‹ RussieChapitre 28 sur 31 · Kakig V, surnommé Roi des rois , frère de Sempad U · texte numérisé non relu

Kakig V, surnommé Roi des rois , frère de Sempad U

xoao. Jean, nommé aussi Sempad, fiU de Kakig î".

1040. Inteirègne.

X043. Kakig II, fils d'Achod lY.

1079. ^1 ^l assassiné par les Grecs dans la forteresse de Cybistra, et la monarchie des Pagratides en Arménie fat entièrement éteinte.

inspira au roi du Vasbouragan l'idée de céder ses États à l'empereur des Grecs, Basile, à condition qu'il lui donnerait en échange la ville de Sebaste.

Cette concession fbt fatale aux Arméniens , parce qu'elle attira près d'eux des voisins dont rambition tendait sans cesse à accroître leur domaine; aussi détachaient-ils chaque jour du roy^me des Pagratides une portion de leur domaine. Le roi de Géorgie, se coalisant avec le roi Jean , essaya de résister aux tentatives de Basile II , mais sans aucun succès; car Tempereur grec ne lui pardonna qu'à condition qu'il se reconnaîtrait son vassal. A la mort de Jean , les princes arméniens voulurent secouer le joug , et ils furent assez heureux pour faire lever le siège «l'Ani, bloquée par les Grecs. Constantin Monomaque soutint les droits de son prédécesseur Basile, et, après avoir pris de vive force Tovin et Ani, il se vit possesseur tranquille de toute l'Arménie. Cette conquête était mal assurée, et elle obligeait les Grecs à entretenir dans le pays un corps de troupes considérable, pour la protéger contre les attaques continuelles des Seidjoukides.

Tant qu'ils eurent affaire à Thogril- Begh ou à ses généraux , ils se détendirent avec avantage; mais quand vint le belliqueux Alp-Arslan ou le Uony les Seidjoukides chassèrent devant eux les Grecs et les Arméniens , et même s'emparèrent de la majeure partie de la Géorgie. Ainsi les empereurs de Constantinople perdirent à jamais leur autorité sur 1 Arménie.

La plus grande difficulté qu'éprouvent les conquérants, c'est de conserver leurs conquêtes : les princes seidjoukides en sont un nouvel exemple.

Dès qu'ils furent maîtres de l'Arménie, il s'éleva parmi eux des rivalités et des querelles interminables. L'illustre maison des Orpélians, originaire de la Chine et occupant le trône de Géorgie, profita de l'occasion pour chasser du pays les Turcs, et pour délivrer en même temps les Arméniens.

David II , à qui ses victoires oat valu le nom de Béparateurj commença le

L'UNIVERS

premier cette tâche. La tranquillité fut rétablie jusqu'à l'apparition des Mongols, qui, sous Djingbiz-Khan et son successeur Oktay, firent des irruptions dans les différentes parties de TArménie et de la Géorgie. Les Orpéiians, s'étant attachés à leur fortune, firent ménagés et conservèrent une certaine puissance.

Les Arméniens étaient moins heureux que leurs voisins les Géorgiens.

Les invasions des barbares avaient effacé les derniers vestiges de Tancienne puissance nationale, à l'exception de la petite principauté qu'un certain Rhoupen , fors de l'extinction de la race des Pagratides, s'était conservée dans les gorges du mont Taarus.

Vers l'an ilOO, à Fépoque où les croisés affluaient d'Europe en Asie pour la défense des saints lieux , les princes de cette maison s'allièrent aux chefs latins, et les secoururent autant qu'il était en leur puissance. La maison des Rhoupéniens subsista quatre siècles environ. Ecoutons le savant Saint- Martin nous raconter comment s'éteignit leur royauté [*).

« Le règne de Léon IV fut court; ce prince périt en 1308 avec son oncle Héthoum, par la perfidie d'un général mongol, nommé Bilarghou, qui les fit assassiner. Le frère d'Hétnoum, Oschin, Gonn^able et prince de Gantchoî, se mit aussitôt à la tête des troupes pour venger la mort de son neveu, vainquit Bilarghou, le chassa de la Cilicie et fut proclamé roi. Il mourut en 1820, après un règne dé douze ans et quelques mois , ne laissant qu'un jeune enfant âgé de dix ans, nommé Léon, qu'il avait eu d'une fille du roi de Chypre, de la maison de Lusignan. Les oiscordes civiles, les invasions des Mamelouks, des Tartares et des Turkomans, achevèrent de réduire à la dernière extrémité leroyaume d'Arménie déjà considérablement affaibli; c'étaient des dévastations et des ravages perpétuels. »

