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conditions, ni de capitulation ; ils s'abandonnaient à leur haine nationale et à leur amour du pillage. Aussi Tottleben fut-il obligé de faire entrer en ville un plus grand nombre de soldats russes et, plusieurs fois même, de faire tirer sur les pillards. Ceux-ci se précipitèrent comme des enragés dans les écuries royales qui, aux termes de la capitulation, devaient être gardées par les soldats russes. Ils en enlevaient les chevaux, les carrosses du roi, qui étaient dépouillés et brisés en morceavix. Même les hôpitaux, les hospices, les églises, ne furent pas épargnés, mais furent partout pillés et dévastés. La fièvre du pillage devint si vive que les Saxons eux-mêmes, les meilleurs et les plus disciplinés entre tous les Allemands, devinrent à ce moment des Barbares et cessèrent d'être semblables à eux-mêmes.
C'est à eux qu'il revint de prendre leurs quartiers à Charlottenburg, une ville à un mille de Berlin et célèbre par son château royal de plaisance. Avec cruauté et férocité, ils se jetèrent sur ce château et brisèrent tout ce qui frappa leurs regards. Les meubles les plus rares furent déchirés, mis en pièces ; les glaces et les porcelaines brisées les précieux tapis déchiquetés; les tableaux lacérés à coups de sabre; les parquets, panneaux et portes, fendus à coup de hache ; une infinité d'objets enlevés, volés. Ce qui causa le plus de chagrin au roi de Prusse, ce fut la destruction du magnifique cabinet de raretés qu'il avait formé là, et qui ne se composait que d'antiquités, rassemblées à grand'peine et à grands frais. Les maraudeurs ne l'épargnèrent pas : ils brisèrent, mutilèrent, mirent en pièces les statues .
Les habitants de Charlottenburg avaient espéré se racheter en payant une contribution de 15 000 thalers ; mais en cela ils se trompèrent. Toutes les maisons furent vidées ; tout ce que les pillards ne pouvaient emporter avec eux, fut brisé, gâté, détruit; des hommes furent battus et blessés à coups de sabre, des femmes et des jeunes filles outragées ; quelques-uns des battus et blessés le furent si cruellement qu'ils expirèrent aux yeux de leurs bourreaux.
Le même fléau et la même infortune frappèrent beaucoup d'autres localités dans les environs de Berlin, mais plutôt par le fait des Impériaux que par celui de nos Russes ; car ceux-ci observèrent efi*ectivement, là comme dans la ville, une exacte discipline.
Berlin souffrit moins que les environs. Tottleben réussit à y établir un peu d'ordre, en renforçant les jDOstes russes. Seuls les établissements de la couronne furent mis au pillage, mais non pas détruits de fond en comble, comme l'avaient prescrit les instructions de Soltykof et Fermor. Dans l'Arsenal,
Russes et Autrichiens étaient aux prises : ceux-ci voulaient tout prendre. Tottleben ne leur accorda que 12 canons prussiens, outre la restitution des i)ièces autrichiennes et saxonnes qui figuraient là comme trophées. On trouva en tout 143 canons et 18 000 fusils. Lascy voulait faire sauter TArsenal ; Tottleben s'y opposa, pour i^révenir les désastres qui en résulteraient pour la ville ; il avait déjà eu soin de noyer les poudres et de ruiner les moulins qui servaient à leur fabrication. Les manufactures royales de draps militaires furent vidées et les draps vendus à vil prix. On détruisit la Monnaie et la fonderie de canons. Dans les caisses royales on trouva 60 000 à 100 000 thalers. « On vit des infâmes montrer à Tennemi des dépôts pour l'armée ^ ; on vit aussi, et en plus grand nombre, des citoyens zélés faire tout pour sauver ce qui appartenait au roi\ »
Il était visible que Tottleben protégeait les Berlinois. Il subissait l'influence de Gotzkowski. Quand Bachmann, le matin de la capitulation, à 5 heures, était entré dans la ville, il avait rencontré, à la porte de Kottbus, la députation du Magistrat. Un curieux dialogue, que nous a conservé le marchand pati^iotey s'établit alors entre eux:
Se tournant vers les bourgeois, Bachmann leur demande qui ils étaient. Sur leur réponse qu'ils étaient les délégués de la ville et du corps des marchands, il leur demanda si Gotzkowski n'était pas là. Je lui dis : « C'est moi ; que désirez-vous? » Alors il reprit : « Je suis chargé, gracieux monsieur, de vous saluer de la part de l'ancien brigadier Siwers, aujourd'hui général ; il m'a recommandé et prié de vous faire toutes les honnêtetés possibles ; je m'appelle Bachmann et je suis nommé, pour la durée de notre séjour, commandant de la ville ; si je puis vous être utile en quelque chose, disposez de moi. »
Dès que Gotzkowski put reprendre ailleurs cet entretien, il demanda que Brink, l'aide de camp de Tottleben, fût logé dans sa maison. Ceci lui donna toute facilité d'obtenir des audiences de Tottleben. Il ne s'employa d'ailleurs qu'à em-
l. Catt, p. 441.
