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DANS LES DÉCORS DU PARADIS TERRESTRE

Je suis parti de l’Abkhasie, comme on sort d’un rêve. Au mois de janvier, la neigeuse Odessa où je suis venu, s’étend, magistrale et glacée, dans ses magnifiques lignes maritimes et urbaines. Là-bas, e’était le resplendissement du ciel et sa brûlure. Le bateau Ilich qui m’a amené de Gagri à Odessa, m’a amené de l’été à l’hiver, en trois jours.

La Crimée est lumineuse et sèche, froide l’hiver. L’Abkhasie est lumineuse et humide, et, même inondée par les pluies, elle est tiède l’hiver. C’est une terre plantureuse et savoureuse, épaisse et noire, où la végétation tropicale prospère plus luxueusement que dans les régions tropicales. On dirait un jardin bota-

nique posé sur le bord de montagnes splendides (Inoubliables spectacles de gorges,, et de monuments rocheux vastes comme des nuages!). La route de Soukhoum à Téberda peut rivaliser avee l’illustre et admirable route militaire qui franchit la chaîne du Caucase, au milieu, de Yladikavkas à Tiflis. C’est à vrai dire, un rivage supra-européen et presque surnaturel. La nature semble avoir posé sur les talus orientaux de la Mer Noire quelque immense verrière surchauffante de serre. Dans ces terres qui prennent pendant la saison des pluies d immenses bains tièdes, et sur lesquelles le soleil d’été promène ensuite, comme un projecteur, son rayon implacable, tous les arbres exotiques s’en donnent à cœur joie, et ils brassent superbement l’espace. On voit des bananiers dont les longues palettes vertes et courbes sont plus larges que les épaules d’un homme et ont une épine dorsale plus forte. Ces bananiers fleurissent : voici pendre leur étrange Heur viscérale soutenue par une sorte de ressort à boudin végétal, et même, voici des régimes de fruits, mort-nés il est vrai. On voit des palmiers phénix — les palmiers classiques — aux troncs larges et hauts (il en est d’aussi corpulents que les colonnes où, dans nos villes, s’affichent les spectacles de théâtre), et sur-

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montés par un bouquet d’éventails à pointes. A côté, les palmiers-chameaux dont le tronc, écaillé de moignons, est recouvert d’une rude fourrure. (Avant de savoir qu’on les appelait des chameaux, je les appelais des ours.) A côté, dans les parcs ou le long des routes, les dracénas érigent leur faisceau divergent de tiges minces, balançant chacune un bouquet hérissé. Ce sont ces palmiers-là qui donnent au maximum un effet d’orientalisme romantique et on ne peut guère s’empêcher d’évoquer, à côté d’eux, un bout de désert, un bédouin, et un minaret.

A Soukhoum, je suis entré dans un bois de palmiers : une épaisse pénombre tombait de ces grandes découpures vertes que nous avons l’habitude de voir, individuellement, dans les serres ou dans les bacs d’appartements. Et en sortant de ce bois je me suis engagé dans une allée de ricins géants où on aurait pu tourner un film de l’Oncle Tom ou de Paul et Virginie.

Aujourd’hui, je pense à ces impressions du mois dernier, en parcourant les grandes dalles rectilignes du port d’Odessa doublées d’un blanc molleton de neige et où le vent vous jette à la figure le froid de dix degrés au-dessous de zéro. Je pense aux peupliers de Gagri. Ils sont phénoménaux. Sur le rivage, à quelques pas

du débarcadère, il en est une rangée, monstrueuses colonnes à écorce, sortes de dockers de bois que quatre ou cinq hommes n’embrasseraient pas à la base, et qui montent à plus de quarante mètres de haut.

Je pense aussi aux chênes qui sont les voisins des vieilles tours de Novi Afon. Ils ont bousculé, troue, et pétri les murailles séculaires, ils en tiennent dans leurs racines ainsi que dans des tentacules, des pierres encore sculptées qui, telles que des épitaphes de vivants, disent leur âge, à eux. Il y at toute une série de ces formidables géants sur la crête boisée, entre les deux tours écroulées qui sont les têtes de la montagne. Ailleurs, des chênes-lièges gonflent leurs carapaces de pachydermes jusqu’à mie énormité tout à fait exceptionnelle dans cette famille d’arbres.

On a transplanté à Soukhoum des pousses d’origines géographiques diverses, d’une même plante, et on a con-staté que ces plants ont beaucoup plus de vitalité et de force d’expansion dans la terre de Soukhoum, qu’en Sicile, en Algérie ou à Madère. Dans un des parcs où m’a guidé le camarade Smidovitch (du présidium du Comité Central de PU. R. S. S.) qui passe ses vacances là-bas, se dressent des eucalyptus qui, en trente ans, atteignent le déve-

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loppement où ils ne parviennent qu’en cinquante ans dans l’Australie, leur pays d’origine.

On fait toutes sortes d’essais parmi cette végétation féerique : des plantes à parfums, des palmiers textiles, des mimosas dont l’écorce fournit le tannin, produit pour lequel l’U. R. S. S. est jusqu’ici tributaire de l’étranger. Même, on a cultivé — à titre d’information — une plante qui donne un fort beau fruit rouge, et on a dû constater que cette plante ne pouvait servir absolument à rien. Elle n’est pas comestible même pour les animaux, elle n’est pas odorante, ni oléagineuse. Son fruit qui est fort joli (on dirait une éclatante tomate parfaitement sphérique et d’un pur écarlate) ne peut même pas servir pour l’ornementation à cause de sa fragilité. On est désormais fixé, et on n’en cultivera plus. L’arbre à melon (le carica) donnera-t-il mieux ? On ne sait encore, car les simili-melons qui poussent sur ses grosses branches, ne mûriront pour la première fois que dans quelques mois. Au point de vue du bois d’ameublement, on élève l’if (qu’on appelle le bois rouge), et le chunchit dont on fait des cannes lourdes et dures et des petites cuillères utilisées par les paysans pour se servir chacun au plat central : la même cuillère siib-

vient sans s’user à l’alimentation de plusieurs générations.

Tels sont quelques-uns des avantages concrets qui résultent d une température annuelle oscillant de 15 degrés en hiver à 40 degrés en été. Les paysans vous diront de plus qu’en Abkhasie, les poules pondent toute l’année... Pour ces différentes raisons, et d’autres encore, l’Abkhasie a été appelée Absn, c’est-àdire Paradis, par ses habitants.

