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LE PLUS VIEIL HOMME VIVANT

Il a cent quarante ans — plus, peut-être. Je l'ai vu la semaine dernière. C’était à Lati, petit village de la petite république d’Abkhasie, en plein Caucase, à soixante verstes du rivage de la Mer Noire.

On en parle pas mal à Soukhoum, de ce prodigieux ancêtre. Ce fut Tchamba, le président du Comité Exécutif Central de la République qui, le premier, me signala son existence. Cent quarante ans ! Extraordinaire record mondial. Si les centenaires sont rares, rares sont parmi eux ceux qui dépassent cent cinq et atteignent cent dix ans (et ce dernier âge ne se constate guère que dans certaines régions de Bulgarie et du Caucase). Sauf peutêtre en ce qui concerne le cas d’un certain

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paysan anglais nommé Thomas Parr, qui vivait, je crois, au xvie siècle, il semble qu’elle n’ait jamais été transgressée, la loi que le dieu d’Israël, las de discuter interminablement avec les hommes, nous assure la Bible, établit, en renonçant à fabriquer des types du genre de Noé et de Mathusalem, et en donnant à ses créatures humaines, comme extrême limite d’existence, « six vingt ans ».

Mais, comme je le disais, certaines populations caucasiennes abondent en centenaires. En Abkhasie, on se montre souvent des hommes ou des femmes de quatre-vingt-dix, cent, cent cinq ans et plus, et il n’est pas rare de rencontrer un être tout chenu et voûté qui, en vous désignant quelqu’un, vous dit : <c Voici mon père ».

C’est pourquoi les Abkhasiens ne sont pas aussi éblouis que nous le sommes par cet âge démesuré : cent quarante ans. Ils considèrent cependant Nicolas Andréiévitch Chapkovski comme l’ancêtre des ancêtres, et le placent sans conteste, tout seul, en haut de l’échelle des âges.

J’ai voulu le voir, et j’ai demandé au gouvernement d’Abkhasie de m’en fournir les moyens, car ce n’est pas une petite affaire que d’arriver jusqu’à lui. Le camarade Guéguéiia,

grand vieillard à la noble barbe blanche (à côté de lui, il y avait un petit garçon de neuf ans, son fils) m’a dit : cc Je le ferais bien venir à Soukhomn, mais il y aurait des risques qu’il arrivât mort. Le chemin est long et assez dangereux ».

Je lui assurai que je désirais faire moi-même le dit voyage — et il s’institua alors dans le cabinet du président de la République qu’occupait par intérim Guéguélia, vice-président du Comité Central, un véritable conseil de guerre pour organiser ce voyage. On convoqua des fonctionnaires et des techniciens. Ceux-ci faisaient la grimace parce que la première partie du voyage, de Soukhoum à Tsébelda, trente kilomètres de montagne, n’était pas très commode après les pluies des derniers jours, et la deuxième partie, de Tsébelda à Lati, encore moins. Les uns conseillaient de s’en référer avant d’entreprendre quoi que ce soit, à l’avis des météorologistes de Soukhoum, car un orage qui fût survenu pendant le trajet aurait singulièrement gâté les choses... D’autres proposaient d’attendre une série de beaux jours. De l’avis général, on ne pouvait pas accomplir le parcours jusqu’à Tsébelda dans une grande automobile qui n’aurait pas eu la place de tourner sur les corniches, mais

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les ans préconisaient un phaéton attelé de deux chevaux, les autres une petite automobile Ford. C’est à cette dernière solution (ainsi qu’à celle du départ immédiat), qu’on s’arrêta.

Quant au trajet, de trente kilomètres également, de Tsébelda à Lati, il ne pouvait se faire qu’à dos de cheval. On nous procurerait les bêtes, à mes compagnons et à moi, et on nous encadrerait de cavaliers de la milice.

