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LES MORCEAUX DE LA FOIRE DE NIJNT

A quelque chose malheur est bon. Grâce à la maladie qui m’a fait longtemps séjourner à Nijni-Novgorod où je n’avais l’intention que de passer quelques heures, j’ai pu prendre contact intimement avec cette Tille, la pénétrer par bien des coins, l’interroger et la connaître, ainsi que la région qui rayonne d’elle. Et cette besogne de rapprochement est pleine de charme et d’enseignement, et d’un amoureux intérêt.

Le cadre est grandiose : un des plus beaux de la vaste Russie. Je l’ai vu d’abord d’un seul coup, d’un seul coup d’œil, d’un seul coup d’aile — puisque c’était à huit cents mètres de hauteur, sur un hydravion de Y Ossoaviakim. Je ne me suis pas encore habitué à l’émouvant spectacle des cités embrassées ainsi en leur forme exacte et totale par l’œil envolé dans

l’espace. J'ai viu deux cours d’eau, démesurés eu long et en large, comme deux bras de mer : l’Oka et le Volga. Sur ces spacieuses étendues glissantes, circulent au milieu d’un semis de barques, et de forêts horizontales de bois de flottage, des bateaux géants, de voyageurs et de marchandises. Au moment où l’avion a sauté hors de l’eau et a commencé à gravir le ciel, j’ai vu de près l’énormité des bateauxciternes qui transportent le pétrole depuis la Caspienne, métalliques et rouges, semblables à des forteresses. Les bateaux à passagers, étagés, et peints en blanc, ont de vraies façades de maisons on dirait des morceaux de rues neuves qui flottent et avancent dans l’eau. Mais lorsque l’avion nous a tirés en l’air, et s’est mis à dessiner en cercle, dans la nue, un sommet abstrait et vertigineux de montagne, le6 hommes de la terre sont devenus des traînées de points, les fleuves ont pris leur forme linéaire de fleuve, et les énormes chalands ne paraissaient plus que des hannetons qui nageaient, et bientôt, on ne les aperçut plus guère qu’à leur sillage triangulaire mille fois plus volumineux qu’eux. De même, du vibrant belvédère mécanique suspendu dans l’air, on ne discerne plus l’immense pont de bateaux qui délimite l’Oka et le Volga, qu’au remous

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qu’il creuse au loin dans l’eau lorsque le tramway Y passe. Et l’on voit se déplier, dans la vitesse grondante, au fond du gouffre, la carte de Nijni. Sur la rive droite du Volga, la ville en miniature : petits toits rouges enveloppés chacun dans beaucoup de vert, le rond-point à pic, peint tout autour en vert et couronné par le Kremlin, contemporain de celui de Moscou, et pareil à un jouet d’enfant. On voit, dans les rues, les voitures oblongues comme des larves, les chevaux comme des mouches, et les gens comme des signes de ponctuation piqués de couleurs. On pense à la finesse bariolée de ces adorables peintures que les koustaris alignent sur les couvercles des boîtes laquées.

Nijni-Novgorod ! Ce nom est célèbre dans le monde entier. Tous ceux qui sont tant soit peu passés par l’école, le connaissent. Il évoque une vieille cité, née en même temps que Moscou, à l’histoire pittoresque et tragique, et il évoque surtout, dans la période contemporaine, la Foire, cette foire quasi légendaire et installée au cœur du plus grand pays, et au bord du plus grand fleuve, de l’Europe. C’était alors un extraordinaire remuement tant que durait la foire. Nijni-Novgorod était sens dessus dessous, plein de visiteurs de marque ou de gros

négociants, et cette grande foire d’affaires se transformait en grande foire de plaisirs, où le champagne coulait à cascades.

J’en causais avec une vieille dame, femme d’un ex-gros industriel d’ici. Cette « ci-devant », du reste très digne et très loyale dans son aspect démodé, ne pouvait s’empêcher de comparer le présent au passé :

— C’était un défilé ininterrompu... Grands personnages, et petits, tout refluait ici. Voici quelques années, il y avait un service spécial d’avions de Moscou à Nijni. La foire emplissait toute une ville dans la ville. Maintenant, voyez ce qu’il en reste : le grand bâtiment de la rive gauche et les bazars d’échantillons. (Nous sommes, en ce moment, en pleine période de foire.) Tous les autres bâtiments utilisés jadis sont déserts ou démolis. Regardez cette vaste enceinte, naguère fourmillante de monde à cette époque : c’est un chantier de décombres jalonné de piles de briques. »

Il est de fait que la foire de Nijni, qui dure du début de juillet à la mi-septembre, est bien en décadence et sa gloire bien éclipsée. L’intérieur du « Grand Bâtiment », sur la rive gauche, n’est plus qu’une multiple boutique où, à des comptoirs agrémentés de marchands ou de marchandes en costumes nationaux, se

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vendent quelques produits caractéristiques des différentes; régions de l’Union — Ukraine, Russie Blanche, Caucase. Il y a aussi des boutiques orientales non soviétiques : persanes ou afghanes-

Au surplus, la vieille dame, vénérable débris d’une époque historique révolue, me montra les bateaux en mouvement sur le Volga, en soupirant :

— Ah ! la navigation n’est plus ce qu’elle était. On ne peut pas comparer son activité d’autan avec ce qui en reste aujourd’hui.

Alors ?'

Alors, Nijni a bien perdu de son antique splendeur ?

Ne nous pressons pas trop de conclure dans ce sens* Examinons les choses d’une façon plus complète, comme des gens de bon sens, et non comme des littérateurs.

Transportons-nous dans la Sverdlovskaia, la grande rue centrale de Nijni, qui montre ses beaux magasins, son théâtre, sa banque. Sutivons-la infatigablement. Elle se transforme en un faubourg aux exquises maisons de bois ; après une très vaste place qui garde étrangement son vieux style de Russie classique, la voie devient une chaussée qui va vers Mouiza à travers des plaines où, à longs intervalles, se

dressent d’imposantes agglomérations de bâtiments : les prisons (œuvre du tsarisme qui en était fier), et les easernes. Arrivés aux casernes, coupons dans les champs à notre droite pendant quelques pas. Nous constaterons soudain que nous sommes sur le bord d’une falaise à pic qui plonge dans le vide de plus de cent mètres de hauteur. En bas, au fond, le cours majestueux de l’Oka. De ce poste d’observation où nous sommes, nous voyons aussi au loin, le Volga, et nous embrassons à perte de vue un colossal spectacle sur les rives des deux cours d'eau. Sans parler de l’énorme entrepôt des bois de flottage arrimés et rangés sur une partie du lit de sable à découvert dans cette région, il y a là des files et des pâtés d’usines, des séries de cheminées, des ensembles de fabriques, des quartiers tout entiers en travail..

C’est là le Nijni industriel qui, à côté du vieux Nijni, pose une nouvelle ville. Ces deux villes jointes et unifiées feront, à un moment donné,, le Grand Nijni Novgorod. C’est toute une poussée de vie volumineuse sortie de la Révolution d’Octobre, c’est l’industrialisation d’une région, par coups de vaste envergure,, et à rythme rapide.

A Nijni même, sans doute, il y a eu déjà dé valables réalisations. J’y ai vu en construction.

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ou déjà achevées, des fabriques, des écoles, une ce Faculté mécanique », des maisons de savants. Je sais qu’il y a à l’Université qui étend sa façade, sœur ressemblante de celle de la Première Université de Moscou, devant le Kremlin, trois mille étudiants ; et huit technicums dans la ville, et de multiples cours et facultés ouvrières. J’ai visité le laboratoire de radio qui, avec celui de Léningrad, est le plus important de l’U. S. et en alimente tous les centres radiophoniques ; dans ce laboratoire, qui date de 1920, qui s’est installé dans un séminaire et une fabrique de cierges, et dont les directeurs sont non seulement de grands savants mais aussi des inventeurs, j’ai vu la lampe Vladimir Ilitch qui est la plus forte du monde et des appareils admirablement perfectionnés construits sur place — au pied des deux antennes de soixante-cinq mètres de hauteur.