Je garde dans mes yeux, inoubliablement, le triple épanouissement des trois baies successives, de Gagri, de Novi Afon, et de Soukhoum. J’ai déjà dit en parlant de ces régions : le plus beau pays du monde. Je ne crains pas de répéter cette audacieuse, sommaire, et un peu puérile, affirmation.

Gagri fut le fief du prince d’Oldenbourg, oncle du tsar Nicolas II. J’ai lu autrefois que ce grand personnage acquit là pour quelques milliers de roubles un domaine qui valait des millions, et cela fit scandale même au temps du tsar. Pour être juste, il faut ajouter que le prince d’Oldenbourg dépensa dix-huit millions de roubles pour aménager en parc, planté d’essences rares et prestigieuses tout le fond de la baie qui descend vers la mer en pentes montagneuses. Mais il est encore plus juste d’ajouter

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que les ouvriers qu’il employa à cet immense travail n’étaient pas payés et ne gagnaient que leur nourriture : c’était à une époque de famine, et le prince exploita ingénieusement cette catastrophe.

Il n’y a plus de prince à Gagri. H n’y a plus que sa voiture : une sorte de grande diligence peinte en jaune et en bleu qu’on a conservée comme une relique vide, un peu ridicule,, sur la plate-forme tournante où elle évoluait jadis despotiquement. Il n’y a plus de prince, mais il y a le parc princier qu’on longe pendant plusieurs kilomètres au bord de la mer à la suite du vieux Gagri : peupliers et platanes, palmiers et cyprès, saules pleureurs et magnolias. Il y a aussi les vastes bâtiments que l’encombrante présence de ce potentat rendait nécessaires pour loger sa suite, ses gens, ses chambellans et ses intendants. Ce groupe de bâtiments qui constitue une sorte de caravansérail démesuré, et eomme une ville de luxe, n’est pas toujours du meilleur goût (fâcheuses traces de style « moderne », et contourné de 1907). Mais dans leur ensemble, ees constructions ont de l’ampleur et de la majesté — même, à la rigueur, ce bâtiment de bois un peu trop découpé que Son Altesse fit venir tout entier' dfe la foire de Nijni-Novgorod.

Après le parc, la courbe du rivage se dirigeant vers le nouveau Gagri est d’une grâce féerique. Elle est bordée de palmiers qui se découpent sur le ciel bleu, et aussi de cyprès, et de toutes espèces d’arbres que parfois recouvrent et rhabillent de pied en cap, des plantes grimpantes. On croirait voir un rivage ensoleillé de Tunisie ou de Sicile, si les passants, à pied et à cheval, ne désignaient par leurs silhouettes le lieu de la terre où l’on se trouve. Les cavaliers sont particulièrement prestigieux. Ce sont parfois des soldats, mais presque toujours des paysans. Ceux-là sont vêtus de la bourka de feutre noir et poilu qui, immense, recouvre aussi la croupe du cheval et dont les épaules amples et rigides élargissent majestueusement la structure de l’homme qui est enfermé dedans. Ils portent le turban de lainage gris ou brun dont les pans tombent de côté ou bien saillent en ailes de droite et de gauche de la tête. D’autres portent le bonnet d’astrakan bas et évasé. On voit aussi des femmes à cheval, assises de côté sur la selle lorsque ce sont des jeunes filles, et à califourchon lorsque ce sont des femmes mariées. Des charrettes passent traînées par des buffles, dont l’œil est bon et timide. Ces ruminants gigantesques, avec leurs énormes cornes can-

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neîées et dirigées en arrière le long du crâne, sont les bêtes les plus douces de la création. Aux abords des ailles, telles que Soukhoum ou Goudaouti, il y a de véritables processions de charrettes au milieu desquelles les grands cars jettent (selon le temps qu’il fait), la poussière ou la boue — et la panique. On rencontre aussi, sur la grande route qui suit la mer, d’un bout à l’autre de l’ Abkhasie, des « chevaux porteurs de planches (soixante kilos sur chaque flanc) T quelques phaétons et quelques autos, et des cohues de piétons, paysans surmontés du bachîik (turban), ou du petit chapeau de feutre noir ou blanc, ex-moines reconnaissables à la filasse un peu équivoque qui pend de leur menton et de leurs joues et à leurs longs cheveux crasseux noués par derrière avec un cordon de soulier. Quelques braves paysans qui rentrent chez eux portent leur bâton dressé sur l’épaule, et, enfilés sur ce bâton, les restes de leur repas : morceaux de viande, de fromage,, ou rondelles de pain, qu’ils- ne se sont pas résignés à abandonner sur la table du restaurant. Des vieux, quasi centenaires, emboîtés ou non dans des bourkas, comme des icônes, et de la jeunesse magnifique aux traits purs.

Ces gens parlent une de ces trois langues-ci :

Uabkhasien, ou bien le géorgien, ou bien le russe. Et s'il y a sur la route quelque boutique, quelque hôpital ou, à un carrefour, quelque auberge, les enseignes sont écrites dans un de ces trois idiomes. Cette exhibition si nette et si officielle des trois langues locales, date du régime soviétique, dont elle est le signe extérieur le plus précis. Du régime soviétique date également l’existence de l’abkhasien écrit. Cette langue ne se transmettait jusqu’ici qu’oralement, comme les vieilles légendes populaires. Elle n’existait, pourrait-on dire, que dans l’espace sonore, et non dans la géométrie des signes. Le pouvoir soviétique l’a captée et enserrée dans un alphabet. Ce n’était pas chose facile, en raison de l’extrême nuancement du parler abkhasien : on a découvert alors, qu’il renfermait soixante-dix-huit sons différents. On a pris à tâche d’en réduire le nombre, mais on n’a pas pu amener cette compression en deçà de soixante-deux sons. Peu de langues présentent une telle richesse de modulation. Avec une pareille collection de bruits classifiés, on arrive à imiter le chant des oiseaux ou le bruissement collectif des feuilles. Une des cellules sonores de la langue est un pur sifflement : on ne la prononce parfaitement qu’avetr un sifflet. Orr exprime eette prodi-

gieuse série de sonorités, à l’aide de l’alphabet latin, mais on a dû emprunter à l’alphabet russe des signes supplémentaires et même en inventer quelques-uns de toutes pièces, une fois l’alphabet latin absorbé. J’ajoute que toute une jeune génération de prosateurs et de poètes s’occupe à doter, pour la première fois, la vieille langue abkhasienne, d’une littérature fixée sur le papier.