En route ! Le lendemain, nous débarquions à Tsébelda où nous laissions l’automobile, et nous nous hissions sur les selles caucasiennes des chevaux de montagne. Ils ont l’œil très doux et secouent de longues crinières et des queues en panache. Deux superbes cavaliers ouvraient le cortège, Khadjirat Dakhirovitch Bjildrba, et Pilia, le chef et le sous-chef de la milice d’Abkhasie, grands et solides militaires avec leurs amples capotes beige clair, leurs bonnets passe-montagnes vert foncé qui semblaient des casques mous, où l’étoile bleue soviétique était brodée, leurs bottes caucasiennes en chevreau, fines comme des gants. Un milicien, Belkania, Mingrélien aux yeux, aux sourcils et à la chevelure noirs, casaque noire, casquette blanche à liséré rouge, mousqueton et fouet, fermait la marche.

Bientôt, dans les gorges, les fers des chevaux tapent sur la roche taillée. C’est parfois assez désagréable, cette procession en file indienne sur ces sentiers suspendus au-dessus du vide, très peu larges, en pierre massive, très lisse où le sabot glisse et où le cheval ne se tient en équilibre que parce qu’il a quatre pieds. Au lieu appelé Bogadskaia skala, c’est une muraille à pic, tellement à pic, tellement lisse et verticale qu’elle semble taillée artificiellement sur des centaines de mètres de plongée. A mihauteur, tout le long, pendant un kilomètre et demi, une mince corniche qui a environ deux mètres de large s’y pose comme un fil. Lorsqu’on s’engage là-dessus, on ne s’aperçoit pas trop du gouffre vertigineux sur l’extrême rebord duquel on chemine, on entend sans le voir, gronder, au fond, le Kador torrentiel. Mais lorsque après avoir parcouru cette courbe, on se retourne, on sent une certaine aspiration de vertige vous saisir rétrospectivement, à la pensée qu’on vient de parcourir cette fine moulure où les cavaliers apparaissent comme de petits flocons ténus aux minuscules pattes d’insectes, appliqués contre la paroi gigantesque, et on a un petit frisson à l’idée que lorsqu’on reviendra, il faudra repasser là !

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Puis le chemin de bordure de l’abîme devient plus boisé. Enfin, il se met à serpenter à plat aux abords d’un village, et il n’est plus qu’effroyablement boueux et pierreux. A la nuit tombante, on arrive à Lati.

On y passera la nuit. On n’ira que demain matin voir le vieil homme, qui loge dans le voisinage : il est à présent trop tard. Nous voici, la barrière de bois ôtée, dans la cour, puis sur le long péristyle d’une maison de bois qu’on ne voit qu’à tâtons, si je puis ainsi m’exprimer.

Les habitants de Lati sont patriarcaux et hospitaliers, comme au vieux temps. Ceux de cette maison sont réunis autour du feu qui brûle sur le sol de terre battue de la grande salle commune (il n’y a pas de cheminée : la fumée va noircir, là-haut, l’envers du toit). Aucun meuble, sinon une armoire et des petits bancs, et en même temps qu’à la famille, cette vraie salle commune donne asile à des poules, des chats et à un bouc attaché au mur (ce mur est tressé, comme une vannerie, sur les charpentes, et cette partie de la maison, vue du dehors, ressemble à un grand panier carré). C’est le vrai foyer, ce feu central, ce sakla, et nombre de paysans a'bkhasiens qui se sont enrichis ne veulent pas entendre parler d’un autre

moyen de chauffage : ils ont besoin — l’un d’eux nous l’a dit ardemment — que la fumée du sakla leur brûle les yeux jusqu’à la mort.

... Ce n’est pas là qu’on nous reçoit, mais dans une petite chambre aux murs de maçonnerie, crépis, qui contient un poêle, et qui est décorée assez inopinément d’une vieille enseigne de magasin aux caractères géorgiens. Toute une partie de la pièce est remplie par une pile de matelas et de couvertures destinés aux hôtes et qui monte jusqu’au plafond.

Dans cette maison appartenant à des paysans aisés (catégorie des sérédniaks) régnent les mœurs et les habitudes d’antan. Nous demandons le nom exact du vieil homme ; mais nous le demandons à une femme, et il n’est pas convenable qu’une femme prononce le nom d’un homme autre que son mari devant des étrangers, aussi notre interlocutrice, bien qu’elle soit âgée de quatre-vingt-dix ans, ne répond pas. Nous n’avons eu aucune réponse non plus lorsque nous avons demandé à une jeune femme combien elle avait d’enfants : ce n’est pas là une question décente, de la part d’hommes, vis-à-vis d’une femme.

