‹ RussieChapitre 29 sur 31 · TCH · texte numérisé non relu

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TCH faible.

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S comme double.

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TZ ou TS fort

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K fort.

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F ou PH.

Il est extrêmement diffidie pour un Européen d'acquérir une prononciation narte et harmonieuse oe Tarménieny

parce que cette langue renferme nonseulement certaines aspirées et ^ttnraies propres aux langues sémitiques «

ARMENIE

tefles que l'hébrea et l'arabe, et manquant totalement aux nôtres, mais elle possède encore certaines lettres particulières dont Taccent et Tintonation siniantc, en offrant entre elles quelque analogie, sont néanmoins aisément distingués par une oreille habile, et ne font qu'embarrasser l'étranger qui écoute ou qui parle. D'un autre côté, cette riche variété de tons et d'accents semble avoir assoupli d'une manière exceptionnelle les orj^ines de la voix chez ce peuple, et lui donne une aptitude et une prédisposition étonnante à parler les autres idiomes, surtout ceux de l'Europe. Cet avantage est même plus marqué chez les Arméniens que chez les peuples européens de race slave, et ulusieurs fois nous avons admiré quelques-uns des savants religieux au couvent arménien de Venise parlant avec une égale facilité le français, ritalien, l'anglais, l'allemand et le russe. Aussi , dans la tliplomatie de Gonstantinople et dans plusieurs échelles du Levant, les Arméniens font-ils d^excellents interprètes ou drogmans.

La gramniKiire est simple, et nous ne pouvions mieux la comparer, quant à sa marche et à ses procédés, qu'au grec, langue qui lui est la plus analogue, entre celles que connaît probablement la majorité de nos lecteurs. Elle a, comme la langue d'Homère et de Platon , le nriérite incontestable d'avoir des thèmes ou radicaux servant de fond et de support à tous les autres mots qui en sortent, soit en les combinant entre eux suivant certaines lois régulières d'apposition ou de composition , soit en les allongeant par diverses terminaisons, dont le caractère nettement déterminé les classe aussitôt dans la catégorie des substantifs, des qualificatifs ou des verbes.

Le verbe, premier mot essentiel de toute langue , puisque c'est lui qui sert à exprimer l'existence du sujet et sa relation à l'attribut, présente ici le caractère général des langues indo-européennes, et, pour la terminaison radicale de rinfinitif, il offre le singulier rapprochement d'avoir comme le mantchou quatre désinences spéciales. Ses

temps sont plus variés que dans les lances sémitiques; il a un présent, un imparfait , deux impératifs , des subjonctifs et plusieurs participes. L'évolution du thème dans la conjugaison est logique et régulière, puisqu'on retrouve dans la désinence des diffi^rents modes les temps correspondants du verbe substantif, qui, en s'uaissant au radical, lui communique ainsi réellement la substance ou l'être.

Le nom ou substantif, dont les premiers éléments radicaux se confondent souvent avec ceux du verbe, reçoit différentes désinences, lesquelles forment les cas des déclinaisons. Ces cas sont d'abord ceux du grec et du latin , puis nous en retrouvons quatre autres , deux particuliers au sanskrit, l'instrumental et le locatif, et deux autres propres seulement à l'arménien, le circonférentiel ou cas exprimant l'action de tourner autour d^une chose, de Tembrasser dans le double sens intellectuel et physique, et le narratif, qui exprime la qualité de l'être ou de la chose sur laquelle on discourt. Les grammairiens sont divisés sur le nombre des déclinaisons; cependant on en admet f^é.tié' ralement neuf régulières et plusieurs autres irrégulières.

L'adjectif, facile à distinguer par ses terminaisons propres, n'occupe pas, comme dans d'autres langues de l'Asie , une place fixe dans la proposition. Ainsi îl peut précéder ou suivre le substantif auquel il se rapporte, il peut concorder ou non avec lui en ras et en nombre.