Après Gagri, autre grande courbe émouvante du rivage : Novi Afon. On la découvre, — lorsqu’on vient de Gagri, — du haut d’un paysage de cols et de vallées que borne, là-haut et là-bas, le Caucase marbré de neige. Impression pénétrante et inoubliable que celle de ce monastère bâti par des moines grecs venus du vieil Afon il y a cent cinquante ans. Sur la colline immense qui descend en amphithéâtre vers la mer, mie fresque de primitif se compose. Ce tableau est subdivisé par les verdures géométriques du parc démesuré : une frontière de cyprès géants dessine, avec sa haute ligne noire, un quadrilatère, et, à l’intérieur, le blanc des bâtiments transparaît à travers les forêts symétriques d’oliviers gris argent, de conifères et de chênes aux dômes classiques, et les vergers piqués de mandarines comme de petites lanternes allumées. Lorsqu’on entre

dans ce domaine, on ressent une impression de grandeur tranquille qui se transforme presque en angoisse, à la tombée du soir, quand les parois immenses des allées de cyprès se dressent de chaque côté de vous, tels les talus d’une grave allée de la mort. Malgré la révolution, malgré la république, malgré la liberté, le cadre rigide et implacable de la vie monastique transparaît partout, et cela vous met sur les épaules je ne sais quel écrasement chrétien.

Dans ce domaine vivaient un millier de moines dont une cinquantaine exploitaient les autres. Cela me fut raconté naïvement,, dans un beau soir mélancolique, par un ex-moine qui vendait des journaux sur l’ancien chemin de croix aux grandes dalles, gardé par la grande armée sombre des cyprès aux cagoules noires : « Il y avait les moines ordinaires qui travaillaient tout le temps. Un peu plus haut, les moines plus avantagés qui écrivaient, puis ceux qui dirigeaient ; puis, plus haut encore, dans la demeure appelée le Nid d’Hirondelles, accrochée à la montagne à pic, l’évêque, qui ne faisait rien. »

Aujourd’hui, dans la maison des moines dirigeants on a établi une maison de repos (tenue, du reste, par un ancien moine). Lorsque j’y suis allé, cette maison était fermée, mais

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une foule d’ouvriers et d’ouvrières s’occupaient à la cueillette et à l’expédition des mandarines du domaine. (On en expédie un demimillion à Moscou, Kharkov et Kiev.) Parmi les ouvriers, terrassiers et jardiniers qui entretiennent le parc, il y a quelques anciens moines, reconnaissables à leur silhouette doucereuse et à un reste indélébile de teinture ecclésiastique. D'autres moines qui ne sont plus, comme autrefois, forcés de travailler, et préfèrent ne rien faire, rôdent sur les routes, en guenilles, mendiant leur pain. Dans le monastère est établi un hôtel. Le vaste réfectoire des moines, tout à fait semblable, avec ses nefs et ses fresques, à une église, renferme un restaurant. Juste sous la chaire où, pendant le repas, un frère lisait la Bible, a été installé un piano, que j’ai entendu résonner de pathétiques lieds populaires.

Et tout le monde, au lieu de se figer comme autrefois, directement ou indirectement, dans des règles monacales, cherche les règles vivantes de la vie nouvelle. On s’attache à planter des vignes à la place du maïs, seul cultivé ici depuis des temps immémoriaux. On s’occupe aussi, ainsi que l’expliquait un berger qui guidait un troupeau de vaches splendides dans les pâturages de l’ancien monastère, à amélio-

rer le bétail local — petit et chétif — en important de beaux sujets régénérateurs.

A une vingtaine de kilomètres, sur un autre grand amphithéâtre au pied duquel s’avance également un vaste arc, ensoleillé, de la mer bleue noire, se pressent les maisons, les arbres, et les vingt mille habitants de Soukhoum.

Tout eu liant, est le palais des singes, et il faut parler d*abord de ces ancêtres quadrumanes. Ledit institut est fondé depuis deux ans. Il est dirigé par les professeurs Forsikov (de l’Institut du Cerveau), et Voscrésienski, assistés du docteur Toboldine. Il renferme quarante-deux singes. Nulle part au monde, on n’a encore vu cela. Les Allemands ont bien essayé de groupeT et d’élever des singes dans l’ale de Ténériffe; mais ils n’ont pu réunir que huit singes, <jui ne se sent pas reproduits. Rien u’a pu être fait eu Amérique, malgré plusieurs essais. Quant à l’expérience que l’on a tentée dans le midi de la France, à Gagnes, eMe est trop récente pour qu’on puisse encore en faire état. Il y a depuis peu, à la maison des singes de Soukhoum, deux nouveaux locataires qui y sont nés. L’un a cinq semaines, et l’autre cinq mois. Le premier ne quitte pas sa mère qui n’entend pas non plus le laisser seul : lorsque nous sommes arrivés

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devant la cage qui leur sert d’appartement, elle a empoigné son fils et l’a serré fortement contre sa poitrine, et elle s’est retirée à l’autre bout de sa demeure en maintenant d’un bras contre son cœur l’enfant qui se cramponnait des deux mains à elle. Cette famille aux petites figures délicates, aux yeux très mobiles, très brillants, et supérieurement intelligents, est une famille de mandrills. Ils vous regardent fixement, avec un regard aigu et pénétrant, comme une lame fine, et vous tendent volontiers leurs minuscules mains noires. Le mandrill de cinq mois, né à Soukboum, semble fort bien développé. Ce maigre bébé noir est déjà un gymnasiarque consommé. Lorsque l’on fait agir devant la cage le tic-tac d’un métronome, il interrompt toute occupation, et accourt au plus vite. Il sait en effet que ce bruit s’accompagne toujours du don d’un grain de raisin. Quelques pas plus loin, j’ai assisté à une scène tapageuse et mélodramatique : deux jeunes mandrills ne peuvent se sentir, se montrent les dents, et parlent à chaque instant de se jeter l’un sur l’autre. Bien qu’ils soient séparés par un grillage, il pourrait en résulter plaies et bosses. C’est ce qui inquiète particulièrement et constamment la mère d’un de ces adolescents, laquelle, chaque fois que son fils est pris d’un

accès de foreur contre l’antre, s’élance, l’entoure de ses bras, et le retient de toutes ses forces en poussant des cris déchirants.

