‹ Russes et Prussiens, guerre de Sept ansChapitre 47 sur 122 · MA.ssr^ovsK', t. II, p. G8 des Pièces justificatives · texte numérisé non relu

MA.ssr^ovsK', t. II, p. G8 des Pièces justificatives

davantage nous ('tendre. Aujourd'hui, assurément, chaque soldat comprend, aux remords de sa conscience, que si chacun avait fait son devoir et n'avait pas déserté son poste, l'ennemi, qui à part cela est vaincu, serait totalement anéanti ; qu'il n'y aurait plus maintenant à craindre de lui de nouvelles attaques ni à dompter de nouvelles résistances ; qu'il ne resterait plus qu'à recueillir, en toute tranquillité et sécurité, les fruits de la victoire. C'est avec horreur et effroi que chacun est réduit à penser que les plus grandes pertes subies dans notre armée lui ont été infligées non par l'ennemi, mais, grâce à cette indiscipline, par le feu que dirigèrent les fuyards sur ceux qui restaient à leur poste, et qui avec une fermeté inébranlable couvraient leur fuite honteuse et assuraient la victoire, et qui ont mérité de servir d'exemple à jamais glorieux de fidélité à leur souverain, à leur patrie, et non pas de cible à une fusillade désordonnée et digne de châtiment...

Je suis forcé d'abréger cet étrange morceau de littérature, baroque, diffus et filandreux, où les concelti alternent avec une onction de mandement épiscopal. Le scribe Dmitri Volkof pouvait s^ mirer et les généraux d'antichambre s'y délecter. Mais qu'on se figure l'aliurissement où plongea kosaks et grenadiers la publication de cette homélie aux phrases interminables, inextricables, aux termes ampoulés, inintelligibles pour eux. Quand on le lut à ces rudes soldats, ils durent écouter avec de gros yeux ronds la mélopée de chancellerie où revenaient sans cesse « notre affliction maternelle », « le juste et inévitable châtiment de Dieu », « la bénédiction divine et la divine assistance », « la couronne éternelle qui, dans le royaume des cieux, ceint le front de ceux qui ont montré une fidélité infrangible » . Je ne demande pas au lecteur, à propos de cet ordre du jour d'Elisabeth, de se reporter aux bulletins d'un Napoléon à sa Grande-Armée. Mais qu'au siècle de Frédéric II le style de la chancellerie russe ait été celui-là, rien ne prouve mieux quel chemin la Russie d'Élisabeth avait encore à parcourir pour mériter le nom d'européenne. Tandis que les armées russes sont déjà en état de lutter contre celles d'un Frédéric, les plumitifs d'Élisabeth et Elisabeth elle-même en sont au niveau intellectuel et littéraire des logothètes de Byzance.

LES RUSSES APRÈS ZORNDORF

Fermor, qui avait de la culture, dut hausser les épaules en recevant le rescrit. Cependant, comme il était, lui aussi, un courtisan, il prescrivit qu'on en « dressât des copies exactes ; qu'un exemplaire en fût remis à chaque compagnie ; que chaque chef de bataillon et d'escadron, aux jours fixés pour le rapport, en fît donner lecture, et pour le faire mieux comprendre aux soldats, le fît commenter ou le commentât lui-même ; car ainsi la volonté de la souveraine serait accomplie et ceux qui s'étaient rendus coupables d'excès et d'indiscipline sentiraient le remords de leur conscience, et, reconnaissant et déplorant leur crime, pourraient s'amender ». Cette prose idiote fut ainsi mise à l'ordre du jour de l'armée, et deux fois par semaine, lue, interprétée, commentée dans toutes les compagnies.

M. Masslovski s'indigne que Fermor n'ait pas senti l'affront qui en résultait pour ses soldats, qu'il n'ait pas mieux défendu leur honneur, que lui, si courtois pour les hobereaux et les universitaires de Kœnigsberg, ait été à ce point discourtois pour les héros de Zorndorf, qu'il ait encore aggravé par ces prescriptions pédantes le poids du reproche injuste qui de Pétersbourg tombait sur eux. Il en prend texte pour signaler les côtés « non sympathiques » du caractère de Fermor. Mais c'est bientôt dit que de dénoncer en celui-ci un Allemand commandant à une armée russe. Le scribe Volkof, l'auteur probable de ce manifeste, les ministres et les généraux qui l'avaient signé, l'impératrice qui l'avait approuvé, étaient-ce aussi des Allemands ?