La syntaxe, en principe fort simple, devient confuse et compliquée dans l'application, par la faculté que Técrivain a de s'écarter de certaines règles fondamentales. Le verbe n'est point rejeté régulièrement, comme chez les Grecs et les Latins, à la fin de la

Ï)hrase, et cependant la période offre es mêmes analogies dans son développement majestueux et cadencé. Ce qui nous explique ce rapport de ressemblance, c'est l'éducation littéraire que l'Arménie reçut de la Grèce. Lorsque son peuple secoua, au grand jour du christianisme, les langes de sa ténébreuse ignorance, tous ceux qui étaient

follîcités par le désir de connaître et d'apprendre allaient puiser la science aux écoles d'Athènes et de Constantinople. Les premiers écrivains s'étaient donc formes sur les beaux modèles de l'antiquité, et ils cherchèrent à mouler leur langue sur ce type.

En second lieu , par l'effet d'un attrait particulier, l'esprit arménien se livra avec prédilection à l'étude du style, en cultivant soigneusement la grammaire y dont la connaissance fut élevée au rang d'une science véritable.

Cette étude ne se bornait point chez oe peuple, comme parmi les Grecs, surtout à l'époque de la décadence du bon {[oût littéraire, à des spéculations

Iménles et infructueuses sur le choix, a disposition ou l'étymologiedes mots.

On ne se proposait pas seulement de parvenir à rendre sa pensée avec élégance et en observant toutes les lois du code de la grammaire, on étendait ses vues plus loin , dans la persuasion où l'on était que le style, sans la raison philosophique qui l'informe, pour ainsi dire, n'était qu'un corps dénué d'âme. La logique et la haute métaphysique, qui doivent présider à l'ensemble de ses lois, se liaient donc oonséquemment à l'étude de la grammaire, et voici pourquoi dans ces temps le titre de kertho^h , ou de grammairien , était la qualification la plus recherchée, comme la plus honorable. Ainsi Moïse de Khoren est décoré de ce nom , qui Implique encore la signification de poète. Il nous a légué sur cette science un traité qui nous prouve jusqu'à quel haut degré de perfection elle avait été portée.

La langue littéraire a été fixée en Arménie , oomme les langues allemande et anglaise, dans les temps modernes, par la traduction des livres saints. Ce nit ne doit pas nous surprendre :

quelles œuvres en effet seraient plus capables de façonner un idiome naissant à toutes les formes de la pensée, et de le doter richement d'expressions simples et sublimes, que ce livre, (|ue celui qui n'^r voit pas un reflet de l'inspiration divine, juçe néanmoins le plus parfait des productions de IMntelligence

humaine? Dans l'Ancien et dans le Nouveau Testament on retrouve tous les tons et toutes les nuances de style, la pastorale, le ^enre descriptif, mé-

§ie, la dissertation philosophique et le ithyrambe. Une traduction correcte et fidèle conservera l'empreinte de ces formes, surtout si la langue, jeune encore, peut se prêter à la naïveté du style primitifs et l'on peut même ajouter que la condition d'être jeune est indispensable pour la langue. Ainsi voilà pourcjuoi nous autres nous n'aurons jamais une traduction vraiment nationale des livres saints; c'était à Amyot ou à Montaigne de la faire.

Lies traducteurs arméniens étaient les hommes les plus capables du temps , et les plus célèbres par leur sagesse et leur sainteté; ils ont élevé un monument durable, et qui serait à lui seul une raison suffisante d'étudier la langue arménienne, vu l'utilité que peut oSrir dans la science de l'exégèse une version qui remonte au quatrième siècle de notre ère. Ils n'ont pas traduit sur le texte hébreu, mais sur les Septante; cependant , comme la langue de la Syrie était fort répandue chez les Arméniens, qui s'en servsfSent dans la liturgie, on a dû consulter les versions syriaques, comme le prouve aisément une comparaison un peu sérieuse des textes. L'Église d'Arménie a adopté cette version dans sa liturgie, et les écrivains des â^es postérieurs empruntent à chaque instant des expressions et des passages qu'ils intercalent dans leurs compositions, sans avertir le lec teur gue c'est une citation biblique .

c'est à lui de la reconnaître, comme lorsqu'il lit les rabbins. Les auteurs musulmans agissent de même à l'égard de Talcoran.

Dès que le premier âan intellectuel fut communiqué aux esprits, il s'opéra un grand mouvement littéraire, et l'ère des écrivains supérieurs commença. A leur tête, nous remarquons Moïse de Khoren (*), le plus ancien, le plus érudit, le plus concis, comme

(*] Édit, io-40, à Londres, par Whiston, 1736. Id. in-iS, à Venise, iSa?.