Dans les appartements grillagés où règne une température perpétuelle de vingt degrés, il y a encore cinq chimpanzés, deux-là ont un aspect beaucoup plus inquiétant, avec leur face plate comme une large semelle de cuir encadrée tout autour par un large éventail de poils rayonnants. Au milieu, ies deux billes die verre jauue extrêmement rapprochées, que sont les yeux, ont une lueur fine, mystérieuse et un peu terrible, des chimpanzés, qui sont de grande taille, obéissent volontiers à la voix du professeur, mais, par ailleurs, ils ne sont pas très traitables, notamment Tarzan, lequel est âgé de vingt ans. Il se colle au grillage, reste sans bouger et a une façon hiératique et menaçante de lever et de garder en l’air son poing fermé, lorsqu’il aperçoit un bimane étranger. Il faut dire que ces chimpanzés (Tarzan, Lisa, Ziousi, Sénateur, Tirnich), ont une raison de n’être pas contents : ils n’aiment manger que des bananes, et on en manque en ce moment.

Trois orangs-outangs, les plus intelligents et les plus « frères » de tons les singes. J’ai eu le plaisir de tenir dans mes bras Boby, âgé de

trois ans, et il m’a amicalement serré la main

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avec sa petite main aux longs doigts, lorsque je suis parti.

On est en train de construire pour ces humbles concitoyens un parc de deux hectares et demi à l’air libre. Le camarade Rykov, enchanté et édifié par la visite qu’il a faite ici, a donné cinq cents tonneaux de ciment. La Caisse d’ Assurance a fourni 40.000 roubles.

Pourquoi fait-on cet élevage de singes qui requiert le travail exclusif de savants éminents, et qui coûte fort cher étant donné le régime de nourriture convenant aux pensionnaires subhumains de Soukhoum : œufs frais et bananes ? L’intérêt scientifique de cette initiative est considérable. Il doit en résulter des compléments d’informations précieux sur la biologie humaine. Les singes sont là pour être sujets d’observation et sujets d’expérience : D’abord au point de vue psychologique, car il est plus facile de démêler dans des organismes inférieurs (pas très inférieurs, mais, tout de même...) les réactions primordiales et les lois de base du fonctionnement des nerfs et du centre nerveux. En second lieu, la médecine humaine peut très fructueusement contrôler ses données actuelles par l’étude comparée des animaux, sinon pour toutes les affections, du moins pour quelques-unes. C’est ainsi, par

exemple, que le professeur Voscrésienski a été amené, grâce aux mandrills, à faire un rapprochement plein d’intérêt entre la malaria et certaines maladies dûes aux vers intestinaux, maladies qui présentent les mêmes symptômes que la malaria, tout en étant foncièrement différentes. Pour le moment, on n’en est encore qu’à la période des observations préliminaires et de l’accoutumance au milieu.

La splendide et exquise Abkhasie, sur laquelle on pourrait rapporter tant de détails pittoresques et séduisants, a été, dans la dernière période de l’histoire, un bien lamentable paradis terrestre. Elle a compté jadis beaucoup plus d’habitants qu’elle n’en contient aujourd’hui. Et actuellement encore, il y a deux cent mille Ahkhasiens épars soit dans l’Union Soviétique, soit, surtout, en Turquie — tant les guerres et les misères ont amené d’émigrations. La république d’Abkhasie renferme aujourd’hui environ soixante-dix mille habitants qui se rappellent tous combien ils ont été, après le tsarisme, maltraités par le régime menchévilc.

Dans les cinq ouiesd de l’Abkhasie, il y a deux cents écoles avec vingt-cinq mille élèves. Il y avait sept mille élèves sous les tsars, et sept mille également sous les menchéviks. Ces

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écoles sont, aujourd’hui, au prorata des populations, abkhasiennes, géorgiennes, grecques, russes, arméniennes.

Agriculture : l’Abkhasie est le champ de tabac de la Transcaucasie. Tout au moins, une grande partie de la production de tabac de Géorgie vient de la petite république abkhase. Celle-ci fournit six cent mille pouds de feuilles. C’est ce qu’elle fournissait avant la guerre. Et n’oublions pas de mentionner que pendant la domination menchévik, la production de tabac d’Abkhasie était tombée à zéro. Un grand effort d’intensification est fait pour le tabac, et les perspectives d’avenir semblent heureuses de ce côté.

Avec la culture du tabac, l’Abkhasie cumulait celle du maïs. On ne peut guère aujourd’hui parcourir les prestigieux vallonnements de ce pays, sans voir, entre les forêts et les roches, là où la terre est nue, la moucheture des plants de tabac, et les épis géants sortant des herbes géantes, du maïs. (Après la récolte, on rencontre à chaque pas des arbres emmaillotés de paille de maïs qui sèche). Le fonds de l’alimentation traditionnelle du paysan abkhasien est fait de galettes et de pâte confectionnées avec de la farine de maïs. Aujourd’hui, on commence à mettre des enclaves

de vignes, de lioufa, ou de thé dans les champs de maïs. En deux ans, de 1926 à 28, la superficie des plantations de thé a décuplé en Abkhasie (de 30 déciatines à 300).

Bien qu'il soit défendu de déboiser les montagnes dans une mesure qui modifierait l’aspect des rivages marins, l’industrie du bois fait de grands progrès en Abkhasie. Celle-ci se met en devoir de vendre du bois d’ébénisterie à l’Italie et à l’Égypte. On a entrepris dix verstes de crémaillères qui permettent de drainer les arbres abattus, du haut au bas des montagnes. Ces crémaillères coûtent cher (quarante mille roubles la verste).

Ajouterai-je que l’incomparable climat de l’Abkhasie en fait un centre tout indiqué de maisons de repos et de sanatoriums ? Toutes les habitations que les grands de la terre s’étaient jadis fait construire sous ce ciel extraordinaire, sont maintenant affectées au repos et aux cures des travailleurs de l’Union Soviétique, depuis le multiple palais du prince d’Oldenbourg à Gagri jusqu’à des maisons particulières béatement installées, au temps de l’injustice, dans les meilleurs endroits, par des parasites sociaux d’importance. Des sanatoriums neufs ont été organisés ou bâtis. D’autres ont été perfectionnés, comme celui

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de Goulerichp qui prétend au titre de premier sanatorium, de l’Union Soviétique. Il abrite trois cents tuberculeux du premier et second degré, dans un panorama sensationnel de montagnes et de forêts dominant immensément la mer.

