Mémoires de Bolotof, t. I, p. 744 et suiv
Le 30 janvier, le général Riazanof, nommé commandant supérieur de Kœnigsberg, enjoignit aux gardes bourgeoises, ainsi qu'aux diverses milices locales, de déposer leurs armes et munitions dans Tarsenal le plus voisin. En mars, il fallut renouveler cette injonction. On Tétendit aux simples particuliers et aux armuriers. Même les fusils de chasse, les arquebuses et les armes de collection durent être livrés : les épiciers durent remettre leurs poudres. Les gentilshommes campagnards, les paysans, les forestiers, se plaignirent alors de ne pouvoir se défendre contre les loups et'les maraudeurs, venus de Pologne et de Lithuanie. Les postillons craignaient d'être attaqués sur les routes. Les agents forestiers ne pouvaient jjlus réprimer le braconnage. L'autorité russe fut donc obligée d'admettre quelques exceptions à la règle. D'autre part, elle dut faire des visites domiciliaires chez les récalcitrants et sévir contre la contrebande des armes et des munitions apportées par mer.
Le désarmement ne fut pas la seule mesure de défiance prise contre la pojjulation : de temps à autre l'autorité militaire faisait fermer les portes de Kœnigsberg ; des ordonnances do police interdirent aux habitants de circuler la nuit sans lanternes ; l'accès aux clochers fut sévèrement gardé ; même pour les incendies, ce ne fut pas avec le tocsin, mais avec les tambours et les trompettes qu'on- ffbnnait l'alarme. On dut sévir contre les adhérents de ce Titgendbund de Domhardt, dont on n'avait pas la liste, dont on ignorait le chef, mais dont on soupçonnait l'existence : le 13 février 1758^ le juge Grabowski fut arrêté et transx)orté en Russie. Il en fut de même pour le maître de poste Koslovvski. On prit des mesures pour surveiller les correspondances : les lettres devaient être remises ouvertes aux bureaux de i)Oste.
Les gazettes, si peu importantes qu'elles fussent alors, parurent aussi réclamer luie surveillance. Jusqu'alors la censure de la Kœnigsberger Zeitung était confiée à l'Université : l'autorité militaire se la réserva. Fermer avait sans doute de bonnes raisons pour agir ainsi. Dans une lettre à Vorontsof, il se plaignait des « impudents mensonges berlinois qui pa-
raissent dans les gazettes de Kœnigsberg » ; on aurait annoncé, par exemple, que les canons russes étaient tombés dans le fleuve au passage de la Yistule. Fermor transforma en journal officiel une certaine « gazette d'État, de paix et de guerre » qui existait déjà sous la domination prussienne. Il fit graver en tête Taigle bicéphale. Cet Officiel de la conquête fut chargé d'exprimer les sympathies des habitants pour la garnison russe, « à laquelle chacun donne hautement la préférence sur la ci-devant garnison prussienne », et de vanter « le goût exquis qui préside aux riches et coûteux uniformes des officiers russes » . Les lettrés de Kœnigsberg purent lire avec stupeur dans leurs gazettes des tirades sur les brutales violences que Frédéric II exerçait en Saxe, sur l'humanité de la tsarine qui ne songeait pas à exercer des représailles sur les provinces conquises par ses armes. Les victoires du roi de Prusse étaient mises en doute , les succès de la coalition singulièrement exagérés. Hasenkamp trouve tout cela ridicule et odieux 5 mais il n'avait pu faire la comparaison avec les Moniteu7^s de Lorraine, de Versailles, etc., dont les conquérants de 1870 ont insulté les populations françaises. Notons, pour 1758, l'apparition à Kœnigsberg d'une gazette en langue française, qui se publiait une fois par semaine.
Le nouveau gouvernement de la Prusse-Orientale exigea des Xjasteurs bien auf5.*e chose que les prières pour Elisabeth et le couple grand-ducal. On devait célébrer à l'église toutes les fêtes officielles des Russes : le jour de la naissance d'Elisabeth, celui de son couronnement, la naissance des enfants du grand-duc. Ces fêtes, l'une dans l'autre, coûtaient à la ville de Kœnigsberg 5 000 thalers. A chacune quelque membre de l'Université devait prononcer, dans Vaula^ une Feslrede : c'était ordinairement le professeur Werner qui fournissait la l)rose, les professeurs Bock et Watson qui donnaient les pièces en vers. Werner s'en montrait j)arfois humilié : un jour il se déclara malade et paya 8 thalers à son collègue Hahn pour parler à sa place ; au contraire Bock, dans ses MémoiréSy est e]icore tout à sa vanité de poète et à l'orgueil du succès qu'obtint sa poésie auprès du gouverneur étranger.
Ce que Tautorité russe aurait pu épargner à ses administrés, c'était la célél)ration des victoires obtenues sur leur roi et sur une armée où tant des leurs combattaient et mouraient. Ici les vainqueurs ont eu certainement la main un peu lourde. En 1758, la bataille de Zorndorf, en 1759, la défaite de Frédéric II à Kunersdorf furent célébrées dans Kœnigsberg par des salves à la citadelle, un Te Deum dans les églises, un dîner officiel, une illumination de rues. Pour Kunersdorf, on imposa au pasteur et professeur Arnoldt, le « prédicateur aulique » {Ilofprecliger) du régime précédent, Tobligation de prononcer un sermon dans l'église du château. De cette désagréable corvée il se tira non sans honneur 5 car il prêcha sur « les devoirs des vainqueurs et ceux des vaincus », mettant en garde les premiers contre Tinsolence, les seconds contre le découragement. L'affaire fit du bruit : Arnoldt fut mis aux arrêts de rigueur dans sa maison, sous la garde d'un piquet de soldats, et l'on parla de le transporter en Russie. Une maladie dangereuse qui lui survint, les sollicitations du consistoire et du clergé, lui épargnèrent cette infortune. On le remit en liberté au l)out de quelques semaines, mais le gouverneur Korff lui interdit la prédication pour une année entière. On voulut aussi lui imposer une rétractation publique ; mais il se borna, dans le sermon de palinodie, à déclarer qu'il n'avait pas eu l'intention d'offenser la cour impériale.
