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CHAPITRE XI

LA BATAILLE DE KUNERSDORF (l2 AOUT 1759)

La nouvelle de la victoire de Paltzig avait jeté rentliousiasme dans les quartiers autrichiens. Laudon, qui s'était avancé de Lauban sur Rothenburg, l'avait apprise le 25 juillet ; elle était parvenue à Daun, le 26, dans son camp de Marklissa. Soltykof, par un courrier autrichien que les cavaliers de Volkonski avaient rencontré dans leur raid au delà de l'Oder, lit prier Laudon de s'avancer en même temps que lui-même sur Francfort ; celle manœuvre aurait eu pour but d'attirer d'un autre côté le prince Heuri, qui arrivait de la Saxe, et de l'empêcher de faire jonction avec le roi de Prusse : « C'est d'autant plus nécessaire, ajoutait Soltykof, que je ne suis plus qu'à 15 milles de Berlin. »

Alors seulement Daun jugea « possible « d'obtempérer aux prières de ses alliés russes. Il renforça Laudon de 12 bataillons d'infanterie, de 12 compagnies de grenadiers, de 3 régiments de dragons; ce qui portait l'effectif de son corps à 18 000 ou 20 000 hommes. 11 prescrivit à Hadik de marcher dans la même direction, d'inquiéter le prince Henri et, si l'occasion s'en présentait, de le « battre sans faute ». Lui-même se maintint à Marklissa, portant seulement son aile gauche à Lauban sur la Queisse. Il était bien résolu à ne quitter ses positions que lorsque le roi de Prusse aurait décampé de celles qu'il occupait à Schmotlseifen et Lœwenburg. Il jurait qu'à ce moment il prendrait aussitôt l'oifensive et « marcherait sur ses talons ». On n'avait qu'à le laisser faire : ce qu'il ferait, c'était « son secret ». Au fond, il désirait

bien moins secourir ses alliés que voir le roi s'éloigner un peu de lui-

Même les mouvements qu'il ordonnait s'exécutaient avec une extrême lenteur. Le 27 juillet, Laudon était encore à Rothenburg. Ce ne fut que le l/'** août, comme nous l'avons vu, que ses têtes de colonnes apparurent dans les environs de Francfort, sur la rive gauche de l'Oder,

Soltykof écrivait à sa cour qu'il était fort embarrassé d'agir, tant qu'il n'aurait pas pénétré le grand « secret » du feld-maréchal Daun. Avec son bon sens aiïiné, il devinait tout ce qu'il y avait d'inertie, d'hésitation et peut-être de timidité dans ce grand secret. Le roi de Prusse ne se tromxiait pas davantage sur le compte de son adversaire autrichien. Il ne tarissait pas en plaisanteries sur la « toque bénite ». Il avouait franchement : « Ce ne sont point les Autrichiens qui m'embarrassent\ » C'étaient les Russes. 11 attendait avec impatience et crainte des nouvelles de « ce qui se passera à Zûllichau » . Il n'en eut que le 24 juillet, à 3 heures de l'après-midi. Laissons la parole à Henri de Gatt, témoin oculaire :

Le roi s'entretenait avec moi... Il me disait combien la philosophie pouvait aider dans des positions violentes... Je lui répondais... lorsque je vis de loin son aide de camp lîonin s'avancer à grands pas. Quand il fut k ma portée, je m'aperçus que son chapeau était percé dans une de ses ailes : « Sire, voici votre aide de camp ; son chapeau a reçu un coup de balle, et il y a eu sûrement bataille. » A ces mots, le roi devint tout rouge : « Ou est-il, où est-il? — Il va entrer. » Sa Majesté ouvre elle-même la porte : — « Entrez ! Eh bien, qu'est-ce que c'est? Qu'a fait Wedell ? — Sire, il a donné bataille aux Russes, et il l'a perdue. Son aide de camp Wobersnow est tué. — Perdue î dit-le roi. Et comment diable a-t-il fait cela? Parlezmoi vrai, mais bien vrai, entendez-vous ! » Quand Bonin eut achevé son rapport, le roi reprit : « Que de bêtises faites me dites-vous là? Est-il possible de se conduire d'une manière si inouïe et si inepte ? Allez î dites à M. de Wedell que je le joindrai bientôt. Ne vous arrêtez pas. Faites diligence, et ne dites mot de ceci à ceux que vous pouvez voir en sortant de chez moi... »