pêcher les excès, faire maintenir la discipline, protéger les personnes et les propriétés. Il fit punir un officier russe qui avait volé 100 thalers : le coupable resta lié pendant quarante-huit heures à la bouche d'un canon. Gotzkowski sauva les fusils de chasse, que les Russes voulaient se faire livrer avec les armes de guerre : on n'en livra que quelques centaines, et les plus mauvais. 11 emi3êcha deux journalistes imprudents d'être passés par les verges ; leurs écrits furent simplement brûlés par la main du bourreau. Il détourna Tottleben d'imposer une contribution à part sur les juifs. Il réussit même à préserver de la destruction le dépôt et les manufactures d'or et d'argent, assurant que leur produit n'était pas versé dans les caisses royales, mais uniquement consacré à l'entretien de l'orphelinat de Potsdam. Pour la garantie du million en ivechsel, au lieu des deux conseillers et des notables négociants que Tottleben avait ordre d'enlever comme otages, Gotzkowski obtint qu'il se contentât de commis, de caissiers et de deux pauvres diables de juifs, Ttzig et Éphraïm. Le marchand patriote était nuit et jour dans la rue, nous dit Bolotof, ou dans l'antichambre de Tottleben : il eut assez d'influence sur lui pour lui faire violer la plupart de ses instructions. Tottleben a-t-il reru pour ses condescendances quelque forte somme du roi de Prusse ? On verra plus loin que c'est fort probable.
Gotzkowski se borne à déclarer dans ses mémoires que ce chef s'est conduit plutôt en ami qu'en ennemi. Quand il y consigne le départ de l'armée russe, il dit sa joie de voir sa maison enfin délivrée : « Pendant tout le séjour de l'ennemi dans la ville, j'ai dû nourrir et abreuver tous ceux qui se présentaient; ce que cela m'a coûté, sans parler des nombreux cadeaux que je fus obligé de distribuer pour obtenir ce que je demandais, tout cela est passé dans mes livres aux profits et pertes. On peut tenir pour certain qu'en pareil cas on n'obtient rien avec rien. »
Un homme qui contribua aussi beaucoup à diminuer les rigueurs de l'occupation, ce fut Verelst, l'envoyé de Hollande. 11 fit honte aux autorités russes et autrichiennes des
désordres du premier jour et arrêta le pillage : plus tard^ Frédéric II le remercia ^ et lui décerna le titre de comte.
Revenons à Fermer et à la grande armée russe.
Le 28 septembre, il avait passé TOder se dirigeant par Wartenberg, Grùnberg, etc., sur Berlin. C'est en route qu'il avait envoyé la cavalerie Haugrewen renforcer le corps de Tchernychef. Le 29, Roumiantsof avait quitté Korolatli et marché sur Zùllichau. Arrivé à Guben, Fermor avait détaché sur Berlin, comme nous l'avons vu, la division Panine avec les dragons d'Eropkiiie. Le 8 octobre, il avait opéré à Francfort sa jonction avec Roumiantsof. Le 10, il y remit le commandement à Soltykof .