Mais c’est surtout en dehors de la ville que le grand mouvement de reconstruction et de renaissance s’est effectué. Voici Sormovo, au bord du Volga, et ses usines métallurgiques. Elles occupaient avant la guerre 13.000 ouvriers et en ont maintenant 18.000. Elles produisaient pour 21 millions de roubles. Elles produisent 48 millions. Les innombrables et

interminables bâtisses qui couvrent près de einq kilomètres, vieillissent, et on commence à construire des ateliers nouveaux : Ou voit d? énormes carcasses dans la campagne. A Sormovo, on fait maintenant des bateaux-citernes de 10.000 tonnes. Je suis monté sur deux d’entre eux, le Lénine et le Prafintem , qui, presque achevés et tout résonnants de terribles coups suprêmes de marteau, allongent leur silhouette en fer de transatlantiques, sur le Volga. Deux autres charpentes gigantesques forment deux tronçons de tunnel encore ajourés sur les flancs, dans le lit desséché d’un bras du fleuve — où le printemps ramènera l’eau qui emportera les coques, alors terminées, des chalands et transports. Cette année a donné deux bateaux et cinq chalands, l’année prochaine donnera cinq bateaux et quinze chalands. Sur d’autres points de la cité industrielle de Sormovo, on fabrique des locomotives, des wagons, des tramways et des moteurs. Sormovo a déjà 50.000 habitants, ce qui fait presque la moitié de ceux de Nijni (120.000).

A Kanavino, qui fait partie de cette colossale banlieue que le Grand Nijni est en train d’assimiler dans son orbe, il y a 70.000 habitants, et voici quatre ans, il n’y en avait que 44.000. C’est un quartier presque neuf, où le

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tramway ne fonctionne que depuis deux ans ; 300 maisons ouvrières neuves, chacune contenant quatre logements, — au milieu desquelles j’ai circulé — un Palais du Travail presque achevé et dont les façades de ciment armé sont gigantesques : notre automobile a mis longtemps pour en faire le tour. Ï1 a coûté 1 million 500.000 roubles et sa salle de spectacle contiendra 2.500 personnes. J’ai vu, à côté, une maison d’orphelins en construction, et une maternité, construite. Dans tout ce quartier il y a 15 usines et 26.000 ouvriers.

Et partout, d’immenses entreprises neuves sortent de terre tout autour du vieux Nijni : une usine hydroélectrique qui n’a pour le moment que 20.000 kilowatts de force, mais en aura 42.000 en février prochain, dans un an 64.000, puis, plus de 100.000. Une papeterie, la plus grande d’Europe. Elle existe déjà presque entièrement. Elle s’éploie le long du Volga sur trois kilomètres. Elle se saisit des troncs d’arbres de 35 mètres qu’amène du nord, en multitude, la dérive du fleuve, et ce bois, pêché par des grues monstrueuses, passe automatiquement et d’un mouvement continu à travers douze énormes bâtisses de six à sept étages et de quarante mètres de haut, et le bois happé au commencement, scié, décorti-

que, broyé, ressort à l’autre bout en bande de papier de six mètres de large. Rien que pour transformer le bois en pâte, la fabrique utilise journellement 10 millions de védros d’eau — autant que Moscou tout entière en consommait en 1913. Cette usine fournira à elle seule assez de papier pour faire la moitié des journaux paraissant dans l’Union Soviétique (500.000 tonnes). Actuellement, sa fabrique de cellulose n’est pas encore terminée. Une seule de ses machines sur deux, est en fonction. Son achèvement est une question de mois. A côté d’elle tout une ville ouvrière d'une centaine de maisons, club, école, hôpital, pompiers, etc.

Et il y a bien d’autres choses encore qu’on voit aujourd’hui, ou que l’on verra bientôt dans les grands environs de Nijni ou même dans la zone qu’on embrasse des yeux lorsqu’on se pose sur la crête de l’énorme falaise fluviale, à côté des casernes... On projette notamment une vaste verrerie qu’on entreprendra l’année prochaine, et un tunnel sous le Volga en aval de Nijni.

On m’a mis au courant de multiples projets positifs. Us ne tendent à rien moins qu’à faire de Nijni un des plus grands centres producteurs de toute l’U. R. S. S. ; une de ses capi-

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taies industrielles. Nijni a déjà dans la Russie d’Europe une position de capitale : papier, verre, produits chimiques, cuirs.

Le centre ne cesse pas pour cela d’être aussi un centre agricole ; le rendement de la terre y est d’une excellente moyenne.

Et parlons ici, entre parenthèses,, de cette c< Commune » de Bogarodska qui est à la fois agricole et industrielle parce qu’elle s’occupe du travail des peaux. Elle a gagné l’année dernière plus de 30.000 roubles et elle assure aux 212 personnes qui exploitent ses 500 hectares, un revenu de 2 roubles 4d à 2 roubles 80 par jour pour les grandes personnes et de 40 kopecks pour les enfants. Remarquons que l’exploitation individuelle rapporte dans la région de Nijni 82 roubles par an en moyenne pour les séredniaks et 72 pour les biednaks. Nous ne sommes pas les seuls à méditer sur cettecomparaison : les paysans la font aussi avec leur impérieux réalisme qu’à l’étranger ou comprend de travers et qu’on qualifie légèrement de religiosité. Ils constatent qu’il y a intérêt pour chacun à participer au travail collectif. Cette évidence les pénètre par le fait — et e’est là qu’est sans aucun doute la solution de la question agraire soviétique. Il en est plus d’un qui, regardant d’un œil morne

son bœuf ou son cheval qui ne peut plus se tenir debout parce qu’il tombe d’inanition à la fin de la mauvaise saison — et qu’on est obligé de suspendre par des sangles accrochées au plafond — , pense aux 2 roubles 80 des communards, et comprend le socialisme.

Bref, pour toutes ces raisons que je résume et mesure à la hâte, nous voyons sans émotion que la foire de Nijni-Novgorod passe aujourd’hui au second plan. A la vérité, on ne la néglige pas, mais on l’adapte aux conditions nouvelles d'un grandiose processus de travail. Jadis ces conditions se présentaient tout différemment : par exemple, rien que dans le district de Ivanovo Vosnesenska, plus de cinquante grands patrons textiles avaient à se concurrencer sur le marché de Nijni, et il n’y a plus maintenant à leur place qu’un seul trust d’État.

Donc il ne faut pas, le regard obstinément rivé sur les enceintes désaffectées et pleines de plâtras, de l’ancienne foire, parler d’imétat de régression ou de stagnation. C’est au contraire vers une destinée bien plus brillante et bienfaisante que s’achemine méthodiquement Nijni grandissant. Pour cela, il déblaie et rationalise.

S’il m’est donné de revenir à Nijni-Novgo-

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rod d’ici cinq ou six ans, quels changements je suis sûr d’y trouver ! Sans aucun doute» le Grand Nijni aura alors mérité le nom qu’il se prépare, et même il aura mérité plus que jamais dans sa riche histoire son surnom de Novgorod» Ville Nouvelle.

Et je suis sûr aussi que je retrouverai, malgré la multiplication industrielle et le perfectionnement, le charme poétique incomparable dé eette ville, avec ce creux immense des deux fleuves1 qu’elle surplombe d’un bout à l’autre et sur lesquels s’ouvrent inopinément, à quelque détour, des perspectives si majestueuses et si vertigineuses ; avec ses spacieuses rues verdoyantes aux pittoresques isbas, qui sont parfois comme les rues d’un énorme village, mais où les clochers bulbeux bariolés,, argentés ou dorés» voisinent avec les cheminées d’usines, les pylônes, les antennes, les cadres et toiles d’araignée de la T. S. F. — Ville ample aux vastes ouvertures, baignée par le vent du large, battue en ses abords par des nuages de corbeaux, avec ses bateaux monstres qui flottent sur ses eaux géantes, paysage sévère mais toujours grandiose, qui prend vite, an soleil ou dans la brume, des aspects d’infini, et qui laisse aux yeux et au cœur de ceux qui y sont passés, un attrait ineffaçable.

l’ÂPRE ET DOUCE CRIMÉE

Depuis que je parcours les rivages de la Crimée, un vieil instinct d’homme de lettres me donne toutes sortes de tentations de faire mi parallèle entre cette région et la <c Côte d’Azur » française où la guerre m’a forcé d’habiter plusieurs mois chaque année, et que je connais bien.

