ARMÉ
pape Léon et le concile de Oialcédoine qui condamnèrent Eutychès.
Cette scission eut les conséquences les plus fâcheuses pour la prospérité de la nation. Séparés des Syriens à qui ils vouaient une vieille haine depuis leur tentative de mettre le siège patriarcal de TArménie sous la dépendance de rÉglise de Syrie , retranchés de la communion des Grecs et de toute rÉglise d*Occident par la position nouvelle qu'ils prenaient , les Arméniens se trouvaient ainsi délaissés et comme confinés dans leur propre individualité. Ils perdirent les auxiliaires qui pouvaient seuls les défendre contre la lorce encore païenne de la Perse. Néanmoins, telle est la force de Fantipathie qui a son principe dans les querelles religieuses suscitées au sein d'une communion précédemment une, que, dans la suite, on vil plusieurs fois les Arméniens appeler à leur secours les Perses contre les Grecs, ou favoriser leurs tentatives contre Tempire, quoiqu'ils comprissent rimpossibilite d'établir avec eux une alliance durable , et qu'ils prévissent les malheurs d'une condition encore plus dure. Dans le siècle suivant, lorsque les Arabes inondèrent l'Arménie , les Grecs et les Syriens abandonnèrent les Arméniens, tandis que les Perses , convertis à la foi musulmane, . aidaient les ennemis à renverser ce royaume chrétien.
Sempad , qui , pendant son adminis»
tration , chercha a rétablir la paix religieuse , échoua dans son entreprise , et l'Église d'Ibérie se sé|>ara alors pour toujours de la communion de l'Église d'Arménie.
Une preuve nouvelle de l'esprit d'individualisme et de l'éloignement de l'Église arménienne pour tout ce qui la rattachait à la communion des autres Églises , c'est qu'en reformant sa liturgie, elle voulut avoir son ère propre; prétention blâmable, puisque toutes les nations chrétiennes avaient celle de la venue de Jésus-Christ. Le patriarche Moïse II fixa l'ouverture de cette époque à l'an 551 . C'est l'ère arménienne proprement dite, et cette
manière particulière de compter n'a eu d'autre effet que de ieter plus de confusion et d'obscuf ité dans la chronologie.
Un autre résultat du schisme, et qu'il n'est jpas moins important de remarquer, c est que l'Église arménienne, en se séparant de l'Église d'Occident, le vrai centre de l'unité, éprouva le même sort quelesÉdises d'Allemagne et d'Angleterre , à 1 époque de la réforme ; je veux dire qu'elle perdit la majeure partie de son indépendance spirituelle, et qu'elle tomba sous la juridiction directe des princes temporels. En effet, ils commencent à exei> cer une influence sur la nomination des patriarches, dont la dignité se transmettait d'abord héréditaire dans la maison de saint Grégoire, sans que le chef de l'État fût consulté. Cette influence va toujours croissant; et , un siècle plus tard , nous lisons dans les historiens que le prince et les grands de sa cour placent sur le siège suprême le pontife a qui ils sen)blent conférer une sorte d'mvestiture : en un mot , dans l'Arménie, comme dans toutes les autres Églises dissidentes de l'Orient, la liberté religieuse diminue dans les mêmes rapports que l'orthodoxie.
On a confondu quelquefois le seoond synode de To vin, tenu par Abraham I", avec celui qu'assembla Moïse II environ quarante-cinq années auparavant.
Cette erreur est grave ; Moïse , dans le premier synode , se contenta de réfor»
mer le calendrier ; et , bien que ce chan<r gement pût être déjà un indice de sén paration prochaine, et même préparât cette séparation, néanmoins rien ne prouve Qu'elle s'effectua dans ce temps. La foi de Moïse pourrait être difficile ment suspectée , puisque c'est lui gui nomma patriarche de la Géorgie Cyrion ou Cyrus , connu par son attachement à la doctrine de Chalcédoine , et qui travailla surtout à l'établir dans ce pays. Lorsque Moïse II mourut, Abraham l*^, son successeur, grand ennemi des Grecs , irrité de tout Çvtus adhérer à leurs décisions , et persister dans le refus de suivre ses propres
L'UNIVERS
principes , prend la résolution d'assembler les évoques pour le frapper d'anathème. Telle fut <4*occasion au second concile de Tovin, qui eut pour la nation les effets funestes que nous avons décrits.
Parmi les autres mesures blâmables que prirent les membres de ce concile, nous distinguons la scission officielle opérée entre TÉglise arménienne et celle de Géorgie , dont le peuple lui avait toujours été un fidèle allié. On défendit en outre les pèlerinages à Jérusalem ; défense que Ton regarderait comme un incroyable mépris des saints lieux chez ce peuple chrétien , si nous ne savions que son motif provenait de la crainte quMnspiraient aux schismatiques des chefs de monastères, célèbres par leur savoir et leur attachement aux doctrines de Chalcédoine, tels qu'Eutyme, Saba et Théodose.
La liturgie subit alors une addition importante, laquelle est devenue un des principaux chefs d'accusation contre les dissidents. Il s'agit du Trisagiofiy hymne sacrée où le nom de Dieu saint est répété trois fois, et à la suite duquel on ajouta , qvi as été crucifié pour nous. Pourquoi, disaient le^s Grecs, ne substituez-vous pas au nom de Dieu celui du Christ, qui n'a souffert que comme homme , et non comme Dieu > Vous absorbez l'humanité dans la di vinité, vous n'admettez qu'une seule nature, et conséquemment vous retombez dans l'erreur d'Eutychès.
Quelque opposé que fût à l'Église grecque le concile de Tovin , la séparation des deux communions n'était pas encore complète. Les Arméniens avaient quelque velléité de réconciliation ; ils le prouvèrent au synode de Garin ou d'Erzeroum, assemblé par l'ordre de l'empereur Héraclius, vain-
2ueur de Khosrov II, roi de Perse.
;'est au retour de son expédition que ce prince engagea le patriarche Ezr ou Esdras à convoquer les évéques. Plusieurs prélats de TÉglise grecque et les grands de l'Arménie assistèrent à cette réunion ; on revisa les questions traitées dans le synode précédent j on rétracta la nouvelle formule du Tri sagion ;
on convint de suivre le rite grec relatif à l'usage du pain fermenté , et au mélange de l'eau et du vin dans le calice; et il fut en outre décidé qu'à l'avenir on ne célébrerait plus la fête de la Nativité conjointement à celle de rÉpiphanie. Toutefois, ces concessions, propres à effectuer une réunion définitive entre les deux Églises , n'étaient pas faites dins un esprit sincèrement désireux de la paix. Car, à peine dix ans s'étaient écoulés, que le successeur d'Esdras, Nersès III, déclarait, avec ses évêgues, qu'on devait s'en tenir aux décisions des trois premiers conciles œcuménic^ues, sans ajouter celles de Chalcédoine. Il faut avouer aussi que l'esprit turbulent et dominateur des Grecs réussissait merveilleusement par son faux zèle à éloigner les Arméniens de l'unité dogmatique.
Des ordres de l'empereur et des Curapalates obligeaient les fidèles à se soumettre aux pratiques de l'Église grec<^ue ; ce n'étaient plus les sages avertissements de la charité chrétienne, mais bien les injonctions sèdies d'un maître à son esclave, tellement que la susceptibilité politique de la nation s'éveilla ; elle craignit pour la perte totale de son indépendance. Elle voulait être chrétienne , mais à la condition de demeurer arménienne.
Un nouveau concile fut donc formé dans la ville de Manazcerte vers l'an 650. On condamna ce que l'on avait approuvé dans le synode d'Erzeroum, et la mémoire d'Esdras fut attaquée.
Sur la question de la nature de Jésus- Christ, on s'en tint à la déclaration qu'elle était une et sans mélange ; dis* tinction qui , en paraissant éviter l'erreur d'Eutychès, y rentrait néanmoins, puisque la dualité des natures était rejetée (*). La liturgie primitive fut con-
(*) Certainement les dissidents ne suivent ps les erreurs d'Eutychès. Ils disent même tiautement anathèmeà cet hérésiarque pour avoir soutenu que les deux natures aprèt Funion se sont confondues ensemble pour n*en faire plus ^u*une , ou que la divmilé absorbe Thumamté. En quoi eirent-ila donc relativement à rincamation 7 c'est que , .
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servée; et le pain azyme, avec le vin pur, sans aucun mélange d'eau, fut seul employé dans le saint sacriGce de la messe, lia rigidité des jeûnes et de l'abstinence a de tout temps caractérisé la discipline ecclésiastique du peuple arménien naturellement sobre , sachant vivre de peu et se livrant avec amouraux plus austères mortiûcations.
Dans leur carême , beaucoup plus long que le nôtre, ils s'abstiennent de chair et de poisson, d'œufs, de beurre, de lait et de fromage , en ne faisant qu'un repas par jour, au coucher du soleil.
Le vin est également interdit dans ces jours nar les anciens canons. Les Grecs, dont la discipline n'était point aussi sévère, les avaient engagés, au concile d'Erzeroum , à réformer cette partie réglementaire, qui, ne touchant point au fond immuable des dogmes, peut être modifiée suivant les temps et les circonstances. Les évêques y avaient consenti; mais le peuple, invariablement attaché h la tradition de ses pères , s'imagina qu'on changeait toute la religion ; et , à cette occasion , il manifesta l'opposition la plus violente , déclarant qu'il voulait suivre les pratiques de son Eglise, quelque rigoureuses que fdt leur observance.
La voie dans laquelle le patriarche Nersès III avait engagé l'Église d'Arménie la séparait totalement de TÉglise grecque et du reste de la chrétienté.
Cependant il ne faut pas croire que le monophysisme prédominât exclusive-
comme, suivant Tancienne philosophie, par Tunion physique de notre corps et de notre âme, il se forme une seule nature, en sorte que ces deux parties de nous-mêmes concourent ensemble à toutes nos actions, Tàme aux mouvements du corps , le corps aux mouvements de l'Âme , ainsi ils prétendent que, par l'union hyposlatJque, la divinité et I humanité en J. C. sont devenues un seul principe actif de toutes nos opérations , de manière que ses actions, je veux dire celles qui répondent aux nôtres , ne sont pas seulement divines par Texcellence qu*elles tirent de la divinité , mais encore parce qu*elles en émanent. Cette observation peut convenir auski anxCophtes et «ux Éthiopiens , et à la plus grande partie des Jaeobites.
ment; la masse (ks fidèles suivait ses pasteurs, sans entrer dans les querelles théologiques qui les divisaient, et, même dans le clergé, la majorité, amie de l'union et de la paix , gémissait sans doute en secret des divisions que l'esprit sophistique des Grecs semait dans leur sein. Les plus ardents entraînaient les autres, et ceux-ci, au bout de quelque temps , effrayés de l'abtme où on les conduisait, revenaient sur leurs pas; en sorte qu'il y eut dans leur Église, penddtit plus d'un siècle, des fluctuations continuelles , semblables h l'agitation d'une mer tourmentée par des vepts contraires. C'est ce que nous démontre l'avénemcnt du patriarche Jean IV, dit Imasdaser ou le Philosophe, homme d'une capacité rare, et profondément versé dans la science théologique. Lorsqu'il fut monté sur le siège patriarcal, il frappa un coup violent sur les monophysites, et nous possédons le beau discours qu'il prononça dans cette circonstance, vrai chef-d'œuvre de logique et d'éloquence. Ainsi , puisque l'orthodoxie revenait de temps à autre à la tête des affaires ecclésiastiques, on ne peut douter que le parti de l'union ne fût considérable et puissant parmi le peuple. Jean lY présente dans son règne le dernier terme nettement distinct de cettasérie de patriarches orthodoxes ou dissidents qui se succèdent depuis saint Grégoire l'Illuminateur. Entre ces deux époques, il s'était écoulé 416 ans, et environ trente-cinq patriarches avaient occupé successivement le siège.
Les vingt-deux premiers, jusqu'à Nersès II d'Aschdarag, ont une foi évidemment à l'abri de tout soupçon. On ne peut en dire autant des six patriarches qui suivirent Nersès III; il est beaucou() plus probable qu'ils partagèrent les idées de rupture ou cropposition. Mais les six autres, qui précédèrent Jean le Philosophe, appartiennent à la liste des patriarches ortliodoxes.
A mesure que nous avançons dans l'histoire religieuse de l'Arménie, il devient toujours plu5 difficile d'apprécier la pureté de la foi des pasteurs.
Les uns , emportas par un zèle national
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trop ardent, se déchaînent contre ]e concile de Chalcédoine, parce qu'ils voient dans ses décisions un acte arbitraire de FËglise grecque, toujours trop exigeante pour eux. Ils ressemblent beaucoup a nos gallicans modernes, jaloux cfe FÉglise romaine, et voulant conserver, au prix même de Torthodoxie, ce qu'ils appellent leurs libertés. Les autres se renierment dans un silence absolu , lequel ne permet pas d'interpréter leurs ^^s en aucune façon. Plusieurs, en attaquant le parti dissident et en défendant la dualité des natures, ont peine à dégager leur foi des obscurités propres à la rendre suspecte à Torthcdoxie romaine, et c'est ainsi que le discours (*} du patriarche Jean IV, dont nous avons parlé précédemment, a été mis dernièrement à l'index par la censure ecclésiastique de Rome.
Les invasions et les guerres cruelles des Arabes (piï avaient subjugué le pays , où ils établirent un 'gouverneur sous le nom û'osdigan, mirent un terme aux discussions religieuses. Les alarmes continuelles qui tenaient en éveil la nation , ne permettaient point aux évéques et aux princes de s'assembler pour traiter des questions théologi(]ues. En outre, les vainqueurs voulaient imposer aux vaincus la foi musulmane, et le^ persécutions suscitées au Christian isjne portèrent les esprits à défendre leur toi plutôt avec la résignation du martyre qu'avec les armes de la (liai cet iqiu^
Lorsque riînhiletc de la famille des Pngratides eut (It'joue les projets des musulmans, clqsK; le* valeureux Achod eut relevé le trôiic d'Arménie, la paix renaissante ouvrit un libre cours aux controverses reli.'iiciisrs. Le trop célèbre Photius, avant de (or:S()ir.mer le schisme des Grecs avec n'^glise Intine, avait travaillé à la réunion de l'Édise arménienne. A cet eùet, il avait écrit ru patriarche Zncîinrie l*", pour lui donner crrtain(s explications relatives
(*) Il a ilr |iii!,îir par les Armcnicns tie Venise en iSj(i; le tvx\e est accom['ngné d*uric triKliiction iiiii-ie.
au concile de Ghalcédoine : elles avalent pour but de dissiper les préjugés et ûe détruire l'antipathie de la nation pour les Grecs. Le roi Achod désigna pour répondre à ces lettres un certain Isaac Meroud, homme violent et emporté « qui, loin d'accéder aux conditions de naix, se répandit en invectives contre FÉglise grecque. Pïéanmoins l'entremise de Yahan, archevêque de IKicée, {)arvint à rétablir pour quelque temps a concorde, et Ion reunit un concile dans lequel les décisions de l'assemblée de Ghalcédoine furent acceptées , tandis qu'on anathématisa celles qui avaient été prises à Manacerte et au dernier synode de Tovin.
Peu de temps après Zacharie I**, le siège patriarcal fut illustré par deux hommes d'un rare talent : le premier est Maschdots, abbé du monastère de Sévan. Son savoir était vaste; on lui attribue la rédaction du rituel et du recueil d'hymnes gui portent son nom.
Il eut pour disciple et successeur Jean VI, sarnomméV historien par ex« cellence, à cause de l'éclat et de l'originalité de son style. Jean était un zélé défenseur du parti des dissidents, et la passion avec laquelle il attaque l'Église grecque déhgure malheureusement son histoire d'Arménie, si remarquable sous d'autres rapports. Pour prouver au lecteur la justesse de notre observation , nous citerons un passage extrait de cet ouvrage inédit.
« A cette époque, dit-il, mourut le bienheureux empereur Zenon , si agréable à Dieu par ses mœurs et par l'intégrité de sa foi. Sous son règne, il avait dissipé l'ombre et les nuages du détestable et turbulent concile de Ghalcédoine, pour ramener dans l'Église de Pieu la lumière resplendissante et i,'loric':jso de la foi apostolique. Ensuite le grand patriarche Papçen convoc(ua un concile des évèques de l'Arménie, de la Géorgie et de l'Albanie; car on n'avait [)as encore accepté des traditions destructives du monde, et on se tenait fermement sur le même fondement que saint Grégoire; aussi, dans ce temps, la foi et la piété florissaientelles universellement dans le pays ^
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Grecs, des ArménieDS, des Géorgiens et des Albaniens. Mais,, après trentecinq ans d'orthodoxie constante, lorsque, Anastase étant mort, Timpie Justinien, cet empereur plein de malice, abolissant et renversant ces décisions, rétablit la pernicieuse doctrine de Cbalcédoine, alors il persécuta par des supplices atroces et intolérables les saints nommes ^ui persistaient dans Torthodoxie, et il inonda de sang le pavé de TÉglise de Dieu. »
£n lisant ces lignes, on doit se demander si Tauteur a réellement voulu parler des hommes et des événements que nous connaissons d'après d'autres sources; et, en songeant aux malheureuses préventions de l'esprit de parti qui enveniment les querelles religieuses, on ne reconnaît ^ue trop la possibilité de semblables jugements.
L'état intérieur de l'Eglise dépend toujours de ses chefs. Ainsi dès cjue la puissance patriarcale était remise au pouvoir d'un prélat agitateur et turbuteot, toutes les questions dangereuses que la prudence tenait assoupie^s, se raoimaient comme la flamme d'un foyer mal éteint, et l'incendie étendait derechef ses ravages au loin. La paciûcation opérée par le concile de Zacharic r% tenu à Schiragvan, ne fut pas de longue durée : le parti national , qui était le plus opposé aux Grecs, travaillait toujours à détruire les bons résultats obtenus par les efforts des amis de l'union.