C'est alors que celui-ci, inquiet de voir le corps expéditionnaire de Berlin si aventuré, troublé par la nouvelle de la marche de Frédéric II sur la Sprée avec 70 000 hommes, craignant de voir l'armée .russe coupée en deux et détruite en détail, enjoignit à Tchernychef et à ses lieutenants de faire retraite sur Francfort. Dans la nuit du 11 au 12 octobre, le corps de Panine sortit de Berlin; le lendemain, ce furent Tchernychef et Lascy; le soir du 12, ce fut Tottleben, qui couvrit la retraite. Bachmann sortit le dernier. Voici ce que raconte, à ce propos, Bolotof :
Au départ de nos soldats avec le brigadier Bachmann, qui avait été quelque temps commandant de Berlin, les habitants lui firent oflfrir par le Magistrat un présent de 10 000 thalers en reconnaissance de cette belle et magnanime conduite -, mais il fit une chose non moins généreuse ; il n'accepta pas le présent et dit qu'il était suffisamment RÉCOMPENSÉ PAR l'hONNEUR d'avOIR ÉTÉ QUELQUES JOURS COMMANDANT DE BeRLIN.
Pendant tonte la durée de révacuation, Soltykof fut dans les transes : il n'avait pas alors plus de 20 000 hommes à Francfort. Enfin, du 13 au 14, toute Farmée s'y trouva réunie, avec les trophées de Berlin.
1. Polilisdie Correspondenz, t. XX, p. 25; du 22 octobre 1760.
AUSSES ET PRUSSIENS.
La prise de la capitale prussienne avait fait grand bruit en Europe. Voltaire écrivait au comte Alexandre Ghouvalof : « Vos troupes, dans Berlin, font un plus bel effet que tous les opéras de Metastasio \ » Les cours alliées et les ambassadeurs ne manquèrent pas de présenter leurs félicitations, peu sincères, à P^lisabeth. Les Autrichiens faisaient entendre à la tsarine qu'ils espéraient, pour Thonneur de ses armes, que les Russes se maintiendraient à Berli:i : ils auraient là, en Brandebourg, de magnifiques quartiers d'hiver. Les compliments duraient encore que la ville était déjà évacuée^.
Les Russes gardèrent cependant quelque orgueil de cette hardie campagne. Un des tableaux du Palais d'Hiver, parmi les autres batailles de la guerre de Sept ans, représente l'entrée des Russes à Berlin \ et l'on peut voir à Notre-Dame-de- Kazan les clefs de cette capitale. Le marquis de L'Hôpital, dans une dépêche du 5 novembre, constate que « le coup de main sur Berlin donne à cette cour un ton d'audace, pour ne pas dire d'insoleuce ». Les chances de faire la paix lui paraissaient, par cela même, s'éloigner. Vorontsof y eût incliné volontiers, mais le jeune favori Ghouvalof et la Conférence entraînèrent la tsarine dans l'autre sens.
Frédéric II avait subi là de grosses pertes : son grand dépôt central, cet arsenal, cette fonderie, ces magasins qui lui avaient coûté tant de peine et d'argent. Il fut d'autant plus humilié et irrité qu'il n'avait pas cru d'abord que les alliés pussent entrer dans sa capitale. Ce n'est pas sans raison, nous dit Gatt, « qu'on gémit de soa incrédulité ».
Le même témoin, Gatt, nous donne l'impression qu'on ressentit de ce malheur dans l'entourage du roi. « Berlin n'offrait que tristes vestiges de ce qu'il avait été autrefois. » On y faisait l'éloge de Tottleben : « Les généraux Tchernychef et Lascy furent heureusement bridés par le chef des