Ce sanatorium a été construit avant la révolution par un richissime marchand de bois nommé Smeskoi. Lorsque éclata la révolution, ce vieux homme ne s’est pas sauvé en Occident comme tant d’autres l’ont fait. Il est resté là, et il vit actuellement dans une petite maison dont on lui a laissé la jouissance, et reçoit une pension du gouvernement soviétique. De même, à Gagri, la très belle demeure du docteur Fédorov lui a été laissée, en raison du réel dévouement dont il a fait preuve vis-à-vis du prolétariat.

Autrefois, les Abkhasiens étaient tous musulmans. On pourrait dire que maintenant ils se divisent en musulmans et en chrétiens. Mais cela ne serait pas assez dire : en réalité l’antagonisme de la croix et du croissant a eu pour résultat que la majorité de la population s’est complètement dégoûtée et désintéressée de l’une et de l’autre. Malgré quelques vieilles habitudes de formules et de chapelets qui subsistent encore çà et là, le crédit du pope et du

moulah est en baisse, et ils n’ont même pas le recours de se consoler entre eux.

D’autres préoccupations se sont présentement saisies de la petite république, sœur de la république géorgienne. Les mêmes souffrances, les mêmes massacres et les mêmes misères, résultant des guerres de nationalités, de l’oppression tsariste, de l’exploitation barbare du travailleur, ont désormais éveillé chez elle les mêmes aspirations que dans toute l’U. R. S. S. Un souffle de rénovation soulève ces braves gens qui aperçoivent de jour en jour plus clairement les grandes voies qui se sont ouvertes devant eux depuis 1921, c’est-à-dire depuis que l’Abkhasie est un état paysan et ouvrier qui fait partie intégrante du continent soviétique. Jadis le travailleur abkhasien n’était rien ; maintenant il participe à un grand tout sur un pied d’égalité avec n’importe quel citoyen de cet immense ensemble. Le camarade Smidovitch l’a très simplement et très clairement expliqué aux délégués de la conférence du Parti à Soukhoum, un soir que nous vînmes y prendre la parole.

L’esprit soviétique fait des progrès constants parmi les paysans. Une fois^ en passant dans le bourg de Tsébelda, j’ai vu une énorme foule: c’étaient des travailleurs pauvres venus,

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quelques-uns à grand’peine, de tous les points de la montagne, à l’appel du gouvernement, pour présenter dans une conférence les revendications des paysans pauvres et en discuter avec les autorités. En d’autres lieux, j’ai causé longuement à des fonctionnaires du Parti, et à des fonctionnaires du gouvernement, et sans parler des personnalités importantes de la république comme Lakoba, Tckamba, Guéguélia, etc..., j’ai trouvé chez tous une ardeur combative et un sens admirable de l’œuvre pratique immédiate à établir : Dans les masses, monte une fervente curiosité de comprendre, de s’instruire et d’agir.

Il y a encore beaucoup à faire. Il demande bien de l’énergie et du labeur, le plan d’action économique, social et politique que notre éminent camarade Orgénikidzé a exposé à Lakoba, et à Amas, et à nous tous, dans la nuit du nouvel an que nous passâmes ensemble, — pour que ce beau pays d’Abkhasie qui fut, malgré sa beauté, si malheureux, si persécuté, et aussi, tellement abandonné, tellement mis à l’écart pendant des siècles, du progrès et de la culture, trouve enfin dans une formule sensée et humaine son développement rationnel et sa santé harmonieuse de grand corps collectif.

l’homme d’artek

Il n'y a pas longtemps — et mon cœur est étreint d’une grande angoisse en y pensant — il n’y a pas longtemps : quelques jours, et il me semble même que c’était hier. J’étais allé à Artek comme cela m’arrivait très souvent lorsque j’étais à Sououk-Sou. Je lui avais serré la main et nous avions causé affectueusement, comme il sied entre compatriotes communistes.

Artek, c’est comme qui dirait un petit village aux grandes maisons symétriques qui, de par la volonté d’un homme, est venu se poser sur le bord de la mer dans un des coins les plus exquis et les plus grandioses de la Crimée. Cet homme, on lisait son nom sur un

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des montants du portail qui s’ouvrait là : Soloviev.

Quant au village qu’il avait fait sortir de terre, c’était un village d’enfants. Le lieu est célèbre, tout le monde le connaît, mais quand bien même on ne saurait pas ce que c’est, on s’en aperçoit dès qu’on franchit la grille l’entrée, car le chemin qui descend aux rangées de maisons porte des milliers de traces de petits pieds nus, et c’est très visible qu’on va vers un nid d’enfants.

Ils habitent la série de maisons de bois qui a remplacé depuis un an seulement, les tentes où ils vivaient : de grandes maisons spacieuses, bien agencées avec mie armée régulière de lits, et, en plus des locaux d’habitation, une ambulance, les douches, le musée, riche des conquêtes botaniques, minérales ou animales des enfants eux-mêmes : de l’autre côté des murs bariolés d’affiches de ce musée, on voit toutes sortes de productions du cru : des scarabées gigantesques, des hérissons et des serpents, et même un vaste grif, aigle criméen, avec ses yeux bleus et son cou de vautour (mais celui-ci est empaillé).

Des équipes de deux cents pionniers se succèdent à Artek, chaque mois, pendant cinq mois. Mille enfants y passent donc, venus de

tous les coins de I immense Union, des régions les plus froides, et aussi des foyers les plus dénués, et ils se plongent dans le soleil éblouissant de Crimée, entre la mer féerique et le parc sauvage et touffu qui escalade les pentes et s’éploie jusqu’aux flancs magnifiques du mont de l’Ours.

Telle est donc l'idée qui a présidé à cette création : rendre annuellement la santé à mille petits pionniers affaiblis en les transportant de leurs villes brumeuses et de leurs pauvres maisons, dans le luxueux séjour aménagé jadis avec amour par un homme qui a gagné beaucoup d’argent en vendant du vin. Au commencement de chaque mois, arrive joyeusement une cargaison de pionniers qu’ont malmenés, amincis et asphyxiés le dur remuement et l’atmosphère poussiéreuse des villes. Pendant la cure, ils gardent leur discipline de pionniers, et cela suffit pour maintenir parfaitement l’ordre et écarter toute infraction, tout incident, entre ces cent garçons et ces cent filles de dix à quatorze ans. Ils mangent et dorment, ils avalent l’air et le soleil, ils font des parades : on les rencontre sur les routes défilant avec leurs bannières et au son du tambour (et quand nous nous rencontrions en pleine campagne, nous nous disions bonjour

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car nous nous connaissions bien), ils jouent dans le grand parc à toutes espèces de jeux et notamment à un jeu nouveau : « la recherche de Nobile », ils font des excursions scientifiques sous la direction du bon docteur Chechmariov et de la jeune camarade professeur de botanique...