ARMÉNIE

aussi le phis <^scur des historiens de rArménie; puis viennent Jesnig (*), auteur de dissertations subtiles et disertes sur les cultes païens, Elisée (**), historiographe des guerres religieuses de la Perse et de l'Arménie, Lazare (***) de Parbe, autre historien reoommandable par la netteté et Télégance de son style.

Ce cinquième siècle est, à proprement parler, l'âge d'or de la littérature arménienne. Avant cette époque, la lansue syriaque prédominait, et il est probable que sans Mesrob, qui dota son pays de la précieuse découverte de l'alphabet, la langue arménienne eût totalement disparu. Aussi Gorioun, l'un des disciples de Mesrob,. nous ditil qu'il n'a pas assez de reconnaissance pour ce samt homme, qui était toujours dans la plus grande tristesse , en voyant les pénibles travaux que les jeunes Arméniens étaient obligés d'entreprendre pour acquérir la connais* sance de la langue et des livres syriens. Ils faisaient beaucoup de dépenses, et consumaient leur vie dans des voyages lointains, parce que le culte divin et la lecture des saintes Écritures ne pouvaient se feire qu'en langue syriaque dans les églises et les monastères de l'Arménie; aussi ne pouvait-on ins* truire le peuple.

Les deux siècles suivants sont pres-

3ue stériles; les guerres continuelles, 'une part , qui ensanglantèrent le pays, et, de l'autre, les disputes oiseuses et sophistiques des théologiens, arrêtèrent la sève du génie national. La ques^ tion relative à la dualité des natures du Christ et à l'unité de sa personne divisa tous les esprits en deux classes contraires et ennemies, suivant qu'ils admettaient ou rejetaient le concile de Chalcédoine. On discutait bien moins par amour de la vérité et pour s'éclairer i mutuellement, que par une passion secrète contre le parti opposé, et avec des sentiments d'aigreur auxquels se

i*) Smyme, 1763. YenUe, iSa6, in-iS.

**) Constantinople 1764 et x8a3. A Venise, 1828, in-iS.

(*••) Venise , 1793.

mêlaient des ressentiments politiques.

Nous avons essayé de démontrer ce fait dans la partie religieuse de l'histoire de ce peuple, et il est inutile d'y revenir en ce moment. !Nous voulons seulement 'rappeler que la vaine dialectique de l'esprit disputeur des Grecs , dont les Arméniens avaient malheureusement hérité, empêcha que l'impulsion donnée aux lettres par les premiers écrivains obtint son complet résultat. Ce serait s'écarter de notre but que d'énumérer la longue liste des auteurs secondaires qui , dans ce siècle ou dans les âges suivants, ont enrichi la littérature de leurs travaux plus ou moins importants. Il en est surtout un erand nombre qui, par leurs traductions des anciens auteurs de la Grèce, profanes ou sacrés, peuvent offrir au philologue un utile moyen de vérification, pour s'assurer si les modèles qu'ils ont traduits nous sont parvenus entiers et sans altération , et, sous ce rapport, ils sont un précieux supplément pour la science.

Au huitième siècle , nous ne voyons que Jean IV, dit le Philosophe ou Oznien, attirer les regards au critique par ses œuvres théoiogiques, que dislinçuent l'élévation des idées et la lucidité de sa logiaue. Les Méchitaristes ont publié un de ses discours où il traite la question du dogme de l'Incarnation. La censure romaine y a découvert quelques propositions contraires à l'ortnodoxie et l'a mis à l'index.

Au neuvième siècle, deux historiens également remarquables se produisent sur la scène littéraire. Le premier est le patriarche Jean VI , surnommé l'Historien. Son style vif, concis et animé d'images à la couleur orientale, fait oublier les petits défauts de détail que l'on rencontre dans le cours de son histoire, laquelle résume rapidement toutes les anciennes traditions, pour s'arrêter particulièrement aux nombreux événements politiques oui rem* plissent l'âge où il vivait. Le cléfaut de Jean est sa partialité choauante à l'ég^d des catholiques, et le faux zèle

3u'il déploie pour défendre les maximes u concile de CJiaicédoine. Le second

L'UNIVERS

est Thomas Ardz<^rounî , d'un vaste savoir, et fort versé dans la connaissance de différentes lances orientales. Son histoire traite spécialement de la famille des Ardzérouni , et tous les autres événements rentrent dans le sujet principal.