. Au commencement du douzième siècle, la division allait croissant, et il fallait chercher de nouveau des moyens de conciliation. Le siège patriarcal était dignement occupé : Grégoire III, surnommé Bahlavouni, parce qu'il était issu de la race des Arsacides, administrait l'Église d'Arménie. Il avait pour frère \e gracieux Nersès(*), ainsi nommé à muse de la douceur et de la pureté de son style, qui le classent à la tête (les écrivains arméniens. Lorsqu'il eut succédé à Grégoire III, il conçut le généreux dessem de porter un dernier coup à l'esprit de discorde
(•) Voy. figure n» i3.
qui déchirait l'Église, et il réunit le grand synode de Romcla, plus connu dans l'histoire ecclésiastique sous le nom de synode de Tarse, parce que l'archevêque de Tarse , Nersès dit LampronensiSy y prononça à Touverture son discours, qui est 'demeuré un des premiers monuments de l'éloquence arménienne. Les propositions laites aux dissidents étaient celles-ci : Nous vous demandons , 1<* d'anati^ématiser les partisans de l'unité de nature, comme Eutychès, Dioscore, Timothée, Élurus et leurs autres adhérents; 2° nous demandons que vous confessiez Notre- Seigneur Jésus-Christ, fils unique, seul Christ , seul Dieu , hypostase une, sans division, sans changement, sans altération , sans confusion ; que vous confessiez que le fils de Dieu n'est point autre que le fils de la Vierge, mère de Dieu , et fils de l'homme; que vous reconnaissiez dans ses deux natures l'unité de sa divinité, et son unité dans la dualité des natures, le même Christ ayant deux opérations conformes à sa nature, l'une divine et l'autre humaine, sans qu'elles soient contraires, puisque en effet l'opération humaine concorde avec l'opération divine; 3<* nous demandons que vous récitiez le TrisctgUm sans l'addition de ces mots : Qui crucifixus es pro no* bis, Qui es crucifié pour nous.
Telles étaient les principales propositions auxquelles la majorité des prélats assemblés répondirent qu'ils les acceptaient avec soumission et humilité.
Nersès foudroya des traits de son éloquence tous les fauteurs du désordre qui ne cherchaient qu'à troubler la paix de l'Église. On crut quelle temps à un accommodement définitif; mais la mort de l'empereur Manuel, celle de ISersès Lamprooensis et du patriarche Deglia , successeur de Nersès le Gracieux, firent évanouir ces heureuses espérances. Les actes arbitraires de quelques fanatiques grecs en liireni 1 occasion ; de Faversion on passa à la haine, et la séparation des deux Églises ifut complète. Le schisme effectue pr6> cédemment par Photius , et entité par M ichel Cérulaire, légitimait, sous uorap^-
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port , les appréhensions des Arméniens.
Séparés entièrement des Grecs et du reste de la chrétienté, les Arméniens se trouvèrent réduits à leur propre individualité, et cet isolement, causé par un motif religieux, ne leur fut pas moins nuisible sous le rapport intellectuel que politique. Lorsque les dernières lumières de TÉglise arménienne , représentées par les deux Nersès , eurent disparu , une nuit longue et triste se fit chez ce peuple. La civilisation diminua à mesure que l'ignorance allait croissant; comme si le génie intellectuel de la nation, desséché tout à coup en ses racines, n'eut plus eu la force de rien produire, il se tourna à l'imitation froide et servile des autres peuples, notamment des Grecs et des Latins. Ce fut le temps des traductions, et pendant quelques siècles les Arméniens ne firent que reproduire des œuvres étrangères, au moyen de leur langue, qui, par sa nature, se prétait merveilleusement à cette sorte de travail. Deux écoles littéraires se formèrent dans ce but, écoles ennemies et diamétralement opposées, qui perpétuèrent la lutte vive et soutenue que nous avons vue diviser les croyances des fidèles, selon la double disposition qui se manifestait depuis longtemps, ou de se rattacher au centre de la chrétienté ou de s'en séparer définitivement. II faut avouer que le parti véritablement national était pour le schisme, parce qu'on lui faisait envisager ce moyen comme le seul compatible avec la conservation de Tindépendanoe et de Thonneur de la nation.
Dans la fondation des deux écoles dont nous parlons, la même chose arriva.
La première, véritable association, désignée sous le nom des Frères Urds, fut établie par Jean de Kerni,,dans l'espoir de travailler à réunir l'Église arménienneet l'Église d'Occident. Cette société avait des ramifications chez les Latins, parmi les dominicains, et leur but, non publiquement avoué, était d'éclairer le peuple, et de combattre les erreurs qui tenaient toujours les esprits divisés. Elle traduisit plusieurs ouvrtges, organisa des missionnaires.
et s'étendit sur la face du pays. Comme un faux zèle engagea les frères dans des voies d'opposition à l'esprit public , en tant qu'ils faisaient cause commune avec les Latins, Tattentiod et la défiance furent éveillées parmi les chefii du parti contraire, et l'école rivale se forma. Elle avait son centre dans le célèbre couvent de Datev, Tun des plus considérables de l'Arménie. Celui qui la fonda était un moine violent et superbe nommé Grégoire, et, comme il était supérieur de ce monastère, il est connu sous le nom de Grégoire de Datev (*). Il engagea une polémique acerbe et passionnée contre les frères unis, attaquant les Ëglises grecque et latine, et, non content de s opposer à toute espèce d'accommodement , il mit en œuvre tous les moyens propres à fomenter la division. L'argument principal qu'il faisait valoir contre ses adversaires, était leur attachement à une Église étrangère, qui cherchait, assurait-il , à ravir à l'Église d'Arménie et son indépendance et ses vieilles constitutions. Ses paroles trouvèrent un accueil trop facile dans l'esprit de la multitude, et les frères unis ne purent réaliser leurs intentions louables.
Eusène lY, en montant sur le trône pontincal , résolut d'opérer la réunion des Églises d'Orient à la grande communion chrétienne. Vers la moitié du quinzième siècle, il fit un appel aux chefs du clergé, et le lieu de rassemblée fut fixé à Florence. L'Arménie envoya plusieurs représentants à ce concile, çrâce au zèle de son patriarche, qui était alors Constantin V. Les légats se montrèrent empressés de souscrire à tous les actes tendant à renouveler l'union des Églises d'Orient et d'Occident. Le pape, plein d'un con-
(^ Il est Fauteur du livre des Demarules et réponses, où il' traite des erreurs des Juifs, des Manichéens, des Mahométans et d*autres hérésiarques. Grégoire avait des vues philosophiques étendues, et il traite dans cet ouvrage des questions difficiles, telles que celles relatives a la création , à U fin du monde , etc. , etc. Ses om^Tes ont été publiées dans un volume in-folio, à Conatmtinople, en i7ag.
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tentement ÎDexprimable, salua l'aurore d'une paix universelle dans l'Église.
Les Grecs, de leur côté, avaient témoigné le désir d'un accommodement, et tout faisait espérer que la concorde serait durable. Mais , lorsque les légats arméniens furent retournés dans leur
Says, la révolution qui s'opéra au sein e leur propre Église, détruisit les résultats heureux du concile de Florence.
L'occasion des troubles survenus dans l'Église fut le changement du siège patriarcal. A l'origine, les patriarches résidaient dans la ville de Ya^harschabad , que les anciens rois avaient choisie pour leur capitale. C'est là que siégeait saint Grégoire l'Illuminateur. Ses successeurs restèrent dans la même ville pendant un siècle et demi , 'usqu'à ce qu'ils en fussent chassés par *épée des conquérants. Ils se réfugièrent, en 452, dans la ville de Tovin, qui devint la capitale du royaume, et, jusqu'à la fin du dixième siècle, ils continuèrent d*y fixer leur résidence.
Étant tombée au pouvoir des Turcs Seldjoucides , le roi Aschod III, qui avait transféré sa cour à Ani , ville qui contenait au onzième siècle cent mille maisons et mille églises , il appela les
Ï)atriarches, qui y demeurèrent jusqu'à *an 1113. Alors les nécessités des temps obligèrent les patriarches de changer plusieurs fois de séjour et d'errer dans les villes situées sur les bords de FEuphrate. Le concile tenu à Romcla prouve qu'à cette époque cette cité était devenue le si^e patriarcal.
Lorsque le sultan d'Egypte se fut emparé de cette place, en 1294, les patriarches suivirent à Sis le roi Léon II, qui y fixa sa résidence,, et ils n'eurent
5 as d'autre siège jusqu'à la mort de oseph III. Grégoire IX, son successeur, ayant fait quelques innovations dans son Église, quatre évéques de la Cilicie rédigèrent une lettre adressée à tout le clergé arménien , dans laquelle ils se plaignaient et de sa conduite et de l'état déplorable oîï était réduit le sié^e de Sis. On résolut de transférer à Eczmiazin le siège patriarcal , et dans ce but une assemblée fort nombreuse, composée d'évéques, de supérieurs de
4** lÀvraUon. (Abmbnib.)
monastères, d'ermites et de simples prêtres , fut réunie à Eczmiazin même ; et comme Grégoire persistait à rester à Sis, on procéda à rélection d'un patriarche nouveau et universel. Le sort tomba sur Syriaque, abbé du monastère de Virap. Ayant réuni les voix des quatre premières Églises particulières de l'Arménie, dont l'assentiment était nécessaire pour légitimer son élection, on le regarda comme le véritable et suprême patriarche, décoré du titre de CathoUcos. A partir de cette époque, les patriarches d'Eczmiazin exercèrent une pleine juridiction spirituelle, et ceux ae Sis ne furent placés qu'au second rang. D'un autre côté, en 1113, David, archevêque d'Agthamar, petite ville située au milieu du lac de Van , dans une fie du même nom , se rendit indépendant du patriarche universel, et s'arrogea la même dignité. Ainsi l'Église cr Arménie se trouvait divisée en trois Églises distinctes, ayant chacune ses rivalités , ses intérêts et son rite, funeste source de troubles et de disputes interminables.
Chacune de ces Églises a conservé ses patriarches. Sis en compte environ trente-quatre depuis l'érection de son siège. La juridiction de son patriarche est assez vaste; elle s'étend, hors de l'Arménie, sur les Églises de la Cilicie, de la Syrie, de l'Éçypte et de la Palestine; l'éveque arménien , résidant à Jérusalem, lui est aussi soumis. L^élection du patriarche est un droit réservé aux douze premiers évêques |es plus rapprochés; l'influence du peuple et on.
gouverneur politique du pays déter" mine souvent leurs suffrages.
Le patriarche d'Eczmiazin a toujours été généralement considéré , ainsi que nous l'avons dit, comme leCatholioos ou primat universel. On a prétendu que ce qui avait donné à cette Église sa préémiiïence, c'était la translation d'un bras de saint Gr^oire dans le reliquaire de la cathédrale. Cette opinion est dénuée de fondement , vu que l'Église de Sis est toujours restée en possession de cette relique, et ou doii plutôt attribuer cet avantage à Tétd)li8sement primitif du même siège
L'UNIVERS
dans ce lieu , et à la consécration qu*en fit , pour ainsi dire , la présence de saint Grégoire Illluminateur.
Quoi qu'il en soit, la suprématie du siège d'Eczmiazin ne peut être contestée, et nous pouvons regarder ses patriarches comme les seuls vrais successeurs de saint Grégoire. Le Catholicos est nommé par tous les évéoues et prélats dépendants de sa juridiction, et, s'ils ne peuvent venir à la réunion où il est choisi , ils envoient leurs légats. Ce mode d'élection a varié dans les temps modernes , et la nomination est actuellement réservée à un nombre déterminé des premiers pasteurs de l'Église.
C'est lui qui a le pouvoir exclusif de consacrer le saint chrême pour toutes les Églises dépendantes de sa puissance. U est j)réposé à la carde de la foi, au maintien de la discipline et des institutions; en un mot, il est le pape de TArménie, et cette dénomination ne Jui convient que trop , depuis qu'il s'est soustrait à 1 autorité du seul chef visible établi par Jésus-Christ.
La conquête de Constantinople par les Turcs apporta un nouveau cnangement dans l'état de l'Église arménienne. Mahomet II, pour repeupler la ville qu'il avait dévastée, donna l'ordre à Joachim, archevêque arménien de Boursa , de se transporter avec un grand nombre de familles arméniennes dans la nouvelle capitale de son em^ fûre. Il leur concéda dans Galata un ieu vaste et commode pour habiter.
Le chef de cette Église reçut le nom de patriarche, et il étendit sa juridiction sur tous les autres Arméniens établis dans la Grèce et dans TAnatolie. Tel fut l'origine de c« nouveau patriarcat (*), qui a acquis une grande impor-
(*) L'âection da iittrîarche de Censtan* tinople est commanement dans l'Église arniéiueiiQe roccafion d*uii grand scandale. La cupidité des viiirs tire habilement profit des ambitions secrètes du clergé , en mettant i Tencan cette première dignité ecclésiastique. Le gouTcrnemeot prélevé sur ceUe nomination un fort impôt nommé mukatta, véritable tribut annuel , oui doit être payé au sultan & des époques déterminées. On a
tance avec l'accroissement de la population arménienne. La tolérance musulmane lui a toujours laissé le pldn exercice de ses droits, à condition seulement que lui et son troupeau spirituel respecteraient les lois du vainqueur. La liberté du clergé arménien de Constantinople repose sur un fîrman que lui octroya Mahomet II. Nous verrons comment, à certaines époques, la partie catholique du clergé eut à se plaindre de la violation de cette promesse solennelle.
L'institution du patriarcat de Constantinople signale la dernière ère de décadence de l'Église arménienne. Depuis la conquête des Turcs, le lien d'unité qui rattachait encore une certaine masse de fidèles à un symbole commun se brisa, et l'anarchie spirituelle n'a fait qu'augmenter. Ce n'est pas que le musulmanisme ait fait des
{)roselytes dans la nation; la loi de 'alcoran, pla£iat incomplet du judaïsme et ou christianisme , n'a jamais prévalu parmi tout un peuple déjà converti a l'Évangile, et il nous sulBt, pour se convaincre de la justesse de cette remarque, de jeter les yeux sur les divers pays où pénétra la religion de Mahomet. Les Arabes, les Persans , les Tartares, étaient adonnés à l'idolâtrie, au magisme ou au fétichisme, et c'est pour cela qu'ils entrèrent comme naturellement dans les nouvelles voies
vu le gouvernement turc spéculer avidement sur le droit d'installation. Ainsi, durant U dernière moitié du dix-septième siècle, quatorze patriarches se succédèrent , et quelques-uns d'eux furent élus et déposes suo> cessiveroent neuf fois. Le siège était livré an plus offrant, et te mukatta s'éleva de xoo,ooo à 400,000 akiclié ou aspres. Le droit que paye actuellement le palriarcbe est de 10,000 piastres, somme qu'il prélève sur les diverses Églises de sa Joriaictioa. Angora fournit xooo piastres, Isnikjnid xooo , Césarié 800, Mousk 5oo, Tekirdagk 5oo, Smyme 5oo, Sivas 5oo, Sis 5oo, Adreneh 5oo, Erzeroum 4S0, Diarbekre 45o , Orfah 400, Àrabkir 400 , Tolut 3oo, Kutaya 3oo, Baibourt a5o, Amasia aoo, Kara-Hisar aoo, lYchizoïide i .'10 , Terdjan i5o, Gumish-Khaneh roo, etc., etc.
ARMÉNIE
religieuMS ouTertes derant a», et giti les eonduifaient à im état social et intellectuel véritablement supérieur. Il n'eo fut iMis de mêoie des peuples cfarétiens qui oonserrèrent géDéraleroeiit leur fol , suivant cette loi première de rhumanité oui ne permet jamais de ré* trograder. sous œ rapport, les Grecs peuvent être assimilés aux Arméniens, et comme eux ils ont eu le courage de défendre et de conserver leur religion.
Ainsi , tout en rendant hommage à la constance et à la générosité du peuple arménien, qui, depuis quatre siècles, soumis aux musulmans, préfère la croyance de ses pères à la liberté, et court joyeusement au-devant de la!mort et des persécutions pour la maintenir, nous ne pouvons néanmoins nous empêcher de remarquer un &it commun à d'autres peuples, et qui a , en partie, son explication dans la nature de Tesprit humain. La domination musulmane, quekfue tolérante gu'on la suppose, ftrt nuisiDle au cbristianisme, qireWe tmt dans une sujétion assez humiliante.
Les Arméniens commencèrent à comprendre que les Grecs, avec leur esprit disputeur et Jaloux, avaient du moins une foi commune sur les principaux dogmes, et en outre, la rivalité existante entre les deux Églises, qui se trouvaient comme en présence, contribuait à entretenir une certaine activité religieuse. Si ces nombreux conciles et toutes ces discussions théologiqocs dont nous avons parlé n'amenaient pas d'heureux résultats, on voyait néanmoins en cela im signe de mouvement et de vie. Après la conquête, les Arméniens se rapprochèrent politiquement des Grecs sans se rennir; les trois patriarches d'Eczmiazin, de Sis et d'Ag^tamar, se renfermèrent plus strictement dans le cercle de leur Juridiction respective. Le patriarche dé Constantinople, plus lavorablement placé pour surprendre les faveurs du pouvoir, usa oe son crédit, souvent dans le but unique d'empiéter sur les droits et les attributs de ses rivaux.
Les émigrations, les guerres, les persécutions et les malheurs de tout genre auxquels la nation arménienne a
été eo hutle, font dit cottipnrer M»»
siemrs Mb à la naition juive. £a enkt, nous retrouvons quel^cMiiis é% aei enfants disjpersés dans tootes les r^
Sons, comme ceux du peuple hârâk s s'occupent également de namm. de trafic et d'industrie, et, s'ils ont ni»bîlcté des iuifi, Us ont de i^ la ré^ putation dnme loyauté pirluta. Ce tnît de ressemblance, lirappnit ao prensler abord , s'explique historiqniement, lorsqu'on considèr» les nonmreiMes colonies qui vinrent à diverstti reprises de la Paiestfae s'étabiir en Améoie.
