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CHAPITRE VII

PREMIÈRE INVASION DES RUSSES DANS LE BRANDEBOURG. BOMBARDEMENT DE KU6TRIN (aOUT 1758)

L'occupation de la Prusse-Orientale par Tarmée et Tadministration russes devait avoir une grosse influence, d'abord sur la diplomatie de la coalition, puis sur la conduite des opérations militaires. Elisabeth se réservait ou de garder cette Ijrovince, ou de la céder à la Pologne en échange des droits de celle-ci sur la Gourlande et d'une rectification de frontière du côté de TOukraine. L'Autriche avait peut-être consenti d'abord à cet arrangement ; mais, d'une part, elle redoutait tout agrandissement de la Russie en Europe 5 d'autre part, elle craignait que l'obstination d'Elisabeth à maintenir sa conquête ne rendît un jour impossible la paix générale : cette paix qui devait rendre à Marie-Thérèse la Silésie ! La mauvaise volonté de la cour de Vienne à soutenir les intérêts de son alliée était si visible que des notes pleines d'aigreur s'échangèrent entre les deux gouvernements. Il vint un moment où la tsarine menaça de faire une paix séx)arée avec Frédéric II, qui n'hésiterait pas à lui abandonner Kœnigsberg pour retomber avec toutes ses forces sur les avitres coalisés.

Les répugnances et les craintes de l'Autriche étaient non moins vivement ressenties par Louis XV. Il redoutait, lui aussi, un agrandissement de la Russie en Europe ; l'idée d'un échange de la Prusse contre des territoires polonais lui était encore plus désagréable que la perspective de voir la tsarine s'annexer la province. Il tenait par-dessus tout, plus qu'aux victoires sur Frédéric, à l'intégrité des territoires de la Pologne et au maintien de ce qu'il appelait « ses libertés » . Le voisinage

des Russes Tinquiétait pour Thorn et surtout pour Dantzig. Ses agents diplomatiques;, à Varsovie, à Vienne, à Pétersbourg, ne sont occupés qu'à protester contre tous les projets qu'on prêtait à la Russie, contre ces passages perpétuels de troupes à travers la Pologne^ contre les abus ou excès inévitables qui les accompagnaient. Lorsque Ghoiseul reprocha aux Russes de tant ménager la Prusse-Orientale, c'est moins par intérêt pour les ressources qu'en aurait pu tirer la tsarine, moins par animosité contre les sujets de Frédéric II ou par ressentiment de ce qu'avaient souffert les sujets de l'électeur de Saxe, que par dépit de voir Elisabeth traiter cette province comme si elle eût déjà été son patrimoine.

Au point de vue militaire, le fait accompli de l'occupation de la Prusse commandait en quelque sorte tous les mouvements des troupes russes. Cette province devenait leur quartier général, leur base d'opérations, leur centre d'approvisionnements, en un mot leur réduit. Elles ne pouvaient ni l'évacuer pour se reporter en Posnanie ou en Silésie, ni trop s'éloigner d'elle, par crainte de lavoir attaquée sur leurs derrières. Elles étaient tenues par leur conquête.

Quand l'Autriche prétendait attirer à elle l'armée russe, en faire une auxiliaire et une aile de la sienne, l'amener tout entière sur le principal théâtre de la guerre, le cabinet de Pétersbourg alléguait l'impossibilité d'abandonner sans défense la Prusse-Orientale. C'est par là que toutes les tentatives du chancelier Kaunitz pour amener la jonction des deux armées sur un point quelconque de la Silésie devaient échouer, quelque bonne volonté, quelque docilité, parfois servile, que lui témoignât Vorontsof.

Cette Prusse-Orientale, qui tenait l'armée russe, l'éloignait de l'Autriche. C'est elle qui donnait à la cour de Pétersbourg des idées d'indéi3endance à l'égard de son alliée, lui soufflait l'ambition de transformer son rôle de puissance auxiliaire en celui de puissance belligérante pour son propre compte, lui suggérait de s'émanciper de l'Autriche par une alliance plus étroite, et plus directe avec la France.

Gomme elle était rebutée par Louis XV, elle dut se rappro-

cher de Vienne, et chercher une transaction entre ces deux données contradictoires : nécessité de se maintenir en Prusse, obligation de secourir etTectivement T Autriche.