Le même vieil instinct m’a déjà obligé, dans mes pérégrinations à travers l’Union, à comparer les décors du continent soviétique avec ceux des autres pays, à chercher les éléments et les caractères communs des paysages qui m’ont entouré, les traits généraux dont on puisse dire : Voilà ce qui est caractéristique

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de l’aspect de la Russie et des Républiques. Les hommes de lettres sont les forçats de la généralisation, et quand ils voyagent, ils prétendent répertorier le pittoresque, et faire jouer le grand jeu des rapprochements et des contrastes.

Au premier abord, cela paraît un peu ridicule de vouloir poser des descriptions homogènes sur un ensemble aussi divers et aussi étendu que celui de « l’autre Europe », pour employer l’expression de Luc Durtain. (J’espère bien que l’U. S. ne sera jamais une autre Europe — et j’espère encore plus que l’Europe deviendra une autre U. S.). Et pourtant, je crois avoir trouvé ce caractère spécifique, aussi bien du paysage russe, que de l’ukrainien et du caucasien : c’est la grandeur. Nulle part au monde, la nature, mêlée au travail de l’homme — cultures ou bâtisses — ne nous communique les impressions d’immensité, d’ampleur pathétique, souvent désertique et dépouillée, parfois pleine de mélancolie et de tristesse, qu’on subit sur l’ex-terre des tsars. Peut-être cette sorte de fatalité grandiose des paysages a-t-elle influé sur les dimensions de l’admirable âme russe, qu’on finit tout de même par discerner à travers tant de légendes et de formules conventionnelles ou

surannées, et de définitions de contrebande..»

Du côté de l’occident et de sa civilisation, la nature est mieux manufacturée, les tableaux des choses, mieux composés et plus encadrés d’architecture, plus achevés, plus aimables et plus perfectionnés. (En Suisse et en Italie, les grandes étendues restent souriantes). Du côté de l’Orient, moins d’utilisation du terrain et de densité de maçonnerie ; vastes images, perspectives à perte de vue, aspects pas finis. Les faubourgs des villes, les routes, les plaines, le lit des fleuves, ou le rivage de la mer, ou la crête des montagnes, ont une envergure et une nudité qui deviennent volontiers majestueuses et émouvantes. J’ai souvent éprouvé, dans les points les plus divers de l’U. R. S. S., au nord, au centre ou au midi, sur quelque berge, à quelque carrefour de pistes — avec des poteaux télégraphiques seuls debout sur toute l’horizontalité, — sur quelque chaussée aux rares maisons de bois, en haut de quelque côte pierreuse, l’impression du démesuré, et d’une pénétrante et orageuse monotonie. Et je ne peux m’empêcher de penser que c’est là la différence qu’il y a, dans le grand plan de l’art et en sa voie la plus évoluée, entre les romanciers français et les romanciers russes de la grande période du roman : les uns ayant le charme

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de la proportion et de la mesure, les autres, l’énormité.

Et voilà ce qu’il faut dire d’abord de la côte sud de la Crimée qui plonge dans la Mer Noire, si on la compare à la Côte «J’Àzur franco -italienne qui joint Saint-Raphaël à Gênes en passant par Cannes, Nice, Monte- Carlo, Menton et Bordighera : le paysage criméen est moins homogène, moins chargé en couleur, mais plus grandiose, plus sauvage, et plus vivant.

Dès que le train qui vous amène des Russie proprement dite et des Ukraine, sort de la nuit — à SimféropoL, vers les quatre heures du matin — c’est un décor de désolation, montrant toute la contexture osseuse de la presqu’îie. Des hauts et des bas, des ravins et des crêtes, du terrain mouvementé (et qui, pour un rien, comme l’année dernière à cette époque, par exemple, remue ainsi qu’un paysage de cinéma tragique;), de la steppe pelée, ocreuse et grise, couleur de pierre et de poussière, mais semée par places d’oasis de verdure : dans des vallons et des creux, et en certains districts, au flanc des hauteurs, s’est logée de la terre, et il en sort des vergers, des jardins, des champs — et par masses ou individuellement — des arbres.

A Sébastopol j'ai passé du wagon dans Pautomobile et après des montagnes aussi stériles que de gigantesques forteresses en ruines, des vallées .s’ouvrent, boisées et profondes tout autour de moi.

Puis, il y a eu un coup extraordinaire qui déchira les images géantes au milieu desquelles on passait. Voici : on est sur un sommet et on franchit la trouée et le seuil qui donnent sur la mer, et c’est toute la face maritime du paysage qui vous est mise soudain dans les yeux, de cette porte — Baidarskié Vorota — en haut de la façade sud de la Crimée. Du ruban de la route qui trône dans la hauteur et surplombe, de cette bordure vertigineuse, le regard entraîné à toute vitesse plonge sur les rocs, les arbres, les parcs, les palais, les grèves qui s’étagent à des centaines de mètres en contre-bas, et se déploient avec lenteur à cause des immenses proportions du panorama, jusqu’à l’infini bleu foncé de la mer frangée de blanc sur le bord.

Il n’y a pas dans notre Riviera occidentale, malgré la splendeur de certaines dégringolades des rochers rouges de l’Estérel dans l’azur méditerranéen, et les émouvantes transformations de la côte aux roches blanches comme le marbre, qui s’implante de Nice à Monte-Carlo

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— il n’y a pas de débouché sur l’écran marin, qui ait cette envergure. Au reste, les montagnes en bordure de la Méditerranée ne dépassent guère trois à quatre cents mètres ; sur la façade criméenne, les escarpements du rivage montent deux fois plus haut.

Tout le long de la côte, ou plutôt : par-dessus toute la côte, Simiis, Aloupka, Yalta, Sououk-Sou, Aloucbta, pendant plus de cent kilomètres de corniche où la voiture se précipite et plane horizontalement sur le gouffre d’azur et de verdure, on éprouve la même impression qui peut se résumer ainsi : l’étonnement de la grandeur.

La Mer Noire ressemble à la Méditerranée comme une sœur im peu plus sombre. La tradition qui lui a donné son nom l’a certainement fait par comparaison avec la Méditerranée, et elle ne s’est pas trompée : la Mer Noire est réellement noirâtre, par rapport à la brillante substance liquide qui baigne le sud de la France, la Sicile ou l’Algérie. En plein soleil, elle est presque aussi bleue (pas autant : l’œil garde le souvenir d’une nuance), mais dès qu’un nuage passe sur le soleil, elle s’ardoise très vite, et le soir la moire de reflets noirs et verdâtres, comme l’huile lourde de pétrole. On peut dire qu’il y a ici

une ou deux doses de couleur noire délayée dans la couche de cobalt, d’outremer ou de bleu de Prusse qui est étalée sur la Méditerranée française et italienne. Pourtant ce sont — en dehors de ce détail — les mêmes douceurs et les mêmes beautés tropicales et heureuses du flot, les mêmes soieries pour les regards, et le même vif contraste avec les glauques jaunes et livides océans qui vont et viennent sur les autres contours de l’Europe.