1. VoLTAïuE, Œuvres, Correspondance générale^ 25 octobre 1760.
2. Napoléon, Précis des guerres de Frédéric II, a dit : « Si Je mouvement des Russes sur Berlin eiit été combiné avec l'armée suédoise, celle des Cercles et l'armée autrichienne, il aurait décidé de la guerre ; mais, fait comme il Ta clé, il n'était que dangereux. )>
cosaques » ; — l'éloge aussi de l'envoyé de Hollande -, le roi disait de lui, les larmes aux yeux : « La famille royale, moi et les Prussiens, devons des autels à ce digne ministre 5 » — l'éloge enfin de Gotzkowski le marchand, « qui, au péril même de sa vie ou d'être emmené captif, fit toat ce qui était humainement possible pour empêcher les excès ». On rendait justice aux Russes : « Ils sauvèrent la ville des horreurs dont la menaçaient les Autrichiens -, ils tinrent un ordre admirable. » La colère du roi se portait sur les Autrichiens qui « commettaient, aux environs de la ville, des indignités inouïes », jusqu'à souiller d'ordures les chambres de la reine et du roi à Charlottenbm'g. Ils avaient été jusqu'à mutiler des statues : « Les Goths, ces Barbares, commirent les mêmes excès à Rome ». On en voulait encore plus aux Saxons, et Ton justifiait d'avance, par leurs violences à Berlin, celles qu'on se proposait de commettre encore en Saxe et en Pologne.
La cour de Russie était orgueilleuse du succès de Berlin. Quand elle entreprend de se justifier, auprès de l'envoyé britannique, des accusations de barbarie dont Frédéric II pousuivait l'armée russe \ il y a une certaine ironie dans la « note
1. Frédéric H avait ordonné à Finckenstein de composer a un mémoire bien fait, propre à produire de Fimprossion sur le public et particulièrement celui de Fétranger..., sur les atrocités commises aussi bien par les Russes que par les Autrichiens..., sur les horreurs commises par les cosaques aussi bien que par les hussards autrichiens »...
Il fallait décrire cela clairement et le placer ganz en détail sous les yeux du public. A Schwérin, près Trebbin, pendant la retraite de Lascy, les Croates avaient déterré les cadavres du seigneur et de ses femmes, brisé les cercueils, coupé aux femmes les doigts pour leur prendre leurs anneaux, etc. Polilisc/ie Correspondent, t. XX, p, 28, 24 octobre 17G0. — Et en effet il parut : Kurze Anzeige, etc., c'est-à-dire « Brièfve indication des cruautés exercées et ravages commis par les troupes uulricliiennes, russes et saxonnes, etc., i7i>o. — Or la cour de Russie avait proteste' hautement, et Frédéric II avait écrit, le 12 février 1761, au résident britannique, Mitchell : « Il ne coûtera pas à M. Keith d'ôter le mécontentement que le sieur Schuvalow (Ivan Chouvalof; a paru vouloir marquer sur le mémoire publié au sujet des excès commis à Rerlin et alentour à Foccasion de la dernière invasion des troupes ennemies, par lui expliquer que ce n'était nullement les troupes régulières de la Russie qu'on en accusait et dont, au contraire, on avait à se louer du bon ordre qu'elles avaient observé, mais bien quelques troupes légères des cosaques qui avaient poussé leurs désordres à ce point; el qu'au surplus, il ne fallait pas défendre aux gens de crier, quaud on leur coupait la gorge. » Ibid., p. 2i9.
BUSSES ET PRUSSIENS.
à lire à M. de Keitli, envoyé extraordinaire de Sa Majesté Britannique », une affectation à rappeler les méfaits de Faccusateur, à les mettre en opposition avec les procédés si modérés et si humains de la cour de Pétersbourg, le tout joint au plaisir de triompher à la fois et du roi de Prusse et de sou alliée, TAngleterre :
... La Saxe a été privée d'au grand nombre de ses habitants, enrôlés par force comme recrues ou emmenés pour d'autres fins dans les Etats de Brandebourg. En échange, on n'a pas enlevé un seul homme de la Prusse [-Orientale] et l'on fournit même, des caisses de Sa Majesté Impériale, aux habitants de ce royaume de l'argent pour remplacer les bestiaux qui ont péri par la mortalité, afin de pouvoir continuer sans interruption le labourage.
Le roi de Prusse force les prisonniers, par les coups, par la faim et par d'autres traitements très rudes, à entrer dans son service, en violant leur premier serment. Sa Majesté Impériale fait au contraire mettre en liberté ces gens enrôlés par force lorsqu'ils tombent en son pouvoir et les rend à leurs maîtres légitimes.