Cette recherche d'une transaction donne naissance à des projets que nous voyons paraître, disparaître et revenir obstinément dans la correspondance politique et militaire de ces cinq années : tantôt il est question de former cette nouvelle armée de 40 000 hommes, qui n'exista jamais que sur le papier, mais qu'on eût mise absolument à la disposition de l'Autriche ; tantôt on parle de démembrer l'armée principale et d'en détacher une vingtaine de mille hommes qui seraient allés rejoindre celle de Daun. Mais toujours le généralissime russe, qu'il s'appelle Fermor, Soltykof ou Boutourline, proteste contre cet alfaiblissement, qui l'eût réduit à l'impuissance d'agir et qui eût si bien émietté les forces russes que le drapeau de la tsarine aurait pour ainsi dire disparu du théâtre de la guerre européenne. Un ennemi seul aurait pu donner à la tsarine un conseil si nuisible à ses intérêts et à la gloire de ses armes. De tels j)rojets ajoutaient une nouvelle série de tiraillements à ceux, de toute sorte, qui affaiblissaient déjà la coalition: par le désaccord entre la diplomatie d'Elisabeth et la conduite de ses généraux. Un troisième essai de transaction consistait à faire dévier la ligne d'o]3érations suivie par l'armée russe afin de la faire incliner vers celle que suivait l'armée de Daun, sans rendre cependant les deux lignes tout à fait parallèles ou convergentes.

Les Russes, ayant la Prusse-Orientale pour base d'opérations, pouvaient, en effet, choisir entre trois systèmes principaux d'ox3érations : ou bien, suivant les rivages de la Baltique, occupant Dantzig pour s'assurer la basse Vistule, ils poussaient droit devant eux, envahissaient la Poméranie prussienne, opéraient leur jonction avec la petite armée suédoise, coupaient Frédéric II de toute communication avec la mer; ou bien, par Kùstrin ou Francfort-sur-l'Oder, ils filaient directement sur Berlin, s'emparaient de la capitale et de la principale province de la monarchie prussienne; ou bien, par Posen, ils allaient coopérer à la reconquête de la Silésie ou de la Saxe.

N'importe laquelle de ces trois lignes, suivie avec constance, Ijouvait aboutir à un grand résultat : la conquête d'une province sur l'ennemi commun. Le mal c'est qu'on ne sut jamais se tenir résolument à aucun de ces trois systèmes. Dans la campagne de 1758, les Russes auraient pu faire capituler Dantzig, occuper la Prusse-Occidentale, conquérir la Poméranie, détruire l'armée de Lehwaldt. Dès lors, l'année suivante, ils pouvaient envahir le Brandebourg ; puis, dans une troisième campagne, écraser Frédéric II entre eux et les Autrichiens.

Rien de tout cela ne fut fait. Jusqu'à la fin de la guerre, l'armée russe, même quand elle marchait le plus décidément sur Kùstrin et Francfort, fut constamment sollicitée par deux intluences contraires. Tantôt il lui fallait dévier vers le nord, car sur son flanc droit s'agitait l'armée i^russienne de Poméranie, menar-ant ses lignes de communication, menaçant môme Kœnigsberg ; tantôt il lui fallait dévier vers le sud, car le chancelier Kaunitz assaillait de remontrances le chancelier Yorontsof, et Daun se plaignait que les Russes ne voulussent rien faire pour lui en Silésie et en Saxe. L'armée russe était comme une planète sollicitée à la fois par deux attractions opposées, et qui, au lieu d'avancer en ligne droite, n'évolue que par une série de zigzags. De là tant d'ordres et de contreordres, tant de marches et de contre-marches, qui épuisaient l'armée, jalonnaient ses routes de chevaux morts et de chariots abandonnés, l'exposaient à souffrir de la faim, car il était impossible à l'intendance de modifier les lignes de ravitaillement et l'emplacement des magasins aussi vite que l'eussent exigé les vicissitudes de la politique. L'armée russe avait plutôt l'air d'errer et de vagabonder en Pologne et en Allemagne que d'y suivre un plan d'opérations raisonné.

La diplomatie agit de la façon la plus désastreuse sur le commandement. C'est par égard pour la France que la Conférence dut refuser à Fermer l'autorisation d'occuper la ville de Dantzig, dont le Magistrat était animé de sentiments tout j)russiens, qui, maîtresse de la mer et de la Vistule, entravait autant qu'il était en elle l'approvisionnement des troupes, ar-

