‹ Russes et Prussiens, guerre de Sept ansChapitre 62 sur 122 · Et non 180, comme le prétend Bololof · texte numérisé non relu

Et non 180, comme le prétend Bololof

premier succès, il pouvait jeter le désordre matériel et moral dans l'armée russe, si « novice aux manœuvres », obligée à faire une conversion totale, émue de voir l'espace se resserrer sous ses pieds, obligée de s'entasser sur le plateau du Spitzberg, présentant à l'artillerie prussienne une masse compacte où pas un projectile n'était perdu. « 11 n'y avait pas un point, dit le rapport de Soltylvof, où l'artillerie ennemie ne causât du ravage, en sorte que chez nous beaucoup de caissons sautèrent et beaucoup d'aflïïts se trouvèrent endommagés. »

Sans doute Frédéric se crut vainqueur. Il expédia des courriers à Berlin et à son armée de Silésie. Il renvoya au prince Henri le courrier qui lui avait apporté le message de la victoire de Minden, le chargeant d'annoncer en échange sa propre victoire.

Ce qu'il lui restait à faire était cependant, de beaucoup, le plus difficile. 11 fallait passer le ravin de Kuhgrund, large de 50 ou 60 j)ieds, profond de 10 ou 15, sous le feu de la grande batterie du Spitzberg et sous lamousqueterie des régiments russes et autrichiens qui accouraient.

En effet, Soltykof, toujours « conformant ses dispositions à celles de l'ennemi », faisait opérer une nouvelle conversion à ses régiments, de manière à faire front du côté du Kuhgrund.

Le plateau du grand Spitzberg était si étroit, au moins dans sa partie x^lane, qu'on ne pouvait ranger que deux régiments de front. Russes et Autrichiens v formaient donc une série d'échelons : en première ligne, Rostof et 2® grenadiers ; en seconde, grenadiers Laudon commandés par Gampitelli 5 en troisième, Biélozersk et Nijni-Novgorod ; en quatrième, Novgorod et Pétersbourg ; en cinquième, régiments Laudon et Baden-Baden; en sixième, Arkhangel et dragons de Tobolsk ; et ainsi de suite. — Vologda, Pskof, 3^ et 4^ grenadiers continuaient à couvrir la grande batterie.

Bruce commandait ces échelons. Il essaya de passer le Kuhgrund et de reprendre le Mûhlberg. Il échoua, mais il avait retardé la marche offensive de Frédéric II. Si le roi eût pn suivre son premier élan et emporter la grande batterie.

l'armée russe était perdue, car c'était seulement le feu de cette batterie qui, balayant le village de Kunersdorf et les passages entre les étangs, empêchait la cavalerie de Seydlitz de se déployer en avant du lac Blanc et du lac Pourri, et d'assaillir sur le flanc droit les positions russes.

Frédéric II avait remarqué que les marais de TEls-Buscli étaient moins infranchissables qu'il ne l'avait supposé, puisque les fuyards du Mûhlberg et les grenadiers à cheval russes les avaient traversés. Il commença par canonner ces fuyards, qu'essayait de rallier Galitsyne. Alors, pris d'une nouvelle panique, entraînant les grenadiers à cheval dans leur déroute, ils coururent jusqu'au Rothvorwerk. On pouvait maintenant assaillir le plateau du grand Spitzberg par son front nord.

Le roi prépara donc une trijjle attaque : 1"^ à sa droite, par l'Els-Busch; 2^ de front, par le Kuhgrund 5 3"* à sa gauche, avec la cavalerie de Seydlitz.

A droite, l'attaque fut menée par une colonne d'infanterie et une de cavalerie. Celle d'infanterie se heurta, à peu près à la hauteur du Laudongrund et du Judenberg, aux régiments Sibérie, Nizovski, Azof, soutenus par Ouglitch et Kief, et commandés par les brigadiers Berg et Derfelden. Borozdine renforça ces régiments d'une partie de ses obusiersàla Ghouvalof. Du Judenberg l'artillerie autrichienne canonnait la colonne prussienne. Celle-ci, mitraillée de front et de flanc, subit des pertes énormes et fut rejetée dans l'Els-Busch.

La cavalerie du prince de Wurtemberg, qui la flanquait sur sa gauche, chargea, si l'on en croit Frédéric II, mal à propos ^ et uniquement parce que le prince de Wurtemberg « s'impatientait de l'inaction de la cavalerie ». Elle escalada le front nord du plateau presque à la hauteur de la grande batterie du Spitzberg. Elle fut d'abord assez heureuse : ses cuirassiers gravirent les pentes, tombèrent dans le flanc du régiment Novgorod et, comme l'infanterie russe était presque tout entière occupée contre celle du roi, pénétrèrent assez avant

1. UisUjire de la fjiierre de Sept ans cL PotiLische Correspondenz

sur le plateau. Laudou et Roumiantsof n'eurent que le temps d'appeler le régiment Kolowrat, les dragons Tobolsk, le régiment Arkhangel. D'une charge impétueuse ils culbutèrent les cuirassiers prussiens, épuisés de ce grand effort, et les rejetèrent dans TEls-Buscli.