La prise de Berlin qui, selon les apparences, a de nouveau aigri le roi de Prusse, ne devrait néanmoins servir qu'à donner du relief aux armes de Sa Majesté Impériale et qu'à être un monument de sa générosité et douceur, ainsi qu'un motif pour le roi de Prusse à imiter la grandeur d'âme de Sa Majesté Impériale, loin de songer à la vengeance. Certainement toute cette résidence ne saurait refuser de témoigner que, quoiqu'elle eût mérité du châtiment par rapport à la résistance qu'on avait entrepris d'y faire en vain, elle a cependant été ménagée au point que l'on n'a pas même permis aux soldats de se mettre en quartiers dans les maisons particulières, à l'exception des sauvegardes qui ont été accordées sur la propre demande des habitants. Leipzig, en échange, ne s'est jamais mise en état de défense contre les Prussiens ; mais cette ville n'a jamais éprouvé de leur part un sort si doux.
On a ruiné à la vérité, à Berlin, les arsenaux, les fonderies et les fabriques d'armes, mais c'est dans cette vue principalement que cette expédition a été entreprise.
En prenant une contribution de la même ville, on n'a fait que suivre l'usage ordinaire, et en vérité il ne vaut pas la peine d'en parler après les sommes immenses que les Prussiens ont tirées de la Saxe et de la seule ville de Leipzig.
Jusqu'à présent le Tout-Puissant a béni constamment les armes de Sa Majesté Impériale, et, quoiqu'elle se confie pleinement dans l'assistance ultérieure de la bonté divine, cependant jusqu'ici Sa Ma-
jesté Impériale n'a point permis que ses armes victorieuses fussent employées pour ruiner les villes ennemies dont ses troupes s'étaient emparées. Mais en cas que le roi de Prusse, loin de se conformer à cette façon d'agir de Sa Majesté Impériale, veuille abuser du succès momentané de ses armes pour pousser sa vengeance, et surtout s'il s'obstine à contraindre ses sujets non militaires de prendre les armes, qu'il ne leur appartient point de porter, en ces cas les suites d'une telle conduite pourront devenir funestes au delà de ce qu'on peut prévoir et contribueront assurément plutôt à éloigner le retour désiré de la tranquillité qu'à l'avancer.
Et comme M. l'envoyé fait en toute occasion paraître son zèle louable pour le rétablissement de la paix, on espère ici qu'il fera de tout ceci, tant auprès de sa cour qu'auprès de celle du roi de Prusse, l'usage convenable, afin de prévenir du moins que la guerre, assez funeste par elle-même, ne devienne pas encore plus cruelle dans la suite * .
Frédéric II allait prendre sa revanche sur les Autrichiens à la sanglante bataille de Torgau, le 3 novembre de la môme année.
L'autre exx-)édition tentée jjar les Russes, celle de Kolberg, avait eu des résultats moins brillants. Olitz, parti de Korolath le 12 août, avec 6 régiments d'infanterie, les dragons Arkhangel, les hussards Géorgie, 1000 Dontsy, 12 canons, total 12 000 hommes, avait dû s'arrêter à Driesen pour y attendre de nouveaux ordres. Pendant ce temps, l'amiral Mikouchof amenait, en rade de Kolberg, 5 000 hommes sur une flottille de transports, qu'escortaient 17 bâtiments de guerre. Lajjlace était défendue par le colonel Heiden : à ces 17 000 Russes il n'avait à opposer que 2 bataillons de lanclmiliz et 800 hommes du régiment de garnison Puttkammer. L'amiral, qui avait commencé, le 27 août, à bombarder la place et à débarquer les troupes et le matériel, avait été interromjju pendant neuf jours par une violente temijôte. Le 6 septembre, le bombardement avait recommencé ; la tranchée avait été ouverte. Tout à C0UX3 le général Werner, parti de Glogau le 8 août
1. Document inédit dos Archives des afïaires étrangères de France; pièce jointe à une dépêche de L'Hôpital (Correspondance Russie, t. LXV, il décembre 17G0).
avec 3 bataillons, et qui en avait rallié 2 autres à Stettin avec 8 escadrons, parut le 18 août sous les murs de Kolberg. Il manœuvrait avec tant d'audace et d'habileté qu'il réussit à se jeter dans la place. Les Russes, découragés, levèrent le siège et se rembarquèrent, abandonnant 22 canons. La Conférence montra tant d'irritation de cet échec qu'elle fit traduire les commandants russes devant une cour martiale. Ils furent acquittés le 21 novembre.