Au milieu de la nuit du dixième siècle, le génie de saint Grégoire de Nareg jette la plus vive lumière , et fait revivre les beaux temps de la littérature arménienne. Éminemment poëte, la suavité de son style et Télévation de ses pensées le mettent, aux yeux des Arméniens, au rang des Ijnriques les plus estimés des autres peuples; ses élégies sacrées ont une onction touchante, et il excelle à peindre les grandes vérités de la religion. Il ferme la liste des hommes remarquables de cette première période de la littérature arménienne.

Vers le onzième siècle, la science et les lumières s'étaient réfugiées dans les couvents , en Arménie , comme dans l'Europe occidentale. Les plus célèbres étaient ceux de Sanahin, de Halbat et de Sévan, qui furent une pépinière d'écrivains plus ou moins distingués.

A leur tête doit être rangé saint IVersès, qui n'appartient cependant qu'an douzième siècle, vrai Fenelon pour le style, et qui a mérité le surnom honoriuque de Gracieux. La capacité de son esprit s'appliquait à tout, et il est aussi distingué comme poëte et historien que comme orateur, théologien et philologue. Un autre écrivain non moins remarquable, et qui porte aussi le nom de Nersès, est l'éloquent évéque de Tarse, auteur du long et touchant discours prononcé dans le synode de Romcla, assemblé pour opérer la réunion des dissidents, en 1179, et qui malheureusement n'atteignit pas le but qu'il s'était proposé. L'hommequi avait puissamment contribué à la restauration des lettres est Grégoire Machistruos , auteur de plusieurs traités recommandables et dont le fils Grégoire, Bumommé Veghajaser, est aussi une des lumières de l'Église d'Arménie {*),

(*) Voy. la planchq n® a5.

Pendant toute cette Rouvelle période , le nombre des écrivains va croissant, mais un petit nombre d'entre eux seulement se distingue par un mérite réel. Nous citerons Varton de^arzerperh en Cilicie, auteur d'une histoire longue et détaillée, commençant à l'origine du monde et «'arrêtant à l'an 1267. Les extraits que Tcliamtchean cite dans son histoire universelle nous font comprendre toute Tiroportance de cet ouvrage, que. les Méchitaristes de Venise, pour des raisons à nous inconnues, n'ont point encore voulu publier.

Le livre des Fables publié en 1835 à Paris , par M. Saint-Martin , et attribué à cet écrivain , ne nous donnerait pas une haute idée de son mérite, car le style en est aussi vulfjaire que les pensées sont triviales et mélégantes.

L'évéque de Siounie, Etienne Orpélian , composa sur sa province une histoire pleine de documents curieux , que le savant Saint-Martiu, trompé par un renseignement inexact de la Croze, a confondu avec l'histoire de la maison des Orpélians, écrite beaucoup plus tard par un autre écrivain inconnu.

A partir de cette époque, le bon goût dépérit, et la langue vulgaire, q^'il faut toujours soigneusement distmss,im de l'arménien classique ou littéral, gagna dans le peuple au détriment de Fautre. Dans les âges précédente, la littérature avait été enrienie par les traductions des meilleurs auteurs grecs, ce qui contribuait à perfectionner la langue et à nourrir le goût des lettres. Mais vers ce temps un autre système de traduction fut importé par deux associations littéraires, connues sous le nom de Frères Unis et de Datéviens, associations opposées Tune à l'autre, et n'a3rant pour point de contact que leur'^ mauvais goût, qui les portait à traduire des ouvrages latins extrêmement médiocres et encore défigurés par leur style incorrect, que le public néanmoins aceueilltt avidement, en mettant de coté, par un dédain injuste, plusieurs ouvrages d'auteurs nationaux et certaines traductions anciennes plus importantes, qui ont fini par sp perdre entièrement.

ARMÉNIE

La conquête déflnitive de Tempire

Srec par les Turcs avait achevé d'éteînre en Arménie les dernières lueurs de la civilisation. Heureusement, dans toutes les choses humaines , la Providence place le remède près du mal.

Ainsi , en même temps que la barbarie étendait sur l'Asie son lugubre linceul , aa sein de l'Europe la science proscrite de l'Orient renaissait avec un nouvel éclat, grâce à l'invention de rimprimerie.