Au centre, Frédéric II menait l'attaque de front : son avantgarde, sa première ligne, la réserve de Finck, escaladèrent les pentes opposées du Kuhgrimd, refoulèrent devant elles les régiments russes, arrivèrent à 800, puis à 150 pas de la grande batterie. Mais alors accoururent du Judenberg Azof, 2"" Moscou et 1'^'' grenadiers, dirigés par le brigadier Berg. D'autre part, l'artillerie russe ne restait point inactive: le général Borozdine, avec ses obiisiers à la Ghouvalof^ couvrait de projectiles les masses désormais trop pressées de l'infanterie prussienne. Celle des Russes se défendait avec son sang-froid habituel. L'attaque ne gagnait plus de terrain. Ici le génie et les finesses tactiques de Fi'édéric II ne lui servaient de rien : c'était le combat front contre front, l'escrime au sabre et à la baïonnette, le corps-à-corps, et, à chaque toise de terrain conquis ou reconquis, un monceau de cadavres et de mourants.

Bolotof nous dit :

Dieu lui-même avait inspiré à nos généraux, en place d'une première ligne battue, d'en former en toute hâte de nouvelles, prenant un régiment à droite, un régiment à gauche, opj)osant ainsi des digues courtes et peu profondes, mais multipliées, résistant l'une après l'autre à l'ennemi, quoique ce fut amener les régiments comme à la boucherie, car l'ennemi, croissant en nombre à chaque minute, faisait à chaque instant de nouveaux progrès, se ruant avec une bravoure indescriptible sur ces lignes minces, les détruisait de fond en comble l'une après l'autre. Cependant les nôtres ne se croisaient pas les bras, mais chaque ligne, mettant genou en terre, déchargeait les fusils jusqu'à ce qu'il n'y eût dans ses rangs personne de vivant ou personne d'intact. Tout cela retardait toujours un peu les Prussiens et donnait à nos généraux le temps de se reconnaître et d'aviser aux moyens de sauver l'armée.

Cependant le régiment Knobloch, de la première ligne prussienne, avait réussi à occuper le village incendié de

Kunersdorf et à s'établir dans Tenclos de son cimetière. De là, en gravissant des ravins, les Prussiens pouvaient s'élever jusqu'au plateau du Spitzberg et assaillir les alliés par leur flanc droit.

Ce fut pour l'armée russe le moment le plus critique de la bataille. A en croire Bolotof, le généralissime aurait été pris d'un accès de découragement :

Le vieillard qui nous commandait se trouvait déjà dans un tel trouble et désespoir, qu'oubliant tout, il se jeta à bas de cheval, se mit à genoux, et élevant les bras vers le ciel, en présence de tous, il supplia, les larmes aux yeux, le Tout-Puissant de lui venir en aide dans une telle extrémité d'infortune et de sauver les siens d'une perte assurée. Et cette prière, que le vertueux vieillard élevait au ciel dans la pureté de son âme et de son cœur, il se peut que le ciel l'ait entendue, car, très peu d'instants après, il arriva ce que personne n'aurait i^u penser et imaginer et ce qu'on pouvait le moins attendre ^ .

Il était 3 heures de l'après-midi. Frédéric II avait conquis plus de la moitié du terrain que les Austro-Russes occupaient le matin. Mais toute l'infanterie prussienne, môme la réserve, avait été engagée : elle était épuisée, et il fallait de bien autres efforts pour achever de débusquer les Russes du Spitzberg et du Judenberg. Finck conseillait de s'arrêter en se maintenant dans les positions conquises : il représentait que les Russes étaient cruellement éprouvés matériellement et moralement 5 qu'ils n'attendaient que la nuit pour se mettre en retraite -, que dès lors le résultat cherché par le roi serait pleinement atteint, sans qu'il lui en contât plus d'hommes. Retzow raconte que « tous les généraux opinèrent dans le même sens à l'exception d'un seul, qui voulut faire le flatteur ». Il ne le nomme i3as, mais Bolotof le nomme : « Et toi Wedell, lui dit le roi, qu'en penses-tu? » Wedell, qui était im courtisan tout autant qu'un militaire, voulut llatter le roi et lui donna l'avis le plus conforme à ses désirs. Alors le roi, sans réfléchir plus longtemps, s'écria : « Eh bien, en avant ! »

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