A répoque des deux transmigratiefte à BabyloBe, sous Alexandre le Grand et lors de la sranée diepeivion, après hi ruine du temple de Jérusalem, des bondes de eolono vinrent fonder des villages dans les nrovinees du sod et de Test. Ce fiJt explique avssi la ressemblance qui existe dano le tfpo de la physionomie entre les tétas juives et arméniennes, si ce nTest que ceHeo-cî ont généralement ptai de noMesse et de bàmté. Ce mélange dasangisMélfte au saoff de l'andeniie racedeThorgoiii nous mit comprendre commcot, ao sein de cette nationqui semble d'aoovd exelusiveoMot attachée au sol Ai seo pajs par ses goèts agricoles tl sédeotaures , il se trouve une aiitve partie de la popnlation entralnéo par oes gadts aventureux à aller chercher fovtone dans des terres lointaines , et à se livrer aux opérations mercantiles et floan*cières. Ainsi les Anoéaiens soit diosémmésdaas toutes les vîlteeomffie^ çsntes de l'Asie, jusqo'aii fond cte riodo et près dos frootièras de la Chine;, partout ils pawienoent en peu de teoips à tenir dans leurs maim tevt faigpit des fortunes poUiqnes. Comme lesv jvife* ils doBieureot invariafaioment attachés è leur foi hésédMaiao, et, à Vienne comme à Madras, ils célèbrent l'office divin selon la liturgie primitive de leur Église.
£n Perse, il existe une cofonio ifl^ portante d* Arméniens. Elle réside à Julia, faubourg d*Ispahan, sépaséde la ville par les jardins du roi, qui o«t wne lieue d'étendue. Elle y fiât tnooférée par Abbas I*% qui, lors des eoÉ-
tt
I^UfflTERS.
i^iltei qtt*il lit en Arménie, rtnena avec lui Tingt-trois mille familles arméniennes dant le Guilan. L'Église qu'ils ont formée est réjgie par on patriarche j^artiealier. Étroitonent attachés aux principes de leur Édise nationale, ils rejettent le concile de Chaloédoine, la distinction des natures, et oonsenrent poinr les Grecs mie antipathie insurmontable. Leur aversion pour les Latins n'est pas moins grande; les misaionnaires envojrés par la Propagande ont presque toujours vu échouer leurs tentatives, à cause des intrigues du clergé arménien qui redoute leur présence. Chardin et Tavemier les accusent de simonie et d'avarice, et l'ignorance qu'ils leur reprochent smJt jancore plus grande que celle du clergé 4e l'Arménie même.
Au milieu des disputes théologi^ues.
«t malgré les efforts du parti national jiour rompre entièrement avec l'Élise «omaine d'Occident, dont les anaens écrivains ont toujours reconnu plus 4m moins apressément la suprématie spirituelle, if s'était conservé un autre |iarti plus faible à la vérité, mais non moinS'tenaee à ses idées; et ce parti, proprement catholique, correspondrait assez bien à ce que nous appelons chez nous les ultramontains. Leur Église s'était perpétuée au sein de l'autre^ ayant son clergé, ses théologiens qu ee mettaient en rapport avec l'Église 4'Occident aussi souvent qu'ils le pouvaient. On peut dire que cette portion des Odèles représentait la partie la plus intelligente et la plus avancée de la nation , puisqu'elle comprenait mieux le principe de charité et d'union, et oM'eUe ne se séouestrait pas dans un Doid et see Isolement. (^ était ces catholiques qui recevaient les missionnaires latins (*}, et qui travaillaient
aDeputi qndcniei années k lociété des odiftes unénciiiis s*eit éprise d'une tendre soUidtude pour les Éclises orientales d'Arménie , de Géoipe et de PerM, et die a envoyé dans ces eonlrées des missionnaiiw. Sn iHao, BIM. Fisk et Panons 4rent 4ni towàMDà l'Aiie Mineure; en 1827, M. Qiindley pénétn dans la Cappadooe. Der-
toujours à la réunion des É{^ises dissidentes. Il leur fiiUait du coiurage pour
nièranent MM. Smith, l>wight, Ditirich ont visité l'Aiménie. Noos louons le but oi les eflbits de ces hommes , qui abandoment eourageascDient leur patrie , et se dévouent auK fatigues et aux périls de ces lointainea excursions. Si leur jpropagande religieuse est complètement dénuée de succès, da moins ils nous fournissent d'excellentes observations géographiques , et des détaib locaux de moeurs et de coutumes propres à compléter certaines parties des voyages de Chardin ou de Tavemier. Après avoir fait ainsi la part aux éloges qu'ils méritent, nous leurs soumettrons ici quelques respec* tueuses considérations. D'abord nous n approuvons pas leur ton de suffisance à Tégard des Armàiiens paptsies (*), dont iU plaignent à chaque instant le serrile attadiement an siège romain, bien qu'ils reconnaissent dans certains passages de leur jour* nal, que les catholiques sont la seule portion véritablement éclairée de ce peuple, et suivant le mouventent progressitde la cirilisation. Ils laissent même échapper à regret cet aveu trop iavorable à la cause qu'ib attaquent partout ailleurs avec un zèle digne des réformés contemporains d'Henri Tin.
(Ibid. , pag. z4). En second lieu , ce que nous ne leur pardonnons pas , c'est leur complète ignorance des premiers dogmes de la religion chrétienne qu'ils prétendent aller prèdier aux Orientaux. Comment pouvaientils s'attendre i être accueillis fisvorablement par ces hommes dont ils plaignent fignoranoe , lorsque oeux-d leur entendaient nier la divinité de J. C. « rétablissement hiérardkique de la itnmitive Église, et qu'ils les voyaient rester tout stupéfaits de ce que dans ce pavs on baptisât encore les enianis, parce que la pratique de 4:0 sacrement dénote, suivant eux, la superstitieuM croyance an péché originel. (Ibia., p. aaa.)
En quoi consistait donc leur mission? Ils nous le disent eux-mêmes. Arrivés dans one riUe, ils allaient dans les bazars et sur les places publiques, mettre d'abord en vente, et ensuite, fiiute d'acheteurs, sim-
Slement y déposer qudques exemplaires es traductions des saints Évangiles , faites i grands frais par la société htbUque. Us s'imaginaient que des Turcs ou des Kurdes allaient se convertir à leur foi en em-
(*j liittionai7 reMardiw la AmeaU, hj F« Smith ef G. 0. Ihrlfht. l«iidoB, tS34.
AHMENIE.
t'élever au-dessus des jalousie» et des baines des opposants qui leur fepro* chaient amèrement d'entretenir des intelligences avec un chef étrancer, et de vouloir absorber leur Église dans une Éfflise plus universelle. Ils M^ saient crinutiles efforts pour leur démontrer que rindépendance de leur Église ne serait point détruite par sa reunion au centre de la catholicité; ceux-là trouvaient leur intérêt a ne
ëis les comprendre; et, comme les allicans , ils vantaient hautement leur soumission au pouvoir tem[>orel dont ils éveillaient d'ailleurs injustement les soupçons sur la conduite des catholiques. Il était curieux de voir des Arméniens se constituant défenseurs de la puissance turque qui les écrasait, et la poussant à pîersecuter ces mêmes catDoliques qui, dans leur généreux dévouement a inËelise latine, mettaient réellement plus de patriotisme que les
portant cet livres inspirateurs dont ils ne poorraîent comprendre la traduction fan»
tive et incorrecte, t'ib savaient lire. Mais qud était leur désappointement, lorsque le lendemain ils ratrouvaient par les rues les lambeaux épars de l'Ancien et du NouTeau Testament. (Ibid. , n. 73). Gerles les missionnairei romains dont ils envient les travaux prospères , agissent autrement. Us com» mencent par se naturaliser, pour ainsi dire, chez le peuple qu'ils veulent érangéliser, et cela en adoptant sa langue , ses usages. Ils cheminent à pied, portant le poids du jour, à travers les lieux sauvages et déserts, et non pas sur le dos des moles , et en trainant à leiâr suite un attirail de bagages, de tentes et de matelas , semblable à la caravane d'un pacha allant prendre possession de son goo- ▼emement Ils ne comptent point avec inquiétude les pulsations de leur pouls, pour connaître Tinfluence variable de l'atmos* phère sur leur tempérament. Ils ne prennent pas la peine , dans leurs relations, de nous dire Theure k laquelle ils se sont levés on coucha , les mets qu'ils ont trouvée ches leurs hôtes , et ils ne se plaignent pas ^ue le thé ou le café leur aient manqué. ( Ibid., p. 79, 8a, 173). En un mot, avant d'oser attaquer les missions catholiques, il faudrait que ces messieurs missîonnaues touristes et gwfitemen reformassent leurs propres missions.
autres, puisqu'ils espéraient tsouver,dans la réunion reUgieue, un moyen> de recouvrer leur indépendance politique, en se ralliant à la communion des peuples d*Ooddent. Ce qu'on peut reprocher au parti catholique, est un excès de zèle, et l'air de supériorité qu'il prenait naturellement pour deux raisons; la première, parce que. ses communications avec rOcddent le faisaient participer davantage aux lumières de la civilisation ; et la seconde, parce qu'il était fier de défendre contre un plus grand nombre des principes appuyés sur la tradition des âges passés et sur la science eoclésiastiqtje. Ils af* fectaient aussi k tort de rejeter certaines pratiques de leur liturgie, pour adopter d'autres cérémonies de la Hturgie romaine, préférence que les dissidents regardaient comme une in* suite. De là PéloîgBement qu'ils leur témoi^èrent , et qui fut pouné jus^ufà la haine (*). Les deux pvtis étaient sans cesse en présence, comme deuxcamps ennemis observant leurs moindres mouvements , et toujours disposés à l'attaque. Nulle relation n'existait entre les deux Églises ; jamais le membre d'une de ces deux sociétés n*eût consenti ^ s'allier par le mariage à l'autre; ime ligne de démarcation infranchissable les divisait, et ils manifestaient moins d'antipathie poiur un Turc ou* un Grée, qa'ils savent 6lx«
(*) An rapport dNin missionnaire , lesdissidents de la Perse anathématisent solennellement le ooncile de Chalcédoine, saint Léon et l'ÉeliBe romaine, quatre fois l'année , à savov : à laQoinqnagésime, k veilU de l'Assomption , la veille de la TMnsfigun* tion et la veille de Noél. Voici ce que Tour* nefort pensait de leur aversion poiir les ca^ tholiques. « La réunion des religions, âit-il, est un miracle que le Seigneur opérera, lorsqu'il le jugera à propos. C'est du. ciel
au'il faut aUendre la véntable conversion es schismatiques , dont le nombre est infiniment plus grand que celui dès Arméniens romains. Oi malheureux schismatiques, par leur crédit et leur argent, feraient déposer un patriarche ^ui donnerait les mains i la réunion. La haine qu'ils ont pour lès Latins^ parait irréconciliable. »
L'UNITEKS.
natardf , qae eontre m deloDioonipttriotesd'uiieooinniiiiiioii diffifavDte. Ajootes à ces caases religiauset les nvalités naiisaates de la eonoonrenoe et des intérêts oommereîaux, TOUS aurez ane Idée à peu près eomplète des principaux motifa de guerre et de dnoonle existant parmi eux , et , déplus « tous trouverex là une des causes de la dernière crise de 1828 , qui a été si fatale aux catholiques.
Paimi les églises catholiaues qui ODt persévéré STec le plus de constance • ou peut citer les trois églises du rite anoénien établies dans le Liban. Elles ne sont point autorisées par un firasan du Grand Seigneur; la position iniboessible des montagnes qui les protègent leur en tiennent lieu.
Elles ont été formées par .les réfugiés qui , fuyant une patrie oontinueliement nnragée par les ennemis , et en proie à une anarchie religieuse et politique, f inrent ebereher oans ces montagnes ■B asile assuré. La concorde et la cha» rilé rtenent dans cette petite société.
Dans le siècle dernier, la direction de rÉglIse a été confiée à un patriarche.
0 ne autre église indépenaante , bien qn*elle soit renlermée dans une des
Svinoss de l'empire , est celle de Mer- . Soumise à rautorité d*un grand la , décoré du titre de rice-roi de rlone, elle jouissait au dernier le d'une liberté complète , en vertu du pririlége accordé par le sultan à ce pmet, lequel Taffranchit, sous le rapport religieux , de toute juridiction , en sorte que les fidèles arméniens ne relèvent pas du patriarche de Conslantinople. Partisans des opinions er- Nnées de TÉglise arménienne, ils se •ont convertis aux principes de la foi eathollqne au commencement du dixbuitième siècle.
A cette époque , il y eut , parmi les Arméniens, un mouvement visible vers Tunité catholique. Méchitar , ce célèbre fimdatenr de Tordre savant de Saint- Lazare « dont nous nous proposons de parler,' touché du déplorable état de sa nation , concevait le projet d*appor- Ut un remède efficace a ses maux, en eixtfarpint les germes de division* Les
missionnaires européens, envoyés par la Propagande, et qui étaient aasez nombreux à Constantinople , secondèrent d'abord heureusement ses projets, liais ensuite ils ne procédèrent point avec toute la prudence reguise dans les moyens ou'ils employèrent pour ramener les dissidents. Us choquèrent ouvertement ce parti beaucoup plus nombreux, en interdisant aux catboli^pies l'entréie de leurs églises qu'ils représentaient comme le sanctuaire de Satan (*), et en attaquant la liturgie et les inratiques de l'ancienne Eglise arménienne. On refusa l'absolution à quiconque contrevenait à cet ordre. Les catholiques, trop disposés à s'éloigner de leurs frères, prirent tellement en horreur leurs ^lises, qu'en passant devant la porte , ils détournaient la tête par mépris, comme si c'eût été une pagode d'idolâtres. On renouvela toutes les disputes assoupies depuis plusieurs siècles , touchant le
Spe Léon et le eondle de Cbaloédoine.
sieur côté, I^ partisansdu patriarche intriguaient vivement contre les missionnaires, qu'ils dépeignirent à l'autorité drile comme des conspirateurs
(*) De leur celé, les dÎMidenU meUaient ime extrême painoa i vexer les cathoUauei oui aembtiîent lei fuir comme des ètret dont le oootact était impur. A Jutfa , ville dépendante d*Ispahan, leur jalousie contre let catholiquee était grande au dernier tîède, etils suscitèrent ouvertement une longue persécution , voulant les faire chasser de la tille. Ils étaient tous soulevés contre eux , femmes, enfants. C'est alors qu'un chef de famille & qui l'on disait que ^uand il n'y aurait plus de pères ni de missionnairea catholiques, il serait bien forcé d'aller à leur église, fit cette réponse remarquable : ■ Je ne connais qu'une lîglise, c'est l'Église romaine dans laquelle je suis né, et avec laquelle je suis en communion. S'il ne restv plus à Julfa de missionnaires et de piètres tttboliques, je suis veuf, par conséquent libre; jiru me faire ordonner prêtre, afin de pouvoir satisiaire ma dévotion , et pour
rmes enfants trouvent dans leur maison quoi remplie les devoirs de chrétiens, sans être obligés d'aller aux églises scbismatiques. ••
ARMÉNIE
soudoyés par la cour d'Occident. Ces faux rapports étaient trop facilement accueillis par les vizirs et les grands , toujours opposés aux catholiques, ({u*iJs savaient reconnattre un chef spirituel étranger. Ils défendirent , sous peine de mort , à qui que ce fût , de donner asile^ à ces prêtres latins ; et il fut prohibé en outre aux catholiques de s'assembler dans d'autres églises que celles dépendantes du patriarche arménien. On ne voulait pas les laisser communi^er avec les Francs catholiques, toujours d'après les principes de m politioue si ombrageuse de la Porte.
Les catnoliâues arméniens se trouvèrent donc (fans une grande perplexité, et le plus af^eux désordre bouleversa les deux Églises. Le sang ooula ; et si les catholiques n*avaient trouvé un appui politique dans les ambassadeurs, tt principalement dans celui de France, le protecteur officiel de la religion des Latins « ils n'auraient pu résister à la persécution. Cetétatanarchique aduré tout le dernier siècle, et de violentes secousses se sont fait encore sentir dans celui-ci.
Enfin, à la dernière guerre qui a consacré l'indépendanoe de la Grèce , l'influence européenne ayant pris un nouvel ascendant sur la politique ottomane, les cabinets étrangers demandèrent que les catholiques arméniens rentrassent dans le droit commun , et qu'on leur accordât le libre exercice de leur culte. Le général Guilkminot, ambassadeur transis, les servit puissamment dans cette conjoncture ; aussi les catholiques lui attribuent-ils tout l'honneur du succès.
Avant d'obtenir la reconnaissance d'un droit aussi naturel que sacré, l'Église catholique arménienne devait passer par l'épreuve des persécutions , comme l'Église chrétienne aux premiers siècles de sa naissance. Elle commença en 1827, alors que la Grèce brisait les derniers liens du joug ottoman. L'occasion fut la défaite de Navarin ,
2ui humilia si profondément l'orgueil e la Porte qu'elle voulait à tout prix trouver une raison de ce revers, ailleurs que dans son impuissance. Les dissi-
dents poussèrent la haine oontre les catholiques à an tel excès , qu'ils parvinrent à persuader au sultan gae ceux-ci , unis de communion aux Lih tins , entretenaient avec eux des intelligences secrètes, et qu'ils avalent trahi le gouvernement. Une calomnie aussi perfide trouva quelque créance dans les esprits. Galib- Pacha, grand vizir, et Seîd-Eflfendi, ministre des affaires étrangères, qui soutenaient les catholiques de tout leur pouvoir, furent dis^aciés; le 8 janvier 18SS, huit banquiers des principales maisons sont exiles à Angora, et le scellé est mis sur leur comptoir. Tous les habi»
tants de la même ville d'Angora , té* aidant à Constantinople , reçoivent Tordre de partir, abandonnant tout ce qu'ils possédaient. Cette mesuré s'étend bientôt à tous les autres ca* tholîques, qui, d'après un nouveau firman dont la promulgation avait été remise au patriarche schismatique, flirent condamnés à quitter Constant!* nopledans Tespace de quinze joun, pour aller habiter d'autres villages voisins, occupés par les dissidents* Contraints de vendre leurs maisons et leurs meubles, ils furent réduits à la dernière misère (*).