rêtait les convois de bateaux sur son fleuve et les convois de charrettes sur ses ponts, et qui mit à la plus dure éi)reuve la patience russe. C'est par égard ijour T Autriche que la Conférence modifiait sans cesse les plans de ses généraux, les détournait des deux lignes qui semblaient les mieux indiquées, celle de Poméranie et celle de Berlin, les forçait à se rapprocher des Impériaux, sans cependant vouloir livrer complètement à ceux-ci Tarmée russe. Car c'était bien de la livrer qu'il s'agissait, et presque de la sacrifier. Avec les lenteurs de Daun, le savant pédantisme de ses marches-manœuvres, sa tactique qui semblait renouvelée de Montecuculli, les ingérences méticuleuses du Hof-Kriegsrathy il était impossible de fixer un point de jonction , où l'on ne risquerait pas de trouver, au lieu de Daun, Frédéric II. Il n'était pas franc du collier : jamais on ne pouvait savoir de lui quel était son jjlan, môme s'il en avait reçu un de Vienne, et ses paroles étaient en contradiction avec les assurances de Kaunitz. Les généraux de la tsarine le calomniaient-ils quand ils assuraient qu'il ne visait qu'à amener l'armée russe sous le feu des batteries prussiennes, à la jeter au-devant de Frédéric II comme on oppose au taureau furieux la rosse d'un picador, afin d'user les forces de l'ennemi avant de l'affronter soi-même? Les Autrichiens ne faisaient sans doute pas de ces vilains calculs ; mais quarante ans plus tard Souvorof s'est très mal trouvé d'avoir compté sur leur concours au moment décisif. En somme, dans la guerre de Sept ans, la plus stérile des campagnes qu'aient faites les Russes, celle de 1761, fut précisément celle où le cabinet de Pétersbourg montra le plus de complaisance pour celui de Vienne et où le généralissime russe se mit le plus complètement à la disposition de son collègue autrichien.

Fermor, agréablement surpris de la facilité avec laquelle les habitants de la Prusse-Orientale l'avaient accueilli, enchanté d'être nommé gouverneur général de la province, se serait volontiers attardé dans les délices de Kœnigsberg. La Conférence le pressa de se mettre en mesm-e pour une nouvelle campagne au printemps. Les forces russes étaient fort disper-

sées. Fermer n^avait sous la main que les corps Soltykof et Galitsyne. Le S"" corps, sous Brown, était encore distribué autour de Telchi, Le Corps d'observation, ou corps Ghouvalof, se formait à Pskof, Smolensk, Torjek, Véliki- Louki, Volmar, Dorpat. En projet il devait comprendre 20 000 hommes; il ne s'élevait pas alors à plus de 7 000, et n'en compta jamais plus de 10 000 à 12 000. Il avait des espaces immenses, près de mille kilomètres à parcourir, pour rejoindre la principale armée. Ce fut autant à ces marches interminables qu'au médiocre choix de ses éléments constitutifs qu'il dut son épuisement prématuré. On ne doit parler que pour mémoire du corps qu'on devait former pour la Silésie, et pour lequel on drainait les troisièmes bataillons, les dépôts, les troupes des régiments de garnison : jamais il ne put être mis sur pied.

En février, l'armée principale, c'est-à-dire les corps Soltykof, Galitsyne, Brown, commencèrent à s'ébranler vers la basse Vistule. Le 10, Stolteln, avec les kosaks de Tchougouïef, 300 hussards et quelques cuirassiers, arriva sous Marienwerder. Il fut reçu par le Magistrat, les fonctionnaires et les habitants, qui lui présentèrent les clefs de la ville et le supplièrent de les admettre à prêter serment. Il trouva dans la place beaucoup d'approvisionnements et 38 pontons qui lui furent très utiles pour établir un pont sur la Vistule. Il se dirigea par Graudenz, Kulm, et entra, le 17, à Thorn. A la différence de Dantzig, les Russes eurent toujours avec les citoyens de Thorn les i)lus amicales relations. Le 23 février, Stoffeln revenait à Marienwerder ; de là se dirigeait sur Dantzigwerder , envoyait im détachement de cavalerie à Riesenburg. Partout il était bien accueilli, recevait les serments des autorités et des notables, quoiqu'on fût en territoire polonais, recueillait des renseignements militaires, enjoignait de fournir des provisions. Elbing avait fait un peu l)lus de résistance : le Magistrat aurait voulu épargner à la ville le passage des troupes russes -, il avait môme commencé à construire sur la rivière d'Elbing un pont qui aurait permis aux colonnes de contourner la ville. On lui dit que ce travail

était inutile et qu'il eût à ouvrir ses portes. Riazaiiof fit son entrée le 3 mars, releva et congédia la garnison polonaise, accorda une capitulation civile, mais à des conditions beaucoup moins avantageuses que celles de Kœnigsberg. Fermor arriva dans la ville le 5 mars et y fut reçu avec les honneurs dus à son rang.