Le contre -coup de cette révolution intellectuelle se nt promptement ressentir en Asie , et principalenaent dans TArméDie , oi!k Abgar de Tokat vint , en 1563, populariser cette invention.

Avec les livres , le goût de l'instruction se répandit parmi le peuple ; et la nation arménienne participa bientôt au mouvement scientifique qui régénérait l'Europe. Au commencement du dixseptième siècle , des presses arméniennes étaient établies à Milan, Paris, Amsterdam, Constantinople et Leipsick.

La propagande romame attisait le feu sacré par ses missionnaires qui apportaient dans l'Orient des ouvrages mconnus , à cause du peu de communications existantes entre cette partie du monde et le pays des Latins. Galanus noérite surtout d'être cité par son zèle et son érudition, bien qu'elle soit fautive dans certains passages.

Mais ce fut le célèbre Mécbitar, fondateur du couvent de Saint-Lazare de Venise , dont nous parlerons dans la cinquième partie de cet écrit , qui fut l'instrument.du changement littéraire opéré au commencement du dixhuitième siècle , et qui ouvre la troisième grande époque. Dès qu'il eut fondé 9a société, son premier soin iiit de rétablir fa langue arménienne dans son ancienne pureté des temps classi-

Sues , et de la purger du grand nombre e mots barbares que rignorance ou le mauvais goût y avait introduits. Le moyen de parvenir à cette fin était de faire une refonte générale de tous les mots, et même des locutions usitées par les auteurs corrects, et de donner ainsi une espèce de régie et de critérium décisirdans les difficultés du lan-

gage. Il composa donc le grand dictionnaire qui porte son nom , et qui , pour la langue arménienne , remplace celui de l'Académie.

Le développement que prit, dans le couvent des Méchitaristes , l'étude de la langue arménienne , révéla à quel-

3ues savants de l'Europe l'existence 'un nouvel horizon ouvert à la sagacité de leur érudition. La France fut le premier centre où l'on s'occupa de cette étude. Jacques Yillotte publia plusieurs travaux recommandables ; après lui , viennent le savant Veyssière , autrement dit la Croze, Villefroi, Lourdet, et enfin Saint-Martin, qui, peutêtre moins versé dans la connaissance matérielle de la langue que quelquesuns de ses devanciers , les a néanmoins surpassés par la critique et Timportance des résultats qu'il a obtenus. En Angleterre, les frères Whiston publiaient la traduction de Moïse de Knoren, travail surprenant, eu é^ard à l'époque à laquelle il a été terminé, et au peu de ressources au'avaient ces hommes laborieux. L'Allemagne , suivant son habitude , ne resta point en arrière des autres pavs; et Schrôder composa son Trésor de la langue ar^ ménienne^ ouvrage grammatical le plus complet que nous ayons sur cette matière. Aujourd'hui, runiversité de Munich possède le docteur r^eumann , qui vient de terminer une série déjà longue de beaux et utiles travaux sur l'histoire et la langue arménienne, par un tableau de sa littérature (*) , plus complet que celui du révérend P. Sukias Somal. La congrégation de Saint* Lazare n'a pas cessé, depuis sa fondation , de produire des hommes recommandables par leur science et par les travaux qu'ils ont exécutés. Nous désignerons de préférence le P. Tchamtcbean , auteur d'une histoire universelle de sa nation , ouvrage rempli de documents rares et importants pour l'histoire de certains autres peuples de l'Asie. Nous ajouterons les noms d'Ingigiean et des deux frères Aucher,

(*) Versuch einef Gesclùchte der armen^ LiUer. Lel^ick f i836.

dont ratné surtout se fait remarquer par une solide érudition. La congrégation perdit, au commencement de ce siècle, un homme d'un vaste savoir et d'une critique sûre , le docteur Zohrab, traducteur de la chronique d'Eusèbe , et qui sortit de Tordre de Saint- Lazare à cause de fâcheuses explications provoquées par la publication de cette œuvre scientiGque.