Nous arrivons pourtant, en nous y prenant avec savoir-vivre, à connaître, notamment par notre hôtesse nonagénaire, pas mal de détails

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sur le super-centenaire. Elle est la mece du vieil homme, ayant épousé le fils de son frere. Elle est mince, comme un dessin fait par un artiste délicat, les traits ridés et aiguisés, les yeux brillants dans sa longue figure, et jcs gestes vifs. Elle nous est apparue d’abord en costume de paysanne, puis elle est revenue nous parler en costume d’apparat : voile sombre sur les cheveux, manteau de peluche (pas tout à fait aussi vieux qu’elle), escarpins. Elle s’appelle Aroum souda Chapkovski. Elle nous apprend que Nicolas Chapkovski est d’origine polonaise : son père André émigra de Pologne dans le Caucase. Elle assure que son oncle Nicolas qui était un très vieil homme dont on révérait l’âge quand elle-même était tout enfant, a aujourd’hui non pas cent quarante ans, mais, exactement, cent quarantesix ans.

Le repas. Nous mangeons du poulet — chacun un morceau au bout de sa fourchette et aussi une espèce de pâte crue de maïs dont on a une boule devant soi, dont on roule dans ses doigts des morceaux qu’on trempe dans l’huile de noisettes et qu’on mange — puis de la confiture faite de fruits et de miel. Toutes les femmes de la maison, au grand complet, depuis les vieilles jusqu’aux petites Zounia et Aéda

assistent debout, en rang derrière nous, à ce grand rite de la nutrition, attentives à nous verser l’eau fraîche.

Le lendemain matin, comme on dit au cinéma, après un grand pataugement de nos chevaux dans des chemins transformés en fondrières, nous aboutîmes à un vaste enclos herbeux au milieu duquel était une toute petite maison de bois carrée. Bien qu’il tombât une pluie fine, plusieurs personnes se trouvaient dans le pré, et notamment un homme à barbe blanche, portant un petit chapeau de feutre noir recouvert d’un bachlik (turban caucasien de laine bise) non enroulé, mais pendant, sous forme de capuchon (le petit feutre et le bachlik sont traditionnels chez les paysans abkhasiens et géorgiens). Il marchait avec assez d’aisance en s’appuyant sur une canne.

C’était lui.

Sans doute, ce n’est pas à nos yeux comme a ceux des Anciens, une gloire d’être très âgé, et il n’y a pas lieu d’accorder un caractère sacré à l’équilibre et à la solidité d’un organisme — mais il n’en était pas moins émouvant de se trouver en présence de celui qui est sans doute le plus vieil homme du monde, et qui, plus encore, constitue dans l’espèce humaine, parmi les cent milliards d’individus qui

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ont piétiné le globe depuis le début de notre ère, un cas exceptionnel, presque fabuleux.

Si Arouinsouda dit vrai, Nicolas Chapkovski est né en 1782, sous le règne de la Grande Catherine, sept ans avant la Révolution Française. S’il avait vécu en France, il aurait vu Louis XVI et Marie-Antoinette, Danton et Robespierre. Cet homme est l’aîné de Lamartine, de Balzac, de Lord Byron. Il avait vingt ans quand naquit Victor Hugo et quarante-six ans quand naquit Tolstoï. Ce miraculeux survivant avait quatorze ans de plus que Nicolas I°r. Il avait dix-neuf ans quand Alexandre Ier monta sur le trône des Tsars, et vingt-deux ans quand Napoléon Fr se fit proclamer empereur... Et si l’on veut continuer ce petit jeu pathétique d’évocations, on peut dire qu’à la rigueur, son père aurait pu connaître le tsar Pierre le Grand.

Il nous salua, en s’inclinant, la main sur le cœur. Il nous présenta sa femme, ses enfants. Il nous invita à monter sur la petite terrasse de sa maisonnette de planches. On s’y installa. Il avait toutes sortes de parents autour de lui, et nous étions six arrivants. Il réclama d’une voix très forte et très ferme, des sièges :

— Qu’on apporte des chaises pour mes hôtes !