Comparer les végétations des deux régions, c’est évoquer un joli poème botanique, comme aimaient en faire les préromantiques du xviii8 siècle. En Crimée, dans ces districts verdoyants si nettement dessinés sur l’immense carcasse volcanique, il y a, par masses égales, des arbres qui se dépouillent l’hiver, et des arbres toujours verts : les pins, les sapins, les mélèzes, et surtout les cyprès. Les cyprès : cette dentelle noire à hautes pointes verticales qui court tantôt en ligne droite, tantôt en ligne sinueuse le long de la montagne grise, ce pullulement de statues obscures et effilées, en groupes, en alignements isolés ou doubles, en bataillons, plus multipliées que sur n’importe quel rivage italien, sont -une des caractéristiques de la Crimée maritime. Mais les arbres de marbre noir qui prennent part à l’architee-

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ture des maisons, sont, ici, encadrés par des chênes, des acacias ou des noyers. Avec les cyprès, les peupliers alternent fraternellement : longues formes comparables entre elles pour leur silhouette, mais l’une d’im vert clair et l’autre vert noir, l’ime transparente avec ses rares feuilles tremblantes et piquées de lumière, laissant voir tous les grands gestes des branches qui lèvent les bras au ciel, l’autre dense et épaisse comme une cagoule de moine ou un éteignoir majestueux.

Sur la Riviera française, il y a beaucoup moins d’arbres à feuilles caduques ; dans beaucoup de régions, il n’y en a pas du tout. C’est presque exclusivement une végétation africaine qui est plus verte en hiver qu’en été où elle est un peu desséchée : pins maritimes, eucalyptus, mimosas, myrtes, cactus, agaves, palmiers, lentisques, arbousiers — toutes plantes aromatiques, à feuilles charnues, à sang épais. A peine le figuier, dont la parure a besoin de renaître chaque été, y a-t-il sa place.

Donc, en Crimée, les plantes, grandes et petites, ne sont pas si exotiques. On y trouve la verdure tendre, douce et fragile, les feuilles légères et mortelles sur leurs branches, qui sont exclues de ce mince segment de climat africain empiétant sur le bas de la France. De

plus, le pays méditerranéen est, aux abords de la mer, très pauvre en terre : une maigre pellicule, un tapis décousu de terre arable posé çà et là sur du roc, et d’une façon générale, un terrain de maquis. La Crimée a dans les rochers de ses rivages des réserves d’humus plus volumineuses. On y voit des arbres gigantesques en grand nombre, mêlés aux essences rares, que les seigneurs, les riches bourgeois, les opulents marchands, ont apportées jadis dans les parcs des villas qui sont maintenant maisons de repos : cèdres du Liban, araucarias, ou séquoias (à Artek, un cyprès des marais, arbre dont on compte sur le globe les spécimens par unités). Le temps, et le développement de la vie, ont fait à la longue, de ces parcs artificiels, une partie intégrante de la Crimée maritime.

Et pourtant, quoique moins exotique par son ornementation végétale que le rivage sud-est de la France qui se rattache organiquement au maquis de la Corse et au plancher terrestre de l’Afrique, la côte de Crimée a plus d’accent, plus de variété, plus de spontanéité éclatante et saisissante. D’ailleurs, elle est moins exploitée. La nôtre, en proie jusqu’aux moelles au cosmopolitisme de luxe, n’a pas un pouce carré qui ne soit occupé par de la pierre de

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taille, ou du béton, du plâtre, ou de la balustrade, ou du parc. En Crimée, les installations monstres de quelques gros personnages n’avaient pas ce caractère d’organisation systématique qui asservit tout le pays — habitants compris — au riche visiteur, et qui a fini par donner même aux rochers qui baignent chez nous dans la mer, des allures de devantures de rues. La campagne n’est plus ici, comme là-bas, en France, le pur et simple faubourg des villes d’eaux. Il y a en Crimée, même à portée de l’azur noircissant de la mer, de la paysannerie, et des villages ; des maisons turques faites comme celles d’autrefois, et sur les pentes, des hangars d’ancien modèle où sèchent, de haut en bas, des chapelets de feuilles de tabac, il y a des paysans au teint basané et au bonnet d’astrakan (ou de simili astrakan), et quand ils portent des brochettes de feuilles de tabac, cela fait un bruit de feuilles de soie. On voit des femmes aux voiles de couleurs, qui de loin font, ensemble, des effets de bouquets (mais ces Tatares n’ont plus de voile sur la figure) ; et des mosquées, qui jouent un moindre rôle qu’avant, et des cimetières turcs où les stèles ont des têtes et même des coiffures de pierre, et dans l’abandon sacré où la nécropole musulmane doit rester, ces

stèles finissent par être penchées dans tous les sens et par tituber — à cause des tremblements de terre. Sur la Côte d’Azur, il n’y a pas de paysannerie, les indigènes étant devenus par la force des choses, ou fournisseurs ou serviteurs des riches. Il y a du reste peu de villages : on ne rencontre guère sur son chemin que des villas, des palais ou des palaces, des restaurants, et des garages.

Comme dans cette Riviera française où d’ici quelques semaines, en m’exilant de PU* R. S. S., je vais aller travailler, il y a surtout dans la zone maritime de la Crimée, une population flottante, attirée momentanément par les bienfaits du pays.

La conquête de la Crimée marqua, il y a cent quarante-cinq ans, la victoire définitive du Grand Russien de Saint-Pétersbourg sur le Tatare. De nulle région, l’empire des tsars ne fut si fier, et nulle n’excita autant les convoitises des grandes puissances. La haute société russe s’y déversa périodiquement. Il y a plus de cent ans que Pouchkine alla en Crimée. Il logea une quinzaine dans la maison du général Raievski dont il aimait la fille Marie. La maison est là, vide et mélancolique, sentant un peu l’abandon et vivant toute sur son passé en attendant une destination. A

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quelques pas de la mer qu’elle domine à peine, entourée de vieux arbres qui sont énormes et qui certainement, il y a cent ans, étaient déjà vivants, elle est aussi émouvante et aussi belle que la villa San Vigilio qui orne avec une grâce sacrée les bords du lac de Garde. Elle est symétrique, hautaine et triste, à la manière d’un mausolée, avec ses immenses cyprès, vastes comme des tours noires et des clochers de ténèbres, posés de part et d’autre du noble triangle classique de sa façade toute en vitres. Elle se repose des hommes, silencieuse et oisive, à un des bouts du parc de Gourzouf où onze sanatoriums magnifiques hébergent trois cents soldats de l’Armée Rouge.

C’est à peu près à l’époque de Pouchkine qu’eut lieu im exode sensationnel : la princesse Galitzine, la baronne Krudener, et la comtesse de Cachet vinrent du nord en bateau par le Volga, puis par le Don et la Mer Noire, et débarquèrent dans la région de Yalta. C’étaient trois dames très mystiques et tant soit peu illuminées, et la dernière n’était rien moins que cette Marie de la Mothe qui joua un rôle dans l’affaire pré-révolutionnaire du Collier de la Reine, sur lequel Alexandre Dumas a brodé une histoire peut-être moins vraie mais certainement plus amusante que l’histoire. Quel-

qu’un qui est très au courant des grands et des petits faits historiques, la camarade Solovieva (femme de celui qui a transformé Artek en colonie sanitaire pour les pionniers, en paradis d’enfants où passent mille enfants chaque année), la camarade Solovieva donne des précisions documentées sur l’état civil de cette mystérieuse voyageuse qui hanta vers 1820 les rives de la Crimée sous le nom de comtesse de Gachet, et elle indique même la petite maison exquise qui fut presque certainement sa retraite, au bord même du flot, entre le mont de l’Ours et le rocher de Gourzouf.

Depuis, une partie du pays passa des mains des aristocrates dans celles des gros marchands. Il y a encore dans le parc d’Ârtek, sortant de quelque cave encore non vidée, et s’envolant au vent, des étiquettes anciennes de bouteilles ornées de la firme de l’homme de poids qui, au temps du tsar, était propriétaire des vignobles, des bois, des maisons... et des hommes, d’alentour.

Maintenant la population flottante n’est plus faite que de travailleurs manuels ou intellectuels.