Le 21 mars, on défendait, sous les peines les plus sévères , de cacher un catholique ou de lui donner asile. En même temps , on annon^it que le sul* tan ne reconnaissant qu^une seule nation et une seule secte arménienne, les catholiques devaient se conformer à la loi et abjurer leur erreur ; c'est à
(*) On vît des femmes et des vîdUnrds broaler l'herbe des diamps an miHea desquels ils erraient. La passion des dissidents allait juaqu^è la barbarie, oorama on le verra par Tetemple suivant. Une pauvre fensme catholique réiugiée dans un grenier avec Sa famille, manquait de nourriture. PrCsiéepar la fiiim , eHe envoie un de ses petits enfants prier le cmsinier d'un banquier schismatique de lui donner les restes qu*il jetait ans chiens. J'aime mieux les donner aux chiens, répondit le cuisinier qu'i vous autres, chiens, de catholiques; et l'enfant fut chassé de la maison sans pouvoir soulager sa faim et celle de sa mère.
L'UNIVERS
cette condition qu'on pouvait leur pardonner. Mais nous dirons à la gloire des catholiques arméniens, que pas un seul n'apostasia. C'est dans cette circonstance Gue l'ambassadeur français, M. Guilleminot, protecteur légal de tous les catholiques de l'empire turc , opéra une réaction heureuse au moyen de ses énergiques représentations. La ruine momentanée*'au commerce, les pertes incalculables qui résultaient de la proscription de tant de riches banquiers, achevàrent de produire, sur ' Pâme du sultan , Timpression qui devait oattre du moindre sentiment d'humanité. Le calme revint, ntusieurs catholiques furent réintégrés dans leur place , et auiourd'hùi leur influence est aussi grande qu'autrefois. La liberté des cultes ayant été proclamée , Rome envoya aux catholiques un patriarche que PÉtat reconnaît.
Puissent désormais ces deux communiops vivre dans un esprit de paix et de charité , et ne plus donner aux musulmans le triste exemple des divisions et des haines que défend la loi du Christ , laquelle est une loi d'amour !
LA FAMUXB DUZZOGLOU.
Nous raconterons ici, comme une espèce d'épisode dans l'histoire politique et religieuse des Arméniens, la suite des intrigues et des événements qui ont prépare la chute de la puissante maison catholique des Duzzoglou , riches Arméniens qui s'étaient élevés à Constantinople, vers le commencement de ce siècle , a un tel degré de puissance et de crédit, que le contre-coup de leur disgrâce s*est fait ressentir dans une grande partie de la nation.
Cette famille était originaire d'Allemagne et remontait à un orfèvre , qui , deux siècles auparavant, était venu s'établir à Péra. Son habileté lui acquit promptement une grande réputation, et il devint le joaillier du sultan. S'étant mariéà la fille d'un Arménien , il voulut définitivement se fixer à Constantinople, et il prit rang parmi les raîas (*).
(*) On donne ce nom à tons les 8^jéts
Son fils, probeetdroitcomme lui, changea son nom européen en celui de Duzzoglou y lequel exprime cette qualité (*). Pendant plusieurs générations, cette famille grandit en silence et amassa des richesses considérables. A Tavénement de Mahmoud, sultan réformateur qui résiste aujourd'hui à l'intolérance des ulémas, avec la même vigueur qu'autrefois il lutta contre le despotisme capricieux des janissaires, les Duzzoglou étaient dans le plus brillant état de prospérité.
Jean.Tchélébi remplissait les fonctions de directeur de la Monnaie, charge que le sultan lui avait conférée, à cause de la confiance qu'inspirait cette maison patriarcale où les vertus se transmettaient héréditaires comme la fortune. Il mourut en 1813, laissant une famille nombreuse, composée de six garçons et de six filles. Les deux aînés, Grégoire et Serkis, succédèrent a remploi de leur père.
Leur fortune s'accrut encore beaucoup, grâce aux renseignements qu'un religieux de Tordre des Méchitaristes de Saint-Lazare de Venise leur apporta d'Europe sur la fabrication de la monnaie.
Le sultan fut tellement satisfait du succès de cette innovation dans la fabrication des pièces d'or, qu'il prodigua ses faveurs à fa famille des Duzzoglou , et lui accorda le privilège du pentché{**). Ce privilège, qui soustrait celui qui en jouit aux vexations arbitraires des vizirs, en je plaçant sous l'autorité directe du sultan , n'avait été accordé qu'à deux autres familles,
chrétiens de l'empire , soit Arméaiens catholiques ou dissidents , soit Grecs, et leurs droits politiques ne sont jamais aussi complets que ceux des autres sujets mahométans.
(*) Duz en turc signifie droit et intègre,
(*') On appelle ainsi l'empreinte des cutq doigts de la main {pentché en persan) que Mahomet, qui ne savait ni lire , ni écrire , apposait comme sa signature. Daiis la suite on a donné ce nom par extension au àùitn ou toghrd du sultan.
ARMÉNIE
Grégoire Tarchitecte, et Jean Dadien, inspecteur des poudres, tous ks deux également Arméniens.
La prospérité est d'ordinaire plus nuisible à rhomroe que Tinfortune; car œlle-ci excite et met en jeu ses vertus, elle le contraint à lutter, tandis que Tautre l'énenre et Tétourdit. * Lors même que l'âme conserve son calme et son égalité au milieu de l'atmosphère enivrante des grandeurs , il est difficile d'échapper aux traits des envieux, et rare de ne pas rencontrer dans le reste de la société une multitude de gens qui travaillent secrètement à votre ruine.
Cest ce qui arriva pour la famille des. Duzzo^lou.
Le faste qu'elle étalait , Inconnu jusqu'alors dans la classe des raîas, déplaisait aux Turcs, dont la morgue nationale ne pouvait souffrir la vue de tant de candeur et de fortune chez des chrétiens. La magnificence des maisons de ville et de campagne, la recherche des chevaux de pur sang arabe , le nombre des domestiques attachés au service de ces nobles Arméniens , tout contribuait à attirer sur eux l'attention malveillante des musulmans. Il ne manquait qu'un homme qui osât attaquer leur crédit dans Tesprit du sultan , et renverser ainsi par sa base tout l'échafaudage de leur prospérité. Cet homme se rencontra : c'était Haled.
Fourbe, rusé et dissimulé à l'excès, il était venu perfectionner en Europe, durant son ambassade à la cour de Napoléon, ces premières qualités d'un habile diplomate. De retour à Constantinople. Il s'était doucement insinué dans les bonnes grâces de Mahmoud , si bien qu'il était devenu le conseiller de tous ses actes. Mahmoud ne cachait point l'ascendant qu'Haled exerçait sur son esprit, et Ton se souvient que, dans une sédition des janissaires, il répondit à quelques-uns des plus hardis
3ui lui demandaient l'exil et la disgrâce e son favori : « Quoi ! vous voudriez me couper le brcts, et me priver de celui dont la sagesse m'assiste dans toutes mes entreprises.' »
Haled était jaloux de la puissance des Duzzoglou ; il avait juré leur ruine
au fond de son coeur, «t, pour parvenir à ses fins, il se cadia demère le voile de la plus noire hypocrisie. Il savait que Mahmoud accordait toute sa confiance aux frères arméniens, qu'il était convaincu de leur bonne foi , que même il était lié envers eux par une tacite reconnaissance. Comment donc s'insinuer dans l'âme du sultan? par
Suel moyen lui persuader que ses plus évoués serviteurs sont au contraire des ennemis dangereux? Ne risoue-t-il pas lui-même de se perdre dans rditme qu'il veut creuser sous leurs pas? '
Profond connaisseur du cœur humain et de tous les ressorts secrets qui mettent en mouvement ses passions, il avait observé que celle qui dominait au-dessus de toutes les autres l'âme du sultan, était une insatiable avarice; il s'était convaincu qu'en flattant ce vice, et qu'en faisant briller aux yeux du despote cupide l'espoir d'accumuler de nouveaux trésoi^, on pouvait l'amener sûrement à ses propres désirs.
Il pénètre donc par cette voie dans la confiance de Mahmoud , et c'est en lui jetant cet appât qu'il le dispose en sa faveur.
Il commence par lui manifester son étonnement de Vexcessive prospérité des Duzzofflou; il laisse deviner ses doutes sftr l'intégrité des moyens par lesquels ils se sont élevés à cet état; il fait entrevoir aussi tous les dangers qui peuvent résulter, pour lui et pour sa nation , de cette immense supériorité de fortune dans une maison de dirétiens naturellement ennemis des Turcs; il suggère enfin au prince l'idée de s'emparer de ces trésors et de les ajouter au sien , moyen court et facile de se créer de nouvelles ressources financières.
Ses discours perfides persuadèrent Mahmoud. D'un autre coté, pour ne pas éveiller les soupçons des Duzzoglou, il se lie à eux par une feinte amitié, et cherche toutes les occasions de les convaincre de son dévouement par quelque service apparent ou réel. Grégoire, le plus capable des deux frères, était principalement l'objet de ses prévenances. C'était un esprit calme et
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sévère, pénétrant avec une n^acité merveilleuse le noeud de toutes les intrigues, et possédant à un degré remarquable rittteiligence des affaires.
A la finesse propre aux Arméniens, H joignait la gravité et la solennité des manières ottomanes. Chaque matin Grégoire allait visiter Haled, qui le retenait longtem^ dans son palais pour délibérer avec lui des affaires de TÊtat. Le vizir était à son tour souvent invité chez les frères arméniens, qui repayaient par des fêtes splendides , des iilumînations et des festins, luxe d'étiquette inconnu précédemment.
Personne, et les Duzzoglou bien moins^ encore que tous les autres, ne pouvaient penser qu'Haled nourrissait •ans le fond de son coeur des projets sinistres. Cependant il allait porter le premier coup à ses prétendus amis.
Voici comme il s*y prit.
Aucun raîa ne peut en droit remplir une fonction publique; il faut être musulman fidèle. Les deux frères arméniens, bien qu'occupant dans la réalité la charge importante de directeurs de la Monnaie , étaient représentés par un Turc, espèce de fonctionnaire fictif, au nom duquel se dressaient tous les actes. Ce Turc, nommé Abd Arrhaman, était un bon et simple vieillard, entièrement dévoué aux Duzzoglou et très-conciliant. Haled voulut l'écarter, et lui substituer une de ses créatures, opposée aux intérêts des Duzzoglou.
Il représente donc au sultan qu'Abd Arrfaaman est trop vieux, qu'il n'est plus capable d'aucune surveillance, qu'il est gorgé de richesses et entièrement gagné par ceux qu'il doit représenter avec impartialité. Il met en avant un autre personnage , le me^marbctchiy ou grand architecte de l'État, homme parvenu, et conservant contre les Duzzoglou une implacable rancune, parce qu'autrefois il s'était adressé à eux dans une affaire, sans obtenir ce qu'il sollicitait.
Abd Arrhaman est renvoyé et confiné dans un village voisin de Constantinople, et une partie de l'argent qu'il avait amassé pendant son emploi nasse dans les coffres du sultan. Les urères
arméniens , étonnés de ce changeaieQt, en demandent la raison à Haled, et le prient de s'opposer à la nomination du meîmar-bachif attendu qu'ils redoutaient ses mauvaises intentions à leur égard. Mais Haled les rassure, et leur conseille de bannir toutes ces vaines inquiétudes, promettant que son autorité aplanirait toutes ces difficultés effrayantes à la première vue, et il ajoute qu'au bout de peu de temps ils trouveront en liii un second Abd Arrhaman.
La loi exige qu'à la nomination d'un nouveau zerpané-énUniy ou intendant de la Monnaie, on présente un compte net de l'état financier. Lorsque le meïmar-bachi entra dans ses fonctions , la première chose qu'il dît aux Duzzoglou fut de les avertir de se conformer aux règlements, c'est-à-dire, de lui dresser l'état de leurs comptes. Il suffisait ordinairement de faire sur le panier le relevé des sommes contenues dans le trésor de la Monnaie. Les frères arméniens pensèrent d'abord qu'ils n'étaient astreints qu'à cette opération, aussi ne furent-ils pas trop efïrayés.
Mais quelle surprise fut la leur, lorsqu'en remettant l'état des comptes au meîmar-bachi , celui-ci leur dit : « Le sultan ne se contentera pas d'un simple papier; il veut en argent comptant et sans délai le capital qui a été déposé anciennement entre vos mains. »
Il faut savoir qu'en Turquie la monnaie se fabriaue au profit du sultan, de même qu'elle est frappée en son nom
lineots. Outre ces énormes valeurs d'or et d'areent brut, Mahmoud laissait en dé{>ôt chez les frères arméniens, comme ioailliers de la couronne , beaucoup de nijoux et de pierres précieuses. Le capital des fond; confiés aux Duzzoglou pouvait être évalué environ à vingtcinq millions. Comme ils faisaient la banque, ces fonds se trouvaient dispersés et répartis dans plusieurs autres maisons et dans diverses places de l'Europe, notamment en Angleterre et en France. Comment rappeler à Fias-
ARMÉNIE
tant et de si loin toutes ces sommes éparses? comment fermer les crédits ouverts et ex\^er des payements dont Téchéance était fort recalée? Ces considérations jetèrent les deux frères dans des perplexités étranges ; ils tâchaient inutilement de remonter à la cause d*un ordre aussi inconcevable; ils se perdaient dans leurs conjectures. Gré-
§oire ne voit d'autre issue, pour sortir e son embarras, que de courir chez Haied lui demander des explications.
Haled simule de la surprise, et dit qu'il arrangera l'affaire près du sultan ; mais qu'il faut saisir le moment favorable de lui parler, et que, pour cela, le délai d'une semaine est nécessaire.
Grégoire revient diez lui plus rassuré, mettant toute sa confiance dans le crédit du vizir, son ami.
Le meîmar4)achi , en qualité d'intendant de la Monnaie, allait chaque iour à l'hôtel où elle se fabrique, et rusage voulait que les deux agents responsables, les deux frères Duzzoglou, ne pussent sortir de la maison ni s'absenter avant le moment du départ du zerpané-émim*, lequel avait lieu ordinairement vers les quatre heures du soir. Or, un vendredi que le meîmarbachi était venu, suivant sa coutume, inspecter les ateliers et les bureaux, il demeura plus longtemps dans son cabinet, si bien qu'à huit heures du soir il n'était pas encore sorti, au grand étonnement de toute la maison. Enfin , vers les neuf heures, il descend, et trouve les deux frères qui l'attendaient au bas de l'escalier pour lui présenter leurs hommages, ci'après rétiquette.
L'intendant les regarde avec nerté, reçoit silencieusement leurs civilités, et se contente de leur dire, lorsqu'il est monté à cheval : « Le sultan ordonne que vous ne quittiez pas l'hôtel des Monnaies. »
Ces paroles, qu'il laisse tomber comme une sentence, en poussant son clieval en avant, plongent les deux fières dans la stupéfaction. Ils se regardent, s'interrogent, et trouvent moins que Jamais une solution à l'énigme terrinle qui pèse sur eux de tout son poids. Ils envoient leurs s^viteurs
à la maison chercher quelques provisions. Toute la famille, surprise du retard inaccoutumé de Grégoire et de Serkis, commençait à concevoir des inquiétudes. Elles redoublèrent, quand les serviteurs rapportèrent que leurs maîtres étaient obligés de rester dans l'hôtel des Monnaies par un ordre exprès du sultan. La nuit se passe en allées et venues , et ils ne voient d'autre moyen de sortir de leur incertitude gue de s'adresser à Haled, qu'ils croient toujours dans leurs intérêts.
Michel Duzzoglou, leur frère, va le loidemain matin trouver le vizir; il vient, dit-il, de la part de ses frères, chercher des éclaircissements sur un ordre extraordinaire du sultan, en vertu duquel ils sont retenus prisonniers à l'hôtel des Monnaies: il ajoute que Grégoire et Serkis espèrent que leur ami Haled les tirera d'embarras dès que leur position lui sera connue.
Michel allait continuer son discours, lorsque Haled l'interrompit froidement et lui dit : « Je sais tout ce que vous pouvez me raconter; mais le sultan est juste, et il absoudra vos frères, s'ils sont innocents, c'est-à-dire, s'ils peuvent rendre leur compte. » Il accompagna ces dernières paroles d'un sourire ironique et d'un air de satisfaction mal déguisé. Michel comprit toute la malice d'Haled , et ce trait lui dévoila le mystère. Il retourne vers ses frères, qui, en entendant la réponse du vizir, sentent clairement, mais trop tard , oue le coup part de sa main. Au lieu des consolations et de l'assistance qu'ils attendaient, ils se voient abandonnés, trahis et précipités dans un abîme dont le fond disparaît à leurs regards.
Le samedi matin, les oeux frères attendent l'arrivée du zerpané-émini , et lui représentent qu'il n'est pas possible d'acquitter une somme aussi considérable à l'instant même, et qu'on devrait leur accorder un délai. L'intendant, sans fixer le terme , répond qu'ils auront quelques iours pour se pourvoir contre l'arrêt dfu sultan. Son astuce perfide évitait de ne pas déterminer le jour des comptes, afin de* pouvoir les prévenir, dans le caa
UUI9IVËRS.
où Ils seraient en état de s'acquitter. La réponse évasive du zerpanéémini est interprétée favorablement par les frères , qui espèrent, en s*adressant à la générosité et à Tamitié de^ autres Arméniens, pouvoir se tirer honorablement de ce pas difficile. Ils font un appel aux banquiers de Constantinople, dépêchent des courriers à Angora (*), et prient tous ceux qui pourront venir sur le champ, de se trouver au rendez-vous , pour délibérer sur leur position et les aider dans cette nécessité. La moitié de leurs amis présents à Gonstantinople vient le lendemain à l'assemblée; l'effroi, la préoccupation
3ui les agitent, rendent impossible une écision; et cependant les Duzzoglou auraient réussi à réunir le capital nécessaire, sans l'indigne lâcheté du plus riche de leurs parents, Aznavour Duzzoglou , homme qui leur devait tout son crédit et toute sa fortune. Au lieu de se sacrifier pour ceux qui étaient le principe et la cause de sa prospérité, il craint de se compromettre aux yeux du pouvoir, et, sans mot dire, il s esquive de l'assemblée pour courir chez le zer« pané-émini, à qui il compte l'affaire dans tous ses détails. « Voici , dit-il , qu'on réclame de moi telle somme pour payer le sultan; suis-je obligé de la fournir? » L'intendant, qui voit dans son refus un moyen plus sûr de perdre ses ennemis, lui répond que non-seulement il n'est point obligé à se mêler des affaires de ses parents, mais qu'il lui défend même, sous peine de la vie, d'y intervenir en rien. La frayeur d'Aznavour r^ouble, et il ne songe plus
(*) Angora est Tandenne ville d'Ancyre.
