CHAPITRE XIV
Ainsi, du 4 juillet au 12 septembre, pendant dix semaines, les plus précieuses de Tannée militaire, on n'avait fait que des marches et des contre-marches. Une grande armée autrichienne de 1 80 000 hommes , une belle armée russe de 70 000 n'avaient pu qu'assister aux manœuvres de deux petites armées prussiennes, aux démonstrations provocantes de Frédéric II, qui déguisait ainsi sa ferme résolution de garder la défensive. Les Russes, non par leur faute assurément ^ n'avaient pu ni livrer une bataille, ni enlever une forteresse ; quant au bilan autrichien, il se réduisait à deux combats et à l'enlèvement de la bicoque de Glatz.
Le mécontentement était grand à Pétersbourg et dans l'armée russe. M. de Breteuil avait raison d'écrire à Louis XV que la Russie avait fait « la plus pitoyable de toutes les campagnes ^ ». Bolotof nous traduit l'impression des jeunes officiers : « Les deux généralissimes étaient honteux de ce qu'ils avaient fait. » La honte était surtout pour la Conférence quiy contre l'avis de Soltykof, s'était obstinée à vouloir jeter les Russes en Silésie.
Elle en revint alors au plan que ce général avait proposé dès le début et qu'elle avait rejeté : nous avons vu qu'il consistait essentiellement en une campagne en Poméranie, avec la prise de Kolberg pour objectif, et en une tentative sur Berlin. Le siège de Kolberg devrait être mené par un corps détaché de l'armée princixDale et par l'envoi i3ar mer d'un
j. Flassan, Hislob^e de la diplomatie française, t. VI, p. 391.
BUSSES ET PRUSSIENS. 20
BUSSES ET PRUSSIENS.
nouveau corps. L'attaque sur Berlin serait confiée à un corps de troupes légères, soutenu à quelque distance par Tarmée principale. Tout ce qu'on demanderait maintenant aux Autrichiens, ce serait d'occuper Frédéric II et le prince Henri en Silésie : Daun retiendrait le premier par une démonstration sur Schweidnitz, et Laudon inquiéterait le second en faisant le siège de Glogau.
Le 14 septembre, Fermor informait la Conférence des dispositions que Soltykof, de lui-même, avait déjà prises avant de lui remettre le commandement : on occuperait Korolatli avec le gros des forces ; Tottleben passerait sur la rive gauche de rOder pour se maintenir en communication avec Laudon; on préparerait sur Berlin une expédition « secrète ». La Conférence fit des objections : elle voulait Glogau à tout prix. Fermor tint bon : il avait été lui-même reconnaître Glogau et s'était convaincu que, sans grosse artillerie, on ne pouvait rien tenter sur cette place. C'est alors que la Conférence en revint au plan de Soltykof.
Le 18 septembre, le gros de l'armée russe était concentré sur rOder, entre Korolath et Beuthen. On y resta tout le temps qu'il fallut pour jiréparer les deux entreprises sur Kolberg et Berlin. Le 21 septembre, il fut décidé en conseil de guerre que, sur la j)remière de ces places, on enverrait le corps d'Olitz pour faire jonction avec celui qu'amènerait l'amiral Michoukof ; sur la seconde, on dirigerait le corps de Tchernychef, jjrécédé de la cavalerie Tottleben -, le gros de Tarmée descendrait l'Oder par ses deux rives jusqu'à Krossen, au confluent avec TObra, et ensuite agirait « suivant les circonstances » . On renverrait sur Posen et sur Thorn le gros bagage avec les malades et les blessés.
Le 22 sei3tembre, Olitz quitta Korolath pour se rendre en Poméranie.
On s'occupait d'organiser l'expédition de Tottleben. Celuici exposa, dans un mémoire, que le succès tiendrait à trois conditions : à-propos et rajDÎdité, plutôt que force numérique; mesures bien calculées pour couvrir la colonne de cavalerie ; autres mesures pour couper toutes les routes par lesquelles
rennemi, de quelque côté que ce fût, pourrait faire affluer des renforts sur Berlin. Il demandait que ses 7 000 à 8 000 hussards et cosaques fussent renforcés de 2 régiments de dragons, 2 000 grenadiers à cheval et un détachement d'artillerie à cheval. Rien que de la cavalerie, pour assurer la rapidité de l'attaque et la surprise de la ville. Son itinéraire passerait par Guben, Beeskow, Storkow, Wusterhausen. Tchernychef, qui devait le suivre avec le corps d'avantgarde, composé des trois armes, se dirigerait par Krossen sur Francfort : de cette dernière ville, il dirigerait sur la route de Berlin une brigade d'infanterie.