Frédéric II fut très irrité de cette occupation : il en fit faire à Varsovie, par le secrétaire d'ambassade Benoît, les plus vives remontrances. Il déclara qu'il se considérerait comme libre désormais d'occuper telle ville polonaise qu'il lui conviendrait. Auguste III écrivit alors au généralissime russe pour l'inviter à évacuer Elbing. Fermor réi3ondit par un refus enveloppé des formes les plus courtoises, avertissant en même temps la Conférence de l'importance qu'il attachait à ce point stratégique, si précieux pour maintenir de sûres communications avec la Prusse-Orientale. Cependant, après les avantgardes, les corps de troupes russes occupaient les princix^ales cités de la Vistule. Riazanof s'établissait à Miïnsterberg ; la cavalerie de Demicou, Stofïeln, Krasnoclitchokof, à Marienwerder; la brigade Treiden à Graudenz, où Brovvn arrivait à son toiu*, après avoir parcouru 412 verstes en 14 jours, malgré l'épaisseur des neiges. Thorn reçut une garnison de 400 grenadiers, et l'on travaillait à remettre en état ses fortifications. Fermor aurait bien voulu s'emparer de Dantzig, tout au moins de Weichselmûnde, le fort de l'embouchure, grâce auquel les habitants entravaient tous les arrivages. Il adressa même à la Conférence un plan pour cerner, isoler et bloquer la ville. On n'osa lui en donner l'autorisation, par crainte des protestations de Benoît, de celles aussi, très probables, des agents français.

Des points qu'il occujjait sur la basse Vistule, Fermor pouvait étendre sur les pays voisins un réseau d'informations. Il en recevait grâce aux reconnaissances vivement menées pav les kosaks de Sérébriakof et Krasnochtcholvof, les liussards d3 Tékéli, la cavalerie de l'ardent StofTehi. Il en recevait aussi beaucoup par des membres du clergé catholique et de la petite noblesse polonaise. Un certain jésuite surtout le rensei-

gnait abondamment et fidèlement. Fermor savait que le comte Dolina, successeur de Lehwaldt, était occupé à bloquer les Suédois sous Stralsund, que Frédéric II surveillait Daun de très près. Les troupes prussiennes les plus rapprocliées stationnaient à Butow; beaucoup plus loin, les escadrons de Platen battaient la campagne autour de la forteresse de Kolberg. En somme les chemins étaient libres, soit pour entrer en Poméranie, soit pour envahir le Brandebourg. On est donc étonné de voir Fermor passer les mois d'avril et de mai dans l'inaction. Nous savons qu'il attendait les recrues et les officiers qu'il avait demandés.

C'est seulement le 6 juin qu'il se décida pour la Poméranie. L'armée s'ébranla sur ti^ois colonnes : Panine marchait, l)ar Dirschau, sur Preussisch-Stargard ; Soltykof, par Mûnsterwald, sur Tuchel ; la cavalerie de Roumiantsof , par Neuburg, sur le même point; les kosaks de Krasnochtchokof, suivis des escadrons de Stoff'eln, sur Konitz. Quand on fut arrivé à Konitz et Tuchel, l'armée s'arrêta. Puis elle changea de direction, tournant vers le sud, dans la direction de Bromberg. Fermor avait ordonné à la cavalerie de Demicou de partir pour Driesen, point important sur la Netze , d'où l'on pouvait lever des contributions et recueillir des renseignements aussi bien dans la Poméranie que dans le Brandebourg ; mais les chemins furent reconnus trop mauvais et le pays trop marécageux. Demicou se contenta de faire des raids en Poméranie : sur Neu-Stettin, où, le 20 juin, il battit les hussards prussiens, leur tua 28 hommes, leur en prit 32, leur enleva 2 000 betes à cornes et des moutons à i)roj)Ortion ; sur Tempelburg, sur Draheim, où il enleva un colonel et 19 hommes, détruisit cinq canons de fonte. Le 2 juillet, il était à Posen, et y déposait son butin. Puis il repartait en expédition, rejoignait à Wronke Roumiantsof, et recevait de lui l'ordre de se porter sur Driesen. Pendant ce temps, le gros de Tarmée, poursuivant sa marche par Bromberg, était arrivé à Posen. Du l""' au 3 juillet, elle acheva de s'y concentrer. De Tuchel à Posen, elle avait parcouru 228 verstes en douze jours.

11 était évident que Fermor était revenu à son idée première qui était d'enlever à Frédéric II Tune de ses places les plus importantes de TOder, Kùstrin ou Francfort, où des masses d'approvisionnements et de munitions étaient entassées, et que le roi de Prusse considérait comme de sûres retraites en cas de malheur. Pour une opération sur Kûstrin, le point de Driesen était d'une grande importance stratégique. Il donnait à roccupant la faculté de se mouvoir sur les deux rives de la Wartha. Driesen était défendu par le colonel Gordt avec un millier d'hommes. Quand Demicou parut, avec un renfort de dix escadrons de grenadiers à cheval et deux obusiers, on répondit à sa sommation par des coups de fusil. Il fallut le renforcer par Éropkine, qui prit le commandement sur lui. Devant ce nouvel assaillant, Gordt dut se décider à la retraite. Éropkine le fit poursuivre. Ce millier de Prussiens essaya de faire tete dans la position de Friedberg, le 15 juillet ; mais il en fut débusqué, poursuivi dans la plaine et enveloppé par les hussards et les kosaks. Tout fut tué ou pris.

