‹ Russes et Prussiens, guerre de Sept ansChapitre 67 sur 122 · Ibid,, 13 août · texte numérisé non relu

Ibid,, 13 août

toutes ses ressources, montré du sang-froid et de la ténacité au moment le plus critique. On ne pourrait lui reprocher que de n'avoir pas tenté, au début, de disputer le passage de rOder et, à la fin, de n'avoir pas complété la défaite des Prussiens jjar une poursuite plus énergique.

Les fautes du grand capitaine prussien apparaîtront beaucoup plus graves. Il est évident qu'il n'avait pas pris le temps de faire une reconnaissance exacte du terrain. Dans les positions si fortes où il rencontrait l'ennemi, c'était peutêtre une imprudence de livrer la bataille : d'autant plus qu'en se tenant sur la défensive il eût obligé les alliés à descendre de leurs hauteurs, soit jjour l'attaquer sur les siennes, soit X30ur décamper. Il semble qu'il ait reconnu i3lus tard cette témérité. Gatt nous dit qu'un jour, cherchant à consoler le roi, il lui dit : « Mais, sire, ne faut-il pas des coups hardis dans la guerre ? » Et Frédéric lui répondit : « Oui, il les faut, mais on ne doit pas, mon cher, les entreprendre sur l'idée de la faiblesse ou du manque de tête de l'ennemi. » Le point d'attaque, sur le Mùhlberg, était-il bien choisi ? M. Masslovski se demande parfois ce qu'aurait fait le grand Souvorof à la place de Soltykof : ne peut-on se demandej* ce qu'aurait fait Napoléon à la jjlace de Frédéric II ? La position des Austro-Russes à Austerlitz reproduit à certains égards leur position de Kunersdorf ; là aussi il y avait une hauteur qui semblait la plus inaccessible et qui était cependant la clef de la bataille : Napoléon n'usa pas ses forces contre les autres ; c'est le plateau de Pratzen qu'il voulait, et il l'eut. 11 est vrai que ce fut après avoir induit ses adversaires à s'y aftaiblir dans l'espoir de profiter de ses faiblesses apparentes. Napoléon, au début de Kunersdorf, eût peut-être attaqué d'abord le Mùhlberg ; mais il ne se fût pas acharné à franchir le Kuhgrund 5 il eût bien vite transformé l'attaque en une simple diversion, calculée pour attirer de ce côté les troupes du Spitzberg et du Judenberg ; et c'est apparemment le Judenberg, si fort qu'il fût, qu'il aurait attaqué à fond, avant que son infanterie fût décimée et démoralisée dans une entreprise secondaire.

Frédéric II au contraire engagea, entassa sur ce point tous

ses régiments et jusqu'à ses réserves. 11 fut alors obligé, pour se donner du jour, de lancer sur le Spitzberg, si ardu et si fortement occupé, la cavalerie de Seydlitz. 11 eut cett3 témérité de faire charger ses escadrons sur des retranchements et sur des batteries. 11 consomma la perte de cette magniflque cavalerie et ne la trouva plus quand il s'agit de soutenir la retraite, qui dès lors se changea en une déroute.

De cette destruction, plus tard et en secret, il dut se faire des reproches amers. Mais d'abord il n'avoua pas et préféra rejeter la faute sur cette môme cavalerie. Le 16, écrivant au prince Henri, il se contentera de dire : « Le prince de Wurtemberg et Seydlitz blessés, la cavalerie a disparu du champ de bataille. » 11 paraît qu'il alla i)lus avant dans l'injustice, car le 24 nous le trouvons presque en polémique avec le prince de Wurtemberg : « En réponse à votre lettre du 22, je dois malheureusement vous dire que la cavalerie ne s'est point distinguée dans cette bataille, attendu qu'elle a chargé mal k propos; par là elle s'est fait mettre en une telle confusion que, lorsqu'elle est devenue nécessaire à la lin, on n'a pu en tirer aucun service. » 11 persiste, et avec une pointe de mauvaise liumeur, dans une réplique du 28 : « Je ne comprends pas ce qu'il i)eut y avoir de choquant pour Votre Altesse dans la lettre que je lui ai écrite en dernier lieu. 11 est constant que la cavalerie s'est retirée une lieure avant la lin de la bataille et qu'elle n'était plus présente lorsque j'en avais le plus grand besoin... Il n'est point étonnant d'ailleurs qu'on ne soit pas prodigue de récompenses après une bataille perdue. » 11 est peu probable cependant que Seydlitz, si peu empressé pour la première charge, le prince de Wiirtemberg et Putkanimer se soient permis de charger pour la seconde fois sans un ordre formel du roi. Quand ils dirigèrent l'attaque où les deux premiers furent blessés et le troisième tué, nous avons vu que la bataille était déjà perdue : en réalité c'est grâce à leur dévouement que l'offensive de l'infanterie russe fut retardée et que les débris de l'armée prussiemne purent opérer leur retraite.

Si l'on compare les fautes commises à Paltzig par Wedell et

que Frédéric lui a si rudement reprochées, on trouvera peutêtre que Frédéric les a toutes reproduites à Kunersdorf : bataille livrée sans raisons impérieuses, attaque sur des positions trop fortes, entêtement dans cette attaque à mesure que les chances de succès diminuaient, emploi de la cavalerie contre des hauteurs retranchées et armées de batteries.

Page 1