La seule modification apportée à ce plan fut que l'itinéraire assigné à Tchernychef passerait par Beuthen, Freistadt, Chris tianstadt, Sommerfelde, Guben ; à partir de Guben, il suivrait les traces mômes de Tottleben, afin d'être prêt à le soutenir avec toutes ses forces.
En arrière cheminerait Fermor, avec le 1^"^ et le 2® corps ; Roumiantsof, avec le S"", se porterait de Krossen sur Francfort pour occuper solidement le moyen Oder.
Ainsi, toute l'armée russe allait s'échelonner de Korolath dans la direction de la capitale prussienne. Ainsi, trois irrujjtions successives, de plus en plus irrésistibles : Tottleben, Tchernychef, la grande armée.
Ce n'était pas la première fois que Berlin était menacé de l'invasion. Le 16 octobre 1757, le général autrichien Hadik, avec 14 000 hommes, avait forcé le faubourg de Kôpenik, taillé en pièces deux bataillons prussiens, obligé le général de Rochow à évacuer la i)lace en emmenant la reine et les ministres à Spandau, imijosé au Magistrat une contribution de 600 000 thalers, dont il n'eut le temps d'encaisser que 185 000, car le 17, au point du jour, il jugea prudent de décamper avec son argent, 6 drapeaux (enlevés sans doute à l'arsenal) et 426 prisonniers. En 1758, avant Zorndorf, la prise de cette ville était un des buts assignés à Fermor. En 1759, api'ès Paltzig et Kunersdorf, nous avons vu que Frédéric II s'attendait à voir sa capitale devenir la proie du vainqueur.
Dans les instructions que reçut Tottleben, il lui était enjoint de lever sur Berlin une forte contribution ; à défaut d'argent, il devait prendre des wechsely dont le paiement serait garanti par renlèvement d'otages, où figureraient deux membres du Rathhaus et plusieurs des plus aiotables marchands ; il détruirait « de fond en comble » tous les établissements royaux , arsenal , fonderie , magasins d'armes , de vivres et de munitions, moulins à poudre, manufactures de draps pour uniformes. Ce ne serait que « justes représailles pour les sévices exercés par le roi de Prusse dans Télectorat de Saxe et notamment à Leipzig » .
I^e corps de Tottleben fut détinitivement composé des hussards Moldavie, Croatie, Serbie, sous les colonels Podgoritchani, Tsviétinovitch, Tékéli, ensemble 1 000 cavaliers ; de 5 polks de Dontsy, sous Touroviérof, les deux Popof et les deux Loukovkine, ensemble 1 400 kosaks ; des 2 régiments Pétersbonrg et Riazan, des grenadiers à cheval, ensemble 1 200 hommes, sous le brigadier Meltchougof ; de 4 bataillons de grenadiers à pied, sous le brigadier Bachmann, assisté du colonel Masslof, des lieutenants-colonels Prozorovski et Burmann, du major Patkûl. Ces 5 bataillons, empruntés aux régiments Kief et 2^ Moscou, présentaient un effectif de 1 800 hommes. Le lieutenant-colonel Gliébof commandait l'artillerie, composée de 2 obusiers Ghouvalof et de 13 autres obusiers de divers calibres. Au total : 5 400 hommes.
Le corps de soutien Tchernychef comprenait 7 régiments d'infanterie d'un effectif total de 12 000 hommes : 4^ grenadiers, 2^ Moscou, Kief, Viatka, Pétersbonrg, Nevski, Vyborsk, qui tous s'étaient couverts de gloire dans les campagnes i)récédentes.
Le 16 sex3tembre partirent, sans tambour ni trompette, les deux corps Tottleben et Tcliernychef ; ils allaient suivre à peu près le même itinéraire, mais cheminer avec une vitesse inégale.
En route, pour mieux garder le secret de l'entreprise, ils dirigèrent des incursions, non sur la route même de Berlin, mais sur la droite ou sur la gauche : le colonel Tchorba
enleva tin détachement prnssien à Fûrstenwalde ; Rjevski tomba dans Francfort, où il se fit livrer un loechsel^ dont le paiement ne fut d'ailleurs pas exigé.