La conversation commença.

Le tableau ne manquait pas d’un certain pittoresque. J’étais assis à côté de l’homme que la mort a étrangement oublié. En face, carré sur une chaise, son athlétique musculature sanglée dans sa vaste capote, Djikirba, l’officier chef de la milice, au nez bourbonien et aux yeux bleus, lui transmettait mes questions en langue abkliasienne. Nicolas Andréiévitch répondait ; Djikirba traduisait en russe ; le camarade Samuel Ignat, qui avait bien voulu m’accompagner dans ce but, traduisait le russe en anglais, et ma secrétaire, Annette Vidal, prenait des notes. Chacune des personnes réunies là émaiilait cette complexe conversation — très nettement et très clairement menée, malgré ses nombreux rouages — par ses remarques, et ses commentaires.

Dans l’intervalle qu’il fallait pour que chacune de mes questions posées en anglais, reçût sa réponse en anglais, j’eus le loisir d’observer minutieusement Nicolas Chapkovski. Il a l’air très âgé, sans doute, mais il ne présente pas les signes de déchéance qui rendent si pénible le spectacle des très vieux hommes. Il n’a pas la figure monstrueusement ratatinée, les paupières saignantes, la bouche baveuse et la peau momifiée de la plupart de ceux qui ont dépassé

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les bornes dans le temps. Il n’est pas très ridé, a l’œil très clair, le geste très vivant. Il n’a aucune espèce d’infirmité. Il ne porte pas de lunettes, et même, il lui reste une dent. A peine se plaint-il que depuis quelques années il devient un peu dur d’oreille ; mais cela se remarque à peine. Son organisme — et on n’a pas de peine à le croire — est d’une trempe peu commune. Il raconte qu’il ne sait pas ce que c’est qu’être malade, et qu’il y a seulement quarante et même vingt ans, il était C( fort comme les montagnes », portant sur son dos des fardeaux qui eussent écrasé des dos de vingt-cinq ans. Naguère, — à cent vingt ans — il se baignait l’hiver dans la rivière, ce qu’aucun des jeunes hommes de Lati n’osait faire. Il buvait du vin, mangeait beaucoup. Aujourd’hui, il trouve qu’il a beaucoup baissé sur ces chapitres-là. Toutefois, le vin et même la vodka ne lui font pas peur.

Se rend-il compte qu’il bat un sensationnel record universel ? Soit... Il n’a jamais, en effet, entendu parler de quelqu’un qui fût plus vieux qu’il ne l’est actuellement, et il a vu peu à peu s’incliner et se coucher jusqu’ici tous les hommes, autour de lui. Il est tellement habitué à accumuler les années qu’il lui semble qu’il a dans les deux cents ans. Mais il ne pense pas

outre mesure à cette supériorité qu’il porte, grandissante, parmi les hommes. Je lui cite le cas unique de son antique concurrent Thomas Parr, en ayant soin d’ajouter, pour ne pas attenter à ses droits, que c’est un cas quasi légendaire. Il ne savait pas, et cela l’intéresse* Il dit : <x Pourquoi je suis si vieux, je ne sais pas. Le temps passe, et moi, pas. ». Puis il se tait et sourit doucement ; son silence veut dire : Eh bien, oui... c’est comme cela, tant pis ou tant mieux ! Son sourire est très pur, et en ce* moment passe en lui l’âme fataliste de la Russie d’autrefois.

A un autre moment, il rit et fait des gestes, les deux mains crispées et explicatives, ou bien il allonge le bras et désigne quelque chose dans l’espace, oratoirement.

On revient à la grande question qui plane :

A quoi, à quel régime, attribue-t-il son grand âge ? Au pays, sans doute : la montagne produit des centenaires comme elle produit des grands chênes. Son régime ? Il n’en suit pas. Il mange ce que mangent tous les honnêtes gens qui n’ont plus de dents. Il répète qu’autrefois il était un gros mangeur et que maintenant il est un mangeur moyen.