« A la mort de Léon V, les grands

(^ MciDoiret tiir l'Aménie, ton. l, pa^. 400.

d'Arménie choisirent alors pour km roi un certain Jean de Lusignan , neveu du roi de Chypre et allie de la race royale; ils lui donnèrent le nom de Constantin III , et le couronnèrent dans la ville de Sis. Ce prince ne r^a qu^an an : il se conduisit si mal et se fit tellement mépriser par sa lâcheté, que les nobles se révoltèrent contre lui , le tuèrent, et appelèrent au trône son fVère Guy, célèbre dans l'empire grec par son courage. En 1345, ils choisirent un autre prince de la maison de Lusignan, qui régna sous le nom de Constantin IV.

« A sa mort, on choisit, d'après l'avis du pape Urbain V, un prince de la maison de Lusignan, qui porta le nom de Léon VI et fut le dernier roi d'Arménie. A peine était-il sur le trône que les Égyptiens entrèrent en Cilide.

Pour s'opposer à leur marche, il envoya à leur rencontre son connétable Libarid, qui fut vaincu et tué après des prodiges de valeur. Léon alors demanda en suppliant la paix au sultan des Mamelouks, qui la lui accorda, en exigeant de lui de fortes sommes d'ar-

§ent. Mais ensuite, informé que le roi 'Arménie avait envoyé des ambassadeurs en Europe pour exciter les princes chrétiens contre lui, le sultan d'Egypte résolut d'anéantir le royaume d'Annénie; il donna en conséquence à son général Schahar Qghii l'ordre d'entrer dans la Cilicie avec une nombreuse armée , et lui enjoignit de poursuivre le roi à toute outrance. Les Égyptiens pénétrèrent sans difficulté dans la Cilicie, prirent et brûlèrent, en l'an 1371 , la ville de Sis , vainquirent le roi Léon et son général Schahan, prince de Gorigos, qui étaient venus les combattre. Le roi fut blessé dans cette bataille, et contraint de se réfugier dans des montagnes inaccessibles ou il se tint longtemps caché, et on le crut mort; mais, en 1378, il revint dans la ville de Tarse, dans le temps que sa femme Marie allait épouser Othon, duc de Brunswick , C|ui devait être couronné roi d'Arménie. Léon cberdia à entamer encore des n^ociations avec le sultan, qui , sûr du résultat de cette

ARMÉKIE.

lutte, ne voulut entendre a aucune proposition. Les Egyptiens recommencèrent la guerre avec une nouvelle fureur, en 1374, dévastèrent le pays, prirent toutes les villes et les châteaux , et enfin contraignirent le roi de se renfermer dans la forteresse de Gaban, avec sa femme, sa fille et le prince Schahan, où ils soutinrent un siège de neuf mois, et furent obligés, par le mancjue de vivres, de se rendre prisonniers. Ce triste événement arriva en l'an 1375. Léon VI fut conduit avec sa famille à Jérusalem, et de là au Caire, où il resta captif pendant six ans. En 1381 , il obtint sa délivrance par la médiation de Jean ^^ roi de Castille. Il passa alors en Europe, alla d'abord à Rome, puis en Espagne, à la cour de son libérateur; il vint ensuite en France, où il fixa son séjour. »

Le règne de ce prince, issu de Til* lustre maison des Lusignans et le dernier monarque de l'Arménie, n'a été Î l'une suite de revers et d'infortunes. Incertitude et les obscurités, triste fruit de la barbarie de ces âges, qui nous cachent les premières années de son avènement au trône, n'ont pu être dissipées par les recherches de rhistorien Michel Tchamtchian , ni par la critique éclairée de M. Saintr Martin. Nous savons seulement que, fait prisonnier dans une bataille, il languit au Caire dans une longue captivité. Délivré de sa prison par le roi de Castille, son parent, il passa en Espagne, où il devint successivement seigneur de Madrid et d'Andujar; de là il vint en France, où nos rois lui accordèrent le château de Saint-Ouen; et, après avoir attiré sur sa personne les bonnes

grâces du souverain pontife et des rois 'Angleterre, il mourut à Paris , le 19 novembre 1391 , et fîit enterré dans la chapelle du couvent des Célestins. Son t4mibeau, déposé durant quelques années dans le musée des Petits- Augustins, a été réuni aux tombes royales des catacombes de Saint-Denis. On lit sur son épitaphe le titre de cinquième roi laHn de 1^ Arménie y ce qui veut dire qu'il était le cinquième des rois de I Arménie , après rextlnction de la ligne

masculine dé la dynastie, des Rhoupéniens (*}.