Nous entrons dans le plan des grandes différences marquées, entre la Crimée soviétique, et la région qui, dans l’Occident, lui corres-

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pond plus ou moins. A Cannes et à Nice, les hôtels et les maisons particulières sont peuplées de peu de Français et de beaucoup d’étrangers divers par l’origine, semblables par l’argent qui leur sort des mains ; sur le littoral de la Mer Noire, il y a seulement des citoyens de l’Union (et quelques citoyens de l’Internationale). Accentuons encore le contraste en disant : ici, il y a des travailleurs venus pour se reposer, et pas d’oisifs venus pour changer de distractions. On les distingue, ces deux espèces humaines, d’un bout à l’autre de la vieille moitié est de l’Europe, à leur allure, à leur tenue, non à leur type, parce qu’il n’y a pas de type physique du citoyen de l’Union. Je dirai même plus : s’il y a, à la rigueur, certains types spécifiques dans quelques populations de l’Union, par exemple : le type mongol, le type kirghiz, le type arménien (et encore, tous les individus qui font partie de ces populations n’en ont plus forcément le type : celui-ci s’est trop déformé et démonétisé à force d’usage et de croisements) — il n’y a pas, en tout cas, de type russe. L’existence dudit type, c’est un bruit que font courir les gens de l’étranger.

A vrai dire, les habitants indigènes des grands centres russes forment la collection la

plus hétéroclite de physionomies qui soit. Il y a des Russes pur sang de toutes formes et de tous formats, et dont très peu peuvent se rapporter aux modèles plastiques consacrés du théâtre et de la légende : le boyard à moustaches, l'intellectuel hirsute et nihiliste, et le moujik à la figure faite entièrement en poils (le diplomate à favoris n’est plus qu’objet de musée ou d’opérette). Il vous faudrait errer longtemps dans les rues de Moscou, ou des grandes villes, ou des villages, pour retrouver quelques traits matériels de ces physionomies canoniques. De même il faudrait chercher longtemps parmi les ouvriers à casquettes qui se pressent le soir, le travail fini, sur le pont de Galata, pour trouver l’image classique, ou plutôt romantique, du Turc. Ici, comme partout ailleurs au monde, les caractéristiques des races ont à peu près disparu dans la mêlée formidable de la vie contemporaine. Ici comme partout ailleurs, les traits fondamentaux des races ne subsistent plus guère que dans les coiffures et les habillements.

Plus que partout ailleurs, un souffle a passé il y a douze ans qui a tout changé dans les milieux où nous sommes. Tant pis pour ceux qui ne s’en aperçoivent pas encore. Les générations actuelles de la Russie sont très visi-

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blement prolétarisées. J’ai déjà dit cela, mais je le répète volontiers. S’il y a en Russie une race unifiée, ce n’est pas une race ethnique : c’est une race de lutteurs, de soldats du travail, qui peuple le pays, une race où s’est diffusé le sang ouvrier et paysan, et aussi, plus largement encore, l’esprit prolétarien : la clarté, l’énergie, l’équilibre, la vitalité, la santé physique du géant populaire. Avec des traits qui rappellent aussi volontiers ceux des Français, ou des Allemands, et même des Anglo- Saxons, que ceux des Slaves, les hommes et les femmes du pays des soviets donnent avant tout l’impression d’une espèce humaine nouvelle et jeune : toute la fraîcheur, toute la force, toute la fureur du commencement, une humanité en mobilisation. Les réalisateurs de la révolution prolétarienne sont, comme Napoléon le disait de lui-même, non des descendants, mais des ancêtres.

Et justement, j’ouvre une parenthèse ici pour dire qu’il y a bien, en effet, un cc type russe », et que par une curieuse coïncidence, c’est en grande partie dans notre Côte d’Azur française que nous allons le découvrir sans avoir besoin de le chercher beaucoup : c’est le type aristocratique, qui brillait avant guerre à Pétersbourg, à Moscou, et à Cosmopolis. Ce

type est joli, étrange et séduisant, et présente les raffinements de la décadence : des femmes félines, d’une beauté imposante et redoutable, « fatale », comme on disait jadis, des hommes à la grâce luxueuse et aiguë de barzoïs, avec, aux uns et aux autres, des yeux qui sont un peu des yeux de fous et — un physiologiste me le faisait remarquer — une certaine rondeur curieuse du crâne. On aperçoit ces prestigieuses créatures dans les milieux où ont reflué les Russes blancs : dans certains restaurants russes à la mode, parmi les chauffeurs de taxis de Paris où les anciens nobles et officiers tsaristes pullulent — et dans tout le service de balayage et de voirie de Cannes qui est composé de soldats et d’officiers impériaux et wrangéliens, — sans parler des salons grands-ducaux.

Au reste, la grande différence que je trouve entre la Crimée et la Côte d’Azur — ces deux régions qui, malgré tout, demeurent foncièrement de même espèce — ce sont les gens qui y viennent, c’est la marée montante et descendante des visiteurs qui les animent périodiquement.

Chez nous, c’est une foule mondaine ou mondanisée, aristocratique ou « petite aristocratique », qui vient se distraire, s’étourdir, et s’exposer aux yeux. En Crimée, c’est une

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foule de travailleurs qui vient pour reprendre des forces. Parmi les innombrables maisons de repos et sanatoriums de l’Union, ceux de la Crimée partagent avec ceux du Caucase le privilège du climat, d’un ciel qui reste d’une incandescente pureté pendant des mois entiers, et fait du printemps, de l’été et de l’automne, des fêtes féeriques de chaleur et de lumière. (Pour être juste, il faut reconnaître que, l’hiver, la Côte d’Azur marque un point, parce que la tiédeur et l’illumination atmosphérique n’y cessent pas durant les sombres mois, alors qu’il fait froid et qu’il neige en Crimée. Évidemment, la Crimée, comme nous l’avons vu d’un coup d’œil, par sa flore, n’est pas d’une nature et d’un tempérament tropical ; les cigales n’y chantent pas de juillet à octobre. C’est lui coin de nature tempérée qui bénéficie pendant les trois quarts de l’année d’un extraordinaire coup de soleil.)

Les camarades soviétiques comprennent vraiment les vacances. Ils les rationalisent. Le mois de repos joue dans la destinée de chacun non pas un rôle anecdotique, mais un rôle organique. On s’adonne au repos comme à un sport, et c’est vraiment un sport dont on prend violemment l’habitude. Moi qui n’avais jamais eu de vacances depuis de multiples années, j’y

ai pris goût, ici. On finit par éprouver le besoin de marcher, de manger, de toucher du soleil, d’être manié par l’air substantiel de la mer, et massé par la brise. C’est une propreté approfondie à laquelle on s’adonne. Ce repos vaut le travail, parce qu’il le prépare. Après un pareil régime, on peut travailler onze heures d’affilée comme les camarades responsables savent le faire.

Au demeurant, les toutes nouvelles théories qu’on m’a exposées à Moscou, considérant le repos comme facteur direct du travail, prétendent doser avec plus de rigueur les juxtapositions de non-travail et de travail, de façon à obtenir un rendement plus grand : La grosse besogne en bloc, sans autre méthode qu’une sorte d’emballement, est le fait de la vieille garde. Les jeunes entendent agir plus rationnellement. Ils n’ont point tort, et seront plus forts.

Arrivé ici, on change soudain d’habitudes, en attendant qu’on change de peau (ce qui n’est pas long). Le vaste paysage vertigineux et dynamique de Crimée, avec ses gouffres de verdure, ses oasis aux maisons blanches et aux colonnades d’arbres noirs, se peuplent au soleil de torses de terre cuite et d’épaules de caoutchouc rouge. Le bain solaire peint les

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corps d’une première impression d’ocre jaune, ensuite y passe une couche de teinture d’iode. Sur les bancs, entre les arbres, le long des plages, des chairs debout, assises ou couchées, rappellent les nus rebondis et carminés jusqu’au violacé, de la deuxième manière de Renoir. Du reste, des structures superbes, et quelques-unes athlétiques, que celles de ces corps que le resplendissant soleil dont on recueille pieusement sur son épiderme la salutaire averse, fait passer en un mois, de la race blanche à la race noire, en passant par la jaune et la rouge.