Son plus vieux souvenir ? Il se rappelle que lorsqu’il avait douze ans, et qu’il était berger

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dans la montagne, il a pris part à la razzia d’un village voisin : haine et représailles de village à village, vendetta : la vieille Abkhasie peut, sous cet angle, se comparer à la Corse ou à la Sicile. C’était, bien entendu, longtemps avant la domination russe. Il se souvient pertinemment de la mêlée et du transport du butin, mort et vif, qui s’en suivit. A douze ans, Nicolas était déjà grand et fort comme un homme.

Il s’est marié trois fois. Sa première femme l’a quitté, alors qu’ils avaient plusieurs enfants, entraînée qu’elle fut dans le flot d’une émigration turque. Sa seconde femme est morte. Il en a eu trois enfants, un fils et deux filles qui, depuis, sont morts de vieillesse, mais qui avaient eu eux-mêmes des enfants. Ces petits-enfants de Nicolas sont présentement établis en Abkhasie, dans l’ouiesd du Kador, de l’autre côté de la rivière. L’un d’eux a un fils de quarante ans qui est donc l’arrière-petitfils de mon interlocuteur.

La troisième femme, Assima, est ici. Elle a quatre-vingt-un ans, et elle a de lui cinq enfants : quatre fils et une fille. Je vois un fils de quarante-deux ans, un fils de trente-deux ans, et une fille de vingt-six ans.

Sans doute, on voudrait qu’un homme qui a porté ici-bas, pendant près d’un siècle et

demi d'histoire mouvementée et bouleversante, la lumière d’un regard et d’une conscience, ait été témoin de quelques-uns des événements immenses dont il fut le contemporain, et ait entrevu quelques-unes des figures dominantes, qui ont passé en même temps que lui. J’ai connu autrefois un centenaire qui, étant gamin, avait vu Napoléon de très près et me racontait méticuleusement l’impression que lui avait produite l’empereur s’avançant vers lui dans une allée de la Malmaison ; et il donnait des détails sur le son de sa voix « brève et métallique ». J’ai connu, dans l’Union Soviétique, d’autres vieillards qui ont évoqué d’émouvants fragments d’histoire, et je parlerai sans doute quelque jour, sous une forme ou sous une autre, de l’étrange impression de contact direct que donnent ces révélations positives : c’est quelque chose comme un rêve irréalisable qui se réalise ! Mais Nicolas Chapkovski, l’aîné des hommes, celui qui a eu une envergure de destinée matériellement beaucoup plus ample que qui que ce fût, ne peut évoquer rien de tel. Il n’est dramatique que par lui-même, intrinsèquement. Il n’a guère quitté l’Abkhasie : à peine s’est-il aventuré jusqu’au Karatchaï, et il ne connaît pas d’autre grande ville que Soukhoum. (Il ne se serait sans doute

pas conservé aussi vieux au vent du large de l’univers). Il n’a donc souvenance que de faits locaux : par exemple, les expéditions punitives contre les villages voisins, et les retours avec la cargaison de femmes et d’animaux capturés. Il se souvient aussi d’avoir vu construire des casernes turques aux environs de Lati. (Le lendemain matin, je suis allé lés voir. C’est un long monument aux murs épais, crevés, démolis, disloqués et envahis par les arbres, donnant un aspect de ruines antiques, et sa destruction date d’une centaine d’années.)

Il dit aussi : ce Quand j’étais jeune, il n’v avait guère d’arbres et pas de forêts aux alentours du village. Il me fallait marcher trois jours vers le Karatchaï pour trouver de l’ombrage. ». Il est exact qu’il en fut ainsi autrefois, il y a bien longtemps. Maintenant, toute la région est couverte d’une forêt épaisse où pullulent les grands et vieux arbres.

Il se souvient (et cela jalonne sa vision bien loin dans le passé) qu’il fut un temps « où toute la contrée depuis Kosta (près de Sotchi) et toute la Svanétie, étaient abkhases. La population était alors très dense ». C’est vrai : l’Abkhasie, au cours de l’histoire moderne, a vu réduire ses limites et sa population qui atteignit 200.000 personnes, et qui n’est plus ac-

tuellement, sur place, que de 70.000. Se rendil compte de l’étendue de ses souvenirs ? On lui a demandé s’il parlait russe, il a répondu : « Non, autrefois, je parlais russe, mais je l’ai oublié. ». Ignat a l’idée de se planter devant lui, de l’interpeller en russe, et il répond immédiatement — en russe. Cet incident me frappe : que ne pourrait-on tirer de l’amas assoupi de ses souvenirs, si ou restait quelque temps à côté de ce vieillard, et si on cherchait méthodiquement à réveiller son évocation intérieure !