(*) STHAtriK l»ti RBOUPRStSirS.

Dep. J.C. io8o. RboiipeQ I'**, surnommé Medz, le Grand , parent de Kakig II , dernier roi pagratide.

1095. Gosdantin ou ConsUDiin 1**, sod fih.

X 100. Thoros ou Théodore I**, son fils.

X ia3. LeTon ou Léoo I'', son frère, emmené prisonnier à ConsUntioople où il meurt dans la captivité.

XI 38. Interrègne.

1X44. Thoros ou Théodore II, fils de Léon l*'.

Il 68. Thomas, prince latin, beau-père de Thoros II , goureme avec le titre de oaiU -ou régent.

1x69, Meleb» frère de Thoros IL

XX74. Rhoupenn, fils d'Etienne, Irère de Thoroi II et de Meleh.

XX 85. Léon n, surnommé le Grand, frère de Kboupen H.

ZX98. Il est couronné roi par Conrad, archevêque de Mayence.

xaxg. Zabel ou Isabelle, sa fille.

xa3o. Philippe, son mari, fils de Bohémond lY, prince d'Antioche.

xsaa. Interrègne.

xia4- Héihoun ou Raython I**', fils de Constantin , seigneur de Pardserpert , issu de la famille royale.

xa67. Léonin, son fils.

1^89. Haython II, son fib , abdique.

1293. Théodore II, son fi-ère.

1295. Haython II , rétabli, abdique encore.

1396. Sempad, son frère.

1298. Constantin II, son frère.

i3oo. Haython U, encore rétabli, abdi que pour la troisième et dernière fois.

i3o5. Léon IV, filt de Théodore m.

i3o8. Oschin, frère de Haython IL

xSso. Léon y, son fils.

xi4a. Constantin m, de Lusignan, nommé auparavant Jean (en arméniett Djivan), fils 4*Amauri de Lusignan , prince die Tyr, frère de Henri II, roi de Ôi}pre , et d'une fille de Léon QI, roi d' Arménie.

x343. Guy (en arménien Koridon ou Gid), son frère.

x343. ConsUntin TV, aussi de ta maisMi de Lusignan.

i363. Interrègne.

i365. LéonTI, parent de Constantin IT.

x375. 11 est emmené prisonnier en Égyp*

L'UNIVERS

A peine le royaume d'Arménie venait-u de finir dans la personne de Léon VI, que Timour Leng, ou le BaiteuXy après avoir conquis la Perse et la Syrie, accourait désoler ce pays par ses ravages et ses massacres. Sa mort, arrivée à Samarcande (*) en 1406, délivra rOrient de ce terrible fléau de Dieu. En 1603, Shah Abbas renouvela toutes ces horreurs, lorsqu'il prit d'assaut la ville de Julfa et qu'il la dépeupla , pour traîner sa population à travers les montagnes et les déserts iusque dans \ts faubourgs de sa capitale, où ces exilés fondèrent une autre ville du nom de Julfa.

La Perse retint sous sa domination les parties orientales de l'Arménie qut confinent à ses frontières, et de petits émirs kurdes, protégés par les montagnes qui couvrent ce pays au ^ud , érigèrent en principautés indépendantes le territoire qu'ils devaient d'abord administrer au nom du sultan, leur légitime suzerain.

Le reste de l'ancien royaume d'Arménie fut complètement soumis à la Porte Ottomane, qui le divisa en plusieurs pachalieks régis par des préfets ou uacnas. Au commencement de ce siècle, la llussie, qui pousse toujours ses conquêtes vers I intérieur de l'Asie, après s'être emparée de la Géorgie, a pénétré dans les provinces arméniennes, et depuis quelques années l'importante place d'Érivan (**) est tombée en son pouvoir. Nul doute que, dans un avenir assez rapproché , elle ne de-

le , et son royaume est entièrement oonqnts yar les infidèles.

X 393. Léon meurt à Paris.

(*) Un fait assez curieux et qui mériterait d'être vérifié par les voyageurs , c'est Sue suivant la tradition Tamerlan emporta ans Samarcande tous les livres qu'il trouva soit dans la Perse ou TArménie, et ils furent entassés dans une large tour où personne ne pouvait entrer. Si la chose est vraie, on poun*ait encore trouver là de précieux trésors littéraires.