Le Brandebourg était décidément entamé. Frédéric II se hâta de rappeler Dohna de la Poméraïiie, où il avait refoulé partout les Suédois. Laissant la cavalerie de Platen à Belgard pour y couvrir Kolberg, Dohna se hâta de courir en Brandebourg. Le 6 juillet, il parvint à Schwedt, sur l'Oder; de là, il dirigea les hussards de Malachowski sur Francfort, et son avant-garde, commandée par Kanitz, sur Landsberg, à deux marches seulement de Driesen occupé par les Russes. Le 24 juillet, Dohna prit position à Lebus, sur l'Oder, à distance égale de Kustrin et de Francfort, prêt à se porter au secours de celle des deux villes qui serait menacée.

Fermer aurait volontiers attaqué Dohna. Quelques marches l'eussent amené de Posen sur l'Oder. Mais à ce moment Brow^n se trouvait assez loin de lui. Le Corps d'observation en était encore plus loin. Il marchait lentement, péniblement, mettant cinq mois à parcourir 850verstes, à peine 170verstes par mois. On signalait déjà l'épuisement de ses chevaux et même de ses hommes. Son créatem*, Pierre Ghouvalof , se

rendait bien compte de cette faiblesse. Il écrivait: « Ce corps ne peut se battre et remporter la victoire qu'à force d'artillerie; ses régiments doivent être placés dans une situation telle qu'ils servent uniquement à couvrir les canons. » D'artillerie, ce corps était surchargé, accablé. Outre les canons régimentaires, il traînait 110 pièces de gros calibre, des masses de caissons, des équixDages de pont, du matériel de génie, jusqu'à des sacs pleins de sable. Quand il parvint à Thorn, on jugea nécessaire d'y laisser 50 de ses gros canons et la plus grande partie de ses impedimenta. Il ne gardait encore que trop de pièces pour son faible effectif de 8 000 à 10 000 combattants. C'était une masse d'hommes à peine organisée : les régiments, à effectifs très réduits, n'étaient même pas groupés en brigades et corps. On y manquait d'officiers, surtout d'officiers supérieurs. Avant de paraître sur un champ de bataille il changea quatre fois de général en chef : après Ghouvalof, un Soltykof; après Soltykof, Brown; après Brown, Zacharie Tchernychef. Soldats, sous-ofTiciers, officiers, généraux, se connaissaient à peine. Si, par malheur, l'appui de ses canons faisait un moment défaut à cette infanterie hétérogène et à cette cavalerie fatiguée, il était certain que le Corps d'observation tomberait en poussière. Enfin, après ime autre longue série d'étapes, il rejoignit l'armée principale. Fermor avait maintenant presque tout son monde à Betsche (ou Pszczéwo), non loin de l'Obra, un affluent de la Wartha. On était au 26 juillet, le surlendemain du jour où Dohna occupait Lebus.

C'est à ce moment qu'intervient de nouveau la Conférence. Cédant à la pression des Autrichiens, elle décide que le Corps d'observation, renforcé de 8 000 hommes de Fermor, serait placé sous les ordres de Brown et dirigé sur Glogau, pom* coopérer aux évolutions de Daun en Silésie. Fermor dut protester énergiquement.

Le jour de la réunion à Betsche, Fermor envoya des reconnaissances de cavalerie dans toutes les directions. Par elles et par ses « confidents » particuliers, il apprit qu'une grande panique s'était manifestée à Berlin, par suite d'an re-

tour offensif des Suédois sur la Peeue, et que les autorités se préparaient à fuir sur Magdebourg ; que Dohna était concentré entre Kûstrin et Francfort ; que Frédéric II et le prince Henri ne cessaient de lui envoyer des renforts ; que le roi lui-même, avec une jDartie de son armée, avait quitté ses positions d'Olmùtz et était parti dans une direction encore inconnue. La cavalerie russe signalait à Landsberg une avantgarde prussienne, d'un effectif assez fort.

Fermor réunit son conseil de guerre. Celui-ci estima que l'ennemi avait l'intention de disputer le i)assage de TOder, puis de menacer l'armée russe sur ses flancs, pour la couper de ses communications avec la Prusse-Orientale. Il se prononça énergiquement contre tout envoi de troupes sur Glogau. Il décida qu.'on se porterait en masse sur Francfort et qu'après avoir forcé le passage on aviserait à faire une diversion sur Berlin.

