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EN U. R. S. S

On sait que le TSIK (Comité Central) de l’U. R. S. S. a, dans son manifeste du 15 octobre 1927, décidé l’adoption graduelle, dans l’Union, de la journée de sept heures ce sans diminution de salaire », et on se rappelle l’émotion qu’en son temps a suscitée dans tous les milieux cette nouvelle sensationnelle. Les journaux bourgeois ont véhémentement attaqué l’innovation audacieuse, la jugeant attentatoire au privilège du capital, néfaste à l’industrie, et, du reste, pratiquement irréalisable.

La question de la journée de sept heures présentait pour les socialistes une importance essentielle. Un des articles primordiaux des

HENRI BARBUSSE

revendications de la classe ouvrière porte sur la diminution de la durée du travail journalier, aussi grave que l’augmentation des salaires et le maintien du droit de grève. La lutte ouvrière s’est concentrée au cours de la période contemporaine autour de la loi de huit heures. La journée de huit heures, après avoir été solennellement promise au prolétariat par le consortium des grandes puissances européennes, et avoir figuré dans les pactes internationaux d’après-guerre, a été peu à peu, soit officiellement, soit simplement en fait, retirée de la circulation. En Allemagne, en Italie, en Angleterre, la journée de travail a été augmentée légalement, et partout ailleurs, le principe des huit heures est entamé ou menacé. Contrairement à la légende du progrès social continu dans les régimes « démocratiques » actuels, cette conquête des travailleurs, qui est en rapport direct avec leur bienêtre, leur culture, l’élévation de leur niveau, leur est arrachée ou âprement disputée.

C “était donc un geste d’une portée énorme que de poser devant le monde entier la question de la diminution des heures de travail quotidien, en proclamant que la journée de huit heures, partout battue en brèche par le grand patronat industriel, est encore trop longue, et

en commençant vaillamment à appliquer la journée de sept heures. En dehors de son sens social et politique international, cette initiative qui portait directement sur un des grands enjeux de la lutte de classes, et augmentait quotidiennement d’une heure la vie libre des travailleurs, présentait de plus l’avantage de diminuer le nombre des chômeurs dans l’U. R. S. S. (de 500.000, après sa généralisation, assuraient les économistes russes).

Le socialisme, ou plutôt le communisme actuel, qui est le socialisme effectif, porte dans son programme la journée de six heures, vers laquelle la journée de sept heures est l’acheminement mathématique. Il s’agissait de faire passer ces articles théoriques dans la pratique, et d’introduire cette immense réforme dans l’économie moderne. Était-ce possible sans porter atteinte à l’économie nationale, qui n’est qu’un engrenage de l’économie universelle ?

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D’abord, un petit agenda des faits. En décembre 1927, le XVe Congrès du Parti, à Moscou, prit, au sujet de l’essai immédiat de la journée de sept heures, une décision conforme à celle du gouvernement.

En janvier 1928, les sept heures de travail sont appliquées dans une fabrique de textile

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(la Vagianokskaia, dans le gouvernement de Tver). A la fin du même mois, quatorze fabriques avaient adopté cette réforme ; en mars 28, 23 établissements. A la fin de novembre, 28 entreprises, représentant 125.000 ouvriers, travaillaient sept heures. (C’étaient surtout des fabriques de textile). Il faut ajouter à ce nombre 13 fabriques ukrainiennes, avec 9.000 ouvriers, qui ont amorcé dans leurs ateliers la journée de sept heures.

Le Comité Central Exécutif, dans son plénum de novembre 28, a décidé que la journée de sept heures serait appliquée en 1928-29 à 20 % des travailleurs de toutes les industries et transports ; en 1929-30 les sept heures seront données en surplus à un nombre égal d’ouvriers (ce qui fera 40 % du personnel ouvrier total, à la fin de 1930). Et, en définitive, tous les ouvriers soviétiques doivent, à la fin de l’année 1933, travailler sept heures.