Le grand nombre d'Arméniens qui Thabitent , parmi lesquels se trouvent les capitalistes les plus riches et les plus influents de la nation , la rangent en quelque sorte dans la catégorie des villes arméniennes. C'est en l'envisageant sous ce point de vue , que nous nous sommes permis de reproduire (Uns nos figures le célèbre monument d'Auguste, que les dernières observations des voyageurs portent à faire eonsidérer comme un temple, ëevé peut-Mie sous les auspices de cet em- |iereur. Voj, les figures , 33 , 34 , 35 , 36.
qu'à se renfermer diez lui pour sauver ses trésors (*).
L'assemblée se sépare, après avoir arrêté qu'on demandera un délai de huit jours. Qn s'adresse imprudemment au zerpané-émini , pour le charger de solliciter cette grâce près du sultan; et Ton aurait du penser que sa liaison avec Haled , l'unique cause de tous ces maux , ne pouvait permettre d'espérer qu'il plaiderait Ëivorablement leur cause. Bien au contraire, il devait de tout son pouvoir hâter le moment de leur ruine, ce qu'il fit effectivement.
L'ingratitude d'Haled envers les Duzzoglou était d'autant plus noire et
f>lus inexplicable, qu'il avait reçu de eur part des services de tout genre.
Lui qui les accusait de dilapidation, avait contribué par ses emprunts réitérés et nullement inscrits sur le cahier des charges, parce qu'ils étaient considérés comme les avances d'un ami à son ami, à rendre leur position plus critique et plus gênante. En effet, il était leur débiteur de fortes sommes»
et il espérait par ses basses intrigues éteindre sa dette dans le sang de ses créanciers. Lorsçjue Michel se présenta, derechef chez lui pour l'engager à rendre ce qu'il devait à ses frères, Haled lui répondit avec une impassibilité apparente, qu'il était tout prêt à s'acquitter, et qu'il ferait promptement remettre la somme à l'hôtel des Monnaies.
Michel se contenta de cette réponse,, et retourna la notifier à ses frères.
Pendant ce temps, Haled, stimulé par la crainte de rembourser les sommes empruntées, s'il n'accélère la condamnation des Duzzoglou, court incontinent près de Mahmoud. Il le trouve
(*} Au moment où il y avait du eourage à témoigner quelque intérêt à la famille Duszoglou , certains hommes parmi les Francs lui donnaient des signes non équivoques dm leur attachement. If ous noua plaisons à âtar ici le nom de M. Jouannin, attaché à Tanbassade française , et aujourd'hui premier secrétaire-interprète du roi. Il fut pour les Duzzoglou disgraciés, un ami aussi fidèk que durant leur prospérité.
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daiiB la salle de son conseil , el , comme 8*il avait des révélations importantes à lui communiquer, il le prie de congédier rassemblée. Lorsqirils sont seuls, Haled élève la voix, et, feignant tou* jours que le zèle qu'il déploie contre les Duzzoglou est un efiet de son attachement à la personne de Sa Majesté, et non un mouvement de son intérêt propre, puisou'il a été contraint de briser tous les liens d'amitié qui les unissaient , il dit qu'il est temps de prendre une décision, parce que tous les Arméniens s'entendent entre eux , et que les coupables pourront échapper à sa justice , en lui présentant l'argent de leurs parents et de leurs amis ; qu'ils doivent porter la peine de leur luxe effréné , eux oui bâtissent des châteaux plus ma^niuques que son sérail; que temporiser annoncerait de la faiblesse et indisposerait la masse des fidèles musulmans, lesquels attendent une mesure digne de son courage et de sa justice.
Mahmoud , excité par les paroles de son ministre, entre en fureur, et lui répond qu'il est résolu de sévir contre les coupables, mais qu'il ignore les moyens propres à les atteindre tous.
Haled avait un plan de proscription arrêté, et il l'expose au sultan. Il consistait à faire main basse sur toute la famille des Duzzoglou, en y comprenant les parents et les amis compromis dans cette dernière affaire; ils devaient être saisis au milieu de la nuit même, et conduits, les hommes à Thôtel de la Monnaie, pour être réunis aux trois frères prisonniers, et les fenunes au palais du patriarche arménien. Biahmoud approuve le conseil d'Haled, et lui laisse plein pouvoir pour l'ezéciition.
Vers les onze heures du soir, le bostandji-bachi, ou chef de la police, marche avec une nombreuse brigade â la résidence de la famille Duzzoglou, et pénètre dans la maison. On conçoit aisément quelle frayeur agita toutes ces femmes et ces enfants éveillés en sursaut au milieu de la nuit, et se voyant environnés de ^ens armés, sur le visage desquels on discernait des intentions hostiles, qui leur révélèrent
trop clairement que leurs tristes pressentiments allaient se réaliser. Le bostandji-bachi les rassure, et, afin que personne ne lui édiappe, il leur dit qu'ils n'ont rien à craindre, qu'il veut seulement leur conununiquer un ordre du sultan, et qu'il les prie de se réunir tous, sans en excei>ter un seul, dans l'appartement principal de la maison, afin ou'ils en entendent la lecture. On lui obéit, et, lorsque tous sont rassemblés dans la grande salle , il fait lire le mandat d'arrêt. A cette lecture, les femmes qui se voient arrachées à leurs maris poussent des- sanglots, auxquels les petits en&nts mêlent leurs cris et leurs larmes. Il faut céder à la force, malgré le sentiment de son innocence, et suivre ces soldats, qui les conduisent à la mer et les entassent dans une grande barque ou calque, destinée au transport des briques et des pierres de construction. Pendant le même temps, d'autres agents fouillaient les domiciles des autres victimes de l'infâme cupidité d^Haled. Le nombre des familles arrêtées s'éleva à dix-huit.
Toutes les femmes furent transférées chez le patriarche arménien:
Î|u'on se fiffure ces dames, élevées dans e luxe et la mollesse , réduites , avec leurs iilles ou leurs jeunes enfants, à coudier sur quelques misérables lits de paille, pêle-mêle avec les antres femmes attachées à leur service, n'ayant pour nourriture que du pain noir, privées de lumière et d'air, suffoquées par une odeur infecte, et l'on n^aura encore
Su'une bien faible idée des douleurs et es amertumes dont elles étaient abreuvées. Car, à cela, se joignaient les peines morales causées par la séparation de leurs maris, et l'incertitude où on les laissait touchant leur propre avenir. Les satellites qui les gardaient h vue avaient la barbarie d'empêcher les communications avec le dehors, et de ne laisser introduire aucune des choses capables d'adoucir les rigueurs de la détention. La patience chrétienne avec laquelle elles supportaient ces maux était l'unique consolation qui pût les tempérer. Les souffrances du corps impriment d'ordinaire aux flmes
ea
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généreuses une énergie nouvelle qui réagit heureusement sur Forganisme; c'est ce qui arriva pour plusieurs de ces jeunes femmes si délicates, toujours languissantes et maladives sur leurs ricbes sofas et tapis de Perse , et recourant journellement aux ordonnances de la naédecine. Alors qu'elles n'avaient que les aliments les plus grossiers et la couche la plus dure, elles recouvrèrent la santé et la forée suffisante pour supporter noblement leur infortune.
Les hommes , de leur côté , avaient été enfermés, ainsi que nous l'avons dit^ dans l'hôtel de la Monnaie. Ils étaient encore traités avec plus de rigueur. Les trois frères , et quelquesuns de leurs plus proches parents , furent s<^arés et séquestrés dans une chambre basse et obscure qui avait toute l'apparence d'un cacnot. Les autres Arméniens, au nombre de soixante et dix personnes environ, étaient réunis dans un même appartement. Quel triste spectacle pour eux, oue la vue des misères qui les frappent d'une manière si soudaine ! De ropulence , des douceurs de la vie intérieure de famille, ils passent à Textréme dénûment et aux dures privations des prisonniers d'État en Turquie. A pdoe reçoivent -ils les aliments nécessaires pour apaiser les premiers besoins de la faim ; et plusieurs d'entre eux , habitués à se désaltérer dans de riches coupes d'or ou dans les cristaux les plus brillants d'Europe , pressent avidement de leurs lèvres une cruche d'argile, qui ne contient qu'une eau troimle et jaunâtre. Ce qui enfonce le dernier trait dans leurs âmes, c^est la présence du banquier Aznavour, qpi n'avait pu acheter son salut au prix de la trahison et de la bassesse, ualed, qui convoitait ses trésors, l'avait porté sur ses tables de proscriptions , et le malheureux partageait la captivité de ceux qu'il aurait peut-être délivrés , en of&ant avec dévouement une partie de ses capitaux pour remplir fa somme réclamée par le sultan.
Après quelques jours, on fait sortir du Zerpaneh les frères Duzzoglou , et
on les tratne au sérail , où ils sont tés dans une autre prison secrète et plus intolérable. Le cruel Haled se platt à torturer ses victimes par les privations de tout genre qu'il leur irrtpose , et par les craintes continuelies
Îju'il leur mspire, soît en répandant de ausses nouvelles, comme le bruit de la mort de leurs femmes et de leurs enfants, soit en leur faisant envisager leur propre perte comme prochaine et assurée. Ce qui contribua à les jeter dans les plus vives inquiétudes, fut le supplice de l'infortuné Abd-Amiaman , qu'Haled avait réussi à envojer à la potence , pour confisquer ses biens. Sa uSte, portée au bout d'une pique, fiit exposée à la porte du sérail , et on accorda aux frères arméniens le triste privilège de contempler les restes sanglants d'un ami , innocent comme eux, et dont la bouche béante semblait leur jeter de loin une prophétie sinistre.
Deux serviteurs, qui avaient la permission de pénétrer dans le cadoot, rapportaient chaque jour à leurs maîtres les rumeurs publiques qu'ils recueillaient sur leur passage; et tous ces bruits vagues et discordants ressemblaient au roulement confits et lointain des flots et du vent, signe précurseur de la tempête. Elle ne tarda
Êas à éclater : Mahmoud , poussé par laled qui le harcelait sans cesse , dans la crainte qu'il ne vînt à reconnaître la trame seerète de ses fouiHl>eries , institua une commission de trois membres , chargés de faire l'Inventaire de tous les meubles et immeubles tant des Duszoglou qua des autres Arméniens arrêtés avec eux. Ces trois membres étaient Haled lui-même, le zerpanéémini, et le directeur des douanes.
Par leur ordre , on fouille toutes les maisons sur lesquelles on avait apposé les scellés, et on transporte au zerpaneh meubles, bijoux, trésors, et autres effets précieux ou'on vdécouvre.
Ce qui ne pouvait être aéplacé M.
laissé sur les lieux et vendu plus tard à l'encan. On ne saurait évaluer la richesse de tous les objets de luxe trouvés dans les palais de ces riches banquiers, et que plusieurs générations
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•▼aient suocessivement accrus , en y accumulant les produits les plus précieux de rindustrie européenne et asiatique. Dans la crainte que quelque dé- [>ot secret n'échappât à leurs perquisitions , les inspecteurs turcs usèrent de toutes les ruses de leur maligne et insatiable cupidité. Us allaient trouver toutes ces nobles dames détenues dans le palais du patriarche , et ils leur disaient que la vente de leurs propriétés ne sumrait point pour payer la dette du trésor public; que sans doute elles avaient dérobé à leurs recherches d'autres valeurs en argent ou en bijoux ; oue , dans leur intérêt , ils les priaient d'indiquer exactement les lieux de ces dépôts, afin de sauver leur vie et celle de leurs maris. Ces questions insidieuses arrachèrent beaucoup d'aveux Sar lesquels l'existence de trésors inesimables fut révélée ; car le despotisme des souverains habitue les sujets , en Orient, à enfouir dans les profondeurs de la terre les richesses qu'ils veulent soustraire à son avidité. Au-
t)rès des hommes , on mit en œuvre es mêmes supercheries, et avec un succès égal.
Haled , qui cherchait soigneusement tous les moyens de noircir aux yeux du sultan les prévenus, et de multiplier les chefs de leur accusation , trouvait journellement dans l'inventaire de nouveaux sujets de ^iefs. Un jour, on découvrait dans l'intérieur de quelque maison l'existenpe d'une chapelle; crime énorme, puisque la loi défend de s'assembler dans les églises qui ne sont pas autorisées et reconnues. Ainsi, l'on parla beaucoup d'un édifice trouvé dans le jardin d'un négociant, et qui, sous l'apparence trompeuse d'un magasin , cachait une riche chapelle. I^e lendemain, c'était des gravures ou des tableaux accusés d'obscénité et d'attentat à la morale publique, attendu que TAIcoran défend la représentation de toute figure humaine. Enfin les papiers de certains wévenus renfermaient une correspondance secrète avec les puissances étrangères et ennemies. Toutes ces accusations, fausses ou puériles , semées parmi le
peuple, l'indisposaient contre les accuses; et, en s'élevant jusqu'à Mahmoud , prenaient un caractère nouveau de gravité. Haled profitait de la préoccupation générale pour se livrer, avec l'impudeur la plus révoltante, à ses rapacités. Dans la liste de l'inventaire il n'inscrivait que ce qui lui convenait , spéculant sur la valeur de chaque objet que lui-même fixait , et détournant à son profit des valeurs considérables. Gomme les émissaires d'Haled demandaient avec une insultante ironie à l'un des frères Duzzoglou s'il n'avait point eu réserve quel<^ue trésor pour acquitter sa dette, celui-ci leur répondit courageusement, que le prétendu déficit dont on l'accusait près du sultan, serait déjà comblé, si Haled, leur maître, restituait les sommes u'il lui avait prêtées sur la garantie e sa parole. Haled conçut un td déit de cet aveu , qu'il jura d'accélérer a ruine de ces giaours; et, transformant ce reproche en un chef nouveau d'accusation , il alla dire à Mahmoud qu'on osait , sans respect pour son caractère , suspecter son iniéffrité et le désintéressement de son administration. Ensuite il défia solennellement qui que ce fUt de fournir une seule preuve positive contra lui. Un si haut personnage a toujours raison , surtout a Gonstantinople ; et, comme bien Fon pense, personne n'éleva la voix.
A en croire Haled , entre les mains de qui s'arrêtaientdes sommes énormes soustraites au premier inventaire, les biens meubles et immeubles de tous les accusés ne pouvaient restituer au sultan le capital qu'il avait déposé chez eux. Les giaours trouvaient miUe moyens de détourner une partie de leurs fonds, et il fallait nécessairement les intimider pour les contraindre à rendre gorge. En conséquence, on décrète un firman par lequel on donne le délai de trois joiprs seulement à quiconque possède ou recèle des effets ou valeurs appartenant aux familles des prévenus, pour venir en faire la déclaration et les déposer chez le patriarclie arménien.-Le délinquant devait être puni de mort. Aussitôt que
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cet ordre fut promulgué , l'épouvante saisît tous les Arméniens de Péra. Les parents et les amis apportaient scrupuleusement chez le patriarche tout ce qui pouvait appartenir aux pros* crits. Un tailleur avait-il un cafetan ou des robes commandées par l'une de ces familles , l'horloger réparait-il une montre , tous, croyant leurs jours en danger, s'empressaient de porter ces objets à l'endroit désigné. L'affluence fut telle au palais patriarcal , que, durant trois jours, trois écrivains , uniquement employés à inscrire l'état et la nature des restitutions , ne purent y sufOre , et le patriarche demanda un sursis au sultan , qui l'accorda.
Pour tirer le plus d'argent possible de cet immense dépôt d'effets mobiliers de toute espèce , on décida qu'ils seraient vendus a l'encan. Un encan à la turque est un singulier spectacle ; il offre le tableau résumé de toutes les injustices et vexations possibles dans un pays où la loi est le caprice du souverain , et où ceux charges de l'appliquer ne connaissent d'autre règle de conduite oue l'intérêt. Haled avait recommandé aux banquiers et aux riches négociants d'entre les chrétiens d'assister à la vente , et surtout de ne pas hésiter d'acheter les objets mis à l'enchère. Aucun d'eux ne manqua h l'invitation , car il y allait de leur tête. Qu'on ne croie pas les assistants libres, comme en Europe , de surenchérir et de n'accepter que ce qui leur convient. Non, ils doivent se tenir muets et impassibles témoins et acteurs de ce drame inique. Un geste d'improbation , un clignement de l'œil peut les perdre. Malheur à celui qui n^aocepte
f)as de bonne grâce ce que lui adjuge 'huissier-priseur, après sa criée, où il fixe lui seul le prix , spéculant sur la valeur de chaque objet et sur les teiv reurs de celui à qui il le livre; en ce sens que , s'il ne reçoit pas secrètement quelque don ,pour adoucir sa mauvaise humeur et le dédommager de sa peine , il peut ruiner le capitaliste le ^lus ridie, en lui décernant le privilège de ses adjudications. L'huis-
sier-priseur, dans cette circonstanee , était un homme vendu à Haled , et^pii lui avait juré d'extraire des dirétlou jusqu'au dernier para (*), pour assouvir sa soif du lucre. Il déploya une habileté étonnante pour élever à un taux excessif les choses d'une mince valeur, sauf les actes de complaisance qu*îi faisait, en passant, aux grands seigneurs turcs, et que les raîas payaient en revanche. Il prolongea l'encan aa delà de deux mois. Le produit de la vente fut si considérable , qu'il égalait presque à lui seul la somme exigée du sultan. On put solder aux sujets des diverses puissances européennes les créances qu'ils réclamaient ; et même l'on se montra si facile à leur égard , que plusieurs en abusèrent , en demanaant au delà de ce qui leur était réellement dû. Quant aux raîas . on ne fit ' aucunement droit à leurs réclamations ; et , bien loin de reconnaître leurs créances , tout l'argent qu'ils avaient versé dans ces dinerentes maisons fut englouti et absorbé dans la confiscation générale. Aussi voit-on encore aujourd'hui, à Gonstantinople , une multitude de familles réduites au dernier dénùment par suite de cette lamentable catastrophe.