A la fin de chaque mois, la petite smala, pleine de santé, et pleine aussi de regret, quitte l’oasis d’Artek et se disperse aux quatre coins du continent soviétique. La dernière fournée est partie il y a trois semaines, fin octobre, avant la fermeture annuelle. Il y a eu à cette occasion une fête et un feu de joie, et tous les gens des environs sont venus à Artek, attirés par les illuminations, les cris rythmés, le tambour et la trompette des pionniers.

Et pourtant déjà, la mort s’approchait de l’asile de paix. Au bout de la riante file immobile des maisons de bois, il y a une petite maison qui est juste sur le bord de l’eau. Dans l’unique pièce de cette maisonnette construite au temps passé, habitait Soloviev, le père d’Artek, le fondateur et l’animateur. Soloviev a fait bien d’autres choses dans sa vie que le camp d’Artek. Il a joué, dans la jeune Union géante des Républiques Soviétiques, son rôle

(le savant et de militant. Il voulait aussi faire bien d autres choses, et il avait raison : il était grand, fort, et beau, et il semblait bien capable de pousser très loin encore une destinée utile pour tous.

Accompagné par sa femme, camarade aux yeux clairs et à la voix douce qui veillait sur lui avec une sollicitude opiniâtre, car déjà les symptômes du mal terrible qui saisit le corps aux artères étaient apparus — il m’avait montré en détail cette colonie d’Artek dont il était l’inventeur et dont le docteur Chechmariov était, à ses côtés, le réalisateur pratique. Soloviev me mena voir l’emplacement, longuement choisi par lui, où il pensait pouvoir faire édifier un sanatorium d’enfants ouvert toute l’année.

Il ne songeait qu’à guérir les autres, et il parlait d’avenir, comme sont doucement forcés de le faire tous ceux qui se penchent vers les petits et les souffrants. Pourtant il était alors, lui, plus souffrant que les autres, et il avait peur d’être bientôt arrêté dans sa tâche et peut-être arrêté d’une façon affreuse. Il était médecin, et tandis que les gens le complimentaient sur son aspect florissant, il savait la vérité. Déjà, à Ouskoié, au mois de juillet, il m’avait dit : ce Je suis très malade ». II se

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rendait compte de l’acharnement épouvantable de ces attaques qui lui paralysaient la voix ou la vue, ou la mémoire, et qui ne lui ont guère laissé de répit depuis qu’elles ont apparu jusqu’au moment où elles ont abattu cet homme aux larges épaules et au noble visage. Hier, j’ai reçu le télégramme qui m’annonçait sa mort. C’est un grand deuil pour moi qui l’aimais beaucoup. C’est et ce sera aussi, un grand deuil pour bien d’autres. Mais ce sera, par-dessus ce deuil, un bel exemple de sagesse, de courage et de travail qu’il laisse, un exemple aussi durable que ses œuvres et ses réalisations.

LA LITTÉRATURE PROLETARIENNE

On en parle beaucoup, et on a raison. Oui, il faut la dégager, mais d’abord la reconnaître, la délimiter, la préciser. Nous sommes à la période des déblayages, des sondages, des prospections, des enquêtes.

Tant faire que commencer par le commencement, cherchons à établir la définition de la littérature prolétarienne. Autour de cette définition, on a tâtonné quelque peu jusqu’ici. La littérature prolétarienne est, sans doute, la littérature révolutionnaire ; celle qui s’adapte, pour la dépeindre, l’éclairer et l’animer, à la société neuve qui est en organisation active dans l’U. R. S. S., et qui est en formation latente au sein des sociétés capitalistes, et en marge des vieux régimes. Nous dirons, si on veut, que la littérature prolétarienne, c’est la

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forme actuelle et vivante, précise, intensifiée et imposée par l’évolution historique — de ce qu’on appelait la littérature populaire.

Mais dès que nous voulons commenter cette description aux larges contours et ces hautaines généralités, une difficulté se présente. D’ordinaire, un mouvement littéraire est représenté par un cycle d’œuvres. Or, il s’agit ici de quelque chose qui est surtout en puissance et dont nous voyons des signes précurseurs plutôt que des réalisations. Les productions effectives sur lesquelles nous arrêtons nos regards sont encore rares et encore jeunes. Il est évident que cette agitation artistique n’atteindra son développement normal et ses exactes proportions qu’après que la société nouvelle dont elle émane sera installée intégralement, et même installée depuis un temps notable. Mais ses prodromes et ses débuts concrets existent néanmoins, sa production s’ébauche par tentatives fragmentaires sur plusieurs points du monde, alors qu’ailleurs, et même dans certaines régions de l’État ouvrier, elle n’est encore qu’effort d’éclosion. Elle est dans sa période de guerre, comme le monde lui-même qui, avec des hauts et des bas, des arrêts et des reprises, des sursauts et des stagnations, est en état de trouble révolutionnaire.

Il est donc difficile de définir une poussée créatrice qui appartient plus à l’avenir qu’au présent, surtout dans ce domaine de l’art où les grandes œuvres autour desquelles les autres graviteront sont des éléments totalement imprévisibles en eux-mêmes. C’est pourquoi tous ceux qui ont constaté l’approche et les premiers effets de ce vaste mouvement encore a moitié prisonnier, qui ont recueilli ses premières manifestations plus ou moins confuses, et noté, jusqu’ici, ses étapes, n’ont pu encore définir et classifier cette force qui pour être d'ordre intellectuel, n’en est pas moins comparable à une force déchaînée de la nature. J’avoue que je ne connais pas toutes les discussions qui sont nées à ce propos. Je cherche à mon tour, parmi les quelques jalons du présent et les perspectives vierges de l’avenir, quelques assises positives.

La révolution a mis debout un homme nouveau: le citoyen de la république du travail : travailleur de l’usine, travailleur des champs, travailleur intellectuel. Cet homme nouveau est en même temps un lutteur qui doit remonter des courants, détruire des survivances, et bâtir im monument social dont il tient le plan et les matériaux. La révolution l’a créé de toutes pièces, dans sa volonté, dans son intelligence.