Je voudrais examiner l’état actuel de la question et les résultats obtenus par les applications déjà faites partiellement de cette nouvelle clause si importante insérée dans la législation du travail. Je n’ai lu nulle part ce bilan. Aucune étude d’ensemble n’en existe encore, à ma connaissance. J’ai cherché à dégager sur place les éléments qui permettent actuellement d’é-

valuer et d’apprécier les conséquences de la substitution de la journée de sept heures à celle de huit heures, dans une partie des entreprises soviétiques, et j'ai rassemblé toutes les documentations de détail qui avaient été publiées. De plus, j’ai demandé son avis circonstancié à Ivan Ivanovitch Koutouzof, secrétaire du Syndicat du textile. Ce camarade ne m’a parlé que de l’industrie textile. Mais, ainsi qu’on l’a vu, cette industrie est jusqu’ici presque la seule où la journée de sept heures a été appliquée.

Ce n’était pas une petite affaire de modifier de la sorte l’horaire du travail. On n’a pu envisager pratiquement l’application des sept heures qu’en envisageant en même temps une certaine modification de la forme du travail, afin qu’il n’y ait pas une déperdition brusque dans la production. En conséquence, le travail a été, en vue des sept heures, rationalisé très vigoureusement. On a adopté le système des trois équipes fournissant une besogne continue, du travail de nuit des ouvriers et ouvrières (il y a beaucoup de femmes dans le textile), et du fonctionnement sans arrêt des machines.

On a pu constater, dès l’abord, dans un grand nombre d’établissements, une ponctua-

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lité plus grande des ouvriers, un sentiment plus accentué de la discipline. Les retards et les absences ont diminué dans une très notable mesure, et la journée de sept heures tend à représenter bien réellement sept heures pleines de travail. Il y a eu dans toutes les régions industrielles des réunions et meetings destinés à montrer aux ouvriers la portée et le sens de l’innovation que l’on amorce, et dont on étudie toutes les modalités avant de la généraliser. Beaucoup d’ouvriers n’étaient pas tout d’abord favorables à cette réforme. Avec une conception quelque peu simpliste, ils réclamaient, à la place, une augmentation de salaire, puisqu’on leur disait qu’un des résultats de la diminution de la durée de l’effort équivalait à un salaire plus élevé. Il a fallu leur montrer que l’on ne pouvait entreprendre, avec quelque chance de succès, une telle réforme en face de l’activité du capitalisme mondial, qui n’en voulait à aucun prix, qu’en tenant compte non seulement de l’intérêt immédiat de chaque travailleur, mais aussi de l’intérêt général de la production soviétique, vis-à-vis de la concurrence universelle. Les ouvriers l’ont presque partout compris, et dans un meeting de fabrique, l’un d’eux a eu cette formule heureuse pour spécifier le bon rende-

ment qui était la raison d’être des sept heures : « Il ne faut pas dire : sept heures, mais 420 minutes ».

La plupart des heureux résultats que l’on escomptait ont été atteints, et d’abord, la diminution du nombre des chômeurs : à la fin d’octobre, dans les usines textiles ayant adopté les sept heures, on constatait une augmentation de 19.000 travailleurs. En second lieu, on a constaté une augmentation de la production.

Prenons quelques exemples : A Ivanovo Yosnesenska (grand centre industriel textile aux environs de Moscou), le Comité Directeur des syndicats a fait connaître le bilan de trois mois de travail des fabriques qui ont adopté les sept heures, c’est-à-dire toutes les fabriques de la région, excepté la fabrique de Dzerjinsky. Nombre d’ouvriers en surplus : 4.222. Gros accroissement de la production : 40 % pour la production brute, et 20 % pour le tissage. L’augmentation de la production amène l’augmentation du salaire. Par exemple, à la fabrique Rodnikovskaia (filature), la moyenne du salaire journalier était, en octobre, 1 rouble 98 ; en janvier, 2,8 ; en février, 2,13.

Il est nécessaire de bien stipuler ce point : La journée de sept heures est forcément bienfaisante pour l’ouvrier dès lors qu’elle ne com-

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porte pas de diminution de salaire ; mais il semblerait qu’en l’adoptant on doive acheter cet avantage social par une diminution de la production équivalant au huitième. Cela apparaît logique au premier abord, mais ce n’est cependant pas exact, car il faut tenir compte de cette loi physique que l’intensité du travail et de l’attention va en augmentant dans la proportion où le nombre d’heures de travail quotidien diminue.