(**) Érivan céda vers le mois d'octobre 1837 aux attaques de Paskewitsch, qui , en l'honneur de ce ti'iompke , a reçu le titre de prince (rÉrivan.

vienne maîtresse de tout le pays. Iji majeure partie des Arméniens suivant , comme nous l'avons dit, un rit conforme en plusieurs points à celui de l'Eglise russe, est naturellement plus portée à se rapprocher d'une nation chrétienne que des Turcs , avec lesquels elle n'a aucune communauté de goâts ni d'idées. Aussi le parti arménien favorise-t-il sous main la cause des Russes, et depuis un demi-siècle, on les voit émigrer par masses et refluer vers les provinces centrales de l'empire moscovite, où ils trouvent sécurité et protection. La plus considérable des émigrations qui aient eu lieu récemment est celle qu'opéra le comte Latzarew, après les conquêtes du général Paskewitsch. Plus de huit mille familles le suivirent de l'Aderbaidjan en Russie, et trois mois sufQrent à ce déplacement. Les frais de voyage ne s'élevèrent qu'à quatorze mille ducats et quatre cents roubles d'argent. Moyennant cette somme assez modique, la Russie gagna quarante mille sujets laborieux et pleins d'industrie. La perte qu*éprouva la Turquie par suite de cette émigration fut incalculable; la pins grande partie de l'Aderbaidjan demeura inculte et déserte, et le trésor fût diminué d'un million six cent mille roubles, somme que le commerce et Tindustrie des Arméniens y apportaient chaque année {*).

Nous terminerons ici nos considérations politiques sur l'histoire des Arméniens, en citant l'admirable fragment élégiaque oui clôt le troisième et dernier livre de Moïse de Khoren.

L'écrivain se lamente sur le triste sort de sa nation , qui , déchirée intériearement par le schisme , avait perdu au dehors son indépendance. Ce morceau , inspiré par un élan de douleur prophétique, peut, sous certains rapports, convenir également aux siècles ultérieurs, surtout lors({ue le royaume d'Arménie fut complètement détruit.

Les Arméniens le sentent bien ; aussi ne peuvent- ils réciter, sans avoir les yeux baignés de larmes, ces pages

(*) Voy. la planche n» 17.

ARMÉNIE

qu*on djrait avoir été arrachées aux Lamentations de Jérémie :

« Je pleure sur toi , région de l'Ar* ménie ; je pleure sur toi , la plus illustre des contrées du Nord ! car la royauté f le sacerdoce et renseignement des docteurs ont disparu de ton sein. La paix s*est changée en trouble, et le désordre a pris racine parmi nous ; Forthodoxie s'en est allée , et l'ignorance a installé le schisme à sa place.

« Je gémis sur toi , ô Église des Arméniens! l'éclat resplendissant de ton sanctuaire s'est obscurci; tu es

1>rivée de ton troupeau et de son vigiant pasteur. Je ne ?ois plus ce même troupeau spirituel errant dans de verts pâturages, ou reposant près des sources d'eau vive, puis réuni dans un même bercail , à l'abri des loups dévorants ; mais il est dispersé par les déserts et dans les lieux stériles.

« J'envie tes deux premières migrations, puisque, tandis que l'époux était séparé de sa fiancée , tu as supporté ce veuvage en conservant intacte ta chasteté , ainsi que l'a dit avec sagesse un de nos anciens. Lorsqu'un adultère eut l'audace d'attenter à la pureté de ton lit , tu n'as point violé ta foi , bien que la violence eût expulsé l'époux , et que des fils orgueilleux méprisassent leur père, tandis (jue les bâtards avaient le même dédain pour ce père inconnu et étranger. Cependant tu ne t'es pas montrée aux hommes comme désespérée ; tu attendais le retour de ton époux et de son coadjuteur, et tu as chéri tes enfants, non pas comme une marâtre , mais comme une mère tendre.

« Dans ta troisième émigration , il n'est pas d'espoir du retour; tu es séparée de celui qui t'accompagnait en partageant tes travaux. Ii vaudrait mieux , pour tes enfants , qu'ils habitassent avec le Christ , et que , se reposant dans le sein d'Abraham, ils contemplassent les chœurs des archanges.