Le 26 juillet, le gros des forces s'avança de Betsche sur Mezeritz, où l'on passa TObra. Le lendemain, Stoffeln occupait Landsberg, que les Prussiens abandonnèrent sans combat.

On eut alors des nouvelles de l'armée autrichienne par le général Springer, attaché militaire russe au quartier général de Daun. D'après une conversation que Springer avait eue avec Daun, le feld-maréchal déclarait n'avoir reçu aucun ordre, aucun plan d'opérations, ne rien savoir de l'armée russe. Une lettre de Kaunitz à Fermor assurait au contraire que Daun avait les instructions les plus précises-, que d'ailleurs il n'irait point en Silésie, parce qu'il y avait là trop de forteresses 5 qu'il se dirigerait vers l'ouest, sur la Lusace, afin de tâcher d'enfermer et de cerner Frédéric II entre les deux armées impériales. Fermor pouvait se demander qui donc on trompait ici : la divergence de vues était éclatante entre Daun, Kaunitz et l'ambassadeur Esterhazy, qui pesait sur la Conférence pour qu'on envoyât 20 000 Russes en Silésie. Si les Autrichiens trouvaient qu'il y avait pour eux trop de forteresses en Silésie, pourquoi y envoyer Brown? Et comment s'expliquer ce mouvement de Daun sur la Lusace, cette fuite

vers Touest, à mesure que Fermor cherchait à se rapprocher de lui ?

Toute la fin de juillet se passa, dans Tarmée russe, en délibérations du conseil de guerre, en marches suivies de longues haltes, en reconnaissances dirigées sur tous les points. L'objectif même des opérations changeait à chaque instant : ce furent successivement Francfort, puis Kûstrin, puis, après qu'on sut que Daun s'éloignait, Stargard, où Ton espérait se mettre en relations avec les Suédois. Finalement on en revint à Klistrin. Ce n'étaient pas seulement les nouvelles contradictoires de l'armée autrichienne, les injonctions contradictoires de la Conférence, qui obligeaient Fermor à piétiner ainsi sur place. Dans ses rapports il se plaint des « grandes chaleurs », de la rareté des fourrages, du mauvais état où se trouvait le Corps d'observation. Celui-ci fut reconnu incapable de remuer; les chevaux tenaient à peine sur leurs jambes; les 8 000 soldats dont on renforça ses 12 000 s'y gâtaient bien plutôt qu'ils n'ajoutaient de valeur à l'amalgame. Son nouveau général, Brown, était tombé malade : on dut le remplacer par Zacharie Tchernychef. Bref, le Corps d'observation, bien qu'énergiquement stimulé par son nouveau chef, ne put que se traîner à l'arrière-garde avec son immense artillerie, toujours en retard d'une marche ou deux, continuel sujet de préoccujjation pour Fermor, qui craignait de le voir enlever par l'ennemi et se demandait si jamais il pourrait le faire accourir au canon.

Cependant, aux premiers jours d'août, les avant-gardes russes occupaient Zielenzig , Kœnigswalde , Sonnenburg , Drossen. Le 5 août, Stoïanof, avec une forte reconnaissance de cavalerie, se heurtait à Kunersdorf à 6 000 Prussiens, que Dohna, maintenant établi à Francfort, avait fait camper en avant de ses cantonnements : il fut repoussé avec une perte de 44 homiyies. Fermor, dont le quartier général était à Kœnigsw^alde, comprit qu'il s'était un peu trop avancé. Deï'rancfort, Dohna pouvait tomber sur son flanc droit, battre ses corps dispersés, le jeter dans les marais de la Wartha. Par bonheur, l'ennemi ne sut rien de la situation périlleuse où se

trouvait Fermor. Celui-ci put encore lui dérober son mouvement de retraite sur Landsberg; la cavalerie légère des Russes leur rendait d'inappréciables services ; elle formait comme un rideau mobile tendu entre eux et l'adversaire ; et celui-ci, constamment harcelé, constamment dénoncé, laissait échapper les meilleures occasions.

L^armée russe se trouvait transportée, par Landsberg, sur l'autre rive de la Wartha. On avait beaucoup marclié 5 et ce- XDcndant on n'avait point agi : on n'avait pu se décider ni pour une offensive énergique sur Francfort ou Kûstrin, ni pour une diversion en Silésie, ni pour une jonction avec les Suédois par Stargard. La seule tentative qu'on pût essayer dans la position qu'on occupait au nord de la Wartha, c'était une attaque à fond sur Kûstrin. Fermor y était maintenant résolu ; et encore pas entièrement, car nous le verrons se priver des services de Roumiantsof en l'engageant beaucoup trop au nord, comme s'il ne pouvait renoncer complètement à l'offensive en Poméranie. On avait perdu un temps précieux^ et voici que l'homme qui n'en perdait jamais, celui avec qui « on ne Xjeut pas badiner », Frédéric II en personne, arrivait comme la foudre. Le cri de détresse de ses forteresses menacées, de ses campagnes rançonnées par les hardies incursions des kosaks, de ses paysans pillés et dépouillés de leur dernière chemise, ajoutaient encore des ailes à la rapidité de sa marche.