Saint-Martin, dans ses Mémoires sur V Arménie , porte ce jugement sur la littérature arménienne : « Cette littérature, dit-il, sans avoir l'intérêt et la richesse de la littérature des Arabes, des Persans , des Hindous et des Chinois, ne mérite cependant pas Toubli dans lequel elle est restée jusqu'à présent; le grand nombre d'écrivains qu'elle a |)roduits la rendent recommandable a tous égards. On doit surtout distinguer parmi eux les historiens qui , sans compter qu'ils nous font connaître l'histoire de feur patrie, moins fertile, il est vrai, en grands événements que celle des autres pays de l'Orient, peuvent encore servir à remplir une lacune assez considérable dans les annales de l'Asie, et nous fournissent en outre de grandes lumières et des renseignements très-importants pour l'histoire des Grecs de Constantinople, des rois de Perse de la dynastie des Sassanides, des Arabes musulmans, des Turcs seldjoukides , des croisades, des Mongols, et, en général, de tout l'Orient, depuis le com« mencement du quatrième siècle jusqu'aux temps les plus modernes.

« Il est bien certain

Î[ue les historiens ont ordinairement e mérite de mettre beaucoup plus de soin dans le choix des événements au'ils racontent, de rapporter moins ae faits peu importants, et de soigner plus généralement le style de leurs ouvrages, que les historiens arabes et persans; on peut même assurer qu'ils sont bien supérieurs à la plupart des écrivains du Bas-Empire. Par rapport aux beautés de la diction et aux agréments du style , ce ji'est pas ce délire d*ima^oation qui emporte les autres écrivains orientaux , lorsqu'ils veulent

être éloquents. Sans quitter tout à foit ce gui constitue le style oriental , les écrivains arméniens savent néanmoins s'abstenir de ces comparaisons bizarres, de ces métaphores ambitieuses qui font assez généralement le caractère distinctif tle l'éloquence arabe et persane; on peut même assurer, sans exagération, qu'il en est plusieurs, tels que Moïse de Khoren , Elisée , Lazare P'harbatsi , le patriarche Jean VI , et

Quelques autres, qui ne seraient pas inignes de l'attention d'un lecteur européen, par leur éloquence, la pureté soutenue de leur style, et la contexture savantede leurs périodes oratoires, et qui pourraient encore se faire lire avec intérêt , après les grands modèles que nous possédons, et après ceux même que Rome et la Grèce ont produits.

« La littérature syriaque pçut encore tirer de grands secours de celle des Arméniens, tant pour l'histoire politique que pour l'histoire ecclésiastique et la Patristiqtte.

Lors de l'introduction du christianisme en Arménie, il s'y établit beaucoup de Syriens qui vinrent y prêcher la aoetrine évangélique , y fonder des monastères , et y ériger des sièges épîscopaux. Toute la partie du sud-ouest de l'Arménie , entre le Tigre et l'Eu-

ghrate, les environs d'Amid et de [iafarekîn, la province de Sophène et les autres contrées voisines devinrent, pour ainsi dire, des dépendances de la Syrie , au moins sous les rapports religieux et littéraires. Tous les éveques de ces provinces étaient Syriens , et dépendants du patriarche d'Antioche; tous les moines et les écrivains ne se servaient , dans l'office divin ou dans leurs ouvrages , que de la langue syriaque. Les prêtres syriens étaient *sî puissants, qu'ils tentèrent, au oontmencement du cinquième siècle, de s'emparer de la dignité patriarcale.

« C'est dans les livres

arméniens que l'on peut espérer de trouver le plus de renseignements positifs propres à éclaircir 1 histoire des rois de Perse de la dynastie des Sassanides , et à nous faire connaître les opinions

ARMÉNIE

lOf

religieuses des anciens Persans, secta* teurs de Zoroastre. Après la destruction de la monarchie arménienne , les mages cherchèrent à proGter de la puissance et de la prolection des rois de Perse , pour établir leur religion en Arménie ; et les théologiens de ce pays furent très-souvent obligés de défendre contre eux. par écrit , la religion chrétienne , pour empêcher les princes arméniens d'embrasser la croyance des étrangers , qui lit , malgré cela , parmi eux , un grand nombre de prosélytes.