Pendant tout ce temps . les détenus gémissaient au fond de leur cachot; et les frères Duzzoglou , toujours isolés dans les oubliettes du sérail , s'abandonnaient aux sombres pressentiments du désespoir. Excitée par la veille et le jeûne , la pensée du prisonnier acquiert une force inconnue ; les chaînes et l'étroite enceinte du cachot , au lieu de comprimer sa liberté, l'activent et
auadruplent son énergie. Elle se rit es geôliers , et emporte l'âme au loin dans l'immensité de l'espace , où l'espérance construit mille édifices iniaffinaires que la crainte renverse soudain. La lonfiueur de la captivité même relevait parfois leur courage , en éloignant les terreurs de l'échafaud. Car, se disaient-ils, si nous devions être
(*) Petite monnaie turque d*une médiocr* valeur et usitée ici dans le sens proverbM d'obole.
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condamnés à perdre la tête , notre lentence serait déjà prononcée ; tout délai est un adoucissement à la sévérité musulmane. Ah I oui , 6*écriait Serkis, celui des quatre frères dont l'imagination était la plus vive , et qui souffrait le moins patiemment les angoisses de la prison , nous serons exilés sur quelque terre sauvage et lointaine ; mais , du moins , nous pourrons encore respirer librement et contempler la douce clarté du jour. Peut-être nous laissera-t-on emmener nos femmes et nos enfants !
Alors, serait-ce un sacriGce que d'abandonner à la convoitise des Turcs ces richesses , source de nos infortunes. Non, nous retremperons au moins dans la dis(;râce nos âmes amollies (uir la pros{>érité. — Taisez-vous , Serkis , reprenait un jeune homme, leur cousin, gisant sur la paille dans Tangle du cachot , et perpétuellement enfoncé dans une morne méditation ; ne vous livrez pas à vos folles imaginations, vous n échapperez pas à la vengeance d'Haled , qui ne vous a laissé de vie , jusqu'à cette heure , que pour multiplier vos souffrances, en les prolon* séant. Rappelez-vous les deux princes Yahabites que Tannée dernière vous vttes , à pareille époque , traîner sur un cheval maigre à la porte du sérail , pour y être décapités. Le même sort nous attend I
I^a plupart des prisonniers reprochaient à ce jeune homme ses prédictions sinistres , qu'ils attribuaient à un état de langueur et de mélancolie. Un soir, ayant prolongé plus que de coutume leur entretien , ils ne Vinterrompirent que lorsque le sommeil vint fermer leurs paupières et leurs lèvres fatiguées. Ils reposaient tranquillement, et leur âme était sans doute rafraîchie par les illusions du rêve plus attrayantes que les imposantes réalités de la prison , lorsqu'ils furent réveillés en sursaut par le bruit des verrous et les voix des geôliers. C'était le 34 août. Les premières lueurs du crépuscule dissipaient avec peine les ténèbres d'une nuit sombre et humide ; et les yeux des prisonniers, effrayés de cette visite inaccoutumée , recôn*
5* Livraison, (Arméktf.O
nurent difflcilement le bostandji-badu.
Us attendaient silencieusement leur sentence. Quelle est leur surprise, Jorsque le bostandji-bachi leur dit:
«Réjouissez-vous, mes amis, voici le terme de vos souffrances ; je vous apporte les ordres du sultan. Grégoire et Serkis , vous serez relégués dans une tle de l'Archipel ; et vos deux frères , Michel et Jean , iront dans l'Asie Mineure. Quant au reste des prison* niers, le sultan n'a pas encore statué sur leur sort; ils attendront. Ainsi, que les quatre frères Duzzoglou me suivent. »
A ces mots , les quatre frères , pleins de joie, se jettent au cou de leurs com-
Ï)agnons , les couvrent de baisers et de armes, en disant que la douleur de' les quitter ne sera compensée que par la nouvelle de la grâce qu'ils obtiendront certainement, puisqu'eux, les seuls coupables, ne sont condamnés qu'au bannissement. Ils sortent donc et s'acheminent à travers les allées du jardin. Quand ils ont marché quelques centaines de pas, le bostandji-bachi les arrête, en leur disant qu'ils doivent se séparer , puisque Grégoire et Serkis n*ont pas la même destination que leurs deux autres frères. En même temps , il dit à quelques-uns des gardes de conduire au Bosphore Michel et Jean. La scène touchante des adieux de la prison se renouvelle , et les quatre ireres s'embrassent sans pouvoir se dire une parole , à cause de leur émotion. LeS;
fardes les séparent ; Grégoire et Ser-* is prennent la direction de la porte du sérail. Serkis marchait avec précipitation en avant, sautant et poussant des cris de joie , sans prendre garde à la pluie qui , tombant avec abondance, pénétrait ses vêtements. Ils franchissent rapidement le portail ; et , lorsqu'ils sont en face de l'hôtel des Monnaies, où les autres détenus étaient renfermés , Serkis élève sa voix robuste, et fait retentir ces paroles : « Courage , nos frères, nous sommes libres, et l'heure de votre délivrance est pro* chaîne. » Les prisonniers, qui ont reconnu la voix de Serkis , se préopiteal aux fenêtres pour le voir, mait iei
gardes les repoussent et les contiennent dans leur prison. Us prêtent attentivement Toreille pour recueillir les autres paroles des Duzzoglou; mais tout à coup les cris d'allégresse se cliangent en tl*autres cris perçants, entrecoupés, dinf^inuant graduellement, jusqu'à ce que le plus morne silence succède à 1 agitation du dehors. Les détenus du Zerpaneh frémirent et eurent comme un vague pressentiment des choses horribles qui venaient de s'accomplir.
Serkis marchait donc Joyeusement vers la porte du Zerpanen, et déjà il en soulevait le marteau , lorsqu'il aperçut dans le massif voisin de cyprès quatre bourreaux cachés et en embuscade. Cette vue lui révèle incontinent les atroces machinations d'Haled et les mensonges du bostandjî-bachi , qui les menait a la mort en leur promettant le salut; il comprend que sa dernière heure approche. Les bourreaux s'élancent sur les deux frères et les garrottent. Grégoire les considère avec fierté , et, comme ces martyrs de la primitive Église qui faisaient généreusement à Dieu le sacrifice de leur vie , il se laisse lier et traîner au supplice sans perdre gon calme. L'état de Serkis était tout autre. D'une nature bouillante, emportée, il ne peut supporter la vue de tant d'injustice, et il se sent le besoin , avant de mourir, de décharger tout le poids de sa colère et de ses malédictions sur les auteurs de sa ruine. Son exaltation et sa fumeur concentrée ajoutent à sa force musculaire; les bourreaux ne peuvent le contenir, et ils appellent les gardes à leur aide. Pendant le trajet du 2erpaneh au lieu de l'exécution, Serkis, d'une voix tonnante et formidable, appelle la venmanoe du dd sur la tête d'Haled, eoumère les iniquités de son vizirat, fiiit ses adieux il sa famille, plaint le sort de ses compatriotes enveloppés dans la proscription, et, maudissant la ODOpabie condescendance de Maiinioud circonvenu par son ministre, il ter- Mme en s'écriant : « Que sa barbe soit teinte de notre sang I » Grégoire se tai- •ait, et 11 n'ouvrit la bouche que pour
rappeler à son frère que Notre-Seieni Jésus-Christ avait autrefois paraonné à ses bourreaux en expirant, qu*il devait songer au salut de son âme et la recommander à Dieu. Les deux genoux à terre et les yeux levés au ciel , il prie avec une sainte ferveur, tenant serrée entre ses mains la relique qu'H avait coutume de porter. Il prononça quelques paroles en arménien, inintelligibles aux bourreaux et aux autres assistants. C'était vraisemblablement quelque prière de son Église. Serkis, tout en donnant des marques de piété et de fbi , refusa de ployer le j^enoo. Tandis que les deux frères se disaient du regard un dernier adieu ,Ja hache des bourreaux abattit leur tête.
Lorsque le bostandji-bachi voit à ses pieds leurs cadavres sanglants , il songe a accomplir l'autre partie de sa mission , et il va retrouver les deux frères , Michel et Jean, qu'il avait envoyés au Bosphore. Ils l'attendaient dans une large calque, ignorant le triste sort de leurs frères , et ne prévoyant pas celui qu'on leur réservait; ils discouraient sur leur exil et se consolaient de la sévérité de cet ordre, par l'espoir de revenir un jour dans leur mère patrie.
Ils voient le bostandji-bachi accourir avec empressement, et, à un signal de sa main, des hommes cachés à la poupe se lèvent et viennent sur le pont. C'était aussi des bourreaux. Ils saisissent les deux frères, tandis que les rameurs conduisent plus loin la caîque, en face de l'hôtel Duzzoglou , situé sur la rive du Bosphore. Ils abordent, et les bourreaux de chercher un lieu où ils pourront pendre les deux frères, et de le trouver aussitôt, grâce à l'habileté qu'ils ont d'improviser des potences. Ou voulut, par un raffinement inouï de cruauté, réveiller dans l'âme des victimes toutes les émotions que le souvenir et le spectacle de ces lieux pouvaient leur apporter, comme un supplément aux douleurs du supplice.
1^ mort des quatre frères apaisa la colère du sultan, au ^rand aeplaîsîi d'Haled, qui le poussait au massacre général de tous les détenus. On prononça contre eux un arrôt de bannis-
ARMÉNIE
er
sèment perpétuel, toutefois en excep-, tant les fèmnries, qui eurent la faculté de rester à Constantinople. Les contrées les plus sauvages ae la Turquie d'Europe et d'Asie furent assignées pour la résidence des proscrits. Plusieurs y périrent d*ennui et de misère.
D'autres eurent le courage et le talent d'y traîner leur chétive existence, jus-
Su'au moment où le sultan, convaincii es fourberies d^Haled, rappela les exilés. De ce nombre était Jacques Duzzoglou, qui avait échappé à la condamnation de ses frères comme miraculeusement. Au moment où l'orage éclata sur sa famille, Jacques, qui avait la mission d'inspecter les mines et les places fortifiées de l'Archipel, était éloigné de ConstantînoT)le. Haled envoie un bâtiment de l'État à sa poursuite, avec ordre de le ramener prisonnier. Lorsque ce vaisseau le rencontre, Jacques, qui montait un brick fin voilier, aurait pu se sauver, s'il avait suivi les conseils du capitaine espagnol , plein de tête et de résolution. Mais cpmme on lui faisait entendre perfidement que le refus de se soumettre entraînerait la perte de ses frères, et <)ue d'ailjeurs il était fort de la conviction de sa propre innocence, il
I^r^éra aller partager courageusement es fers et les maux des autres Arméniens. Haled, qui avait intérêt à le perdre, osa dire au sultan qu^il n'avait cédé qu'à la force, et après avoir fait couler le sang de l'équipage. Jacques allait être condamné sans le courage du capitaine du vaisseau , qui , consulté par le sultan sur ce point, répondit qu'au contraire le prévenu avait témoigné le plus profond respect pouir l'autorité de Sa Majesté, en portant à sa bouche Tarrét de sa condamnation et en s'inclinent devant sa volonté suprême. Jacques ne fut pas exécuté; Haled le fit exiler; et, lorsque des lettres de grâce furent envoyées à ces oialheureux disséminés dans toutes les provinces de Tempire, il revint à Constantinople, où le sultan lui rendit plus tard l'ancienne charge héréditaire de sa famille, la direction de la Monnaie, office qu'il remplit encore actuellement
avec une rare intégrité. Cest lui qui a recueilli les débris de sa famille, et Ta tirée de l'abjection où Tavait i^aite cette catastrophe, en les associant à sa nouvelle fortune. De ses cpatre frères, un seul , Serkis , avait laissé un fils en bas âge. Ses autres parents en prirent soin ; ils ont voulu lui donner les avantages de l'éducation européenne, et, en ce moment , il puise dans nos écoles de Paris toutes les lumières de la science et de la civilisation rfiodernes. La famille Duzzoglou , sans s'élever an même de^ré d'opulence et de crédit, occupe aujourd'hui un rang important dans la société arménienne. Elle a recouvré son ancien hôtel , qu'un jnif nommé Eskel et banquier d'Haled avait acheté à vil prix, lors de la confiscation
§énérale. Eskel perdit la vie par ordre ti sultan, peu de temps après la fin trafique du vizir inique dont il dirigeait les affiaires; car, pour le dénoâment de ce drame, il raut savoir que la fortune d'Haled fut inconstante comme celle de tous les coupables heureux. Ses ennemis, c'est4-dire, tout le peuple de Constantinople et les grands seigneurs, parvinrent à détruire les préventions favorables du Grand Sei*
§neur, et à ouvrir ses yeux sur là série e crimes dont il avait souillé son niinistère. On trouva des preuves mani« festes de sa complicité dans la révolte du pacha de Djanina, et les janissaires élevèrent si fortement la voix contre lui, que Mahmoud sentit la nécessi^.
d'immoler à son intérêt celui qui , du reste, avait toujours tout sacrifié au sien propre. Il lui dit donc qn'iJ se séparait à contre-cœur de sa personne', mais que la tranquillité de l'Etat l'e^^geait; qu'il était quelquefois nécessaire d'obtempérer aux injustes exigences d'un pubKc ingrat et passionné; qu'su reste il conserverait à jamais la mémoire de ses services et de son dévouement pour le trône. Haled était trop fin pour ne pas comprendre que ces remerctments étaient au' fond une véritable disgrâce. Il tremble pour sa vie, en pensant que ses enneMis, H il savait qu'ils' étaient nombreux, travailleraient à sa ruine dès qu'il serait
L* UNIVERS
éloigiié de la cour. Le sultan se souviendrait-il alors de sa promesse? Pour avoir au moins une garantie, il orie Mahmoud de lui donner par écrit rassurance qu'il ne reviendra plus sur les actes de son administration après sa retraite.
Mahmoud consent à cette condition , et Haled part avec ses trésors pour aller jouir au fond d'une province de la sécunté qu'il ne pouvait espérer à Constantinople. A peme a-t-il fait quelques journées de marche, qu'il voit arriver un agent du gouvernement avec des lettres. C'était le kaboudji-bachi. Haled maudit dans son cœur l'mconstance de Mahmoud et sa facilité à se parjurer.
• MsAs^ lui dit le kaboudji-bachi, c'est que Sa Majesté a connu enfln la vérité, «le sait tous vos forfaits; le sang innocent que vous avez versé comme Veau de nos fontaines a crié et obtenu vengeance. Tendez le cou à mes janissai* res. » Haled eut la tête tranchée, tous ses biens entrèrent dans le trésor pu bliCf et son cadavre fut exposé sur les fourches patibulaires, comme celui des criminels.
Ainsi Unit ce vizir, dont le nom est resté, à kiste titre, un objet d*horreur et de malédiction parmi les Arméniens.
Sa disgrâce Pempecha de réaliser complètement le plan machiavélique qu'il avait conçu. Il avait abattu du premier eoup les nautes têtes du parti catholique, en décimant la famille et les amis des Duzzoglou ; mais il convoitait encore les fortunes de plusieurs autres maisons opulentes. Quel moyen pouvait-il prendre pour parvenir à ses nns ? Il songeait à profiter des dissensions jpeltgieuses qui séparent les catholiques d'avec les sdiismatiques, en faisant entendre au suhaivque les deux partis, formant une même nation, devaient avoir on même chef spirituel. 11 savait ^iie les catholiques, en refusant de se soumrtdre an patriarche, lui fourniraient l'occasion de déployer contre eux ia sévérité et Tintolerance des lois; nuls, la persécution entraînant la conpscation, il pourrait se livrer impunément à de nouvelles déprédations. La mort ne lui permit pas a accomplir ses
détestables desseins, et eependut H réussit à semer au sein des Amténiens ces germes de divisions qui, en se développant, amenèrent la désastreuse^ réaction de 1828 contre les catholiques.
SIMOK HTRAPIBT.
Le sort des Arméniens de la Perse est encore plus précaire et plus dur que pour les sujets de la Turquie. Comme ils sont moins nombreux, et qu'ils ne disposent pas par leurs immenses capitaux du crédit public, ainsi que cela se passe chez les banquiers de Constantinople et d'Angora, leur influence dans l'État est incomparablement moins grande , et ils sont par conséquent beaucoup plus exposés aux vexations et aux avanies, que leur attire déjà la qualité de chrétien, de la part des musulmans zélés. En second lieu, l'action de la civilisation européenne, qui presse et cerne de toute part la Turquie, eu arrachant chaque jour à sa vieille barbarie quelque heureuse concession, n'est point aussi puissante dans le centre de la Perse, et l'intervention des ambassadeurs chrétiens n'ofïra point aux raîas un rempart contre les iniques exigences du despotisme oriental.
Jusqu'à nos jours le peuple de la Perse n'a guère cessé de traiter les Arméniens avec le même mépris que le schah Abas, qui ne voyait en eux gu'un troupeau ahommes*^enlevé8 par jalousie à la domination turque, et traîné dans l'intérieur de son royaume pour le peupler et y importer une In* dustrie qui pouvait lui être utile. Le cœur se soulevé d'horreur, et la pensée cherche en vain dans la langue des expressions assez fortes et assez flétrissantes pour vouer à l'exécration de la postérité ce conquérant, quand le récit des historiens du temps vient étator à vos regards le riche tableau de ses cri* mes et de ses brigandages. Qu'on se figure en effet douze mille familles a^ rachées à leur patrie, dépossédées de leurs biens, chassées, comme un vil bétail, par des soldats nrossiers, et clieminant attristées vers des terres in-
ARMÉNIE
eonnuet, sans entrevoir aucun terme aux maux de tout genre qui les accablent. L*£urope, dans ses jours néfastes , n'a rien a opposer à ces grandes scènes d'iniquité.