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dans sa sensibilité, dans sa moralité. La littérature prolétarienne est la chose de ce travailleur soldat. ELle doit en traduire la forme, le geste, l’ardeur, les effusions et les conflits intérieurs, les aspirations, et, enfin l’œuvre. Mais il est, lui, rouage dans un tout. Il existe surtout comme cellule d’un organisme, comme partie d’un ensemble, qui est la multitude internationale. La caractéristique principale de cet homme nouveau est donc son surgissement hors du cloisonnement individuel, et sa forme sociale. Cela n’implique pas le sacrifice et l’anéantissement de la personnalité. Au contraire, en patrie révolutionnaire, en patrie socialiste, la personnalité s’exalte parce que devant chacun s’ouvrent des possibilités qui sont interdites aux exploités qui logent dans des pays à patrons et à esclaves. Maxime Gorki, avec son pur et large regard, a constaté cet accroissement de la personnalité en terre soviétique. Ce phénomène est en effet normal à cause de la participation de chacun, de la responsabilité de chacun, de l’importance de chacun, dans l’œuvre commune. Le socialisme, qui crée la solidarité par l’organisation, et l’organisation par la solidarité, donne à chaque personne les moyens maxima de s’épanouir dans la société.

Si nous voulons maintenant nous approcher davantage des conditions et des modalités dans lesquelles doit évoluer la littérature prolétarienne, nous devons commencer par faire une part à la question de la forme, du contenant, de l’enveloppe.

Cette forme doit être aussi perfectionnée que possible. Il s’agit ici de nous servir non de vieilles charrues, mais de tracteurs. Plus qu’aucun autre métier, la littérature a besoin de technique. Même l’apport traditionnel, qui s’est accumulé d’âge en âge, ne doit pas s’éliminer à mesure, comme cela se passe pour les perfectionnements des sciences appliquées et de l’industrie, qui se remplacent successivement. L’oeuvre du passé est toujours utile à connaître et parfois indispensable à utiliser. C’est la substance du progrès artistique. Donc, technique et culture.

Il faut attacher mie importance capitale à la question du style, et en parler spécialement tout d’abord. Si je donne accès ici à cette vieille discrimination classique et administrative entre la cc forme » et le <c fond », c’est précisément pour accentuer ce point de vue tout marxiste que la forme doit être organiquement liée au fond comme le corps est anatomiquement et physiologiquement lié à la vie, — mais pour

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constater aussi que cette loi n’est pas observée dans la littérature contemporaine bourgeoise en ce sens que nous assistons à l’étrange et paradoxale juxtaposition d’une forme originale et neuve sur des conceptions morales périmées et sur une idéologie pauvre et desséchée.

Si, pour les écrivains prolétariens, il n’y a rien à prendre dans la conception bourgeoise actuelle de la littérature, il n’en est pas de même en ce qui concerne particulièrement la technique de l’écriture.

J’ai eu souvent l’occasion de le répéter : l’écriture littéraire a fait sa révolution. (L’écriture picturale aussi.) Il existe désormais un instrument nouveau, un mode d’expression, qui est remarquable. Il y a, entre ce qu’on écrivait il y a quinze ans et ce qu’on écrit maintenant, dans les littératures ultra-civilisées comme la littérature française, une différence telle qu’on reconnaît la date d’origine d’une page au premier coup d’œil. Il y a, réellement, un style moderne.

Cette transformation du mode d’écrire consiste en ceci : avoir éliminé de la parole écrite les lenteurs, le conventionnel, les circonlocutions — je serais tenté d’écrire : les politesses du langage de naguère ; d’avoir rogné, recoupé les vieilles métaphores, d’avoir appliqué plus

directement les mots à la pensée ou à l’objet, d’avoir introduit dans l’image qui est la substance du style, la netteté scientifique, la vitesse, la ligne droite, le raccourci schématique, d’avoir cassé la phrase traditionnelle pour lui donner des reliefs et des éclats plus saillants. L’écriture est devenue une peau plutôt qu’uu habillement.

Cette révolution s’est effectuée sous l’influence du fruste et pittoresque parler populaire (elle a du sang prolétarien dans les veines), sous le coup d’épaule de cette terrible simplicité de l’argot des tranchées mis à jour pendant la guerre, et aussi par suite de l’intrusion générale dans les mœurs et la psychologie des classes intellectuelles, d’une certaine tournure d’esprit scientifique, sportive, et arriviste, d’une certaine dose d’américanisme. Ce sont de ces tendances que sont nés, avant la guerre, le cubisme et le futurisme, lesquels sont tombés d’autre part dans des excès et des ridicules, ont été systématisés inconsidérément, exploités pour des fins acrobatiques et des jeux fantaisistes qui ne sont plus que formalisme et décadence : mais ces mouvements n’en ont pas moins opéré, dans le code usuel des phrases et des règles descriptives, une démolition profonde et définitive.

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Donc, le style qu’il nous faut existe déjà. En le prenant à leur compte, les écrivains prolétariens reprennent une grande partie de leur bien, car il s’est rénové selon des principes de simplification et d’approfondissement dont toutes les créations populaires ont donné l’exemple dans le domaine de l’art et de l’esprit. Mais l’emploi d’un pareil instrument est un métier qu’on doit apprendre (Gorki n’avait pas tort de comparer récemment l’apprentissage de l’ouvrier écrivain à celui du travailleur du fer). Gardons-nous de sous-estimer l’importance d’une forme de haute qualité, et de faire des confusions puériles entre le naturel, le laisser-aller, et la vulgarité. Par ailleurs, évitons les complications et la préciosité, et toutes les maladies de la richesse intellectuelle. Veillons à ce que le langage nouveau garde sa fraîcheur, sa clarté, sa force et même sa brutalité, mais étudions tous les moyens qu’il nous offre. Sachons aussi — et c’est là un bel effort — le faire échapper désormais à toutes les formules restrictives, même à celles de l’originalité individuelle qui est si tentante pour un écrivain : le mode d’expression doit s’adapter techniquement, scientifiquement, c’est-à-dire avec des procédés variés, au sujet traité.