Le 13 août, Fermor dirigea une forte reconnaissance sur Kûstrin. Elle devint un véritable combat dans la Kurze-Vorstadt ou « petit faubourg » de la ville : les hussards prussiens furent poursuivis à travers le faubourg jusqu'au pont jeté sur le bras de l'Oder qui sépare de la ville la Kurze-Vorstadt. Les remparts de la place tonnèrent, et vingt coups de canon furent tirés sur les kosaks. Kûstrin est situé dans une sorte d'île au confluent de l'Oder et de la Wartha, une île qu'envelopi^ent deux bras du fleuve, le plus -petit du côté du faubourg, le plus grand à l'ouest de la ville. Le sol, détrempé par ces cours d'eau, forme à la forteresse une ceinture de marécages. On pouvait regarder Kûstrin comme imprenable, ou du moins comme très difficile à prendre. En 1806 cepen-

KUSSFiS KT PRUSSIENS. H

dant cette place capitula devant une simple division française ; mais ce fut par la couardise de son commandant d'alors. Le commandant de 1758 était beaucoup moins pusillanime ; attaqué par les Russes du côté de Test, il communiquait librement par les ponts de Touest avec le Brandebourg, savait que Dohna n'était pas loin et que Frédéric II accourait. Il avait 2 000 hommes de garnison, beaucoup de canons sur les vieux remx3arts, et des projectiles en abondance, tandis que Tassiégeant en manquait.

Le 14 août, Fermor, arrêté à Gross-Kamin, réunit son conseil de guerre. Il fut décidé qu'au matin suivant on procéderait à l'attaque de Kûstrin. Or, quand on prenait une telle décision en face d'une ville très forte, en présence des 14 000 Prussiens de Dohna et dans l'attente de Frédéric, n'était-ce pas faire acte de démence que d'atfaiblir l'armée par l'éloignement du corps de Roumiantsof? Cependant le conseil fit confirmer à celui-ci l'ordre qu'il avait déjà reçu de Fermor : Roumiantsof devait rejoindre Riazanof, marcher avec lui sur Kolberg, un port de la mer Baltique, sommer, assiéger, bombarder, i^rendre cette ijlace, et de là faire une démonstration contre Stettin. C'était une faute qu'on devait cruellement expier : avec Roumiantsof c'était la victoire qu'on exilait dans les plaines du nord.

. Le 15 août, Fermor quitta Gross-Kamin et vint diriger l'attaque sur Kustrin. Avant d'être maître seulement de la Kurze- Vorstadt, il fallait enlever une forte batterie établie sur une éminence et deux cimetières où s'étaient retranchés les Prussiens. On ouvrit sur ces positions une vive cauonnade ; puis, d'une charge impétueuse, les kosaks balayèrent le terrain plat, se lancèrent dans les rues de la Kurze-Vorstadt, culbutèrent les hussards j^russiens, enlevèrent tous les obstacles. Maîtres du faubourg, ils essayèrent d'en déboucher; mais entre le faubourg et le pont de la ville, ils trouvèrent un terrain marécageux et glissant, et durent essuyer les feux d'artillerie et de mousqueterie des remparts. Les grenadiers, accourus pour les soutenir, ne furent pas plus heureux. Les Prussiens, après avoir évacué le faubourg, s'étaient réfugiés dans le corps de