La faim et la fatigue ayant considérablement réduit le nombre des exilés, mille autres familles furent enlevées à Ja populeuse Arménie, et, en 1606, Abas lançait de nouveau ses bandes sur les districts de Ganzak , d'Artavil et d'En van, avec ordre de lui ramener dix mille familles. Reléguées dans les cantons de Gaurapat et de Vahrapat, elles furent entièrement anéanties en
auelques années, comme ces plantei élicates qui, transplantées dans un sol malfaisant, se dessèchent et périssent de langueur.
Il n'y eut que la colonie de Julfo à prospérer, et encore le nombre de ses nmilles ne s'est-il jamais guère élevé au-dessus de deux mille cinq eents, malgré les flots de population qu'on versait, pour ainsi dire, dans son sein, h cette époque qu'on pourrait avec justesse appeler le temps de la traite des Arméniens. Julfa, comme nous l'avous dit, est en quelque sorte un faubourg d'Ispahao , et cette petite ville est exclusivement arménienne. Les habitants sont soumis à l'autorité d'un chef choisi dans leur sein et nommé Kalantbar, lequel relève du magistrat persan supérieur. Ce mode de constitution s'est conservé jusqu'à ce siècle.
Lorsque la cour résidait à Ispahan, la présence du roi, qui avait toujours quelque intérêt à défendre cette industrieuse colonie, arrêtait les gouverneurs et les empêchait d'ê$re aussi entreprenants à persécuter les chrétiens.
Mais depuis que les souverains ont fixé le siège de leur royaume à Téhéran , la distance rendant la surveillance plus difficile et moins directe, la cupidité et les autres basses passions des gouverneurs, excitées et encouragées par l'espoir de l'impunité, ont suscité aux Arméniens des perséoitions nouvelles et appesanti leur jouj$.
Nous relaterons ici, en preuve de œtte observation, l'événement tragique 5|ui a jeté dans le deuil, voici seule-
ment mieknies aimées, tons les babitants de Julfa. Simon Hyrapiet, fils du précédent kalanthar, avait été, durant plusieurs années, attaché au ser* vice d'Émini Daoulah, gouverneur d'Ispahan, près de qui il remplissait les fonctions de secrétaire. Son sèle, son activité et sa rare intelligence 4cf affaires , l'avaient fait apprécier du gouverneur, qui, pour le récompenser, lui donna le commandement du village de Phériah, habité par des Arméniens et des Persans.
Simon Hyrapiet accepta cette dignité, nouvelle pour un Arménien, afin d'user do l'autorité qu'elle lui conférerait à l'avantage des chrétiens db sa nation. La droiture de sa conduite, la franchise de tous ses actes, lui at^ rèrent aussi la confiance des Persans; il était l'arbitre universel de tous les différends , et son éloquence po|mlaire« secondée par une oonnaissanee profonde de la législation du pays, gagnait chaque cause qu'il plaidait. De eette manière, il avait ae(|uis un larçe ascendant sur les esprits de son district et des cantons voisins, tellement que l'état général des Arméniens s'était considérablement amélioré, et un Per^ San ne se serait pas permis, comnM anciennement, la moindre avanie, retenu qu'il était par la craint» que lui inspirait Simon Hyrapiet.
Cependant le khan de Lsasbun^ beeui^frère du gouverneur dlspahan, voyait avec un œil de mécontentement l'élévation de ce magistrat arménien, qui, en consolidant par son administration habile la position des raîas, les mettait à l'abri de ses concussions, et opposait à sa rapacité une barrière infranchissable. Ce khan s'appelait Hadii Hachim ; issu de la tribu de Lore, celle à la tête de laquelle il était placé est connue sous le nom de Chiriuni* La puissance d'Émini Daoulah avait contribué à accroître la sienne, et il avait discipliné les honunes de sa tribu de manière à en former un petit corps d'armée dont il se servait contre tes propres sujets du royaume, et surtout contre les chrétiens pour tes spolier, n portait l'audace jusqu'à pousser ses
TO
L'U«1VEH&
ifieursîons dans le coeur d'Ispahati , en plein jour, sans que personne osât lui résister, dans la crainte d*étre désigné à ses partisans et de 8*attirer la mort.
Il savait donc que Simon Hj^rapiet s*élait élevé contre ses excès , et il craigaait que le peuple, soulevé à sa voix , ne repoussât par la force sa violence, ou ne se soumtt moins compiaisamment à ses exigences. Alors, vers le commencement de novembre de l'année 18S4, il vient à Julfa, ayant sous ses ordres une troupe assez nombreuse, et il pénètre dans le couvent arménien. Il entre irréligieusement dans Tégltse avec plusieurs musiciens, à qui il faisait exécuter par dérision des chants et d« airs de danse. Il prend possession <fe ce lieu, comme de tout autre en- ■droit pro&ne, et il annonce qu*il veut parler à Simon Hyrapiet. Ce respec- .lable magistrat, averti que le kuan Hadji Hadiim le mande, vient sur*le- <±Mmp le trouver, sans s'inquiéter des périls qu'il court, avec le vénérable prélat carapiet et le moine Grégoire.
En entrant dans le temple, Simon voit avec indisnation ces musiciens ivres profaner le sanctuaire, et Hadii Hachim effrontément assis sur l'autel œmme sur nn simple siège. Il veut sortir, mais le khan le rappelle. Simon s'approche de lui , et lui représente respectueusement qu'il est dans la maison oe Dieu; qu'un chrétien n'oserait jamais se permettre d'entrer avec un semblable cortège dans une mosquée, .lors même qu'if pourrait le faire impunément, et qu'il le prie de renvoj^er ses gens dont fa conduite est aussi indéooite.
Le khan, furieux d'entendre ces remontrances, ordonne, pour toute réponse, à ses soldats de se saisir de Simon, de lui lier les mains et de remmener. Le prélat Carapiet et le moine Oréeotre tombent aux genoux de Hadji flacnim, et le prient d%xcuser le saint xèle de leur frère, qui défend la cause en Très-Haut sans vouloir offenser Sa Hautesse. Toutes leurs prières sont inutiles. £n vain ils lui donnent à entendre qu'ils auront recours à son beau-Irère, le gonverneur d'Ispaban;
cette demi-menace ne fait qu'aocrottre sa colère, et il leur déclare hautement que, bien loin d'être retenu par le res> pect dû à son autorité, il s'est porté à cette mesure pour se venger ées prétendues injures qu'il lui reprochait, et pour lui donner une preuve manifeste de son mépris pour sa juridiction.
Puis, se tournant vers Simon, il dit:
«Tu espères faussement qu'Émlni Daoulah te délivrera de mes mains, il n'en a pas la puissance, et moi je le réduirai au dernier dénûment. • Il se débarrasse des mains suppliantes qoi le retenaient, et ajoute avec un accent moqueur: «Braves chrétiens, je ne crois pas jamais revenir à votre ooovent, recevez donc mes adieux. » Le malheureux ignorait ou'il prophétisait vrai, comme l'avenir le prouva.
Les soldats ayant donc garrotté Simon, l'avaient attaché au pied d'un arbre hors de la porte du couvent.
Quand le prélat Carapiet et le moine Gr^oire , qui accompagnaient le khan , eurent aperçu ce respectable vieillard dans cet état, la persuasion où ils étaient que sa dernière heure était venue, leur arrachèrent de nouveaux cris de supplication et de désespoir; ils s'approchent des bourreaux et les conjurent d'épargner l'innocente victime qu'ils s'apprêtent à immoler. Mais ces brigands tournent leurs armes sur les deux religieux et font une décharge. Les balles les épargnent comme par miracle, et ils rentrent dans le couvent sans pouvoir assister aux derniero moments de Simon.
Hadji Hachim, pour relever le courage des assassins, qu'il ne croyait pas aussi sanguinaires que lui-même, les mène à' une taverne voisine, et ils y
fiassent la nuit à boire, entremêlant eur orgie de chants féroces et discordants. Simon, comme un autre S^astien, demeurait lié à son arbre, et il recommandait pieusement son âme à Dieu, en lui demandant, comme autrefois son fils sur la croix, le pankin de ses bourreaux. La fatigue causée par sa position violente, la stupeur où le plongeait cet événement imprévu, l'obscurité épaisse de la nuit, toutes
KRMtmE.
ces causes réanies araient abattu ses forces, et sa tête assoupie retombait sur sa poitrine f lorsqu'un soldat la meurtrit d*uir coup du mandie de son poignard * et le réveille en lui annonçint qu^il n'a qu'à 'se préparer à la mort. Simon ouvre les yeux, et il voit les autres bourreaux accourir vers lui, chancelants dans leur ivresse, et armer leurs mousquets à quelques pas. Us le peioent de balles, et, de peur qu'il ne m restât encore un soufile de vie, ils ouvrent sa cervelle et sa poitrine avec leurs Kangiars. Ensuite Von détache son cadavre, et, après lui avoir coupé la tête et mutilé tous ses membres , ils les iettoit dans une excavation profonde. Lorsque, vers le milieu du jour, les moines ou couvent vinrent processionnellement vers le lieu de rexécution, afin de recueillir les restes de ce vâritable martvr, ils trouvèrent seulement la terre baignée de son sang, et ils cherchèrent mutilçment son cadavre.
La terreur régnait à Julfa, et cette nouvelle sinistre s'était propagée avec rapidité dans Ispahan. Dès que le gouverneur fîit informé de ce qui se passait , il envoie un de ses ofociers avec un détachement de cavalerie pour amener le supérieur du monastère. Il voulait le préserver des nouvelles tentatives de pillage ou d'assassinat d'Hadji Hachim ILhan , en même temps ou'il désirait connaître l'événement dans tous ses détails. Il reçut avec bonté et prévenances le rév. P. Garapiet, le priant de raconter les diverses circonstances de Ja mort de Simon Hvra* piet . et le consolant dans sa douleur par 1 espoir qu'il lui donnait d'une vengeance prompte et certaine.
Émim Daoulah prévoyait avec raison que le khan ne se contenterait pas dune seule victime, et que la vie du supérieur du couvent n'était point en sûreté à Julfa. Effectivement Uadji Hachim revenait dès le soir jeter la consternation parmi les babitants de la ville. Il s'arrêta à la même taverne, et là il s'informa si le révér. P. Garapiet était au couvent.
On lui dit qu'il était à Ispahan avec
Voekhan, beau-frère de Simon» Le U»n voulait aussi immoler à sa Aireur ce dernier , et de dâpit de voir qu'il lui avait édiappé, il fit incendier sa maison ; puis il envoya ses soldats détruire les habitations dfe quelques autres riches arméniens. Sur les dix heures du soir, il part et prend la route d'Ispahan. Arrivé aux portes de la ville, il rencontre un troupeau de chameaux
Su'il fait égorger; ses cens se répanent dans les rues, pillent les boutiques et se retirent chargés de butin , sans que la garde du gouverneur osât réprimer son insolence.
Cependant Émini Daoulah promit au rév. P. Garapiet de prend»^ des mesures pour tfarer vengeance des crimes de cet audacieux. Plusieurs personnes soupçonnées d'avoir favorisé sa révolte furent arrêtées; on envoya une garnison à Julfo dont les baoîtants étaient comme atterrés sous le coup de la terreur que leur inspirait Haoji Hachim. On retrouve le 12 du même mois le corps de Simon Hyrapiet dans la fosse de Charazar ; on put compter ses nombreuses blessures , et lui rendre les honneurs funèbres. Les Arméniens et les Persans assistèrent religieusement à la translation de ses restes dans le cimetière de Meïdan.
Si la vengeance divine suit en boitant le coupable, selon l'expression des anciens , elle finit néanmoins toujours par l'atteindre; ses délais ne font S l'aggraver la peine ^'elle lui inflige, adji Hachim en olfre un exemple frappant dans sa personne. Il s'était érigé en petit tyran de la province, et chaque jour il devenait plus redoutable par les renforts qu'il recevait de. tous les déserteurs et autres gens sans aveu qui venaient grossir ses bandes.
Son ambition le poussait même secrètement, sans doute, à aspirer au gouvernement d'Ispaban. Heureusement l'arrivée imprévue du roi déconcerta ses projets. Feth Ali Sdiah vint visiter la capitale de l'ancienne dynastie. Le gouverneur l'informa de la conduite du Khan , et il lui exposa l'ai&ire de manière à réveiller son amour ombra* geuxdu pouvoir, en lui pri^'sentant
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L'UNIVERS
HadjI Hachim comme un esprit turbulent et audacieux qui pourrait prochainement causer des maux sérieux au royaume, si sa seigneurie ne sévissait contre lui. Émini Daoulah lui prouva en outre qu'il était de ses intérêts de prendre ouvertement la défense de la colonie arménienne , si utile au commerce et à rindustrie, ajoutant que 8*ii se montrait leur protecteur, cet exemple aurait du retentissement dans les provinces de l'Arménie persane, et servirait ainsi à protéger ses frontières wùtre les invasions de la Russie.
Feth AK, d'im esprit naturellement droit et sagace , comprit la portée de ces oteervations , et, quelques joui^ après , il se rendit à Julfa. Il entre dans le couvent du Saint-Sauveur , et interroge le révérend père sur l'événement relatif à la mort de Simon Hyrapiet. Il lui demanda aussi quelques détails sur la position politique de ses compatriotes , l'assurant que son unique désir était de rendre lieureux tous ses sujets, et qu'il voulait tirer un châtiment exemplaire du khan Hadji Hachim.
Cette menace était réelle : le khan fiit arrêté , chargé de chaînes et conduit devant le roi , qui procéda luimême à son jugement. Avant reconnu sa culpabilité, il le condamna à être rasé sans eau avec un rasoir émoussé; on lui perça le nez, et dans le trou on passa une corde , puis on le plaça sur un âne, le visage tourné vers la queue qu'il tenait entre ses mains , et il fut promené dans cet état au milieu des bazars et des marchés d'Ispahan.
LepeupIe,accouru à ce spectaclecomme à une tête , Paccablait ae ses huées et de ses sarcasmes. Arrivé sur le Meîdan , en face du palais , on lui appliqua la bastonnade, après quoi on lui arracha les ^eux et les oreilles , et il alla expirer tristement au fond d'un cachot.
Tous ses biens furent confisqués: ceux qu'il avait pris par violence furent restitués à leurs légitimes possesseurs ; la tribu des Chirouni fut décimée, et Émini Daoulah fot remplacé dans sa charge par Youssouf - knan , comme
coupable de âiiblesse durant son administration.
Non-seulement le roi confirma les droits concédés anciennement aux Arméniens, mais il leur en accorda de nouveaux, et depuis ce moment ils jouissent d'une plus haute considération dans l'État. C'est ainsi que le sans innocent injustement verse servit à racheter le reste de la nation, et le nouvel Aman, au lieu de la perdre, contribua par sa scélératesse à assurer son existence politique, en l'élevaiit dans la considération et la £stvear da roi.
HISTOIIUB FOUTIQUB DB L'AEUÉNIB.
La philosophie de l'histoire nous représente cbague peuple comme un être collectif se développant selon des lois particulières et passant par diverses phases correspondantes, chez l'individu , à l'état d'enfance, d*adolescenoe, de virilité et de vieillesse. Sans examiner maintenant si cette manière d'envisager la vie d'un peuple est parfaitement vraie et justifiée par l'expérience , pour ce qui tient à ces quatre divisions si tranchées et si distinctes dans la vie individuelle, nous croyons du moins en reconnaître la justesse pour ce qui concerne la première période, celle où la nation naît et commence à se produire sur la scène historique.
En effet, elle a la petitesse et la faiblesse du bas âge; ses premiers pas sont lents et mal assures; la langue n'est point formée, et elle ne fait que bégayer; tout est mystère et prodige pour elle comme pour l'enfant, et les génies aux formes gigantesques et fantastiques environnent son berceau. Tels nous apparaissent, du moins à leur origine, les peuples de la Chine, de l'Inde et de la Grèce.
Mais c*est surtout pour ce qui resarde les souvenirs et les documents Historiques que la convenance de cette remarque est sensible. L'enfant, dans le bas â^e, n'a pas conscience des choses qui le frappent et des accidents qui se pressent autour de lui ; du moins 1 impression de tous ces faits sur son
ARMÉI9IE.
. jntellijgence est si passagère et si superficielle, qu'il n'en garde qu'un souvenir vague et confus.
Consultez toutes les premières traditions des peuples, celles de la nation juive exceptées, vous y retrouverez cette incertitude et ces obscurités.
Cest qu'ordinairement un peuple était déjà fort avancé dans sa vie poHtique, lorsqu'il pensait à consigner aans iTiistoire les actes ou les événements antérieurs de son enfance. Ck)nmient à vingt ans , par exemple , pourrait-on se rappeler tous les premiers accidents de la vie, et raconter de quelle manière notre intelligence s'est formée, ou comment nous avons commencé à nous mouvoir et à agir?
L'histoire primitive, généralement si incertaine, comme nous venons de le dire, peut l'être encore davantage pour certain peuple , et nous allons indiquer pour quelles r/iisons les origines de la nation arménienne sont enveloppées de grandes obscurités.
Tant que la langue d'un peuple n'est point fixée par récriture, le mouvement intellectuel est presque nul chez lui ; il se borne à quelques chants traditionnels plus ou moins poétiques, conservant d'anciennes traditions de faits politiques ou sociaux. C'est ce que les voyageurs modernes ont pu reconnaître chez les peuplades de l'Amérique et de la Polynésie. Il en était ainsi de l'Arménie, où, d'après les anciens auteurs , les montagnards de quelques cantons avaient seuls conservé la mémoire de plusieurs événements passés, dans des chansons populaires qu'ils répétaient au son des instruments, en formant des chœurs de danse.
