ATTENTION AUX MIRAGES
Il faut se rendre à l’évidence. Beaucoup de nos amis russes subissent le prestige des modes françaises et de l’article de Paris. le parle ici de choses littéraires, et dans ce domaine, l’article parisien en vogue est de bien moindre qualité que dans le domaine du bibelot et de la couture.
Ce cri d’alarme un peu inquiet — qui donne presque au titre de ce chapitre l’allure d’un manifeste ! - — - résulte d’une promenade que je viens de faire devant les vitrines des libraires, et dans les bibliothèques, de Moscou, ainsi que d’une petite exploration hasardée parmi les dernières études et comptes rendus de la belle phalange des critiques soviétiques. Il résulte aussi de beaucoup de conversations que j’ai eues.
Aux devantures des magasins qui vendent
de îa littérature étrangère dans la capitale de l’Europe rouge et du monde rouge, on surprend parfois les productions les plus insignifiantes et les plus creuses de notre littérature française de décadence, et les critiques me semblent prendre ici au sérieux des auteurs qui ne se prennent pas au sérieux eux-mêmes.
Si je relate cela dans un journal qui a l’habitude de traiter des questions de grande envergure (1), c’est qu’il y a là, à mon sens, une assez grave anomalie.
J’exprime cette anomalie en posant cette vérité de fait : Voici un peuple qui domine les autres par la conception vitale nouvelle, le plan d’architecture sociale dont il est l’ouvrier, c’est-à-dire qui les domine par l’esprit ; voici un peuple qui a changé la face de l’histoire et qui se met en devoir de changer la face de la terre, qui est le fondateur et sera l’ancêtre d’une période historique ; qui, de plus, dans le domaine de l’art et des lettres, ébauche déjà des réalisations qui seront à sa taille et lui ressembleront, — et sur ce torrent superbe de déluge, qui est santé et logique, on voit surnager des œuvres médiocres d’exportation et des silhouettes d’auteurs étrangers dont
(1) Pravda, août 1928.
on a un peu honte de prononcer les noms !
Certes, on ne peut pas englober dans un seul jugement, esthétique ou éthique, le bloc copieux d'un pays moderne. Certes, il y a en France des livres de haut niveau. On en connaît ici quelques-uns (pas tous) ; mais il est très manifeste qu'il n’y a pas une démarcation suffisante entre ces œuvres et les autres, ni au point de vue du jugement qu’on en porte, ni au point de vue de la diffusion qu’on leur donne. 11 y a une mise au point énergique à apporter.
Sans doute, « l’homme nouveau » qui grandit ici est poussé par un désir violent de s’instruire, un besoin de connaître et d’assimiler, une ardente curiosité. C’est son devoir, mais à condition qu’il ne se laisse pas prendre à son propre jeu documentaire, ne s’illusionne pas sur la faible qualité de la plupart des productions en vogue dans nos pays occidentaux, et sache ranger avec méthode les résultats de son investigation parmi les cultures étrangères.
A quoi répond, pour mettre les points sur les i, le crédit notable dont jouissent parmi beaucoup de milieux éclairés de la Russie révolutionnaire, des écrivains comme les Marcel Proust, les Giraudoux et les Cocteau, par exemple ?
HENRI BARBUSSE
Que ces écrivains soient des virtuoses, on ne le conteste pas. Mais ce sont des virtuoses d’une assez dangereuse espèce. Leur habileté est celle des jongleurs et des prestidigitateurs, leur culture est raffinement et décomposition. Ils représentent parfaitement une société arrivée au bout de son destin, et dont chacun de leurs livres est l’étiquette — et l’épitaphe.
Voici Marcel Proust, autour duquel on a fait à Paris une publicité qui s’est infiltrée jusqu’ici. C’est mie petite personnalité. Ce fut un bureaucrate de salon et un couturier pour poupées, un collectionneur et un aligneur fastidieux de menus détails. Il a démêlé, sa vie durant, atome par atome, et minute par minute, les faits et gestes et la psychologie d’une caste stupide entre toutes : la caste mondaine. Il en a rempli toute une pile élégante de volumes, comme on remplit une pile de malles, et sur tout cela, odeur de renfermé, pas d’idée générale, pas de vie (pour un artiste l’idée c’est plus que la vie, mais la vie, c’est mieux que l’idée, et entre le décor, l’idée et la vie, le talent fait des alliances, et le génie fait des synthèses).
Voici la littérature en morceaux de Paul Morand et de Giraudoux, internationalistes de palaces, observateurs de wagons salons et d’as-
censeurs, diplomates de villégiatures, qui enregistrent par clins d’œil, ont le regard précis et aigu, amusant parfois par le raccourci, d’un kodak, en ont aussi la cervelle, et « épatent le bourgeois » pour lui faire la cour. Dans ces livres-là, l’apparence remplace la réalité et l’effet remplace même l’apparence, la turbulence remplace le mouvement, et les courants d’air remplacent le souffle.
