LA MAISON MONTAGNE
Je l’avais vue en construction lorsque j’étais allé à Kharkov en octobre 1927 : au milieu d’une place démesurée, on l’apercevait comme une chaîne de montagnes couvertes d’échafaudages. Quatre mille ouvriers y travaillaient, on voyait cette immense fourmilière s’évertuer sur les moignons cyclopéens de la bâtisse, et on n’entendait pas leurs coups de marteau ni aucun écho de leur tumulte, dans la distance. Au pied des énormes façades ébauchées et sur lesquelles les ouvriers montaient et descendaient comme des marins sur les cordages, s’étendait un amas incalculable de matériaux de construction et de bâtiments provisoires.
On m’avait dit alors : la Maison de l’Industrie, commencée en 1926, doit être finie en 1928.
HENRI BARBUSSE
Cela fait deux ans. Or, c’est là, je crois bien, la plus grande maison du monde, ou tout au moins de l’Europe (je ne sais pas s’il y a quelque chose de comparable en Amérique). Cette maison a plus de 300 mètres de façade, 75 mètres de hauteur. Elle couvre 9.850 mètres carrés, elle a 6 hectares de planchers, 1.200 chambres dont certaines sont des salles énormes qui ont 8 mètres de hauteur et 30 mètres de long et de large. Son volume est de 340.000 mètres cubes. C’étaient là les données du plan qu’on m’a montré il y a quinze mois. Or j’ai vu la maison terminée lorsque je suis retourné à Kharkov au début de 1929. Sur la grande place maintenant dénudée des chantiers, des ateliers, des bâtiments divers qui l’encombraient (tout un quartier de ville, qui renfermait aussi des institutions de culture pour les ouvriers, une bibliothèque, un théâtre, un bureau de poste, etc...), le bâtiment s’élève, strict et net, comme une épure architecturale. On dirait, à voir cette maison, la moitié d’une rue vertigineuse de grands palais gris.
Ne croyez pas pourtant que ce prodigieux édifice manque d’unité. Avec sa façade en demicercle et la symétrie équilibrée de ses ailes qui sont hautes de 7 à 13 étages, la Maison de l’Industrie donne au contraire, une admirable
impression d’ensemble. Un peintre traduirait cette harmonie, mais la photographie, lorsqu elle n’est pas faite de très loin, trahit ce réalisme artistique, avec ses raccourcis, ses perspectives intensifiées et ses déploiements déformateurs qui effacent les courbes. On 11e peut photographier ça que par morceaux.
Entièrement faite, dans son armature extérieure, en ciment armé et en verre, la Maison de l'Industrie a pour but de loger des industries d'État ou Trusts, au nombre de 20 (la plupart pour l’Ukraine seulement, et d’autres, notamment le Trust de l’acier avec ses 1.600 employés, pour toute l’U. R. S. S.). Elle renferme, en plus des bureaux : des salles de réunions, des salles de séance, des salles à manger, des clubs, un hôtel de 56 chambres destinées aux visiteurs venus pour affaires, des bibliothèques, des postes et télégraphes, des bureaux de banque, des études de notaires, une station de radio, une installation pneumatique pour distribution intérieure du courrier, et toute une collection d’appartements pour le personnel.
Etant donné tout ce qui s’engouffre entre ses murs, elle réalise une économie sur les prix de revient des bâtiments de dimensions courantes (la moitié moins environ, au mètre
HENRI BARBUSSE
carré). De plus, raménagement des bureaux et des services est fait, si l’on peut dire, d’une façon parfaitement rationnelle, avec des moyens de communication et de liaison proportionnés aux besoins. Tout un réseau de voies d’accès : six ponts allant d’un bâtiment à l’autre (ces ponts, couverts, ont vingt mètres de longueur et se dressent à des hauteurs de quinze à vingt-cinq mètres) et les ascenseurs permettent le parcours rapide de l’énorme labyrinthe intérieur, dans le sens vertical et dans le sens horizontal. Toutes les douze cents pièces de la Maison communiquent : je veux dire qu’on peut la traverser de part en part, à condition, bien entendu, que l’on possède quelques notions géographiques préalables.
