son triomi)he dans la ville sainte des Hohenzollern, Fermor expédia Bruce, lieutenant au Préobrajenski, porteur de son rapport à la tsarine et des clefs de la place.

Enfin, ce même jour, Fermor envoyait des détachements occuper Pillau et Fischhausen, et prenait possession du Friedrichsburg. On y trouva un assez grand nombre de canons. Les corps de l'armée furent mis en quartier d'hiver, de façon à occux^er toute la province. Brown, attardé avec son corps en Sémigalie, rerut l'ordre de presser sa marche, brigade par brigade .

Fermor déclara que les fonctionnaires et les autres sujets prussiens qui s'étaient dérobés par la fuite à la prestation du serment étaient sommés de rentrer, à peine de perdre leur emploi et de voir leurs biens séquestrés. L'exécution contre les récalcitrants suivit de près la menace ^.

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