Voici Jean Cocteau, sucreur de moutarde, charmant clown à surprises, acrobate aristocratique, dont la célèbre conversion au catholicisme (d'un bond, il est monté jusqu’au ciel et au bon Dieu), n’est qu’un événement de cirque.
Voici, avec des qualités plus sérieuses, André Gide, qui a porté l’homosexualité à la hauteur d’un art, et qui a acquis de ce fait une grande influence morale. Il parle aujourd’hui de toute chose avec la solide autorité que confère le scandale, et il en est devenu un arbitre.
Voici une autre catégorie : ceux qui poussent Dostoïevsky à l’absurde. Le grand Dostoïevsky dont le nom est brandi comme un mannequin par certains spécialistes ( et c’est peut-être là l’appât principal du piège où l’opinion publique étrangère se laisse prendre), était un analyste éperdu, mais c’était aussi un splen-
HENRI BARBUSSE
dide faiseur de synthèse vivante. Il savait démonter un homme, mais il savait le remettre sur pieds pour le jeter dans un drame. Ses imitateurs occidentaux contemporains ne savent imiter de son génial métier, que la manie de dissection. Pour reconstituer et projeter la vie ainsi découpée, il faudrait de la force et de la lumière. Et c’est ce qui manque à tous ceux qui prennent pour modèle la caricature de Dostoïevsky.
Je pense qu’on fait en France trop de place à tous ces littérateurs de fin d’Empire, mais cela se comprend dans nos pays où iis représentent exactement les perfectionnements et les tares suprêmes d’une société malade dont le monument s’effrite et tombe en poussière, mûr pour la démolition.
Mais ici, où tout est remis en question avec éclat, leur existence même devrait être remise en question.
Par ailleurs ce sont, amis soviétiques, vos ennemis irréductibles. Vous les offusquez par votre homogénéité et votre jeunesse massive de barbares, eux qui sont les produits aristocratiques de la bourgeoisie qui règne encore, jusqu’au prochain tremblement de terre. Ils ont perdu le sens de la vie, ils cherchent désespérément du nouveau, à côté de la réalité,
dans le snobisme, la pyrotechnie, l’exotisme échevelé ou le cas anormal. Iis sont des réactionnaires au même titre que le fossile Paul Bourget ou que ce triste scribe rébarbatif qui s’appelle Charles Maurras, ou que ce chantre redondant de contes de nourrices qu’est Paul Claudel. Ils recueillent du reste les sourires des pouvoirs officiels, qui les utilisent à la propagande, et même de l’Académie Française, musée de morts vivants dénommés immortels. Et Les Nouvelles Littéraires, journal fermement réactionnaire et néo-catholique ([subventionné par la Librairie Larousse qui corrige avec du nationalisme son dictionnaire d’histoire et de géographie), est leur boutique.
Bien entendu, il ne faut être ni sectaire ni, ce qui est bien pire, ignorant. Il faut équilibrer et sélectionner l’appréciation, voilà tout. Il faut reléguer à leur petite place des fantômes qui n’ont aucun rôle réel et notable dans la pensée et l’art, qui ne sont que des résidus de culture et des déchets compliqués de civilisation, et se défier, en ce qui les concerne, des mauvaises tentations de raffinement que nous avons tous en nous, nous qui, par la force des choses, sommes tout de même imprégnés d’une trop vieille tradition. Mais il faut rendre justice, en les étudiant dignement, aux autres.
HENRI BARBUSSE
Les autres, les valeurs, les bons, les solides ? Il y en a, même dans la littérature française contemporaine. Nous devons admirer, par exemple, un magnifique écrivain comme Ramuz, bien que, par ailleurs, sa pensée soit toute bourrée de superstitions et de préjugés d’un autre âge. Nous devons reconnaître la maîtrise verbale des poètes Jules Supervielle et Luc Durtain — • quoique le premier, locataire à vie d’une tour d’ivoire, ne soit pas du tout des nôtres, et que vous n’ayez dans le second qu’un aimable ami qui ne vous comprend qu’à moitié. Il faut connaître certains livres de pitié et de cordiale générosité de Duhamel, et certains vifs tableaux de Dorgeiès (encore que celui-ci se soit éloigné de la belle flamme directe d’antan, et que ce sympathique écrivain se soit officialisé), et aussi le Jules Romains actuel, pour fortement embourgeoisé qu’il se présente actuellement.
De plus, toute une série de beaux représentants de la pensée française sont assez près de vous qui sont parmi les plus valables de la génération actuelle, techniquement pariant : Biaise Cendrars, Jean-Richard Bloch, Léon Werth, Charles Yildrac, sans parler de Marcel Martinet, H. Poulaille, Tristan Rémy, René Maran, Magdeleine Marx, Vaillant-Couturier.
CE qu’a donné la journée de sept heures