place, détruisant les ponts derrière eux. Les Russes, avant d'arriver aux remparts, avaient un espace couvert de feux à parcourir et un bras de TOder à franchir. Stoffeln paya d'audace et envoya sommer la place. Son xjarlementaire ne fut pas reçu. Le reste du jour fut occupé par une violente canonnade entre le faubourg et la ville : elle continua toute la nuit. Dans le faubourg conquis par les Russes, Viazemski, Herbel, Demoline, très bons ingénieurs, dirigés jjar l'excellent ingénieur qu'était Fernior, travaillèrent à élever trois batteries reliées entre elles jjar des tranchées, également garnies de canons. Au matin du 16, on avait vingt-deux pièces en position ; Fermor y fit ajouter quelques mortiers. On lança sur la ville des obus, des bombes, des boulets rouges. A cinq heures de l'après-midi, Kiistrin était eu flammes : si général, si violent était l'incendie que dans l'arsenal les canons de bronze fondirent et que les pilotis des ponts détruits brûlèrent. Dans les magasins 1 200 000 hectolitres de blé, la réserve de Frédéric II, furent réduits en cendres. Les artilleurs prussiens qui servaient les pièces des remparts furent contraints par la chaleur à quitter leur poste. Pourtant les Russes, forcés d'écoïiomiser les munitions, n'avaient tiré que 85 projectiles : la j)lace en avait lancé 517, mais sans causer de grandes pertes à Tassiégeant. Fermor, dans son ra]3port de ce jour, se montre enchanté du résultat : « Il suffira de dire que les nobles volontaires attachés à l'armée déclarèrent que dans les histoires on ne trouve pas d'exemple qu'une armée, le même jour où elle est arrivée en vue d'une si redoutable forteresse, se soit avancée droit devant elle, sans travaux d'approche, sous le canon de la ville, ait chassé l'ennemi, conquis le faubourg, bombardé la place, sans perdre plus de 11 tués et 29 blessés. »

L'incendie de la ville n'était qu'une flambée ; les ouvrages restaient intacts^ le bras du fleuve coulait toujours par devant. Et Frédéric II approchait ! Fermor dut regretter amèrement les joimiées perdues dans les campements sur TOkra ou la Netze. Dans la nuit du 16 au 17, les Russes continuèi'ent à se fortifier dans le faubourg et à canonner la place. Le bombardement faiblit les deux jours suivants : il fallait se montrer

économe de projectiles ; on donnait des primes aux soldats qui allaient ramasser ceux de Tennemi. La garnison de Kùstrin, sans cesse renforcée et réapprovisionnée, prit l'avantage dans le duel d'artillerie, qui continua les 19 et 20. A son tour, elle dirigea un feu terrible sur le faubourg, l'écrasa de 1353 projectiles, le rendit intenable pour les grenadiers et les kosaks, détruisit le pont que les Russes avaient jeté à Scliaumburg sur l'Oder, réussit à garantir ceux qui la reliaient elle-même à la rive gauche du lleuve.

Fermor comprit qu'il ne pourrait ni faire brèche aux rem- Ijarts, ni forcer le passage de l'Oder. Il comprit en môme temps la faute qu'il avait commise en éloignant Roumiantsof, mais ne sut la réparer qu'à moitié. Il apprit que, le 18, le major Strick avait surpris le pont de Schwedt, à 60 verstes en aval de Kùstrin, et rejeté le corps prussien sur la rive gauche du fleuve. C'était un i)oint stratégique d'une haute valeur qui tombait aux mains des Russes. Fermor rendit de ce beau fait d'armes un rapport si favorable que la tsarine adressa une lettre de félicitations à Strick et lui accorda une gratification égale à une année de sa solde. Fermor expédia des estafettes à Roumiantsof, qui continuait sa route sur Stargard pour tâcher de faire jonction avec les Suédois: il lui enjoignait de ne point dépasser Pyritz et de se tenir prêt à soutenir Strick contre un retour offensif des Prussiens ou contre une tentative de la garnison de Stettin. Roumiantsof, qui trouvait déjà sa situation très aventurée, fut très heureux de recevoir l'ordre d'avoir à se rapprocher de Schwedt. F ermor eût agi plus sagement encore en le faisant rétrograder jusque sous Kùstrin. Mais à ce moment le généralissime russe se persuadait que c'était à Schwedt môme que Frédéric essayerait de j)asser l'Oder j)Our tomber dans le flanc droit des assiégeants de Kùstrin. Ce point stratégique acquérait donc à ses yeux une importance extraordinaire. A tout prix il voulait empêcher le roi de Prusse de franchir l'Oder. Tandis que lui-même l'empêcherait de déboucher par Kùstrin, il envoyait courrier sur courrier à Roumiantsof pour lui enjoindre de tenir à Schwedt jusqu'au dernier homme. Il expédiait des renforts à Strick,

notamment la cavalerie de Stoïanof et les kosaks de Tcliougouïef . Entre Scliwedt et Kùstrin il échelonnait les Dontsy et les dragons de Kliomontof. Tontes ces troupes allaient Ini faire grand défaut au jour de Tépreuve suprême. Il en fut de même pour les Dontsy de Krasnochtcliokof qui, avec une hardiesse croissante, passaient TOder à la nage, répandaient la dévastation au loin dans le Brandebourg, enlevaient, le 17 août, 1 500 têtes de bétail et 150 chevaux, ramenaient, le 20, 2000 bêtes à cornes et 250 chevaux, levaient partout des contributions, et campaient audacieusement, en aval de Kùstrin, sur la route même qu'allait suivre Frédéric II.

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