Tottleben marchait très vite, faisant transporter son infanterie sur des chariots. Le 2 octobre, il arrivait presque en vue de Berlin, à Wusterhausen. 11 y apprit que la garnison de Berlin, commandée par le général Rochov^, ne se composait que de 3 bataillons d'infanterie et de 2 escadrons de hussards ; mais, pour secourir la ville, Hiilsen arrivait de Torgau, et du nord accourait le prince de Wurtemberg.
Tottleben n'en était pas moins résolu à tenter un assaut par surprise ; il mandait à Tchernychef de vouloir bien le couvrir, afin qu'il fût « libre dans son dos » .
Berlin se composait alors de deux îles de la Sprée, formant la ville profjrement dite, et de faubourgs répandus sur les deux rives de ce cours d'eau \
L'une des deux îles était l'ancien Berlin, le Verolin des Slaves Vendes, et dont le noyau avait été un village de pêcheurs ; l'autre île s'appelait Kolhi, du mot slave kolm « la colline », et n'avait à l'origine supporté qu'un autre village de pêcheurs. Au milieu des huttes et des filets, en 1452, Frédéric aux Dents de fer, margrave de Brandebourg, avait fondé un burg, et ce château féodal avait fini par donner naissance à une capitale.
L'île de Kôlln était maintenant réunie à l'île de Berlin par un pont qui s'appelait le Pont-Royal. Ensemble, elles comprenaient trois quartiers : Kôlln, Neu-Kôlln et Friedrichswerder ; les deux derniers avaient été construits sous le Grand Électeur. C'était là que se trouvaient le Château royal, la Cathédrale, l'Arsenal.
Sur la rive gauche de la Sprée, du nord au sud, s'étendaient les faubourgs Dorotheenstadt, Friedrichstadt , Kôpenik, Kôlln ; le deuxième s'était construit sous Frédéric I""*,
1. Voir dans VAi^cliive Voronlsof, t. VI, p. 458, un curieux plan de Berlin et de ses environs, avec rindicalion des positions occupées par les troupes, et qui émane de rélat-mnjor de Tollleben.
310 RUSSES ET PRUISSIENS.
les trois autres dataient du Grand Électeur. Dans la Dorotheenstadt, tout contre la Sprée, étaient TOpéra et le palais du prince Henri 5 de là^ par une large avenue, VUnter den Linden^ on arrivait à la porte de Brandebourg, au delà de laquelle verdoyait le Thiergarten.
Sur la rive droite, du nord au sud, le faubourg de Spandau, âxjpelé alors Spandauerviertel ; celui des Portes Royales , autrement dit d'Oranienburg et Rosenthal ; celui de Stralau, ou Stralauerviertel. Le second datait du père de Frédéric II, les deux autres du Grand Électeur.
Les deux îles formant la ville proprement dite étaient entourées d'une enceinte bastionnée, à laquelle les bras de la Sprée servaient de fossés. Une enceinte plus vaste, en levée de terre sur la rive droite, en maçonnerie sur la rive gauche, enveloppait les faubourgs. Dans le même ordre où nous avons énuméré ceux-ci, Fenceinte était percée, sur la rive gauche, par les portes de Brandebourg, de Potsdam, de Halle, de Kottbus ; sur la rive droite, par les xDortes du Faubourg- Oriental, de Hambourg, de Rosenthal, de Schœnhauson, d'Alt-Landsburg, de Francfort. Une seule de ces portes, celle de Kottbus, était protégée par une flèche^ ouvrage d'un très faible profil, et qu'on avait armé d\ai canon de 3.
Berlin, au point de vue militaire, était donc une ville ouverte. Au point de vue architectural, elle n'offrait qu'un amas de constructions médiocres, vulgaires bâtisses de faubourg. Il n'était point encore question pour elle de cette splendeur artistique, bien que peu originale, dont la prospérité industrielle ou l'orgueil des succès militaires Tout illustrée depuis. On n'y voyait encore ni arcs de triomphe, ni colonnes de victoire, ni statues héroïques, ni musées enrichis des dépouilles de la Grèce. Frédéric I'''' Tavait dotée du Château, qui avait remplacé le vieux burg margravial, de l'Arsenal, de l'Académie des Sciences et de l'Académie des Beaux- Arts. Frédéric- Guillaume I^' y avait construit les places qui s'appellent aujom^d'hui places de Paris, de la Belle-Alliance, du Dônhof, percé la Zimmerstrasse et la Kochstrasse, élevé la plupart des palais de la Wilhelmstrasse. Berlin était surtout une
ville de militaires, de courtisans, de foiiCtîonnaires. Gejjendant, grâce à Frédéric I'*'' et un peu à Frédéric II, elle devenait peu à peu une des métropoles intellectuelles de l'Allemagne ; on rappelait déjà V Intelligenz-Stadt et « TAthènes de la Sprée ». Lessing y avait fait trois séjours, et le dernier, de 1758 à 1760, faillit le rendre témoin de Toccupation russe. Mosès Mendelssohn y était le centre de tout un cercle littéraire et philosophique.