Je ne pense pas qu’il soit nécessaire de m’attarder dans les détails et de montrer combien cette maison a été construite avec le souci des perfectionnements les plus modernes et les dernières améliorations que l’industrie a apportées à la maçonnerie en ciment armé. Je citerai seulement un exemple du soin pratique et technique avec lequel tous les éléments de la construction ont été étudiés : Les toits, qui sont plats et en terrasse, sont formés, par couches successives, de liège baignant dans du goudron, de carton bitumé, de gravats pressés, de trois
épaisseurs de carton enduit d'un isolant spécial qu’on fabrique dans la maison même, d’une nappe épaisse de ce produit et, enfin, d’un cailloutage.
Le nombre de personnes qui travaillent dans la maison est d’environ sept mille. On y compte, de plus, mille visiteurs chaque jour.
Les ascenseurs sont au nombre de dix-huit, dont quatre italiens et douze russes (Mocelprom). Chaque ascenseur contient six à douze personnes et l’ensemble du mécanisme gigantesque de montée et de descente est calculé de telle sorte que tout le personnel de la maison peut être transporté de la rue à son poste en quarante minutes, et en être intégralement extirpé dans le même temps.
Du reste, toute la maison est pleine de machines, grandes et petites, depuis les machines qui servent à la reproduction des plans architecturaux et des diagrammes, pour tous les services de la maison, jusqu’aux machines diverses qui œuvrent dans les cuisines colossales, aux innombrables machines à calculer et machines à écrire (les bureaux où les dactylographes sont réunis sont curieusement tapissés d’étoffe plissée, de façon à amortir le bruit de l’écriture métallique), — jusqu’à l’admirable installation téléphonique, dont un seul em-
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ployé peut surveiller le spacieux fourmillement mécanique, presque tout y fonctionnant automatiquement. Il y a dans la Maison seize cents appareils téléphoniques.
Le chauffage est assuré par seize chaudières. La ventilation et la distribution d’eau fonctionnent au moyen d’un squelette monumental de tubes, de chambres, de filtres et de robinets, et 160.000 litres d'eau par jour. Le service des eaux de Ivharkov ne peut pas donner la pression suffisante pour faire monter l’eau jusqu’en haut de la maison. Il a donc fallu aménager tout un dispositif géant de pompes et de bassins. Pour le cas d’incendie, un règlement spécial a été élaboré et à certains employés incombe la responsabilité d’accomplir tout le nécessaire pour lutter contre le feu, faire procéder à l’évacuation et éviter la panique. Il y a deux cents postes d’eau spécialement destinés à combattre le feu.
L’édification de la Maison de l’Industrie a coûté de 40 à 50 roubles le mètre cube. Cela fait, pour l’ensemble, 15 millions de roubles, soit 195 millions de francs. N’oublions pas que le bâtiment a absorbé plus de 8 millions de kilos de fer et plus de 12 millions de kilos de ciment et qu’il y a là, en verticale, 45.000 mètres carrés de vitres. L’argent a été fourni
par les Trusts intéressés et les Banques d’industrie. La décision concernant l’édification du bâtiment a été prise en 1925 par le Conseil Economique de l’Ukraine, puis par le Conseil Économique Central. Une crise financière momentanée ayant arrêté les travaux en 1926, ceux-ci ont continué au mois d’août de la même année, grâce à une avance de fonds consentie par le Comité Central du Parti Communiste.
L’architecte de la Maison de l’Industrie (le plan a été accepté à la suite d’un concours) est le camarade Kravetz, assisté de Feîger et de Sérafimovitch. Le ce commandant » de la Maison de l’Industrie, e’est-à-dire celui qu’on pourrait appeler le maire de ce bloc urbain formidable, est le camarade Tcbistov (1).
(1) Je veux noter ici que les dernières nouvelles que j’ai reçues de Kharkov mentionnent entre autres entreprises sensationnelles, l’édification d’une nouvelle maison géante (375.000 mètres cubes), qui sera terminée au printemps 193 1 -