‹ Russes et Prussiens, guerre de Sept ansChapitre 89 sur 122 · MoNTALEMBERT, Co7*7^esponda7ic · texte numérisé non relu

MoNTALEMBERT, Co7*7^esponda7ic

les armes de la souveraine russe ont conquis par de si longues campagnes ». Le inoral des chefs et des soldats était excellent, exalté au jjIus haut degré : « On ne saurait décrire, a dit Tchernychef dans son rai3port, avec quelle impatience et quelle ardeur les troupes attendaient cette attaque ; l'espérance brillait sur le visage de chacun ». Les soldats s'approchaient des sacrements avec un religieux enthousiasme et tiraient des sacs la chemise blanche de l'assaut, afin de pouvoir « regarder la mort en face, à la russe ».

Un autre revirement d'opinion, mais en sens tout contraire, s'était opéré dans le conseil des généraux prussiens. Dans la journée du 8, le prince de Wurtemberg était résolu à engager le combat contre Tchernychef. Mais dans la nuit ses collègues et lui se laissèrent intimider par la supériorité numérique de l'ennemi, l'impossibilité de recevoir de nouveaux renforts, la perspective de livrer la capitale aux horreurs d'une prise d'assaut. Il fut décidé que les troupes amenées par Kleist, Hùlsen et le prince de Wurtemberg se retireraient, à la faveur de la nuit, sur Spandau et Gharlotteiiburg. On remettait à Rochow le soin de négocier une capitulation militaire, mais seulement pour sa faible garnison ; à la municipalité incomberait le souci de stipuler pour les personnes et les biens de la population civile.

De son côté Tottleben, qui, toujours posté devant les portes de Halle et Kottbus, s'interposait comme un écran entre la ville et l'armée autrichienne, n'avait pas renoncé à prendre une revanche sur Lascy : le général de Marie-Thérèse était venu lui ravir l'honneur d'enlever la place à lui tout seul ; Tottleben profiterait d3 sa position avancée pour négocier une capitulation à l'insu de Lascy, à l'insu même de Tchernychef. Nul doute qu'il n'eût déjà des intelligences dans la place, ne fût-ce qu'avec son ami le riche marchand Gotzkowski. A la vérité, la présence de Hùlsen et du prince de Wurtemberg semblait lui ôter toute espérance de réussir. 11 ignorait encore la décision qu'avait prisa le conseil de guerre prussien. Gomment eût-il pu imaginer que Hulsen et

le prince fussent accourus de si loin, Tun de la Saxe^ l'autre de la Poméranie, uniquement pour déclarer qu'on ne pouvait défendre Berlin ?

Dans cette même nuit du 8 au 9 octobre, il adressa une nouvelle sommation à Rochow. C'était prématuré; car Rochow était obligé de tenir bon jusqu'à ce que les troupes de secours eussent effectué leur retraite. Aussi un trompette, vers 1 heure du matin, apportait-il un nouveau refus de ce commandant. Tottleben, qui ne comprenait rien à ce refus, prescrivit alors de tirer quelques coups de canon sur la ville. A 3 heures, le major Weger et le chef d'escadron Wagenheim se présentèrent à la porte de Kottbus, apportant les propositions de Rochow : c'est qu'à ce moment les troupes de secours avaient déjà effectué leur sortie de la ville. On peut se demander comment Tottleben, qui était chargé du service d'éclaireurs, avait pu ne rien voir et ne rien entendre de tous ces mouvements.

En môme temps les bourgeois , prévenus par Rochow , s'étaient réunis dans le Rathhaus. Le conseil de guerre avait laissé le choix au conseil municipal de capituler entre les mains des Autrichiens ou entre les mains des Russes. C'est Gotzkowski, le marchand, qui contribua le plus à incliner les esprits en faveur de ceux-ci, se targuant de ses bonnes relations avec Tottleben. Celui-ci avait longtemps séjourné dans la ville et y comptait des amis. De plus, Berlin avait servi d'asile à nombre de blessés ou de prisonniers russes, généraux, officiers ou soldats. Ils avaient été humainement traités par les habitants, reçus dans la maison de Gotzkowski et de quelques notables. On pouvait compter qu'ils serviraient de sauvegarde auprès de leurs compatriotes.

A 4 heures du matin, la capitulation militaire était signée avec Rochow : il se rendait prisonnier de guerre avec toute sa garnison et tout le maté]-iel : les j)risonniers autrichiens, saxons, suédois, français, russes, recouvraient leur liberté. Les Prussiens qui mirent ainsi bas les armes furent, pour la plupart, laissés en liberté sous caution ou sur parole : sur les 1 200 hommes de la garnison, on n'en dirigea que 700 sur la Russie.

A 5 heures, ce fut le tour de la capitulation civile. Tottleben épouvanta d'abord les bourgeois par ses exigences d'argent-, il demandait 4 millions de tlialers : « 40 tonnes d'or », nous dit Gotzkowski. Il se réduisit à n'exiger que 2 millions, puis 1500 000 thalers, dont 500 000 comptant et 1 million en wechsel^ garantis par des otages. En échange de cette concession, les bourgeois verseraient 200 000 thalers de douceurgeldy c'est-à-dire de gratiClcation jjour les soldats du corps expéditionnaire. Le Magistrat s'exécuta, persuadé par Gotzkowski : celui-ci promit d'user de son influence auprès des généraux et du gouvernement russes, jjour obtenir une nouvelle réduction sur la contribution de guerre, en faisant valoir l'extrême j)si^vreté des citoyens de Berlin. Totlleben garantissait d'ailleurs aux habitants la sécurité des propriétés iDarticulières et des personnes, le maintien de leurs privilèges, la liberté du commerce et de la i)oste, l'exemption du logement militaire, promettant que les irréguliers, tant redoutés des gens paisibles, ne seraient pas cantonnés même dans les faubourgs.