« Tu es délaissée dans ton veuvage, et nous, malheureux, nous sommes privés du chef qui était à la fois notre père. Nous ne ressemblons pas , Sei-

V livraison, (Arménie.}

gneur^ à votre ancien peuple : notre condition est pire. En effet, après que Moïse nous a été enlevé , nous n'avons

8 lus un Josué pour nous introduire ans la terre promise. Roboam a été dépouillé de son héritage, et son fils Nabad lui a succédé; ce n'est pas le lion , mais l'ancienneté des temps qui a dévoré l'homme de Dieu (*). Élie nous a été enlevé , et Elisée , doublement inspiré, ne nous est pas resté pour oindre Jéhu. Azaël a été suscité pour la perte d'Israël ; Sédécias a été traîné en captivité, et il ne s'est pas rencontré de Zorobabel qui rétablît le royaume. Antiochus nous contraint de violer les lois de nos pères, et un Matathias ne lui résiste pas ; la guerre nous presse de toutes parts, et un Machanée n'est point notre libérateur. Au dedans , nous avons le combat, au dehors, la terreur; oui, la terreur des païens et les combats des hérétiques ; et cependant il ne se présente pas de cher pour nous conseiller et nous préparer a la lutte.

« 0 deshonneur! ô lamentables ca* lamités ! Comment trouverai*je la force de supporter ces maux ? Par quel moyen raffermirai-je mes esprits et ma langue , de manière à pouvoir remercier mes pères de m'avoir engendré et élevé?

En effet, ils m'ont nourri de leur enseignement , et ils m'ont envoyé ailleurs le compléter. Us espéraient qu'à notre retour, il leur reviendrait quelque gloire de notre talent perfectionné et de nos compositions plus parfaites.

De notre côté, nous espérions, en courant à Constantinople , revenir assister aux danses joyeuses des noces, et chanter des épithalames, nous qui sommes exercés dans ces chants; mais voilà gu'au lieu de cette allégresse espérée , le me lamente et me désole sur le tombeau qui les renferme, sans que j*aie eu le temps de leur fermer les yeux , d'entendre leurs dernières paroles , et de recevoir leurs bénédictions I

« En pensant à ces choses, les sou-

(*} Yoy. I rois , ch. un , v. a4.

L'UNIVERS

pirs et les gémissements s'emparent de mon cœur, et m'excitent à prononcer des paroles tristes et lugubres.

Mais je ne sais comment formuler mon élégie, et sur quel su|et arrêter ma douleur. Ainsi i>ieurerai-je mon jeune et infortuné roi chassé par les complots des méchants , et précipité ignominieusement du trône avant le terme de la mort, ou bien , moi-même, dont Oi tête a été dépouillée de sa couronne glorieuse? Pleurerai -je le patriarche, cet autre père d'une sagesse supérieure, et toujours éclairé par une saine raison; qui dispose toutes choses dans leur ordre , et qui , tenant, pour ainsi dire, les rênes des événements, sait encore refréner les langues médisantes; ou plaindrai-je mon sort, moi chétif, abandonné de T Es prit saint et réduit à la dernière extrémité? Pleurerai -je sur celui qui m'a engendré,' source vivante d'enseignement, qui versa sur nous des flots de justice, dans lesquels r impiété a été submergée ; ou bien répandrai-je des larmes sur moi, être languissant et flétri , parce que je n'ai pu me désaltérer à la fontaine de la doctrine? Plutôt, mes pleurs ne seront-ils pas pour les malheurs actuels de ma patrie , et pour les infortunes qui lui sont réservées ?

« Qui s'associera à mon afQiction , en compatissant à ma peine; et qui m'aidera à inscrire ces choses dans les annales de l'histoire?

« Lève - toi , Jérémie , lève - toi , et que ta voix prophétique fasse entendre ses plaintes sur tous les maux que nous avons soufferts , et sur ceux qui nous affligeront. Rappeiie-nous, comme le Gt Zaoïarie jadis en Israël , que de faux pasteurs se sont levés dans la nation.

« Les vartabieds ou docteurs sont ignorants , épris d'eux-mêmes, et rapportant tout honneur à leurs personnes. Ils ne sont point appelés par Dieu; c'est l'argent et non le Samt- Esprit qui les fait élire; ils aiment l'or, ils sont envieux, s'éloignent de la mansuétude dans laquelle Dieu habite ; et , transformés en loups , ils déchirent leur troupeau*

«Les religieux sont hypocrites,

pleins d'ostentation , désireux des vanités , et plus épris de la passion de la gloire que de l'amour d» Dieu.

« Les dignitaines sont orgueilleux , oisifs , paresseux , et discourant vainement; ils détestent les enseignements des docteurs, et se livrent au traûc ou au jeu.