La rationalisation qui tend à pousser l’effort à sa limite, est d’autant plus possible que la durée de l’effort journalier est écourtée. C’est la rationalisation, c’est-à-dire l’intensification calculée, qui permet, dans les cas que nous citons, l’accroissement de la production, mais c’est la journée de sept heures qui permet un certain degré de rationalisation. Il serait erroné de dire que la même rationalisation, appliquée à la journée de huit heures, donnerait des résultats plus élevés d’un septième, puisque la rationalisation, qui porte sur huit heures ne peut pas être la même que celle qui porte sur sept heures.

le prends maintenant un autre exemple. La plus grande fabrique de confection de Léningrad, « Volodarsky », a adopté la journée de sept heures le 1er mai 1928. Durant le premier

mois, la production des vêtements augmenta de 18 %, le prix de revient restant le même. Le bilan semestriel de fin octobre donne des résultats similaires : la production est de 26 % plus élevée qu’en 1927, et cependant l’augmentation du nombre des travailleurs n’a été que de 8 % dans le premier trimestre et 5 dans le deuxième. Le salaire journalier moyen était, avant la réforme, de 3 roubles 49 ; il est actuellement de 3 roubles 85.

La discipline du travail s’est améliorée, les absences diminuent de 6 à 7 %. Les machines fournissent un travail continu, et deux chiffres donneront une idée de la division et de la rationalisation du travail auxquelles on a eu recours : la confection des vestes était divisée autrefois en 65 opérations, elle l’est actuellement en 125, celle des pantalons, qui s’effectuait en 43 opérations, en exige maintenant 76.

Troisième exemple. On a appliqué la journée de sept heures dans la grande papeterie « Gosnak » de Léningrad, qui fabrique, notamment, le papier des billets de banque, des timbres-poste, etc... Cette fabrique emploie 1.400 ouvriers. L’expérience des sept heures, qu’on y a tentée, a brillamment réussi.

Le rendement y a augmenté de 17 %. Le salaire horaire de 11,2 %. La part du salaire

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dans les prix de revient a diminué de 4 %.

Revenons au textile. A Novoié Bolchévo, la journée de sept heures a été adoptée le 16 janvier 1928. L’ouvrier faisait, au temps des huit heures, 310 kilos de produit. Dans les trimestres qui ont suivi l’adoption des sept heures, son rendement est passé successivement à 343 et à 345 ; ce l’intensité de l’heure de travail » a donc augmenté dans des proportions marquées. S’il y a une différence de production entre la journée de huit heures et la journée de sept heures, prises isolément, cette différence diminue ; le deuxième trimestre, elle était de 3,8 % ; le troisième trimestre, elle est tombée à 1 %. Le prix de revient de 100 kilos de tissu est descendu de 19,15 % par rapport à l’année précédente.

L’augmentation des salaires est très sensible. A Novoié Bolchévo, par exemple, lors de l’adoption des sept heures, le salaire des travailleurs a augmenté, pour les teilleurs de 8,7 %, pour une autre catégorie de travailleuses (vaterstchine), cette augmentation atteint 16 % en février et 19 % en septembre. Cet accroissement du salaire provient, ainsi que nous l’avons constaté déjà, de l’augmentation du rendement du travail. La production moyenne d’un ouvrier a augmenté, en 1927,

de 50 %, et pour l’ensemble des ouvriers de Novoié Bolcbévo, de 57 %.

Ces résultats sont, on le voit, extrêmement probants. Ils attestent que l’application de la journée de sept heures est une mesure parfaitement intelligente et par conséquent pratique, qui ne peut présenter que des avantages et pour la classe ouvrière, et pour la production en elle-même.

Mais il est indispensable que la transition de la journée de huit heures à la journée de sept heures ne s’effectue qu’après une longue préparation technique. Il est non moins indispensable qu’on la fasse précéder de conférences aux ouvriers afin de leur montrer toutes les faces du grand et complexe problème qu’il s’agit de résoudre.

Faute de cette organisation technique et de cette préparation, la réforme risque d’échouer, et dans plusieurs cas, elle n’a pas donné des résultats satisfaisants, tout le nécessaire n’ayant pas été fait pour éviter le désordre et les déboires. 11 se présente en effet des difficultés dont quelques-unes sont fort ardues, et auxquelles il faut pallier par avance. Parmi ces difficultés, le manque de qualification des chômeurs que l’on embauche. L’augmentation de la production a nécessité une quantité brus-

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quement accrue de matières premières et on a dû parfois se montrer trop coulant sur la qualité. Mentionnons aussi le problème du logement des ouvriers supplémentaires. Cette dernière difficulté s’aggrave par le fait du travail de nuit et de la nécessité qu’il y a à ce que tous les ouvriers et ouvrières logent relativement à proximité de l’usine. Enfin, ainsi que nous l’avons déjà dit, la journée de sept heures ne pouvant équilibrer la journée de huit heures dans l’économie nationale et dans l’économie mondiale que par une rationalisation méticuleuse, l’ouvrier et l’ouvrière doivent se plier à ces nécessités tactiques du travail, et pour cela, tout d’abord, les comprendre à fond.

