‹ Russes et Prussiens, guerre de Sept ansChapitre 28 sur 122 · Archive Vorontsof, t. VI, p · texte numérisé non relu

Archive Vorontsof, t. VI, p

2. Dans cot arlicio nous omprunlerons beaucoup au livre de Haseiikamp, Ost^ preussen tinter devi Dopjjclaar , Kœnigsborg, 18G6.

Dès le 23 janvier, les pasteurs avaient reçu Tordre de substituer, dans les prières publiques, aux noms de Frédéric II et du prince héritier, ceux de Tinipératrice Elisabeth. Pétrovna, du grand-duc et de la grande-duchesse orthodoxes.

Tous les actes durent être rédigés et tous les jugements rendus au nom de la tsarine. Dans les pièces officielles, Kœnigsberg fut désormais désigné comme « ville impériale russe ». Les coins de la Monnaie furent changés : ducats, thalers et guldens portèrent l'effigie d'Elisabeth avec cette légende latine : Elisabetha I. D. G. Imp. Tôt. Russ., et au revers l'aigle à deux têtes.

Un des derniers soucis qui avaient occupé Lehwaldt avait été de savoir comment on devait procéder à l'égard des habitants de la iDrovince qui, lors de la première invasion russe, avaient été contraints de prêter serment de fidélité à la tsarine Élisabeth. Dans la Prusse d'alors, et pour une conscience protestante comme celle de Lehwaldt, c'était chose sérieuse qu'un serment. Le feld-maréchal avait pensé que les pasteurs seuls avaient qualité pour en relever leurs ouailles. Mais beaucoup de pasteurs, eux aussi, avaient juré. D'autre part, le gouvernement civil de la province estimait que ce serait exposer aux représailles éventuelles de l'ennemi les ministres du saint Évangile qui auraient xjreté leur concours à cette espèce de parjure. Frédéric II n'avait pas des scrupules aussi raffinés. Par un ordre de cabinet daté de Magdebourg, il fit décider que « le serment prêté à l'impératrice de Russie était un serment extorqué par la violence et de nulle valeur... de sa pleine autorité souveraine, le roi en relevait ses sujets ». Ainsi, dit Hasenkamp , « cette délicate aff'aire de conscience fut résolue, non par l'autorité de TÉglise, mais parmi procédé de pure bureaucratie ». Beaucoup de sujets prussiens, surtout parmi les pasteurs, ne sentirent leur conscience qu'à demi tranquillisée. Et voilà qu'elle allait être soumise à de nouvelles épreuves !

Le 24 janvier, le jour même où Ton célébrait autrefois l'anniversaire de la naissance de Frédéric II, tous les habitants de la province durent prêter le serment de sujétion et de fi dé-

lité à rimj)ératrice de Russie. A Kœnigsberg, la cérémonie se fit en grande pompe, dans Téglise môme du château, au pied de l'autel . Les chambres de la guerre et du domaine, les collèges de justice, la municipalité, les délégués de la bourgeoisie, entendirent la lecture du manifeste dans lequel Elisabeth assurait son peuple de sa « bienveillance et faveur ». Puis chacun, d'après la formule lue par le pasteur, prononça le serment de bouche et le confirma par sa signature au bas de Tacte. Les jours suivants, ce fut le tour de l'Université, du collège de commerce, de l'administration des contributions indirectes, etc. Le général russe Rothlielfer recevait le serment, ayant à côté de lui le pasteur Arnoldt, prédicateur aulique et professeur à l'Université. Les fonctionnaires que quelque maladie empêchait de se rendre à l'église durent prêter serment à domicile. Dans toutes les villes et localités de la jjrovince, la même formalité fut accomplie. On ne cite pas un seul fonctionnaire qui s'y soit refusé. Domhardt lui-même se soumit. 11 déclara par la suite que cela avait été « le moment le plus amer de sa vie ». Voici la formule du serment:

Je soussigné, par le Dieu tout-puissant et son saint Kvangile, je jure fidélité et obéissance à la très glorieuse et très puissajite impératrice et souveraine autocrate de toutes les Eussies, Elisabeth Pétrovna... et à Son Altesse Impériale le grand-duc héritier Pierre Feodorovitch, m'engageant à soutenir de tous mes efforts les augustes intérêts de Sa Majesté Impériale, et, si j'ai connaissance de quelque infidélité contre ces intérêts, aussitôt que j'en aurai connaissance, non seulement de la révéler promptement, mais de m'efforcer de toute manière à la combattre, enfin de me conduire en tout conformément à ce que j'ai juré ci-dessus, comme je dois en répondre devant Dieu et son jugement rigoureux. Et qu'ainsi Dieu ait mon corps et mon âme en sa garde !