« Les disciples sont lents pour apprendre , et prompts a enseigner, avant d'avoir la vue de la scienoe divine.

ft Les orateurs sont superbes , turbulents; ils ont des paroles sonores; ils sont infatigables, acerbes, wéchants, et ils n*ustrent l'orphelin de son patrimoine.

« Les soldats sont sans loyauté , avides d'un faux honneur , détestant les armes , paresseux , aimant la volupté, intempérants, pillards, et livrés au brigandage.

« Les princes sont rebelles, volant ceux qui volent ; rapaces , d'une avarice sordide ; ils ravagent les provinces, se plaisent dans le mal, et, avec eda, ils ont le cœur de vils esclaves.

n Les ju^es sont iniques, menteurs, faux et faciles à séduire ; ils ne savent pas distinguer le droit; ils sont inconstants et disputeurs , et sans commisération , comme sans pudeur aucune.

« Et quel sera le châtiment de ees crimes, sinon que Dieu détourne ses regards et change pour nous la nature des éléments? Le printemps devient sec , l'été est pluvieux , l'automne ressemble à l'hiver, etrhiverestrigoureux, rempli de tempêtes et démesurément long. Les vents, terribles par leur violencpj sont chargés de maladies ; les nuées recèlent la foudre et la grêle ; les pluies tombent sans utilité hors de leur saison. L'air est dur et brumeux ; les eaux débordent inutilement , sansqu^on puisse les retenir. La terre est stérile; ses races décroissent, et ell)^ est bouleversée par les tremblements. Ajoutez ù tous ces maux la discorde universelle , suivant qu'il a été dit : « Les impies ne goûteront pas la paix. »

n Les rois dominent avec d^potisn:e et cruauté; ils aggravent les mipéts.

ARMÉNIE

et promulguent des lois intolérables.

Les préfets sont exacteurs et sans pitié. Les amis sont trattres , et les ennemis puissants. La bonne foi, dans cette vie trompeuse, est devenue vénale; de tous côtés, les bandes des ennemis nous attaquent ; les maisons sont renversées, les propriétés spoliées ; les chefs sont chargés de chaînes et jetés en prison; les hommes libres sont traînés en exil , et les souffiranoes du peuple ne peuvent se compter. Les Tilles sont incendiées ; la famine , les maladies et la mort, sous toutes ses ùces , nous environnent. La piété est oubliée , et cependant Tenfer nous menace.

« Que le Christ Dieu nous en préserve. ainsi que tous ceux qui Fadorent en vérité. Gloire à loi, dans Féter- Qité (*) I »

DB LA UrréRATimB DB VhXMÈmE,

La littérature d'un peuj^le est , à proprement parler, l'expression de sa société: c'est elle qui nous révèle ses gensées intimes , ses mœurs , ses haitudes , la force native de son génie. Elle est la forme mobile que revêt au dehors le principe intellectuel qui Fanime et la vivifie^ et, de même que les traits de la physionomie , les cestes , les poses , et tous les actes extérieurs dévoilent ordinairement l'état habituel de l'âme dans la personne, ainsi la forme du style , son ton et sa couleur, le genre des sujets traités avec préférence, tout cet ensemble, en un mot, nous fournit des données certaines et sufBsantes sur le caractère et la nature d'une société.

Maintenant , si le peuple arménien est né à la vie intellectuelle en recevant la lumière de l'Évaneile, s'il doit au christianisme sa civilisation, son progrès dans les soiences et dans les arts , nul doute que sa .littérature ne reproduise l'application de cette loi invariable de l'esprit humain. Or, c'est ce qu'il nous est facile de démontrer.

En effet, parmi toutes les littér»-

(^ Bloife de Khoren^ liv. ni , di. 6S.

tures de l'Orient, et nous pourrions dire du monde civilisé , aucune ne présente un caractère aussi trandie et aussi exclusif que la littérature arménienne; c'est qu'elle ne commença qu'avec le christianisme. Car, les anciens monuments historiques et poétiques, conservés soit dans les livres écrits, soit dans les chants populaires dont parlent ses premiers historiens de l'ère chrétienne, fiirent détruits par l'effet d'un zèle trop ardent qui voulait préserver les nouveaux convertis des principes et des erreurs du magisme.

La culture inteliectoelle de l'Arménie païenne devait être peu développée; car si elle avait eu Quelques productions d'un mérite supérieur, elle les aurait probablement conservées , comme l'ont fait les Grecs et les Latins. Ses iMstoriens ne nous apprennent-ils pas efifectivement que saint Mesrob composa l'alphabet vers le milieu du ein- Sième siècle ? Et le nom d'/tfamim.

tr donné au premier patriarche saint Grégoire, dit suffisamment qu'avant lui , ce pays manquait des lonuànss û»

la foi et de la scîenoe.