Gomme l'industrie de Berlin, comme son commerce, que devait si merveilleusement favoriser sa situation au centre d'un réseau de lacs et de cours d'eau, étaient encore dans l'enfance, on n'y trouvait pas de grandes fortunes. Berlin était pauvre comme la Prusse d'alors et comme son roi. Quant à sa population, elle était tombée à 6 000 habitants vers la fin de la guerre de Trente ans ; elle s'était relevée à 50 000 avec le premier roi, à 90 000 avec le second; Frédéric II la laissera forte de 145 000 âmes. On ne se trompera guère en lui assignant, au moment de l'invasion russe, 120 000 habitants.
Le général Rochow avait presque perdu la tête à l'approche de l'ennemi. Ses trois bataillons, d'un effectif total de 1200 hommes, ne rachetaient pas le petit nombre par la qualité ; on y avait incorporé quantité de déserteurs et même des prisonniers saxons, suédois, français, russes. Déjà il jjensait à évacuer la ville. Mais il y avait là des généraux en retraite, comme Lehwaldt, ou blessés, comme Seydlitz et Knobloch. Ils lui firent honte de sa faiblesse et le décidèrent à tenter une résistance. En toute hâte il fit construire des flèches devant les portes des faubonrgs, sur le modèle de celle de la porte de Kottbus. Il y amena quelques canons, que manœuvrèrent des invalides. Il fit percer des meurtrières dans les murs d'enceinte. Il envoya un officier et 30 hommes occuper le château de Kôpenik, afin de disjjuter le passage de la Sprée. Il expédia des courriers dans toutes les directions pour demander du secours : à Hûlsen, qui guerroyait à Torgau, sur la frontière de la Saxe; au prince de Wurtemberg, qui se
trouvait à Templin, sur le point d'attaquer les Suédois. Ces généraux avaient répondu à son appel : le jour où Tottleben entrait dans Wusterhausen, Hûlsen n'était plus qu'à 7 milles et le prince de Wiirtemberg qu'à 6 milles de Berlin.
Ces dispositions mêmes de l'autorité militaire avaient jeté la panique dans la ville : parmi les bourgeois aisés, c'était à qui fuirait sur Magdebourg ou Hambourg, emportant son argent et ses effets les plus précieux. Un moment on se rassura : on avait pris l'avant-garde de Tottleben pour celle des forces prussiennes envoyées au secours de Berlin. Alors commença le grand rôle de Gotzkowski, « le marchand patriote », qui nous a laissé de si curieux mémoires sur cet événement \ Il ejigagea les habitants à se cotiser pour olfrir des rafraîchissements aux troupes libératrices : on acheta du pain, de la bière, du branntwein y des bœufs. C'est à cela que semble s'être borné le rôle de la population civile dans la défense de Berlin. La maison de Gotzkovvski, dont on connaissait sans doute les relations antérieures avec Tottleben, devint un lieu d'asile pour tous ceux qui s'alarmaient sur leur vie ou sur leur avoir. Les juifs y apportèrent leur or.
Tottleben ^ avait passé à Wusterhausenla nuit du 2 au 3 octobre. Au matin du 3, il dirigea sm^ Potsdam les hussards Croatie, avec mission d'y détruire les magasins d'armes. 11 marcha lui-même sur Berlin, ayant pour avant-garde les kosaks de Touroviérof.
Ail heures, il occupa les hauteurs en face des portes de Kottbns et Halle. Il envoya le lieutenant Tchernychef sommer Rochow. Le parlementaire revint avec un refus. Tottleben se prépara donc à bombarder la ville et à donner l'assaut aux portes des faubourgs.
A 2 heures, le lieutenant-colonel Gliébof ouvrit le feu. Comme on n'avait que des obusiers de faible calibre, on ne