En résumé, il apparaît d’ores et déjà d’une façon positive, qu’il n’y a pas d’impossibilité intrinsèque à adopter la journée de sept heures, puisqu’elle constitue à tous égards un perfectionnement dans les annales du travail et de la lutte industrielle.

Mais il ressort non moins évidemment que cette modification suppose un grand nombre de mesures préparatoires : l’instruction des masses, l’organisation du travail des machines, le logement des ouvriers, l’éclairage, la ventilation, les mesures de sauvegarde des travailleurs qu’exige spécialement le travail de nuit.

la réglementation de ce travail de nuit. Toutes ces questions secondaires, si ardues qu’elles soient, peuvent se résoudre en principe, et même assez rapidement en pratique. Il ne reste donc comme argument sérieux contre la journée de sept heures que l’usure des machines : soumises à une besogne intensive, au fonctionnement sans répit, au travail à la chaîne, les machines ne peuvent servir que pendant un laps de temps beaucoup moindre que dans les conditions traditionnelles. On parle d’une quinzaine d’années pour les machines et métiers du textile.

Mais cela n’est pas non plus une difficulté insurmontable. Le magnifique accroissement du rendement du travail là où le passage de l’ancien système au nouveau a été suffisamment étudié et mûri, indique que lorsque la journée de sept heures se sera généralisée, elle donnera de triomphants résultats généraux malgré l’amortissement plus élevé de la mécanique industrielle.

Les résultats acquis ont été tels que les économistes soviétiques entrevoient dès maintenant la possibilité d’appliquer la journée de six heures. Un des dirigeants de l’exploitation pétrolifère de Bakou, qui plus qu’aucune autre dans l’Union subit la pression de la concur-

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rence étrangère, me disait qu’il serait plus facile de faire fonctionner rationnellement la journée de six heures que la journée de sept heures, la première impliquant quatre équipes pour 24 heures, la seconde ne s’adaptant qu’avec des fractions à la division par équipes dans le laps normal de 24 heures. Schmidt, Commissaire du Travail, a dit dernièrement au Comité des Syndicats de la Russie proprement dite, qu’il pense qu’il serait bon que les usines qui ont l’intention d’adopter la journée de sept heures envisagent directement la journée de six heures.

Le TSIK, se rendant compte de la valeur de toutes les expériences recueillies, et allant carrément de l’avant, comme il convient à l’organisme dirigeant de l’État Ouvrier et Paysan, a établi, indépendamment des directives que j’ai citées plus haut quant à l’extension méthodique de la journée de sept heures, une série de mesures destinées à parer aux obstacles qui se présentent et aux échecs partiels ; en premier lieu, des campagnes de propagande auprès des ouvriers pour leur expliquer le mécanisme aux multiples rouages de la loi de sept heures. Il exige qu’une préparation technique soit faite suffisamment à l’avance pour que l’application de la journée de sept heures ne subisse pas d’à-

coups. Il décide qu'il faut créer des logements ouvriers dans les centres industriels où le nombre des travailleurs doit augmenter. De même des garderies d’enfants, des écoles et des hôpitaux doivent être organisés en nombre suffisant par les usines qui adoptent la journée de sept heures. Il décide que les femmes enceintes ou qui nourrissent leurs enfants, doivent être exemptées du travail de nuit.

Ces décisions du TSIK montrent que la question est effectivement et définitivement passée à la phase de la réalisation générale. La journée de sept heures, objectif émouvant de l’immense armée internationale du travail, gage de progrès et de justice sociale, mise au point logique de l'effort producteur, la journée de sept heures contre laquelle les pouvoirs capitalistes prêchent l’exécration et l’excommunication, est donc désormais solidement implantée dans l’Union, c’est-à-dire que fatalement, tôt ou tard, cette noble et belle réforme, qui sera née et aura grandi dans la patrie socialiste, s’imposera partout ailleurs, de par la volonté des masses.

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