BOLOTOF, t. I, p. 93A
la première fois ; ce fut là qu'ils apxjrirent à ne jjIus se mépriser autant.
Mieux encore : c'est la conquête russe qui émancipa la femme de Prusse. Auparavant elle vivait en recluse dans le manoir ou l'hôtel familial, nourrie des préceptes les plus austères du protestantisme, entichée de sa nohlesse ou de sa bourgeoisie, vêtue somptueusement et austèrement des défroques de sa grand 'mère, allant rarement au bal, jamais au théâtre, ne sortant guère de son logis que pour se rendre au prêche, et toujours sous l'escorte de quelque duègne; on estimait qu'il était inconvenant à une femme de s'accouder à sa fenêtre. Le gouverneur donna aux dames de Kœnigsberg Texemple d'assister aux « actes publics » de l'Université ; cela devint de mode à Kœnigsberg, comme il l'est chez nous d'assister à ceux de l'Académie française. Le gouverneur invita les dames à ses soirées, y convia la bourgeoise aussi bien que la baronne. Ses ofRciers les gagnèrent par le charme de leur conversation, par leur grâce à la danse, par toutes les élégances souples du Slave. Maint roman s'ébaucha entre les initiateurs et les initiées. Hasenkamp verse une larme sur la décadence des mœurs familiales ; constatons seulement que les dames ne se plaignirent pas.
Quant aux reproches qu'il fait aux soldats russes d'avoir donné au bon peuple prussien des habitudes d'ivrognerie et aux fonctionnaires de la tsarine d'avoir enseigné à leurs collègues allemands les procédés de corruption administrative, on peut se demander si à la cour du roi-sergent on était si sobre, et si le mot russe vziatki (concussions, pots-de-vin) n'avait dès lors son sosie dans le dictionnaire allemand.
La dernière année de la guerre de Sept ans fut, pour les habitants de la Prusse-Orientale, la plus agitée de toutes; en quelques mois la province se trouva soumise à quatre souverains différents : Elisabeth, Pierre III, Frédéric II, Catherine II, puis de nouveau Frédéric II.
A la première nouvelle de la mort d'Elisabeth, le parti patriote, dans la province, avait relevé la tête ; on s'était
essayé à ])lus d'audace : Domhardt avait recueilli 300 000 ducats et s'était reudu lui-même au camp de Frédéric pour les lui remettre entre les mains. Même avant la publication de la paix russo-prussienne, il lui avait fait un grand envoi de grains. Il entretenait, sans presque dissimuler, une active correspondance avec le roi.
Le général Panine, que les Allemands estimaient malveillant et perfide, fut remplacé par le général-lieutenant Feodor Voiéïkof, qu'ils estimaient de caractère jjlus humain et plus ouvert. Le 5 juillet 1762 se fit la proclamation de la paix. L'évacuation par les troupes russes paraissait n'être plus qu'une question de jours ; elle n'était retardée que par l'insuffisance des moyens de transport. En attendant, les autorités russes remettaient aux autorités civiles prussiennes l'administration de la province. Les bureaucrates militaires, tels que Bolotof, reçurent l'ordre de rejoindre leurs régiments, ou furent appelés à d'autres emplois. Depuis si lojigtenips ils grattaient le papier dans la chancellerie de Kœnigsberg qu'ils ressentirent quelque chagrin de ce changement ; et leurs hôtes allemands étaient si bien habitués à eux qu'il y eut des scènes d'adieux touchantes. Ceux de Bolotof, un vieux et une vieille, ne voulurent rien accepter de lui pour la nourriture, le blanchissage et le logement de plusieurs années. Bolotof remarque qu'ils étaient des Suisses et non des Prussiens ; mais les Prussiens ne se montraient guère moins « sensibles » : son maître d'allemand Weimann refusa également toute rétribution i^our ses leçons et versa des larmes en embrassant son élève.
Dès le 25 juin, le roi de Prusse avait adressé des instructions aux fonctionnaires et à la population de la province, pour déterminer la conduite qu'ils devaient observer à l'égard des troupes russes, tant qu'elles occuperaient le pays : avant tout, on avait à pourvoir à leur entretien et aux moyens de transport.
Le roi faisait déjà des mutations dans le personnel administratif, comme s'il eût été maître chez lui : il accepta la démission du comte Finckenstein, jugé incapable ou trop
docile aux Russes, et, à la tete du gouvernement réorganisé, plaça le fidèle et énergique Domhardt.
