ENYOYÉ EXTRAORDINAIRE — PREMIÈRE MISSION
Kerre I" commençait à devenir Pierre le Grand. Reprenant, mais avec pliîs d'énergie et de bonheur, les plans de Sophie et de Galitsyne contre les musulmans, il conquérait Azof en 1696, faisait une entrée triomphale, à la romaine, dans Moscou, et, à Varsovie, le nom du Tsar fut acclamé par le peuple. Il travaillait énergiquement à civiliser son empire. En 1697 *, il accomplissait son premier voyage en Occident, visitait la Hollande et y travaillait comme constructeur de navires, passait en Angleterre et s'y entretenait avec Guillaume III, se rendait à Vienne et détournait Léopold de faire la paix avec les Turcs. Dans ce premier voyage, il ne vint pas en France. Ses attaques contre les Ottomans avaient trop contrarié notre politique, et Pierre n'était pas encore assez illustre et puissant pour que Louis XIV pût passer sur ce grief. En outre, on pouvait attribuer, en partie, à l'influence russe l'échec de la candidature de Contî au trône de Pologne. Ce prince avait été élu en juin 1697 sur le champ de Wola; mais son rival, Auguste de Saxe, avait profité de son absence pour s'installer à Varsovie. D'autre part, « Tanimosité » contre les Français, signalée par Keller, subsistait parmi les Russes. Ils nous trouvaient, ils allaient nous trouver partout sur le chemin de leurs
1. A cette date se rapporte aussi le voyage du boiar Boris Pétrovitch Ghérémëtief (1697-1699) à Cracovie, Venise, Rome et Malte, dont le Journal de voyage a été public en 1859 dans la Bibliothèque russe et polonaise (pour la première fois en 1T73, dans Y Ancienne Bibliothèque russe de No?ikof).
CORRESPONDANCE DE M. BALUZE, 1703. i03
avec moi, et que je ne vois pas qu'il continue dans les mêmes dispositions, il seroit très inutile que vous fissiez un plus long séjour à Moscou.
Rien ne vous doit obliger aussi à suivre ce prince à Tarmée : aussi mon intention est que vous ne perdiez point de temps à revenir en Pologne où vous continuerez, comme vous faisiez auparavant, à me rendre compte de tout ce que vous apprendrez qui aura quelque rapport au bien de mon service.
J'ai vu, par le dernier article de votre lettre, quelques remarques que TOUS me faites sur l'état de la Moscovie et sur les forces du Czar; j'en attends une relation plus détaillée lorsque vous serez dans un lieu où vous pourrez me l'envoyer sans rien craindre pour la sûreté de vos lettres.
Sire,
H. BALDZE AU ROI
Moscou, 5 décembre 1703 '.
J'ai eu l'honneur de faire mon compliment au Czar sur son retour. 11 l'a reçu dans sa chaise à la comédie. Il n'y en avoit qu'une entre elle et celle qu'il m'a fait donner. Il m'a demandé si je ne me suis pas bien ennuyé pendant mon séjour en cette ville, et si j'y avois eu mes commodités. Il y a eu deux comédies, une allemande et l'autre russienne. La salle est de bois, mais grande, les loges assez bien disposées et le théâtre assez profond. H. de Golowin a été mon introducteur auprès du Czar. Il me dit après la comédie que ce prince vouloit me parler lui-môme et qu'il m'avertiroitdu jour et de l'heure.
On me fait beaucoup de caresses, M. Alexandre, favori du Czar, m'invita jeudi 27 novembre à un repas qu'il a donné dans une de ses maisons de campagne à deux lieues et demie d'ici. Il m'y a fait toutes les honnêtetés imaginables; tous les convives ont eu la liberté de boire tant et si peu qu'il leur a plu.