La x>i'estation du serment, les fêtes de Kœnigsberg, surtout les réjouissances pour ses défaites, ulcérèrent le cœur de Frédéric II. Il refusa d'accorder à ses sujets le bénéfice des circonstances atténuantes qui résultaient de la force majeure et de ] a nécessité il dédaigna de distinguer entre ceux qui avaient cédé spontanément ou par contrainte; il garda contre la province une profonde rancune, et, du jour où il la recouvra jusqu'à la fin de son règne, nulles sollicitations ne purent le décider à revoir la Prusse-Orientale.
A part cette pression sur sa conscience politique et religieuse, le pays n'avait pas à se plaindre de Tadministration russe. Sans doute il subit les réquisitions en nature, les corvées de charroi \ mais les paysans de l'empire russe n'y
étaient-ils pas soumis ? Et qu'étaient ces inconvénients en comparaison de la situation faite à la Saxe sous le joug de Frédéric II ? Les impôts ne paraissent pas avoir été augmentés. A la vérité, quand on eut pris le jjarti de ne pas demander de recrues j^ouv l'armée d'Elisabeth à la Prusse-Orientale, on exigea de ceux qui étaient sujets au recrutement une taxe militaire : c'était s'en tirer à bon compte, et cette province put s'estimer heureuse en comparaison des autres provinces de la monarchie prussienne. Les excès qui avaient signalé l'invasion ou la retraite de l'armée d'Apraxine, en 1757, ne se renouvelèrent pas pendant les années d'occupation. Hasenkamp a pris la peine de collectionner dans les archives les faits de violence ou de maraude imputables à des réguliers ou à des irréguliers de l'armée russe, officiers ou soldats. Il relève quarante affaires de ce genre. Ce sont des peccadilles, et les armées du xviii'^ siècle en commettaient bien d'autres, même en pays ami. L'historien de la Prusse-Orientale ouvre aussi un compte pour les délits forestiers : des arbres coujpés ; voilà qui n'est pas bien grave. 11 faudrait mettre en balance tout le profit qu'a retiré le pays de l'occupation russe, pour son agriculture et son commerce, par cela seul que, pendant cinq ans, il ne fut x)as le théâtre d'opérations militaires. Les ports restèrent libres. Certains gagnèrent gros à se faire les fournisseurs de l'armée impériale. L'Université continua ses cours, et Emmanuel Kant X)Ut débuter en chaire comme docent de mathématiques.
Pour n'y pas revenir, achevons ici ce que nous aurions à dire plus loin du sort de la province sous le régime russe.
Les habitants de la Prusse-Orientale ne semblent guère avoir haï les vainqueurs. La meilleure société de Kœnigsberg accueillait dans ses salons les officiers russes, tandis que les soirées du gouverneur réunissaient la fine fleur du monde indigène. Chose inattendue, mais qu'Hasenkamp avoue en toute franchise, ce sont les Russes qui ont civilisé les Allemands de la Prusse- Orientale. Beaucoup de leurs officiers appartenaient à des familles plus riches et d'une
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culture i)lus raffiuée qu'aucune de celles de la province conquise. Ils parlaient mieux le français, ce qui était alors dans toute l'Europe le critérium d'une éducation distinguée. Ils avaient du goût pour les vêtements bien coupés, la nourriture recherchée, les vins de choix, le service de table élégant et luxueux. Les indigènes de la Prusse étaient au contraire les plus arriérés des Allemands ; les modes de Paris n'arrivaient là qu'après qu'elles étaient déjà surannées dans la Germanie de TOuest; la nourriture était grossière; nulle recherche d'aucune sorte. Ce furent les Russes qui propagèrent dans leur conquête le thé, qui était presque inconnu, le café, qui y était une grande rareté, et le punch, qui étonna et charma. Ce furent eux qui, les premiers, « apprirent aux Prussiens à se servir des théâtres pour de très nombreuses réunions, en jetant sur le parterre un parquet mobile, de manière à ne faire qu'une seule salle immensa » : là on donnait des bals et des mascarades -, c'est à qui imaginerait les xjIus jolis costumes et déguisements ; et « les Prussiens ne le cédaient pas aux Russes en invention et en fantaisie ^ ». Bref, on ne s'ennuyait pas à Kœnigsberg, ni les vainqueurs ni les vaincus, pendant que le reste de l'Europe était en proie au lléau de la guerre.
Les Russes firent plus. La société dans la Prusse-Orientale avait conservé des formes et des mœurs gothiques ; il y avait un abîme entre le moindre hobereau et le plus cultivé ou le plus riche des roturiers. Jamais ils ne se réunissaient dans les mêmes salons ; chaque classe se tenait à l'égard des autres dans une raideur gourmée 5 à la hauteur du noble répondait la morgue du magistrat ou de l'universitaire. Il y avait bien plus d'esprit égalitaire chez les Russes : la classe noble n'y était point fermée ; sans cesse elle se grossissait de ceux qui s'élevaient par la richesse ou l'instruction, de ceux que la faveur des impératrices faisait passer du dernier rang au premier. Ce fut dans les salons du gouverneur que gentilshommes et bourgeois allemands se rencontrèrent pour