Ce dont la Conférence s'était le plus gravement scandalisée, c'était la disparition du trésor de l'armée, abandonné, comme on l'a vu, dans un ravin du champ de bataille. Il s'agissait de quelque 30 000 roubles. Nous avons vu Frédéric Il dénoncer ses propres soldats comme en ayant bourré leurs poches. La Conférence et Fermor accusaient les soldats russes. Sur un ordre venu apparemment de Pétersbourg, le généralissime les fit tous fouiller, même ceux du corps Roumiantsof qui n'avaient point assisté à la bataille et qui avaient rejoint l'armée seulement à Landsberg. On n'a jamais vu un

gouvernement humilier à ce point riionneur du soldat et La dignité de Thonime.

Il semblait que devant quelques barils d'alcool défoncés et quelques paquets de papier-monnaie disparus, la merveilleuse résistance de Tinfanterie de Lubomirski, Ouvarof, Léontief, les exploits des cavaliers de Demicou et Haugrewen, la gloire acquise par Tartillerie, la bravoure et le dévouement de tant d'officiers, tant de sang répandu pour la gloire des armes russes, fassent de nulle valeur.

Cette armée, qu'on humiliait si cruellement, on ne songea pas à la récompenser. Fermor fit en quelque sorte l'aveu de son absence ou de sa fuite au moment le plus critique en se révélant incapable de désigner quels étaient les régiments ou les hommes qui avaient le mieux mérité de la Russie. Il recommanda uniquement ceux qui avaient contribué avec lui (avec lui Fermor quand il avait reparu sur le champ de bataille) à remettre l'armée en ordre et à reformer les rangs ; les généraux Mordvinof, Fast, lazykof, Demicou, Dietz, le général d'artillerie Nottelfeld. Seul le prince Lubomirski intervint pour exiger une décoration en faveur de Brandt, le colonel de l'héroïque 3® grenadiers. Il ne fut pas question de donativum pour les régiments qui s'étaient le mieux battus ; toute l'armée sembla enveloppée dans le démérite et la disgrâce du Corps d'observation ; on la traita comme une armée vaincue, et vaincue par sa faute.

Par cette injustice ou cette mesquinerie, la cour de Pétersboiu'g accrédita dans le monde la version de Frédéric II, à savoir que c'étaient les Prussiens qui avaient été vainqueurs à Zorndorf : à Fûrstenfelcle, comme on disait dans les chancelleries européennes, quoique le bourg de Fiirstenfelde soit au nord de la Mietzel, à 7 kilomètres du champ de bataille.

Aussi l'attaché militaire Saint-André, dans ses rapports à sa cour, se croit-il obligé de qualifier de défaite russe la « bataille de Fûrstenfelde », que d'ailleurs il n'a vue que de très loin, probablement de Fûrstenfelde môme. Il en est de même de l'ambassadeur de France, le marquis de L'Hôpital. 11 constate « la valeur que les troupes russes ont montrée »,

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« la grande résistance qu'elles ont faite an roi de Prusse » et qui « a dû lui faire payer cher sa victoire » ; mais enfin il attribue la victoire à Frédéric II. Bernis, dans sa réponse à L'Hôpital, exprime l'espérance que la tsarine n'en sera point découragée : « On sait que le sort des armes est journalier; toutes les puissances engagées dans la guerre actuelle ont eu successivement des triomphes et des échecs \ »

Élisabeth montrait, en effet, la même fermeté et la même ardeur pour la guerre. Le docteur Poissonnier était enfin parvenu à s'assurer de son état de santé, et envoyait à Versailles des bulletins rassurants. La jeune courue désarmait pas ; mais elle était réduite à l'impuissance.

Restait à savoir quel profit le généralissime Fermer tirerait de l'absence de Frédéric II, alors fort occupé contre Laudon. Le 30 septembre, nous trouvons l'armée russe concentrée à Stargard : on revenait donc à l'idée d'une offensive en Poméranie , un champ d'opérations tout à fait secondaire, et où l'on ne réussirait pas plus que ci-devant à faire jonction avec les Suédois. A Stargard, l'armée séjourna jusqu'au 18 octobre. La Conférence pressait Fermer d'attaquer Dohna et de le détruire : Fermer s'en excusait, répondant qu'on ne savait pas où était le général prussien, et que lui-même manquait de projectiles d'artillerie. Dolma ne fut d'abord pas mieux renseigné sur ce qu'étaient devenus les Russes : les cordons et les raids de kosaks l'empêchaient de recueillir aucun renseignement. Ce ne fut que le 27 septembre qu'il reparut sur la Mietzel et occupa Neudamm ; le 29, il était à Soldin ; le 2 octobre, il marchait de Lippehne sur Pyritz. Le 3 au matin, il opposait aux retranchements que les Russes avaient élevés à Passkruga d'autres retranchements, qu'il put terminer à la faveur du brouillard matinal. Tout de suite un feu d'artillerie s'engagea entre les ouvrages adverses. A 9 heures du matin, Dohna forma deux colonnes d'attaque et assaillit les positions russes qu'occupait Roumiantsof. Après un combat assez vif, il fut repoussé

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