Api^ès la concentration de l'armée russe à Francfort, du 13 au 14 octobre, Soltykof l'avait fait repasser sur la rive droite de l'Oder. Il s'attendait à être attaqué par Frédéric II, furieux de la dévastation de sa capitale ; mais nous avons vu que le roi de Prusse s'était déjà tourné contre Daun. Après l'avoir vaiuement attendu à Zielenzig, où il occupait une position avantageuse, Soltykof se décida, le 17, à ordonner la retraite sur la Wartha, puis sur la Vistule. Ce mouvement provoqua les réclamations du roi de Pologne et de Daun : ils insistèrent pour qu'on envoyât du moins le corps de Tchernychef à Tarmée autrichienne de Saxe. Cette requête ne fut point admise par la Conférence. L'armée russe avait beaucoup souffert de la caniioagne : on manquait de fourrage, comme à l'ordinaire. On avait une telle pénurie de chevaux qu'on dut brûler 55 fourgons et 54 pontons pour verser leurs attelages dans l'artillerie. Le 26 octobre, on se mit en cantonnements sur l'autre rive de la Wartha. Le 30, Soltykof, de nouveau malade, dut remettre le commandement à Fermer. Déjà son successeur était désigné : c'était le comte Alexandre Borissovitch Boutourline. Très en faveur auprès de la tsarine, il n'avait de titres militaires à une si haute charge que son titre de plus ancien parmi les généraux en chef : puisqu'on ne voulait pas nommer Fermer, Roumiantsof étant jugé trop jeune encore, il n'y avait pas d'autre choix à faire que celui-là. Boutourline avait été membre de la Conférence et commandant des forces d'Oukraine. Au reste, ce ne fut sans doute pas Elisabeth qui le désigna ; ce dut être la Conférence.
Dès le 14 octobre, il avait fait savoir à Fermer que son
intention était de prendre les quartiers d'hiver en Silésie ou en Poméranie. Dès qu'il fut arrivé à Tarmée, il put s'assurer que c'était impossible. Il prescrivit donc de continuer la retraite jusque sur la basse Vistule, où Tannée se cantonna comme ai)rès les précédentes campagnes.
Ce n'était pas seulement l'armée russe qui était fatiguée de la campagne. La guerre pesait à tout le monde, mais surtout au roi de France. Dans l'Inde, Pondichéry avait succombé le 10 janvier. En Amérique, les débris de nos forces capitulaient avec Vaudreuil dans Montréal. En Allemagne, nous n'avions à enregistrer que le succès du duc de Cas tries à Glostercamij (6 octobre) : cet hiver, les Franrais allaient pouvoir prendre leurs quartiers en pleine Westphalîe, sur la Werra et la Fulda. C'était une faible compensation pour tant de désastres. Le 18 décembre, Louis XV envoyait au marquis de L'Hôpital une « Déclaration aux cours alliées » . Louis XV y donnait à entendre qu'il considérait le but que les coalisés s'étaient proposé d'atteindre dans cette guerre comme atteint : « La puissance prussienne était affaiblie au jjoint qu'on avait lieu d'espérer qu'on n'aurait plus à l'avenir à craindre l'esprit ambitieux d'un prince qui comptait trop témérairement sur ses forces » . Quant aux compensations que l'Autriche, l'électeur de Saxe et la couronne de Suède avaient pu espérer lui arracher, Louis XV invitait ses alliés à réfléchir sur les chances qu'il y avait de les obtenir: « Il ne prévoyait point la possibilité que la campagne prochaine mît, par ses événements, l'alliance dans une position différente de celle où elle se trouve dans ces moments-ci. » Enfin, entrant au vif de la question, le roi insistait sur les misères et l'épuisement des peuples. Il ne pouvait « dissimuler à ses fidèles alliés qu'il était obligé de diminuer ses secours militaires », et que si la guerre durait, il ne pouvait « répondre qu'il lui fût possible de remplir exactement tous ses engagements » .
C'était dans un avenir prochain la défection de la France, au moins pour les affaires d'Allemagne. Ghoiseul entendait consacrer ses dernières ressources à la défense maritime.