Sur ce chapitre, on peut dire qu’en ce qui concerne la poésie, la brisure des moules surannés a été trop loin. On a eu le tort de mettre le rythme et l’harmonie, pêle-mêle, dans le bagage des vieilles traditions dont il fallait se débarrasser. Ce fut trop, là, une opération chirurgicale, qui a disloqué la poésie, et il faudra, tôt ou tard, dans une certaine mesure, revenir en arrière.

Dans ce qu'on est convenu d’appeler les genres littéraires et dans les formules consacrées de ces genres, principalement le roman et le théâtre, il faut que la littérature prolétarienne apporte mie révision. Ici, elle doit, à mon sens, se référer au passé, non pas au passé immédiat, à la stabilisation classique qui fut appauvrissante et abstraite, avec sa manie politique de centralisation, mais à la grande tradition populaire elle-même, celle de la chanson populaire, de l’imagerie populaire, et des grandes compositions touffues et vivantes d’immense envergure (quoique tâtonnantes encore dans leur première éclosion énorme), des « mystères » et des grands poèmes épiques. Il faut qu’elle se saisisse de ces anciennes formes démesurées, dont la légalisation classique a mutilé et étouffé l’épanouissement.

Mais en reprenant ces vastes cadres qui sont

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eux aussi son bien, la littérature prolétarienne les animera de son souffle nouveau, et y mettra le remuement, la poussée et le rêve de la multitude actuelle, ouvrière manuelle de l’avenir.

Cette tendance-là n’a rien d’un parti-pris. Elle a toutes les caractéristiques d’une force naturelle. Il n’est plus question de directives politiques. L’offensive révolutionnaire est l’organisation d’une destinée vitale. Elle est normale, étant l’aboutissement historique, scientifique et organique, de la venue au jour des masses humaines.

La littérature doit refléter l’image de cette mobilisation réfléchie et unifiée de la plus grande partie des êtres vivants, montrer les types, les caractères, les réalisations, les faits de l’histoire révolutionnaire qui a commencé pour durer désormais jusqu’au but final ; les réactions intérieures et extérieures du présent contre le passé.

Il se présente aussi à elle une tâche négative, une tâche de destruction. Elle a à s’attaquer à l’ancien état de choses que le monde en mouvement s’occupe à remplacer : les tares, les abus, les anomalies, et les monstruosités, en grand et en petit, en général et en particulier, dans les faits, dans les mœurs, dans les sentiments. Il n’y a pas deux espèces de ques-

lions : les bourgeoises et les prolétariennes, mais deux points de vue. Et puis, il faut aussi exposer au pilori. Il y a des spectacles et des scènes, des vices et des mœurs qu’il faut évoquer et ranger devant le spectateur universel, quand ce ne serait que pour les balayer ensuite sous ses yeux — ou pour qu’il les balaie.

La littérature nouvelle a aussi à s’attaquer à l’ancienne « intellectualité », et plus spécialement, à entreprendre la critique (par l’intermédiaire d'une section particulière de ses écrivains d'action), de la littérature bourgeoise qui exprime sur toutes ses faces la société capitaliste. Une telle marchandise doit être nettement et violemment battue en brèche. J'ai déjà parlé, il y a quelques mois, à mes auditeurs de Moscou, de cette littérature artificielle, superficielle et décadente, qui conserve encore un certain prestige par suite de la virtuosité technique de quelques-uns de ses représentants, industriels opulents des lettres. Ce fatras de livres se caractérise par le désordre, l’incohérence, le vide, la banalité (les œuvres n’étant renouvelées que par le dessus), le goût du détail, le papillotage mondain à la Marcel Proust, la culture du vice à la André Gide, celle de la superstition à la Paul Claudel, la

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recherche de l’effet, du cas exceptionnel (les fous et les pervertis pullulent parmi tous les personnages factices qu’on essaie en vain de mettre debout de l’autre côté de la barricade), le divisionnisme à outrance, l’analyse quintessenciée (on découpe Stendhal et Dostoïevski en série), bref, sur toute la ligne, l’étouffement de la vie par le cloisonnement, l’égoïsme, et la dissection. De cet anarchisme déliquescent ne sort plus qu’une théorie toute négative : celle de l’art pour l’art.

Dans un tel musée, qui ne nous intéresse que comme but de guerre, les écrivains populistes apportent aujourd’hui le snobisme du peuple, mettent l’ouvrier et le paysan à la dernière mode, et s’imaginent qu’on change de sujet comme on change de cravate. ïîs sont les amis du peuple comme le sont nos bons démocrates officiels. Qu’ils peignent des travailleurs ou qu’ils peignent des énervés, elle ne leur en tourne pas moins le dos, la vivante et brutale tendance qui empoigne un nouveau personnage pour le faire entrer de force dans la littérature — dussent les cadres de celle-ci craquer — le personnage collectif, la foule, la masse.

Des quelques considérations que je viens d’énumérer en m’efforçant de les mettre en ordre, il résulte que la littérature prolétarienne

représente actuellement une orientation très fortement caractérisée, un regroupement et une polarisation nouvelle des forces intellectuelles, mais que, néanmoins, à l’heure qu’il est, peu d’écrivains sont intégralement des écrivains prolétariens ; il n’en est guère qui réunissent toutes les conditions requises. De la plupart de ceux dont les noms se présentent, on peut dire qu’ils sont écrivains prolétariens par quelque côté seulement. Nos phalanges organisées d’écrivains prolétariens (nous en créerons une incessamment en France), ne sont encore que des assemblées délibérantes et des écoles.

Notre devoir est d’en hâter le développement en commençant par déblayer et par mettre en lumière cet immense programme universel, parallèle, sur un plan idéal, à celui des réalisateurs sociaux. Nous pouvons aider à ce développement dans la mesure où nous pouvons lui apporter de la conscience et de la clarification. N’oublions pas, nonobstant nos impatiences, qu’il faut du temps pour coordonner et fusionner les mouvements intellectuels et artistiques, ou plutôt pour que ces mouvements se coordonnent et se fusionnent d’eux-mêmes. L’esprit humain se meut avec une certaine lenteur dans cet ordre de réalisations. Le délai

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nécessaire à la formation des cristallisations intellectuelles peut se comparer à celui qu’exigent irréductiblement les cristallisations naturelles. L’attente peut être prolongée ou diminuée par les événements, mais elle est, en tout cas, le résultat plus ou moins poussé d’un profond travail d’élaboration.

Le concours le plus effectif qu’il nous faut, maintenant que nous avons constitué un foyer pour ce travail, ce sont les , représentants de la révolution russe grandissante qui nous l’apporteront.

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