On reproche en outre aux rois et aux ;)rinces une aversion dédaigneuse pour les lettres, et une insouciance extrême •]ui ne leur faisait prendre aucun des :noyens propres à perpétuer le souvenir de leur règne. De cette manière, nous serions restés à jamais dans l'ignorance la plus complète sur tout ce qui se passa dans ce pays jusqu'au règne du çrand Vagharshag T , lequel est fixé environ un siècle et demi avant Jésus- Cfarist, si nous n'avions à consulter
que les auteurs nationaux. Heureusement l'Arménie était entourée de peuples d'une culture et d'une activité intellectuelle supérieures; ces peuples avaient des écrivains dont la curiosité scientifique était éveilla sur leurs voisins, et ils ont pris la peine de nous transmettre quelques-uns de leurs événemeats politiques, surtout lorsqu'ils se liaient à ceux de leur propre histoire. Par ce moyen , on peut remplir quelques lacunes,bien qu'il reste étendu sur plusieurs faits un voile que la critique lie pourra jamais soulever.
Ces auteurs étrangers étaient Cbaldéens. Syriens ou Grecs de nation. Le premier historien de l'Arménie, soit pour l'ancienneté de son siècle, soit pour la supériorité de son talent.
Moïse de Knoren, nous en cite plusieurs qu'il a consultés, et où il a puisé de riches documents malheureusement incomplets. Ces historiens sont Bérose, Abydène, Céphalion , Mar-Abbas- Catina, et plusieurs autres dont nous ne connaissons pas même les noms.
Eusèbe, dans sa chronique, avait certainement fait usage des mêmes autorités , et les fragments historiques qu'il nous transmet sont bien propres à faire regretter la perte de leurs annales.
Les auteurs arméniens qui ont travaillé sur ces documents sont postérieurs à l'ère chrétienne. Ils font remonter les ori§;ines de leur nation à l'époque qui suivit immédiatement le déluge, et à laquelle on assigne la formation des principales monarchies de l'Orient. Vingt-deux siècles avant notre ère, Haïg, fiis de Thaglath, qui est le même que Thorgom, fils de Japbet»
sortitxie la Babylonie, et vint à la tête d'une colonie nombreuse se fixer dans les plaines qui avoisinent le mont Ara« rat. Il prit possession de ce territoire et voulut en être le maître indépendant; mais Bélus, roi d'Assyrie, dont il avait fui la domination arbitraire, et qui voyait avec peine ce chef de tribu échapper à son autorité, voulut le soumettre, et il vint lui présenter bataille près du lac de Van. La cause juste triompha; Bélus fut tué de la main
L'UNIVERS
d*Ha!g, et la nouvelle cofonie resta maîtresse du pays. Mais écoutons l'historien Jean nous raconter ces mêmes événements, qu'il résume, avec le mérite gui le distmgue, dans la première partie de son travail.
« Le troisième patriarche , après Japhet, engendra trois fils, Askanaz, Riphad et Thorgom ; et, comme il posterait en propre et personnellement le pays des Thraces , il jugea convenable de partager en trois lots ce royaume et ses autres possessions, pour les donner en héritage à ses trois fils; testament qui reçut son exécution. Ainsi il donna la Sârmatie à Askanaz, qui d'abord avait imposé son nom à notre nation ; Riphad reçut le pays des Saramades:
et quant à Thorgom , s'étant approprie par la suite l'Arménie et en étant devenu le souverain, il conserva le nom de sa dynastie à ce rovaume, qui portait jusqu'alors celui d.' Askanaz.
« Ainsi retenez bien que nous descendons à la fois d' Askanaz et de la maison de Thorgom ; c'est le moyen de croire à Tauthenticité des traditions concernant les premiers chefs de notre nation, bien que quelques-uns adoptent sur ce point une opinion dinérente.
« Les saintes lettres gardent un silence absolu jusqu'aux temps antérieurs à Thorgom, et, pour la suite^ elles n'ont pasjugé convenable de faire connaître l'origine, la succession et l'état de ses descendants, ni de nous énumérer tous les rois d'Arménie, ou de nous dire comment elle fut régie ultérieurement par des satrapes.
« Mais un certain homme. Syrien de nation ,'^ommé Maribaâ Catina, fut, par l'ordre de notre roi Yagarschag, visiter les archives des rois de Perse. Étant plein d'intelligence et de sagacité, et versé dans les lettres chaldéennes et grecques, il y découvrit, après de longues recherches , un livre authentique, qu'Alexandre , fils de Nectanèbe , avait rait traduire du chaldéen en grec. Bien qu'il renfermât beaucoup de renseignements sur l'histoire de
{plusieurs autres peuples, Mar-AbbasJes aissa de côté, comme étrangers à son
travail, et, recueillant uoiquanent ee qui concernait notre nation, il vint le présenter à Va^arscbag.
« Grâce à lui , notre histoire a été connue et a acquis une authenticité indubitable. Ainsi nous apprenons que le beau et vaillant héros Haîg, à la stature gigantesque, était fils <fe Thorgom, qu'A fut le premier ch^ et le père de notre nation. L'histoire nous enseigne encore que, de concert avec la race primitive des géants, il travailla à la construction de la tour, monument colossal de l'orgueil, que les hommes , dans leurs pensées extravagantes, imaginaient pouvoir achever; mais, suivant le récit des saintes Écritures, un vent terrible soufiQa, par la permission de Dieu , contre cette tour et la renversa , mettant ainsi à nu rimpuissance de leur travail.
«Peu après, Nembrod, qui est le même personnage que Bel , homme fier et entreprenant, veut, en s'élevant démesurément, dominer sur toute la race des géants.
« Mais notre robuste Haîg ne courbe pas la tête, et se soustrait à son obéissance. Il marche rapidement vers notre pays avec Armenag, son fils , qu'il avait eu à Babylone, et suivi de ses filles, de ses petits-fils, de ses domestiques et 'des autres étrangers attachés à sa personne. Or Nembrod , ou autrement Bel le suivait avec ses soldats, hommes habiles à tirer l'arc et à manier l'épée et la lance. Ils se rencontrèrent dans une vallée vaste et unie, comme deux torrents furieux qui se précipitent avec fracas; aussi leur duel jetait-il dans toutes les âmes le tremblement et une terreur profonde. Mais du long arc de notre Haîg part un trait au fer triangulaire, qui transperce la cuirasse d'airain de Nembrod au défaut de Tépaule et va s'enfoncer ensuite dans la terre. Haîg, ayant donc tué Bel, régna sur le pays que lui avaient légué ses
Îères , et , de son nom^ il l'appela Httih, 1 s'occupa de régler ses États, et, après avoir vécu encore plusieurs années, il mourut, transmettant son royaume à son fils Armenag.
«Or Armenag, unique et paisible
iilMËrilE.
possesseur de rArniénie, fixa sa résidence dans une plaine, d^tin aspect agréable, laquelle était environnée d une nuiraiile de Iiautes montagnes à la cime neigeuse, et aui était arrosée par des rivières aont les eaux murmurantes la coupaient en s'inûltrant dans les terres, et la traversaient dans toute sa longueur. S'étant ensuite bâti une ville près de la montagne située au nord , il Tappela de son nom Arakadj ; et la plaine qui s'étend à ses pieds prit celui d'ArakadjEoden. Il eut pour fils Armais ; et, après avoir encore vécu quelques années , il mourut.
« C'est dans cette même plaine , où se trouve une petite colline près des l)ords de F Araxe, qu'Armais bâtit une ville et un palais , ouvrage qui fut admirablement exécuté avec des pierres d'une grande solidité. Il appela la ville Armavir. Les autres anciens historiens ont suffisamment raconté tous les exploits de sa bravoure. 11 était déjà assez avancé en âge lorsqu'il engendra Amasia; et après il vécut en« core quelque temjps , et mourut.
« Amasia s'établit dans cette même ville d' Armavir , et fit des constructions au pied de la montagne située au midi , qu'il appela de son nom Masis ; toute la plaine qui s'étend alentour prit celui de Masisoden. Après quelques années , il engendra Kegham , puis il termina ses iours.
. « Kegham vint s établir sur le c6té nord-est d'un petit lac; et, y ayant bâti des villages et des fermes , \f appela de son nom la montagne Kegham ; et le bord du lac où il avait fait ces établissements prit le nom de Kerarkouni. Il eut deux fils , Harma et Sisag[. Il assigna Armavir pour résidence a son fils Harma , lequel fut chargé de l'administration du royaume de son père. Quant à Sisas;, il eut pour sa
1)art le pays qui s'étend du nord du ac au sua-est, jusqu'à la plaine que traverse l'Araxe, dont les eaux rapides et tournoyantes se précipitent avec fracas par l\)uverture étroite et ressemée d'une caverne ; d'où vient que
plusieurs ont nommé ce lieu Karavagh. Kegham bâtit ensuite un bel et vaste édifice , qui , d'abord nommé Kegbami , fut appelé ensuite Quarni par le prince Quarnig, puis il mourut.
Son fils Harma engendra Aram, et mourut aussi.
« On raconte d' Aram un grand nombre de faits glorieux. Sa valeur guerrière recula les frontières de l'Arménie dans toutes les directions ; et c'est à cause des actions illustres de ce héros
Sue les nations voisines nous appellent e son nom Arméniens. Ce prince ne s'empara pas seulement des pays dont la conquête était facile , mais encore de la Cappadoce , qu'il soumit de vive force (*). *
Les Assyriens ne renoncèrent pas à leurs prétentions; et la conquérante Sémiramis vint plus tard faire valoir ses droits. L'historien Moïse de Khoren, dont nous avons déjà parlé , nous a transmis, sur cette expédition et sur les travaux exécutés par cette reine, des renseignements rort curieux que nous chercnerions vainement chez tout autre auteur ancien. Bien que le récit romanesque semble un fragment détaché de quelque ancien poème, nous avons cru qu'il pourrait intéresser le lecteur, à oui il donnera en même temps une iaée de l'exposition historique et du style des meilleurs écrivains de l'Arménie.
ARA. SA HORT DAKS UlT COMBAT COimB SÉMIRAMIS (**>.
«Peu d'années avant la mort de Kinus , Ara régit en mattre sa patrie, ayant obtenu de ce prince la même faveur qu'il avait accordée à son père Aram. Mais l'impudlqueet voluptueuse Sémiramis, qui depuis longues années avait entendu parler de sa mauté , brûlait de s'emparer de sa personne «sans
(*) Jean TT. Hist. d'Arm. , maniisc. arm. de la Bibl. roy., n9 91 , pages ix , la, x5, i7r*ao.
{**) Moïse de Khoreo, liv. i, ch. i&
L'UNIVERS
toutefois rien oser entreprendre ou-> vertement. Or, après la mort ou plutôt après la fuite de Ninus dans Ptle de Crète , comme je le crois (*), Sémîramis , donnant un libre cours à sa passion , envoya près du bel Ara des messagers chargés de dons et de présents , et qui devaient employer la prière et la menace pour rengager à venir à Ninive , soit pour Fépouser et régner sur tout le pays qu'administrait Ninus, soit seulement pour satisfaire son amour, et retourner ensuite paisiblement dans ses États, avec de riches cadeaux.
« Comme les messages se répétaient sans qu'Ara donnât son consentement , Sémiramis entre en fureur, met fin aux négociations , et , à la tête de forces considérables, elle atteint, par ses marches forcées , le prince en Arménie. A en juger par les apparences , son intention n'était point de tuer ou de poursuivre Ara, mais bien de le soumettre et de l'amener par la force à consentir à ses impurs désirs. L'ardeur de sa passion était telle, que, lorsqu'on parlait de lui , elle tombait dans le délire , comme si elle le voyait. Elle arrive donc précipitamment dans la plaine nommée Ararad , du nom d*Ara ; et , après avoir rangé ses troupes en bataille , die recommande à ses généraux de prendre tous les moyens possibles pour conserver la vie au prince.
Mais, lorsque le combat fut engagé, l'armée d'Ara fut battue, et il [^it dans la mêlée de la main d'un des enfants de Sémiramis. Dans sa victoire, elle envoie sur le champ de bataille des hommes chargés de dépouiller les morts, pour chercher, au milieu des autres cadavres, celui de son cher amant. Ils trouvèrent Ara parmi les braves qui avaient succombé, et elle
(*) L*bîstonen parle à deux reprises différentes de ce prétendu exil volontaire de Ninus dans l'ile de Crète, pour ne pas éirt témoin des excès de la reine , son épouse, n ne dit pas sur quelle autorité il appuie cette opinion, dont on ne retrouve aucune trace cnez les autres écrivains.
fit porter son corps dans son palais.
« Comme les troupes des Arméniens, désireuses de venger la mort d'Ara, étaient venues attaguer dans un second combat la reine , elle dit : J^ai commandé aux dieux de \éétter ses blessures et de le ressusciter. Plusieurs fois l'excès de sa passion la porta à recourir aux enchantements de la sorcellerie pour le rappeler à la rie. Lorsque le cadavTff tomba en putréfaction, elle le fit jeter et cacher dans une grande fosse. Puis, tenant en secret un de ses favoris paré comme Ara , die répandit ce bruit : liCS dieux ont léché les plaies d'Ara ; il est ressuscité, et ils ont mis le comble à mes désirs. C'est pourquoi ils méritent désormais de recevoir de plus grands honneors ,
fuisqulls se sont montrés si propices nos VŒUX. Elle éleva une nouvelle statue aux dieux, et l'honora en lui offrant beaucoup de victimes , voulant faire croire à tous que les dieux avaient ressuscité Ara. C'est en répandant ce bruit dans l'Arménie, et en l'accrédt* tant parmi le peuple, qu'elle apaisa la guerre. »
La victoire de Sémiramis consolida la domination assyrienne : et, jusqu'au renversement de cette grande monarchie , l'Arménie resta tributaire et dépendante. Lorsque Varbag, gouverneur de Médie, lequel n'est que TArbacès des Grecs , se souleva contre -Sardanapale, Baroîr, souverain de l'Arménie , entra dans cette conspiration , et le fruit qu'il en retira fut de rendre à son pays sa première indépendance. Tisane P', contemporain de Cyrus, était un prince puissant; et Xénophon nous dit que l'assistance qu'il prêta au fondateur de la nouvelle monarchie des Perses, contribua directement à sa victoire sur Astyages , roi des ^lèdes. Son fils Vahakn tut tellement renommé par sa force et ses exploits, qu'il occupe, dans les anciens chants nationaux, la place de l'Hercule des Grecs. Ses successeurs , jusqu'à Vahé , continuèrent d'administrer le pays , en reconnaissant la suzerai-
ARMENIE
TT
neté des rois de PerseC*}. Mais les conouétes d* Alexandre changèrent cet état oe choses.
En effet, le jeune roi macédonien, en détruisant la dynastie persane^ ne laissa point, dans les États environnants, de traces de la ro3'auté. Il voulait être Tunique souverain, et il se contenta de placer dans TArménie un simple gouverneur. A la mort d'Alexandre, ses généraux se partagèrent Tempire ; et celui qui s'empara de la Syrie réclama l'Arménie. Mais quelques seigneurs , qui soufTraient impatiemment cette domination étrangère, chassèrent les conquérants ; et la fondation de la nouvelle dynastie des Arsacides porta le coup mortel aux Grecs.
Celui qui opéra cette révolution était, nous dit Jean VI, le valeureux Arscliag ou Arsace, de la race d'Abraham par Kedourgha, qu'il prit pour sa femme après la mort de Sara ; il régna à la fois sur les Médes, les Perses et les Babyloniens. Aussi sa grande puissance lui mérita-t-elle le nom de Parthe. Il soutint plusieurs coral)ats contre les chefs les plus aguerris ^ et demeura toujours vainqueur.
Les conquêtes le rendirent entreprenant, et il plaça sur le trône d'Arménie son frère Vàgharschag , prince qui , à la bonté du caractère, unissait la prudence et la bravoure. Après de nombreuses victoires remportées sur
ses ennemis , il fit, aree un ordre oonr-
venable, beaucoup de règlements d« ▼ils d'une grande utilité pour la via publique. Iloommença par donner à la royauté le lustre et l'éclat de ses mœurs personnelles ; puis , lors<]u'il eut affermi le pouvoir dans ses mains, il plaça dans son palais et dans tout son royaume des nommes distingués et capables , de la race d'Haï^ ou des, autres premières familles , variant pour chacun les attributions de sa dignité.
Ainsi , Pakarad , juif d'origine, dont on fait remonter la maison à David , fut spécialement chargé de couronner le roi , et cela pour le récompenser d'être venu le premier offrir ses services à Vagliarschag. En outre, il fut nommé swirabied, et il commandait un corps de onze mille hommes , outre
Su'il avait le gouvernement du pont et e la ville de Césarée , nommée Midshag, ainsi que de toutes ses dépendances.
Le roi s'avança ensuite du côté de la mer, vers le mont Caucase; et il commanda à la peuplade sauvage des Chourdapars de quitter ses mœurs barbares et de renoncer à sa vie de brigandages et de meurtres, pour entrer dans son obéissance, et de lui payer tribut; moyennant quoi ils pourraient devenir dignes d'être élevés aux dignités et au rang de la noblesse arménienne.
(*^ Totci la liste des princes de la race haîganieiiiie qui se sont suocédé pendant, dix-huit siècles environ.
krt. y C.
SX07 Holg.
aoaé Arménaç , ton fils.
ipSe Araouiîs t «on fili.
2940 Amaiia » son fils.
1908 Keghain , «on filt.
iISS Haniui , son fib. ièa7 Anoit mw fils.
1969 Ara • M» SU.
174} GaatM , Min filt.
i^afi AMMuchaiTMi , mq fb.
séSs Bw«d.
ffiia Arpag.
i56S ZaTUi.
iS3i rhanac* !•'.
•47$ Soas.
1433 Bavanag.
i4o3 VaMdadaf.
i3f f Bâigaf f**.
i363 Ampaf l**.
•349 AriMag.
At. J. g i33a i336 i3oa laSo ia85 »a4a 1*37
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Nonir.
Vesiiam.
Car.
Korbag.
Orontca.
Bndaag.
Kelag.
Horol.
Zarmair.
latarrègoe.
Sebavaricb II.
Bardj T'.
Arponn.
B«nMU.
Roi.
BooMg.
Aaptgll.
Odbag.