Daijs Masslovski
LA BATAILLE DE PALTZICx. 227
L'attaque de iïanc, que conduisait Wedell, n'eut pas un meilleur succès que l'attaque de front. Là aussi les Prussiens n'arrivèrent merne pas jusqu'aux baïonnettes. Le feu terrible des grosses batteries russes mit en fuite leurs quatre régiments d'infanterie. Leur déroute, à travers les marais et les bois, fut si complète qu'ils ne reparurent que plus tard à l'armée prussienne. D'autres régiments qui accouraient de l'aile droite pour prendre leur place furent chargés en flanc par les kosaks de Tchougouïef : ils furent repoussés à coujjs de lance et perdirent un de leurs canons régimentaires.
Wedell avait amené ce désastre partiel en combinant mal ses attaques, en assaillant par petits paquets l'aile la plus forte de l'armée russe. 11 dut s'arrêter, attendant le progrès de l'attaque de Kanitz et surtout l'arrivée de la cavalerie Wobersnow, qui seule pouvait sauver les débris de son aile gauche.
Kanitz avait été arrêté par l'incendie du village de Nickern et la destruction du pont. C'est ce qui avait permis àSoltykof d'emprunter à sa faible aile gauche le 1'''' et le 5® mousquetaires.
Quant à Wobersnow, il n'arriva sur le champ de bataille, jonché des soldats de Manteuffel, Hûlsen et Wedell, qu'à 5 heures. Tous les chefs étant blessés de ce côté, il prit le commandement. Il réduisit l'attaque de Kanitz à une simple diversion et reprit à son aile gauche l'assaut qui avait déjà trois fois échoué. ïl résolut d'assaillir d'abord l'infanterie russe, et d'abord avec sa cavalerie. Le terrain marécageux et broussailleux offrait de grandes difficultés aux charges de ses escadrons. A force d'énergie, il les entraîna. Il aborda la ligne d'infanterie russe avec tant d'élan qu'il y fit une trouée et passa entre Perm et Sibérie. Alors se dressa devant lui la grosse batterie entre les deux lignes russes qui l'écrasa de ses projectiles. Ainsi hasardé entre les deux lignes d'infanterie de Fermer, pris entre les feux des deux grosses batteries, il eut encore à subir sur ses deux flancs une double charge de cavalerie : sur son flanc gauche, il fut chargé par Demicou avec les cuirassiers Kazan et les dragons Nijni-Novgorod ; sur son flanc droit, par Éropkine avec les cuirassiers Kief, Novo-
troïtski, Altesse-Impériale. Ces cavaliers ne prirent même pas le temps de décharger leurs pistolets 5 c'est à coups de sabre qu'ils assaillirent les escadrons prussiens. La mêlée fut si chaude que Demicou, digne rival en ce jour du « grand cavalier » Seydlitz, tomba percé de coups. Ses soldats le vengèrent. Le régiment Sibérie, par eux dégagé, ouvrit un feu de salve sur les escadrons prussiens. En même temps accourait Panine avec de nouveaux escadrons et bataillons. Il acheva la déroute de la cavalerie prussienne, la précipita dans le vallon. Puis il chargea les lignes d'infanterie . Wobersnovv fît de vains efforts pour les dégager. Il tomba mort. Toute l'aile gauche des Prussiens était maintenant détruite : ils fuyaient en désordre sur Zûllichau, vers le pont de Tschicherzig, dans les marais de l'Oder. Kanitz, abandonné à lui-môme, dut suivre la déroute. La cavalerie régulière des Russes poursuivit l'ennemi jusqu'à Glocksen et Heidenmuhle. Elle ne put aller plus loin, car elle était aussi épuisée que son infanterie. Il était 8 heures du soir, et l'on marchait ou l'on se battait depuis 3 heures du matin. Ce fut Tottleben, revenu de sa reconnaissance sur Goltzen, qui fut chargé, avec ses hussards et ses cosaques, de continuer la poursuite. Il ramassa beaucoup de matériel et de prisonniers. Cependant il dut s'arrêter à l'Oder. Les débris de l'armée prussienne passèrent ce lleuve auprès de Tschicherzig, continuant ensuite leur route sur Zawade, Kûhnau et Grùnberg.
Telle fut la bataille du 23 juillet, que les Prussiens appelèrent bataille de Zùllichau ou de Kai et que les Russes dénommèrent bataille de Paltzig. L'infanterie russe y avait montré son habituelle ténacité, l'artillerie y avait maintenu sa supériorité sur celle de l'ennemi, enfin, pour la première fois, la cavalerie avait constamment gardé l'avantage sur la cavalerie prussienne. Quant à Soltykof, le succès de son mouvement tournant par le nord, l'heureux choix de sa position de combat, la prévoyance qui lui fit d'abord fortifier son aile droite, l'à-propos qu'il mit à lui faire parvenir les renforts de l'aile gauche, le révélèrent comme un général qui n'était point indigne de lier partie avec Frédéric II en personne.
LA BATAILLE DE PALTZIG
Le désastre de ramiée prussienne était aussi complet que possible. Frédéric II, qui se soucie moins de diminuer les pertes pour les batailles où il ne commande pas en personne, avoue assez volontiers celles de Paltzig : « M. de Wedell perdit dans cette journée 4 000 à 5 000 hommes ; il n'est i)as apparent que la perte des ennemis ait été considérable, parce que le terrain était à leur avantage \ »
Soltykof, dans son rapport, affirme qu'on a enterré 4 220 cadavres de Prussiens et qu'on a fait 1 200 ijrisonniers. C'est déjà très près de la vérité. M. Masslowski évalue ces pertes à 4 269 morts, 1 394 blessés, 1 495 disparus, dont 1 406 déserteurs et 600 prisonniers : l'armée de Wedell aurait donc été aifaiblie au moins de 7 000 ou 8 000 hommes. Les chiffres donnés par Schcefer'% 8 000 tués ou blessés, montrent que l'historien russe, venu après lui, n'a point exagéré.
Les pertes des Russes s'élevaient à 900 tués et 3 904 blessés.
De part et d'autre, les pertes en officiers supérieurs étaient sensibles. Du côté des Russes, Demicou était tué, les généraux Borozdine, Elchaninof et 4 colonels étaient blessés. Les Pinissiens avaient à regretter la mort du vaillant Wobersnow ; les généraux Manteuffel et Gablentz étaient blessés.
Comme trophées de la victoire, Soltykof recueillit 4 drapeaux d'infanterie, 3 étendards de cavalerie, 14 canons, 4 000 fusils.
Soltykof, qui pouvait craindre un retour offensif de l'ennemi, avait d'abord rectifié la position de ses régiments, fait passer en troisième ligne les régiments Sibérie, Narva, Ouglitch, qui avaient beaucoup souffert, et les avait remplacés à la première ligne par les V et ô"" mousquetaires. Puis il avait fait tirer les salves de victoire et présidé à la prière du soir sur le champ de bataille couvert de morts et de mourants. Le 24, il confia son rapport pour la tsarine au lieutenant des gardes Soltykof.