La jiublication de la paix avait été roccasion de réjouissances, auxquelles s'associa de bon cœur la population. Ce jour-là, 5 juillet, la Gazelle de Kœnigsberg avait paru avec son titre d'autrefois, l'aigle monocéphale de Prusse réoccupant la place usurpée par l'aigle à deux têtes. Le colonel Heyden avait repris ses fonctions de 1758, en qualité de commandant de Kœnigsberg ; les postes avaient été remis par les troupes russes à la garde civique réorganisée. Des compagnies de bourgeois à pied et à chev^al escortaient les deux hérauts chargés de proclamer à son des trompettes le notificatorium de la paix. Les armoiries prussiennes étaient de nouveau arborées sur tous les monuments publics , au son des musiques et des cloches, parmi les acclamations d'un peuple en féte, qui unissait dans ses vivat le nom de l'empereur de Russie à celui du roi de Prusse. Tout Kœnigsberg était décoré de draperies et de fleurs, et les navires dans le port s'étaient pavoisés. Le 8 juillet, Voiéïkof lanra une proclamation qui déliait les sujets prussiens du serment de fidélité qu'ils avaient dû jDreter quelques semaines auparavant, lors de l'avènement du nouveau tsar. Le 9 juillet, les membres du gouvernement, qui avaient quitté la ville en 1758, y firent leur rentrée : on revit, plus vieux de quatre années, les ministres Wallenrodt, Rhod, Tettau, et les autres réfugiés de Dantzig. La dernière fete officielle russe qui ait été célébrée à Kœnigsberg fut, le 10 juillet, celle de Pierre III : il y eut office religieux, joarade militaire, illumination. Le 11, eut lieu la remise formelle de l'administration aux autorités prussiennes : elle fut solennisée par un acte académique, avec programme en latin et pièce de vers en latin. D'autres fêtes suivirent, pour la paix conclue avec la Suède : le 14 juillet, il y eut sermon à la cathédrale, sur un texte d'Isaïe, où il est question de la Captivité de Babylone, et de nouveau l'on donna lecture publique des traités de paix avec la Russie et avec la Suède. Le soir, un grand banquet, offert par la municipalité, réunit au Junckerhof les officiers des
deux armées ; tandis que les généraux banquetaient au château, les soldats russes amélioraient leur ordinaire, grâce à une somme d'argent votée par la municipalité ; les blessés des ambulances, les familles des invalides, les malades, les pauvres, eurent leur part dans ces libéralités.
C'est au milieu des fêtes, des Te Deitin^ des actes académiques, des sermons de gala, des lampions et des bouquets, que tomba, comme un coup de foudre, la nouvelle de la chute de Pierre III. Une proclamation de Voiéïkof, en date du 16 juillet, annonçait au peuple de Kœnigsberg Tavèneraent de Catherine II. Le traité de paix devenait caduc : la nouvelle impératrice rexjrenait possession de la Prusse- Orientale.
« En conséquence, disait la proclamation, quiconque tient pour précieux son bonheur terrestre n'a qu'à se montrer soumis et obéissant. » Nous verrons, en effet, que Catherine II eut, au début, quelque hésitation sur la conduite à tenir à l'égard de Frédéric II : de plus, sentant combien son armée de Silésie était à la discrétion du roi, elle voyait dans la Prusse-Orientale un gage et comme un otage dont elle n'entendait pas se dessaisir avant que tout fût réglé : la province lui répondait pour son armée. De nouveau, Voiéïkof reprit ses fonctions de gouverneur général ; de nouveau, les soldats russes réoccupèrent la citadelle et les postes; de nouveau, Taigle impéi'iale reparut au fronton des monuments et dans l'en-tête de la Gazette de Kœnigsberg . Les caisses publiques furent replacées sous le séquestre russe; des officiers prussiens, qui étaient venus procéder aux opérations du reci^utement, furent retenus prisonniers de guerre, et leurs victimes renvoyées dans leurs foyers.
Puis, quand la mort de Pierre III, quand le retour de son armée de Silésie eurent rassuré la tsarine sur toutes les éventualités qu'elle avait pu craindre, de nouveaux ordres furent expédiés en Prusse-Orientale. Une nouvelle proclamation de Voiéïkof, en date du 6 août, annonça que la province était définitivement remise à la disposition du roi. De nouveau, les armes prussiennes rejjarurent sur les monuments et dans
ren-têle de la gazette; de nouveau, les postes et la citadelle furent occupés par des soldats prussiens. Le même jour, le feld-maréchal Lehwaldt fit son entrée à Kœnigsberg, en qualité de gouverneur de la province. Les actes académiques, les sermons de gala, les lectures publiques de manifestes reprirent de plus belle. Trois fois, en six ans, la province avait été déclarée russe ; pour la troisième fois, elle redevenait pays royal. La réaction qui suivit l'avènement de Catherine Il n'avait duré que vingt jours. Cette fois, l'évacuation fut poussée avec vigueur, et l'abandon que faisait de sa conquête l'empire russe devenait définitif. La Prusse- Orientale restait prussienne. Elle l'avait échappé belle ! Sans l'engouement de Pierre III pour Frédéric II, elle figurerait peut-être aujourd'hui dans la liste des provinces bal tiques de l'empire russe.
Carie II. "