Une autre preuve qui vient à Pappui de cette considération , est la mrection exclusivement chrétienne qu'a conservée Fesprit littéraire de ce peuple ; et certainement , s'il avait eu une autre littérature païenne, des InMses en resteraient empreintes dans les livres de quelques-uns de ses écrivams, qui n'auraient pas tous renoncé spontané ment et simultanément à un passé qui vivait encore dans leur souvenir.

Nous crovons donc que l'esprit littéraire de rArménie est proprement sorti des entrailles du christianisme; et nous avouons oue, si , en se tenant aussi fnrmement aans la foi ou Fordre divin , Il s'était hasardé dans les nr^ roiers siècles à entrer quelquefois dani l'ordre humain , par lequel nous entendons la philosophie spéculative, la poésie épique ou dramatique « et les sciences, sesproduetions auraient beau* coup gagné en variété et en origine* lîté; et, de plus, cette concentration perpétuelle de toutes les facultés in-

tellectuelles sur des matières purement religieuses et théologiques , n'aurait pas fait naître autant de querelles et de disputes , que nous avons reconnu dans l'histoire religieuse de ce pays, être la cause des maux politioues qui affligèrent ce royaume, et de la décaience intellectuelle qui s'y manifesta plus tard.

Le caractère de Tesprit arménien ainsi déGni , nous dessinerons à larges traits le tableau de sa littérature , dont l'histoire présente surtout trois époques plus remarquables, séparées les unes des autres par un intervalle à peu près égal. Ces e|^oques furent le cinquième , le douzième et le dix-huitième siècles.

Les premiers essais littéraires du peuple arménien , semblables à ceux de tous les autres peuples enfants, furent de simples hymnes ou des chants lyriques en l'honneur des héros. Longtemps ils se sont conservés dans la mémoire du peuple, et surtout des montagnards, toujours plus jQdèies à garder les traditions, comme si les masses imposantes et immobiles de la nature qui les environnent les habituaient eux-mêmes à ne rien changer dans leurs mœurs , leurs croyances et leurs souvenirs. Ces poèmes primitifs étaient plutôt le jet nrut et spontané de la nature, que l'oeuvre de 1 art. La culture intellectuelle du peuple était nulle comme sa civilisation. Les lumières de la science grecque s'étaient arrêtées à ses frontières , et il fallait nécessairement les franchir pour prendre quelque teinture des lettres. Aussi , de tous les points de cette partie de l'Asie, les jeunes sens affluaient aux écoles de Césarée , de Constantinople, d'Alexandrie et d'Athènes.

Saint Grégoire, emporté miraculeusement loin de son pays , comme nous l'avons raconté, était resté à Césarée; et là , il avait puisé les principes de la science en même temps que ceux de la foi. Se regardant comme suscité de Dieu pour annoncer à l'Arménie la parole de l'Évangile , il était venu la convertir. Son éloquence bouleversa la face de ce royaume, et l'ignorance du

paganisme disparut avec ses superstitions. Les écoles qu'il fonda devinrent un foyer radieux ae toutes les connaissances humaines. Agathange écrit la vie du saint lUrnninatewTy et celle du roi Tiridate, dont il est le secrétaire. Zénobe, disciple de saint Grégoire, raconte ses' missions apostoliques au pays de Daron.

Mais la langue arménienne était encore si rude et si peu fa^nnée aux lois du style, que les écrivains employaient de préférence les langues syriaque ou grecque. Les caractèra propres à la transcription étaient syriaques. Il fallait que saint Mesrob inventât le nouvel alphabet qui sert encore présentement aux Arméniens , et qu'il emprunta partiellement à quelque alphabet d'un idiome inconnu oa perdu de l'Asie Supérieure.

Nous jetterons ici en passant quelques observations sur la nature et le caractère de la langue arménienne.