C'est par le général Bachmann que Tottleben, dans le plus grand secret, avait mené à bien toute cette négociation. Ce fut le triomphe de son habileté et de son esprit d'intrigue. Aucun éveil n'avait encore été donné au camp de Tchernychef pas plus qu'au camp de Lascy quand, à 5 heures du matin, le général Bachmann fit occuper par ses grenadiers les portes de Kottbus, de Halle, de Potsdam et de Brandebourg.

Les Autrichiens de la rive gauche s'avisèrent les premiers qu'il y avait du nouveau. Quand ils aperçurent les sentinelles russes aux portes des faubourgs de l'ouest, ils y coururent furieux. A la porte de Halle ils réussirent à forcer le poste russe. Puis Lascy envoya porter plainte à Tchernychef, exigeant qu'on lui remît en outre les portes de Potsdam et de Magdebourg, que l'Autriche eût part dans la aontribution de guerre et ses soldats dans le douceur-gcld. Son irritation alla plus loin encore, comme nous le verrons. Il affecta de tenir la capitulation comme non avenue, fit entrer des troupes dans la ville et loger ses soldats chez l'habitant.

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Tchernychef reçut presque en même temps le messager que lui envoyait Tottleben, et qui avait traversé Berlin, et la réclamation de Lascy. Ses troupes étaient déjà sous les armes, formées en colonnes d^assaut, attendant les trois coups de canon, signal de l'attaque. Dès 5 lieures, les chefs de corps avaient envoyé leurs aides de camp prendre chez lui les derniers ordres. L^armée haletait d'impatience; il allait être 7 heures, le moment lîxé j^our l'action. Tout à coup la nouvelle se répand sur le front des troupes étonnées et déçues : Berlin avait capitulé !

Un des premiers soins de Tchernychef fut précisément celui que Tottleben avait un peu négligé : la poursuite de l'armée prussienne. Il chargea le général Panine, avec les hussards Moldavie et les kosaks Krasnochtchokof, de se lancer sur la route de Spandau. Le gros des Prussiens était déjà loin : Panine ne trouva que les chariots et l'arrière-garde, commandée par Kleist.

11 y avait là 10 escadrons de cuirassiers prussiens, 1 régiment d'infanterie, le bataillon franc de Busch, quelques compagnies de chasseurs : en tout 3 000 hommes. Les kosaks et les hussards chargèrent bravement les cuirassiers, les culbutèrent, mais durent s'arrêter devant l'infanterie embusquée dans un défilé de la route. Survinrent à leur tour les hussards Serbie, enfin dépêchés i^ar Tottleben, puis des cuirassiers, des grenadiers à cheval. L'ennemi fut alors chassé de toutes ses positions. Le bataillon Busch fut cerné et mit bas les armes. On poursuivit les vaincus jusque sous le canon de Spandau. On avait eu 45 tués et 21 blessés : les Prussiens perdirent 2 000 hommes tués ou blessés, plus 1 000 prisonniers dont une quinzaine d'officiers, 2 canons, 30 chariots et quantité de chevaux. Toute l'arrière-garde Kleist était détruite. Si Tottleben avait averti plus tôt son supérieur hiérarchique, tout le corps de Hûlsen aurait éprouvé le même sort.

Le vrai trophée de la campagne, c'était Berlin aux mains des alliés, Berlin, la capitale des margraves de Brandebourg

et des trois premiers rois de Prusse. Cependant la joie, dans rarmée coalisée, fut très mélangée d'autres sentiments- La conduite de Tottleben semblait par trop équivoque. Les Autrichiens étaient irrités de son succès comme d'une tromperie ; les Saxons s'indignaient d'une capitulation si avantageuse pour Berlin , se plaignant de ne pouvoir nser de représailles pour les excès commis chez eux jjar Frédéric -, même les généraux et officiers russes trouvaient que Tottleben avait été bien doux pour la métropole prussienne. Cette conquête d'une capitale ne flt pas l'eff'et d'une victoire ; on ne chanta pas de Te Deum; il n'y eut pas d'entrée solennelle. Tchernychef se contenta d'aller reconnaître les postes de l'est, ayant à ses côtés le comte de Lascy 5 il ne j)énétra pas dans la ville. Il aff^ecta de laisser Tottleben disposer de sa conquête comme il l'entendait. Lascy se plaignait que celuici fût le maître dans Berlin et que les Autrichiens n'y fussent qu'en qualité de spectateurs et comme ses esclaves. Tottleben avait ainsi réparti les 200 000 thalers de douceui^-geld : Ib 000 au corps expéditionnaire, 25 000 à celui de Panine, 50 000 à celui de Tchernychef, autant à celui de Lascy. Les Autrichiens et Saxons n'étaient j)Oint contents ; des conflits éclataient, par la ville, entre eux et les soldats de Tottleben. Ces discordes amenèrent un relâchement dans la discijDline : des soldats de toute arme et de toute nation entrèrent dans Berlin, au mépris de la capitulation et des consignes. Voici ce que nous raconte Bolotof * :

Les soldats, mécontents des vivres et des boissons, extorquèrent aux habitants de l'argent, des vêtements, prenant tout ce qu'ils pouvaient emporter ou traîner. Berlin se remplit alors de kosaks, de Croates et de hussards qui, en plein jour, pénétraient de force dans les maisons, volaient, pillaient, battaient et blessaient. Les gens qui s'attardaient dans les rues étaient sûrs d'être dépouillés des pieds à la tête. 282 maisons furent pillées et dévalisées. Les Autrichiens, comme disent les Berlinois eux-mêmes, dépassaient de beaucoup en excès nos soldats. Ils ne voulaient entendre parler ni de

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