On voit que la formule comprenait non seulement la fidélité et robéissance, mais encore Tobligation de révéler et de prévenir toute tentative d'inlidélité et de désobéissance.

Le 29 février, sept jours après la caxDitulation, Fermor faisait célébrer dans Kœnigsberg, « ville impériale russe », une

« féte j)Our le rétablissement de la tranquillité ». Dans toutes les églises on chanta le Te Deum, avec accompagnement de tambours et de trompettes.

Partout le blason de Ilolienzollern fat enlevé des monuments^ et Taigle à deux têtes prit la place de l'aigle monocéj)hale. Beaucoup d'habitants, comme pour mettre leur avoir sous la protection directe de rim^jératrice, arborèrent ces insignes aux portes de leurs maisons ou sur leurs armoires. Les portraits d'Elisabeth et du grand-duc décorèrent beaucoup des salons de la noblesse.

Ainsi la tsarine avait i^ris possession de la terre et des forteresses par les armes, des consciences par le serment prêté et jjar la prière dite en son nom, des propriétés j)ubliques et privées par son sceau et ses armoiries. Il ne tenait qu'à elle de se considérer comme la souveraine légitime et définitive du pays, maîtresse du sol et de ses habitants, impératrice autocrate à Kœnigsberg comme à Moscou. Voyons ce qu'a été la domination russe pendant les cinq années que dura cette occupation.

Fermor avait été, presque aussitôt, nommé gouverneur général de la Prusse, avec le même traitement et tous les avantages dont avait joui son j^rédécesseur Lehwaldt. Il eut pour successeur, l'année suivante, un autre Allemand, le baron de Korff 5 puis le général-lieutenant Souvorof, père du héros des camxjagnes en Turquie, Pologne, Italie, Helvétie -, puis le général-lieutenant Paniiie ; et enfin, avec le môme grade, Feodor Voiéïkof .

En dehors du titulaire au gouvernement général, rien ne semblait changé dans l'administration de la province. Cette administration était très comjjliquée, comme il arrive dans les pays où les formes féodales subsistent à côté d'un régime 13lus moderne ; elle ne comprenait jDas moins de trente-deux collèges, bureaux, cours ou chambres. Les principales étaient la chambre de Kœnigsberg pour le pays allemand et celle de Gumbinnen pour le pays lithuanien ; au-dessus d'elles s'élevait la chambre provinciale de gouvernement, siégeant à Kœ-

nigsberg. Les attributions de ces divers corps s'enchevêtraient les unes dans les autres. Les Russes furent très longtemps à s'y reconnaître et à jDOuvoir exercer une surveillance quelconque. Domliardt, i^résident de la chambre de Gumbinnen, put impunément, jusqu'à la fin, grouper nombre de fonctionnaires dans une ligue de résistance passive ou chicanière à la domination russe, étendre sur le pays comme un réseau d'associations patriotiques, former une sorte de Tugendbund destiné à y maintenir l'esprit prussien, détourner une partie des revenus et faire passer de grosses sommes d'argent à Frédéric II. Bientôt on plaça des généraux russes à la tête des chambres de Kœnigsberg et de Gumbinnen ; auprès de chaque collège administratif, il y eut des officiers russes à titre de surveillants ; les employés allemands réussirent à leur dérober une partie des affaires, à les amuser de besognes sans importance, à les réduire au rôle de simples expéditionnaires. Voyez si Bolotof, qui passait de longues heures à se pénétrer du style de la chancellerie prussienne et à faire des traductions de pièces, a compris quelque chose à son métier. On traduisait, on copiait, et c'était presque tout \

A part Domhardt et quelques fonctionnaires d'esprit vraiment prussien, on peut dire que le pays n'opposa aucune résistance à la domination étrangère. On s'y faisait, et la province glissait tout doucement à devenir une province russe, tout comme l'Estiionie ou la Livonie, où l'ordre équestre et la bourgeoisie étaient également allemands, mais que Pierre le Grand avait soudées pour toujours à sa monarchie. Pourvu que les Russes respectassent la religion protestante, les privilèges de la chevalerie, de la bourgeoisie, de l'Université, des corporations, il n'était point inn^ossible que la j)rovince de Prusse suivît l'exemple des autres provinces baltiques.

Jusqu'alors les appels des tribunaux de la province avaient été portés à la cour de Berlin : il fut décidé qu'à l'avenir la Faculté de droit de l'Université ferait l'office de cour d'appel.

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