Certains auteurs, préoccupés d'une vanité nationale trop ridicule , ont prétendu que la langue parlée par Noe, à sa descente de l'arche, était la langue arménienne. Cétait dire en m&ie temps que leur idiome était l'idiome primitii, puisque le patriarche devait avoir traditionnellement conservé la langue de ses premiers pères. Adam , dans Je paradis terrestre , aurait donc parlé arménien ? Il est inutile de s'arrêter ici à démontrer combien cette prétention est peu soutenable. D'abord il est philosophiquement impossible de constater aujourd'hui quelle était la langue du premier homme, surtout lorsqu'on s'appuie, comme nous, sur la tradition qui suppose l'homme, père du genre humain non déchu, élevé à un si haut degré d'intelligence , et tel- lement supérieur dans sa connaissance de Dieu et de l'univers, qu'il n'aurait pu , après sa chute , balbutier la langue qu'il parlait précédemment.

Mais, sans entrer dans cet ordre de considération , que le lecteur pourrait avec raison considérer comme mystique ou supernaturaliste , ainsi que disent les Allemands , nous nous contenterons de dire que , d'après nos re-

ARMÉNIE

cherches propres , nous sommes arrî- ▼és à reconnaître :

Premièrement, que la grammaire arménienne repose sur les mêmes bases que la grammaire grecque, et a des rapports frappants surtout avec la grammaire sanskrite, où le tableau des déclinaisons, conçues comme celles de l'arménien , nous présente la coïncidence remarquable au cas instrumental, et où nous trouvons encore le même système numérique des noms de nombre, dont plusieurs sont identiques pour le son et pour l'écriture.

Secondement, que l'arménien procède comme le sanskrit et le grec dans la composition des mots, mettant toujours le nom de dépendance devant celui de qui il dépend , et donnant seulement aîi dernier la désinence grammaticale.

Troisièmement, enfin, et cette troisième observation est un fait matériel constaté par les nombreux travaux de la science moderne, que chacun peut vérifier, que, dans l'arménien, se trouve un certain nombre de mots communs au sanskrit , au persan et au grec , qui ne sont point des mots empruntés postérieurement, parce qu'ils expriment des objets de première nécessité , en ce qui tient a la vie religieuse ou sociale du peuple. L'on peut ajouter encore que rorare et la construction de la piirase arménienne ressemblent parfaitement à la marche de la proposition grecque, qu'elle peut imiter dans ses tours et même ses irrégularités avec une fidélité si heureuse , que les traductions arméniennes sont un calque exact des originaux grecs , et nulle autre langue ne possède à un plus haut degré cet avantage.

IVous ne prétendons pas dire, pour cela , que Tarménien soit une langue moins ancienne qu'aucune de celles de la famille indo-germanique , à laquelle nous le rattachons, ni qu'il ait été formé comme un patois avec les débris de l'une d'elles ou de toutes ensemble. Non : l'arménien est une langue propre, comme le sanskrit, le persan et

le grec. Seulement nous croyons qu^il ne forme pas , parmi les idiomes de rOrient , une classe à part , et yie la race du peuple qui le parle doit être toujours soigneusement distinguée de la race sémitique, avec laquelle elle n'a aucun rapport de langage. lia communauté d'origine d'une langue avec une autre ne détruit en rien son mérite et sa perfe(*tion relatives. Personne ne doute que le latin ne soit frère du grec; et cependant a-t-on moins d'admiration pour la langue du peuple romain ?

Que si nous apprécions à présent le mérite intrinsèque de la langue arménienne, nous reconnaîtrons, avec les savants Yillefroi et Saint - Martin , qu'elle a tous les avantages d'usé lan-

Î^ue portée à un haut degré de déveoppement par une culture intellectuelle variée et ancienne. Sans avoir la douceur du grec, à cause de ses aspirées et de ses sifflantes dont elle est plus prodigue, elle n'est pourtant pas dure a Toreille dans la bouche d'un Arménien.

. On demande ordinairement si telle langue est plus riche que telle autre, et peut-être à tort; car ce qui fait pro-

f)rement la richesse d'une langue est e génie de l'homme qui l'emploie; et, sous ce rapport, toutes les langues sont également riches , c'est - à - dire , susceptibles d'exprimer toutes les pensées oe la raison et les sentiments du cœur. Que si Ton entend par richesse le matériel des mots , nous dirons qu'en ce sens , l'arménien est inférieur au chinois et à l'arabe. Cependant, comme la comparaison de son dictionnaire avec un lexique grec prouve qu'il a pour chaque mot un synonyme correspondant qui le traduit avec exactitude , on ne peut l'accuser d'indigenc«, ou , du moins , cette pauvreté est bien supportable.

L'alphabet arménien se compose de trente-huit lettres. Les trente*six premiers caractères dirent formés au quatrième siècle; les deux derniers ne furent ajoutés aux autres que vers 1# douzième siècle.

LUNITERS.

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