Santé, simplicité, loyauté, tenue. De la joie, et pourtant du sérieux dans ce traitement qu’on suit pour abattre davantage de besogne lorsqu’on rentrera. C’est un devoir qu’accomplissent patiemment et gravement ces hommes et ces femmes qui, peu à peu, à force de rayons, dorent et cuivrent leur blanche chair de citadins, comme un fumeur cc culotte » avec amour une délicate pipe d’écume de mer. Au reste, une organisation méthodique et rigoureuse contrôle et dirige ces utiles débats.

Pas d’arrière-pensées, pas de libertinage. On est bien loin ici des machinations sexuelles, du dévergondage hypocrite qui sévit dans nos grandes stations climatériques et balnéaires

d’Europe, dans ce camp de concentration du snobisme qu’est l’opulente Deauville et même dans les gracieux arrangements, nets et tirés au cordeau, avec des damiers de couleurs vives, des plages anglaises ou des plages allemandes de la Mer du Nord ou de la Baltique — pour ne pas parler des New-Jersey et des Los Angeles, et pour ne pas parler non plus de la Côte d’Azur !

Le ciel de Crimée est, dans la géographie sociale et morale, l’antipode de cette atmosphère équivoque et cosmopolite où l’étranger est à la fois le rastaquouère et l’animal de luxe à exploiter ; où les casinos ne sont que gigantesques pièges, vers lesquels le client riche est rabattu, d’abord par le snobisme, ensuite par la publicité du mercantilisme de l’élégance, et enfin par des agents ou des agentes, subtils et caressants.

Sans doute, la Crimée n’est pas seulement une station de repos. Elle a toute sa vie économique propre, avec les deux maîtresses cultures de la vigne et du tabac. Nous reparlerons de cette autre face de l’attirant pays, et des ressources agricoles et industrielles que la nature a dispensées ou préparées à cette presqu’île qui est de la taille de la Belgique.

Sans doute, la nature en a fait — à longs in-

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tervalles, il est vrai, le théâtre d’accidents sismiques dramatiques, et elle l’a surtout désavantagée au point de vue de la fourniture d’eau douce. Le problème de l’irrigation se pose en Crimée comme du reste dans la Transcaucasie et dans le Turkestan. Bien d’autres problèmes se posent ici, que l’Etat Ouvrier et Paysan, et les organisations locales ont déjà commencé à affronter, ou se mettent en devoir d’affronter.

J’ai quitté la Crimée. Une dernière fois, j’ai passé au large de Yalta qui la nuit, semble, comme Nice ou comme Naples, un interminable collier de lumières sur la grandeur bleutée des espaces. Le lendemain matin, c’est une côte désertique et ensoleillée qui m’étreint largement. La région des oasis est interrompue. Voyage plein de sérénité et même, de majesté. Il fait beau temps, mais, de plus, le cc Tobolsk » est d’une stabilité si ferme qu’on ne sait jamais, lorsqu’on est dedans, s’il est en marche ou s’il est arrêté, et qu’il faut regarder le paysage pour constater que celui-ci glisse de chaque côté du bateau immobile.

Donc, dans la splendeur appuyée des derniers beaux jours, par-dessus les flots de la mer qui étalent au soleil des monticules couleur vert vif et des monticules d’argent, à travers l’allée et venue des nuages à gros points blancs que font les oiseaux, c’est Féodocia. C’est Novorossisk, grand port sévère de la couleur du ciment, faisceau de lignes d’horizon pleines de docks, d’entrepôts, de môles, de quadrilatères à cheminées, et de monuments publics décorés par les belles taches rouges : de grosses étoiles et des banderoles, à l’occasion de quelque cérémonie... Nous sommes aussi loin de Moscou que Moscou l’est de Paris. Mais ce n’est déjà plus la Crimée...

En entrant dans les eaux orientales de la Mer Noire, vers ces paradis terrestres de Sotchi, de Gagri et de Soukhoum au verdoiement éternel, ma pensée revient à la Crimée et s’y attache.

Je ne l’ai examinée dans le précédent chapitre qu’avec l’œil du touriste. Maintenant, je veux lui décerner un hommage pratique et ajuster, comme un ouvrier consciencieux, un peu de documentation solide par-dessous ces impressions.

Voici donc la presqu’île à trois pans de Crimée, qui semble le couvercle de la Mer

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d’Azov, ouvert à côté de cette mer. La Crimée a 25.800 kilomètres carrés : à peu près les dimensions de la Sicile, ou du Péloponèse, ou du Jutland danois. 705.000 habitants, dont 500.000 sont Tatares. Le reste : Grecs, Russes et divers. A peu près autant de citadins (321.000) que de villageois (383.000).

Ce prestigieux triangle criméen, objet des convoitises des grands impérialismes (qui ont tous éperdument vu passer Sébastopol dans leurs rêves), a été pris à Wrangel par les bolchéviks en un seul jour — le 14 novembre 1920. Wrangel ne put emporter dans ses bateaux, en plus de sa précieuse personne — qui devait traîner sept ans l’exil — que de l’argent et des bijoux volés (il était très amateur d’objets de valeur et de rondelles d’or et d’argent, et on a lu dans un journal bourgeois une interview de lui dans laquelle il proclamait que le grand idéal de sa vie était de s’attribuer des sommes d’argent considérables que l’émigration blancbe officielle avait emportées de Russie) .

Dès 1921, à mesure qu’elle oublie Wrangel, la Crimée s’organise, et je renvoie ceux qui voudraient avoir à ce sujet une documentation complète et détaillée, aux comptes rendus des conférences que le Comité Exécutif a élaborées

au mois de mai de l'année dernière sur la situation économique du pays... Le revenu actuel de la Crimée est de 35 millions de roubles : chiffre de 1927. S ur ces 35 millions, 17 millions ont été utilisés dans le budget local, et 18 millions versés au budget de l’Union et de R. S. F. S. R. (Russie proprement dite.) Et sur ces 18 millions, 10 sont revenus en Crimée (établissements sanitaires et d’enseignement, et subventions à l’industrie d’intérêt national). Les dépenses affectées dans le budget aux salaires des dirigeants, à certaines administrations, au Comité Central, vont en diminuant. Les dépenses sociales (éducation, santé, pensions), et les crédits destinés à l’industrie et aux travaux publics, sont au contraire en accroissement.

De par ses richesses naturelles : exposition solaire, climat, la Crimée est destinée en premier lieu, pourrait-on dire, à l’industrie sanitaire.

La vertu guérissante de la Crimée, on l’exploitait déjà sous le tsarisme. C’étaient seulement les privilégiés de la fortune et de la naissance, qui s’y taillaient des fiefs où ils construisaient des châteaux et des villas somptueuses. A cette époque pourtant, des établissements sanitaires existaient pour le personnel

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d’un petit nombre de firmes industrielles, et existaient aussi quelques sanatoriums publics, mais dont le tarif de séjour était bien audessus des ressources des travailleurs. Ceux-ci étaient par le fait, totalement exclus de ce traitement aristocratique. Aujourd’hui, l’exploitation méthodique des régions saines et chaudes de l’Union, pour la guérison et le repos des travailleurs — organisation générale à laquelle rien, à l’étranger, ne peut se comparer — constitue un des spectacles les plus caractéristiques et les plus nobles de la Russie nouvelle. Chaque sanatorium ou maison de repos a ses hôtes spéciaux : il y a ceux du gouvernement, du Comité Exécutif Central, des savants, des artistes, des paysans, des syndicats, etc.

Les maisons où l’on se repose et où l’on se guérit s’étendent sur un ruban de territoire qui longe le rivage méridional de la presqu’île. Cette bande mirifique de frondaisons, de rochers, de baies enchantées, de palais blancs baignant dans le bleu sombre, jouit d’une température de trois à quatre degrés plus élevée que le reste de la Crimée (qu’on peut dénomner la Crimée du nord). C’est un brusque souffle de tiédeur qu’on reçoit à la figure, en même temps qu’un panorama prodigieux tout

entier déployé, quand on débouche de l’intérieur du pays sur la Crimée maritime par la porte de Baidarskié.