Sait-il que son pays vit maintenant sous un régime nouveau ? Oui, il le sait. Interrogé sur son opinion touchant ce régime, il dit que le gouvernement soviétique lui paraît bon, mais que, dans tout régime, il y a des gens qui sont plus favorisés que d’autres.

Il n’est pas sans ressources, il a, comme j’ai dit, une petite maison. Il possède une vache. Il vit à la charge de son fils. Il reçoit, de plus, une pension de quinze roubles (deux cents francs) par mois. J’ai pris la liberté, à mon retour, de demander aux camarades dirigeants de la République d’augmenter un peu cette pension.

À la suite de cette longue entrevue qui se termina en effusions — le vieillard faisant

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mine de m’embrasser la main, je le pris dans mes bras et serrai avec précaution sa vénérable et précieuse personne — je revins à Soukhoum avec la préoccupation de m’informer d’une façon positive de l’âge authentique de Nicolas Chapkovski.

De papiers légaux, le surcentenaire n’en a pas. Son dossier de pensionné que j’ai vu au service de l’Assistance Publique porte comme âge : cent quarante ans (en 1927), mais ne mentionne aucune pièce officielle.

Contre cet âge quasi surnaturel de cent quarante ans, il y a : l’aspect robuste du vieillard, l’âge de ses trois derniers enfants, et enfin les variantes qu’on recueille dans la région même sur le nombre des années qu’il a accumulées sur sa tête.

Mais on peut répondre aux deux premières séries d’arguments (après avoir noté que l’âge des enfants ne peut valoir d’une façon absolue et scientifique qu’en ce qui concerne la mère, et non le père), en invoquant l’extraordinaire vdtalité du vieillard. Quant aux contradictions de la voix publique, compréhensibles lorsqu’il s’agit de tels totaux, il y a lieu de remarquer que les sceptiques les plus acharnés, les discuteurs les plus entêtés reconnaissent tous que le starik de Lati n’a pas moins de cent vingt ans-

Il est sans aucun doute prodigieusement âgé. Des témoignages comme ceux de la vieille Aroumsouda, sa nièce, extrêmement intelligente et précise, et de beaucoup d’autres personnes très vieilles qui dans leur enfance l’ont toujours connu comme un homme très âgé, m’ont convaincu que la tradition des cent quarante ans touche à la vérité. N’oublions pas qu’il a un arrière petit-fils de quarante ans. D’ailleurs, le fonctionnaire qui, en 1927, a écrit cent quarante ans sur la fiche signalétique du dossier de pension n’a pas consigné ce chiffre sensationnel sans raison.

Il y a, du reste, des moyens de s’en assurer. Dans l’impossibilité où j’étais moi-même, faute de temps, de tirer la chose indiscutablement au clair par une série d’interrogatoires méthodiques du centenaire, de ses parents, de ses proches et voisins, par le collationnement des souvenirs, par l’étude généalogique systématique de ses descendants et collatéraux et en compulsant les archives et les documents, — j’ai fait une démarche auprès de la Société Scientifique d’Abkhasie pour lui demander d’entreprendre cette enquête. J’espère qu’elle acceptera ce travail qui est d’intérêt national, d’intérêt scientifique et même d’intérêt social. Et je suis persuadé que ce corps savant appor-

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tera une lueur indicatrice sur le commencement exact d’un des plus longs chemins qu’un homme ait parcourus sur la terre (1).

(1) Six mois après que j’avais écrit cet article dans Monde. j’ai reçu une longue lettre de Guéguélia qui me racontait la visite qu’il était allé faire à Nicolas Chapkovsky dont la pension avait été, en conformité avec ma demande, doublée. Guéguélia m’apprenait que de la minutieuse enquête qu’il avait menée, il résultait que le patriarche des montagnes d’Abkhasie avait certainement au moins cent quarante ans. Il ajoutait qu’il donnait des signes d’affaiblissement.

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