1. Potitischc Correspondenz, t. XYIIl, 2^ partie, p. 440, au prince Henri, 23 juillet I74i>.

Quand l'aide de camp fat parti, le roi se livra à tout le chagrin qu'il ressentait de la perte de la bataille : € Ne suis-je pas bien malheureux ? Est-il une position pareille à la mienne? Je suis seul pour me défendre. Et le moyen de tenir?... Est-il possible de se poster le long d'un ruisseau infranchissable, de faire marcher des troupes sur un pont étroit et de les exposer ainsi à une canonnade ? Tous ces b. . .-là perdent la tête. Vous n'êtes pas grand militaire, mais sûrement vous n'auriez pas fait toutes ces sottises... Mais ce Wedell, ce Wedell, de m'aller faire là une pareille bourricade ! Cette armée-là n'a, dès le commencement, rien fait de bon. Une f. .. mésintelligence qui a régné entre les généraux de cette armée, et en particulier entre Dohna et Wobersnow, a tout gâté, et officiers et soldats, et le diable et sa grand'mère. . . Et ce monsieur me perd une bataille le plus mal à propos et le plus ineptement du monde ! Je vais repasser sur tout cela, voir ce qu'il y a à faire. Bonsoir ! Vous dormirez sûrement mÎQux que moi. »

Ainsi donc Frédéric avait tout à réparer en même temps : la défaite de Ferdinand de Brunswick à Bergen et celle de Wedell à Paltzig. Où trouver des ressources pour réparer tout cela? Où trouver des hommes? Et des officiers, et des généraux? A chaque bataille perdue, même à chaque bataille gagnée, il se trouvait plus seul.

Frédéric II resta cependant, du 24 au 29 juillet, à Schmottseifen. Il encourageait ses lieutenants, parlant au prince Henri de la bataille du 23 comme d'une affaire « qui n'a pas tout à fait tourné à notre avantage » ; assurant le prince de Wurtemberg qu'elle serait réparée « avec tous les honneurs » ; affirmant à Ferdinand de Brunswick qu'on n'a perdu que 1 400 hommes, tandis que les Russes ont eu « 14 000 hommes morts ou blessés ». En même temps il empruntait des soldats à ses autres corps d'armée. Enfin le 28 il dit à Gatt : « Je pars demain. Ainsi le veut la fortune qui m'est contraire. Je ne sais ce que le sort décidera de moi. Si vous ne devez plus me revoir, pensez quelquefois à un être qui a été le jouet du sort et qui vous a voulu du bien. » Et, songeant à cette lointaine tsarine qui le haïssait tant, parodiant un vers d^Athalie^ il ajoutait :

Daigne, daigne, mon Dieu, sur Kaunitz et sur elle...

Le 30 juillet, avec 10 000 hommes de ses meillem^es troupes et l'incomparable Seydlitz, il était à Sagan. Il faisait sa jonction avec le prince Henri, qui lui amenait 14 bataillons et 25 escadrons, et avec le prince de Wurtemberg, qui avait 6 bataillons et 15 escadrons. Il joignit toutes ces troupes aux siennes et renvoya son frère prendre le commandement de l'armée qu'il laissait à Schmottseifen.

L'Autrichien Hadik avait laissé fuir l'occasion d'attaquer le prince Heuri et de « le battre sans faute », comme Daun le lui avait prescrit. Daim lui enjoignit alors d'inquiéter le roi sur ses derrières et de le placer « entre deux feux ». Mais le roi marchait trop vite : le 31 il était à Ghristianstadt ; le l"^"" août à Sommersfeld ; le 2 à Merzdorf . C'est là qu'il se donna le plaisir d'enlever tous les l)agages de Hadik, de lui faire prisonnier le régiment de Wiirtzburg, de saisir 600 caissons de vivres. C'est là aussi qu'il apprit l'entrée des Russes à Francfort. Il écrivit au prince Henri : « Dès que nous serons un peu en force, nous marcherons sur ces gens, et nous combattrons pro aris et focis^. » Le 3, il était à Beeskow : « Je viens d'arriver, écrivait-il à Finckenstein, après de longues et terribles marches... Voilà six nuits que je n'ai fermé l'œiP ». Le 4, il était à MiiUrose, où il opéra sa jonction avec l'armée de Wedell. Il attira également les 10 000 hommes (jue Finck avait près de Torgau. Cependant il se rendait bien compte de la gravité de la situation : « Je souhaite, mandait-il au même correspondant, de vous donner dans peu une aussi bonne nouvelle que celle que je viens de recevoir (la victoire de Ferdinand de Brunswick à Minden, le l'^'' août), mais mes Oursomanes ne sont pas des Franrais, et l'artillerie de Soltykof vaut cent fois mieux que celle de Gontades ^. »

Pendant que le roi courait ainsi dans la direction de Francfort, que faisait Daun, qui avait pourtant juré de « marclier sur ses talons » ? L'aflaire des convois enlevés à

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