La vieille terre criméenne, pleine de résonance turque, a agrandi depuis des siècles la part de l’agriculture. On arrive actuellement aux normes d’avant-guerre, qu’on dépasse sur plusieurs points. Dans la Crimée du sud, indépendamment de la culture du repos et de la santé, on s’occupe surtout de raisin et de tabac. L’immense rivage bombé et les vallées environnantes se bariolent de grands placages de vignes, vertes en été, dorées et rousses en automne, se pointillent de champs de tabac et se couvrent de hangars à compartiments où des guirlandes de feuilles de tabac deviennent blondes en vieillissant. Ces cultures sont surtout entre les mains des paysans tatares et des paysans grecs.

Le blé apparaît à quelque distance des côtes : grandes et belles exploitations allemandes, israélites et tatares, 665.000 hectares de blé. Pour tous les divers produits agricoles, la surface actuellement ensemencée, est de 98 % de celle d’avant-guerre.

S’il y a en Crimée 80.000 chevaux et 20.000 cochons de moins qu’avant la révolution, il y a, par contre, de plus qu’alors,

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65.000 bêtes à cornes et 100.000 moutons et chèvres. Le Plan de Cinq Ans a décidé que toutes mesures seraient prises pour qu’en 1932, le nombre des chevaux soit augmenté de la moitié et celui des cochons du double.

L’agriculture de Crimée est culture d’Etat dans la proportion de 5,4 %, culture collective pour 5 %, culture privée pour 89,6 %. Il y a aujourd’hui 49 centres agronomiques, 500 terrains d’expérience, 38 haras, 24 centres de location de machines, et 35 pour les semences. Tous ces établissements et organisations seront multipliés au cours des cinq ans qui viennent. Le rendement de la terre, qui, grâce à la sélection des semences, aux engrais minéraux, à l’emploi des machines, est actuellement en progression sur la production passée, d’un tiers pour le froment, d’un cinquième pour l’avoine, et des deux tiers pour le maïs — ce rendement subira une augmentation telle que le blé par exemple, donnera 11,4 quintaux par hectare et que la récolte de blé vaudra 56 millions et demi de roubles. La partie marchande de toute la production agricole de la Crimée doit être en 1932, de 64 % de l’ensemble. Cette production totale aura alors augmenté de 95 % et la valeur qu’elle atteindra sera de 85 millions de roubles.

L’agriculture etl’industrie sont greffées Lune sur l’autre, et toutes deux basées sur la force motrice, selon le principe soviétique de l’économie dynamique. En Crimée, l’électro-énergie est par tête de 19 kw.-h. ; ce chiffre doit passer en 1932, à 54. Les usines travaillant à l’aide du courant passeront de 48 à 66, et l’énergie qu'elles utilisent quadruplera.

L’industrie métallurgique est installée dans la ville de Kertchi dont les alentours souterrains sont riches en minerai de fer. Là comme ailleurs, les grandes fabriques étaient ruinées pendant la révolution ; depuis, tous les ans, un ou deux hauts fourneaux nouveaux surgissent de terre. C’est 54 millions de tonnes que fournit le rayon de Kertchi. On récolte également 400.000 tonnes de soufre dans les environs de ce même Kertchi. Le Gosplan et l’Académie des Sciences sont d’accord pour certifier qu’il y a là une provision de soufre qu’on n’arrivera à épuiser qu’au bout d’un siècle. Autres produits naturels : pierre à bâtir, argile, plâtre, chaux, asphalte, sel.

L’industrie et le commerce criméens ont beaucoup à faire avec le ciment bien que la Crimée ne produise pas de ciment ; mais tout près, à Novorossisk, on recueille une pierre de ciment comparable à celle de Boulogne et

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on débite par an 16 millions de bochkas de ce produit de premier ordre.

20.000 ouvriers en Crimée, m’a assuré un directeur d’entreprise. De toute façon, dans cinq ans, le nombre des ouvriers aura augmenté de 69 % et le capital de base des exploitations, de 168 %. Sous le tsarisme, l’industrie privée qui sévissait exclusivement en Crimée, conduisait par le licou de 2 à 3.000 ouvriers au plus. La participation des exploitations privées dans l’ensemble, était en 1927, de 24 %. Elle sera en 1932, de 12 %, et sera totalement annulée en ce qui concerne la grande industrie.

La Crimée contient du charbon. On en est encore à la période des sondages et des prospections des houillères.

En 1927, les industries chimiques d’État atteignaient une production de 993.000 roubles, les tanneries d’État, 2.529.000 roubles, les conserves 3.856.000, les moulins à farine 7.358.000. Ces chiffres doivent être à peu près doublés, et, pour les conserves, triplés, en 1932 (la production de la métallurgie d’État criméenne atteindra alors 26 millions et demi) par suite de l’investissement d’un capital d’exploitation de 108 millions de roubles.

Les trusts de vins font de grosses affaires

en Crimée. Lors de son récent séjour dans la presqu’île, Maxime Gorki mettait en fait que très peu de personnes se rendaient compte de l’importance prise par la vente du vin de Crimée à l’extérieur (500.000 védros, nous assurait-il). Les trusts du vin qui organisent l’exportation font environ 4 millions de roubles de recettes annuelles.

La question des transports a été déplorablernent laissée dans l’ombre pendant la période des tsars : les historiens jurent leurs grands dieux que Nicolas Ier avait un tas de projets concernant des écheveaux de routes et de voies de communication, mais pour des raisons qu’on ignore, il n’en a fait exécuter aucun.

La longueur totale des chemins de fer de Crimée est actuellement de 570 kilomètres — ce qui est tout à fait insuffisant en présence des tumultueuses exigences de l’industrie et de la calme extension du réseau des sanatoriums et maisons de repos. Or le Plan de Cinq Ans nous parle, sur ce thème, d’une façon précise et pratique : Sébastopol et Yalta seront reliées par une ligne de tramways, Yalta sera jointe à Simféropol par le chemin de fer (les plans de ce travail sont terminés et l’exécution en va commencer ; elle coûtera 20 millions de roubles). D’autres lignes — 230 kilomètres en

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tout — porteront la longueur des voies ferrées criméennes à 800 kilomètres.

Déjà la sixième partie des routes de Crimée est goudronnée, et la route de Sébastopol à Alouchta n’a rien à envier pour la largeur et le bon entretien, à la fameuse Corniche d’Or qui longe la Méditerranée. Les routes de Crimée seront entièrement goudronnées d’ici trois ans, tout au moins les 644 kilomètres de chaussée d’État. Il ne faut pas oublier de mentionner — et de célébrer — le quai en ciment armé (60.000 roubles) qui s’étend devant la large ville de Yalta. Indépendamment des routes neuves (comme celle qui unira Sébastopol à Simféropoî par 70 kilomètres), partout on rallonge et on perfectionne les voies de communication. Cent mille roubles ont été dépensés pour les routes du rayon de Yalta et 450.000 pour l’ensemble des routes de Crimée. On s’est mis au travail (12 millions de roubles) pour augmenter le nombre des chaussées d’État de la moitié, des chemins communaux du double.

Le trafic par la Mer Noire, qui était tout à réorganiser, s’éveille assez activement. Il ne se passe guère de jours où toutes les escales, d’Odessa à Batoum ne reçoivent la visite d’un bateau à vapeur porteur de passagers et de

marchandises. Quatre bateaux neufs à Odessa : 2 Odessa-Batoum, 2 Simiis-Yalta.

Le problème de l’irrigation a un intérêt majeur pour le développement du pays. Celui-ci manque d’eau pendant l’été. Deux exemples donneront une idée de cette pénurie : le débit de l’Aiana varie de 0 me. 023 à 18 me., et celui d’un autre cours d’eau, la Skélia, oscille entre 0,025 et 26 ! Tous les ans, 150 à 200.000 roubles sont consacrés au captage des eaux, à la fabrication de bassins en ciment armé et de canalisations.

Le Plan de Cinq Ans, dans ses prévisions impératives, envisage l’aménagement nouveau des villes de Yalta et de Sébastopol et l’amélioration des cinq ports criméens : Féodocia, Kertchi, Evpatorisk, Sébastopol, Yalta.

80.000 roubl es seront dépensés cette année rien que pour les plans.

L’histoire de la Crimée s’est enrichie l’année dernière, d’une page terrible : le tremblement de terre. Pendant trois mois, à partir de septembre et presque sans interruption, on a vu la terre qui, selon l’expression pittoresque que m’a confiée un paysan, se balançait comme un berceau. Les arbres, les grandes et les petites maisons se balançaient aussi comme des embarcations sur la mer. Les petites maisons

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dégringolaient et leurs débris blanchissaient les jardins et les chemins, les grandes maisons se fendaient du hant en bas, les rochers se détachaient des montagnes- A un moment, brusquement, la mer se retira, mettant en évidence, tout nus sur une plaine, des gens qui s’y baignaient. Rien ne peut rendre l’épouvante «de cette oscillation du sol qui dura près de cent jours, déchirant des régions entières et des villages de pierres et de bois- Tons ceux qui ont assisté au cataclysme en ont gardé la hantise, et comme l’affolement, et presque partout encore, surtout à la place des vieilles maisons et des plus humbles bâtisses, les traces béantes et dissymétriques du monstrueux fléau vous frappent les yeux. Et pourtant presque tout a déjà été reconstruit, refait, réparé, remplacé. Les dégâts matériels peuvent être évalués à 30 millions de roubles. Moscou a donné en 1927 sept millions de roubles. Cette annéeed sa donation s’élèvera à quatre millions environ. Ces sommes sont spécialement consacrées au travail de reconstruction des habitations. On les fait de préférence en ciment armé qui résiste mieux que la pierre aux coups d’épaule terrestres. Deux cent cinquante maisons neuves ont été édifiées pour 250 familles de paysans pauvres. Ces maisons ont

deux pièces et uu couloir. A l’heure qu’il est on peut dire que 50 % des dommages matériels ont été réparés. Indépendamment des 7 millions du gouvernement de l’U. R. S. S. il y a eu pour les travaux d’intérêt public, et spécialement pour la réédification des maisons de repos, un débours de 10 à 11 millions de roubles : 120.000 roubles pour Sououk Sou, 25.000 pour Moukhalatka, 50.000 pour Livadia, 200.000 pour Dulberg, l’ancienne propriété du frère du tsar. Les dépenses considérables qu’a entraînées le formidable imprévu du tremblement de terre ont obligé à restreindre légèrement cette année le nombre des personnes traitées dans les maisons de repos et les sanatoriums de Crimée : A Yalta et dans les environs, 350.000 malades ou affaiblis, ont passé, contre 400.000 l’année dernière. Pourtant le développement de l’immense réseau sanitaire de Crimée a continué méthodiquement cette année comme les autres. A Yalta, on a édifié une polyclinique d’un type particulièrement perfectionné (il n’existe dans l’Union Soviétique que deux maisons de cette espèce). L’établissement fonctionnera même pendant tout l’hiver et aura 300 places. 200.000 roubles lui sont consacrés.

J’ai parlé déjà ici d’Artek, paradis des petits

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pionniers affaiblis. A Simiis, grand sanatorium d’État. Dans la région, sanatorium d’Ukraine. A Moukhalatka, sanatorium des membres du gouvernement. A Alouchta, maison de repos de l’Union des Syndicats : 4.000 places. Alouchta a six kilomètres de plage. A Evpatorisk, un institut de bains de boue (ce bâtiment, tout neuf, coûte un million de roubles) . On a commencé une polyclinique, et aussi un sanatorium pour la tuberculose, à Dalazi (six kilomètres de Yalta, sur la hauteur : deux millions et demi de roubles), depuis quinze ans la station était en observation. Les bâtiments ont été finis en juin. 150 places, et chaque malade a sa chambre ; solariums, etc... Et cette année on construit encore pour un million et demi de petits pavillons. Cet établissement a été financé par la Caisse d’Assurance, qui a en Crimée six sanatoriums et maisons de repos.

Il y a en Crimée des maisons de repos d’État payantes : 130 à 150 roubles par mois.

Dans cette Crimée dont la population s’est accrue depuis la révolution, l’ouvrier est *en général et relativement au reste de l’Union assez bien rétribué. Un des ingénieurs qui s’occupent le plus activement de la reconstruction industrielle de la Crimée, m’a assuré qu’actuellement dans le midi, les ouvriers du bâti-

ment gagnent de 5 à 6 roubles par jour, quelquefois 8. (Le rouble vaut 13 francs.). Dans la métallurgie, les apprentis gagnent de 40 à 50 roubles par mois, les travailleurs moyens de 70 à 80, les ouvriers qualifiés de 150 à 200. Pour toute la Crimée, les salaires moyens mensuels sont dans la grande industrie, 65 ; dans la petite industrie, 58 ; dans les établissements de commerce, 67 ; dans le bâtiment, 73 ; dans les transports, 50 ; dans l’agriculture, 36; chez les travailleurs de l’enseignement et les artistes, 58 ; chez ceux des établissements sanitaires, 45 ; chez les cheminots et les travailleurs fies postes, 64.

Un des objectifs du Plan de Cinq Ans est de faire augmenter de 20 % le salaire moyen. Et si l’on tient compte de la diminution fies prix fie la consommation, l’augmentation sera de 46 %.

Pour la protection du travail, on dépense 452.000 roubles, et une extension énergique va être donnée au mouvement coopératif qui est un peu stagnant.

Onze écoles neuves. L’instruction est donnée en langue tatare, grecque et russe. Ceux qui passent aujourd’hui dans les villes et les villages de Crimée peuvent se rendre compte des progrès réalisés par la diffusion de l’alpha-

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bet latin pour la langue turque. Cette ingénieuse intervention de récriture latine permet, m’a-t-on assuré, d’apprendre le turc en trois ans.

L’atmospbère politique ? Avant la guerre, il y avait en Crimée un petit cadre communiste. Durant la sinistre intrusion de Wrangel, ce petit cadre s’est renforcé et s’est agrandi. D’irréductibles révolutionnaires tenaient la montagne et harcelaient Wrangel qui ne pouvait que recevoir des coups de ces francs-tireurs sans leur en donner. Après la grande famine si meurtrière qui sévit en 1921, l’aide de Moscou se fit chaleureusement sentir aux malheureux habitants de la Crimée. La plupart considèrent aujourd’hui que la soviétisation est dans le sens du noble intérêt de leur pays. Chez les Tatares il y a 5 % de communistes dans les villes, 2 % chez les paysans. On compte sept femmes présidant des Comités de villages tatares. Dans les petites maisons turques où les demi chambres — la chambre de réception et la chambre d’habitation — n’ont guère d’autres meubles que des tapis, les mœurs nouvelles commencent à remplacer les vieilles, avec la triomphante assurance de la jeunesse qui grandit. Quelques anciens conservent encore sous leur bonnet d’astrakan des restes te-

naces de superstition religieuse. Mais cela s’efface par la force des choses, comme tous les cauchemars s’effacent daus le plein jour. Le tremblement de terre a cassé pas mal de mosquées. Or, elles restent détruites, l’État ne donnant pas d'argent pour y loger à nouveau le culte périmé. Cela est bien conforme à la fatalité historique : c’est ainsi que peu à peu les masses humaines, 'bon gré mal gré, reprennent, sur toute la ligne, leur vrai chemin.

Voilà mon coup d’œil sur la belle et vivante Crimée. Je lui dois beaucoup parce qu’elle m’a rendu la santé, et aussi parce que j’ai admiré et aimé passionnément ses puissants paysages dressés entre la mer et le soleil. Mais il me semble que je manquerais de respect à n’importe quelle région de l’Union Soviétique, si je n’évoquais pas, en même temps que ses reflets et ses lumières, les données précises qui en font le théâtre d’un renouvellement social unique dans l’histoire, et si je négligeais les triomphantes statistiques, lorsque je veux en parler aux ouvriers, et aux intellectuels révolutionnaires d’occident.

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