Cest dans ces écrits polémiques qu'il faut réchercher une foule de traits et de traditions d'autant plus importants , qu'ils se trouvent dans des livres composés par des hommes qui vivaient au milieu des peuples dont ils combattaient la doctrine. Les Arméniens possèdent encore plusieurs traités de théologie destinés a combattre les erreurs de divers hérétiques ou sectaires , qui ne sont peut^tre que les successeurs des disciples de Bardesanes , de Marcion, de Valentin et de Manès, qui, pendant longtemps , furent très- nombreux et très - puissants à Édesse, à Harran , et dans le reste de la Mésopotamie. Quoiqu'ils aient, à diverses époques, éprouvé de sanglantes persécutions , il paraît qu'il en existe encore en Arménie, du côté de la ville de Knous, et dans la Mésopotamie, oii on les nomme Jezidi.

aMal^é les nombreux avantages que je viens d'énumérer, la littérature arménienne est restée entièrement inconnue en Europe jusqu'à nos jours, n est bien difficile de aéterminer précisément les raisons de l'indifférence 3ue l'on a montrée pour elle : le défaut e dictionnaires , de livres élémentaires, et le très-petit nombre de manuscrits que nous possédons dans nos bibliothèques, en sont sans doute les Erincipales causes; mais elles ne semlent.pas suflisantes pour l'expliquer d'une manière satisfaisante , parce que ces mêmes causes auraient dil également nous détourner de Tétude des autres littératures de l'Orient. Ce qui me parait avoir contribué le plus puissamment à perpétuer jusqu'à !mus cette

indifférence, c'est l'état complet d'asservissement où se trouvait l'Arménie, lorsqu'au milieu du dix-septième sièt^le, la littérature biblique cessa d'être 1 objet presque exclusif des travaux des orientalistes, et que l'on commença à se livrer à l'étude des langues de l'Asie, dans des vues purement littéraires» Depuis longtemps les Arméniens avaient perdu, avec leur indépendance , le rang politique que l'étendue et l'important de leur pays leur donnaient droit de tenir parmi les autres nations de l'Asie. Il était difficile de penser qu'un peuple , dont la plus grande partie était soumise au joug des musulmans, et l'autre errante et dispersée dans toutes les parties de l'ancien monde , s'occupât de belles - lettres et qu'il possédât une langue savante , fixée depuis fort longtemps, et polie par un grand nombre d'ouvrages de tout genre. Partout le godt des Arméniens pour le commerce les faisait confondre avec les juifs; et leur langage vulgaire, rempli de mots et de façons de parler, arabes , persans ou turcs , empécliait de les distinguer de leurs dominateurs.

Ainsi une première injustice, qu'on avait feite aux Arméniens eux-mêmes, est devenue la source d'une injustice plus grave , que l'on continuera peutêtre longtemps encore de faire à leur littérature. »

Nous ne croyons pouvoir mieux terminer ce tableau rapide de la littérature arménienne que par quelques détails sur le couvent de Saint-Lazare de Venise, d'où sont sortis tous lès travaux propres à nous faire connaître la langue et la triple histoire religieuse, politique et littéraire des Arméniens.

Ces renseignements sont extraits de l'histoire de la société religieuse de ce couvent, que nous y avons publiée en 1835 , pendant notre séjour a Venise.

SOCIÉTÉ REUGIEUSE ARMÉNIENNE DES MÉ- CHITâRISTES OB L'ILE DE SAINT-LAZA&R PRÉS VENISE.

Parmi les îles seAées dans les lagunes de Venise et toutes occupées an-

tio

L'UNIVERS

ciennement par d'humbles religleaz(*), qui avaient dévoué leur vie à Dieu ou au soulagement des maux de Thumanitéf il en est une surtout peu distante du Udo, dont les murs rougeâtres de ses clottres'j dominés |)ar un nlanc clocher et environnés de jardins spacieux et verdoyants, flattent merveilleusement la vue. Au commencement du dernier siècle, cette petite île était stérile et déserte; son ^lise et les murs délabrés de la maison qui y attenait rappelaient seulement qu'autrefois elle avait servi d*asile aux lépreux, et plus tard d'hôpital aux pauvres de la ville. Le nom de Lazare qu'elle portait lui convenait parfaitement, car elle était nue et délaissée comme le pauvre ami du Sauveur.

Aujourd'hui son nom est connu dans tout le monde savant de l'Europe, et il est devenu célèbre dans TOrient.

Comment s'est opéré ce changement si soudain ?

Pour cela, un seul homme a suffi; c'est Méchitar (**), qui vit le jour vers la fin du dix-septième siècle. Né à Sébaste, en Arménie, Tan 1676, il manifesta dès son bas âge la volonté formelle d'entrer dans l'état religieux.

Il se livra spécialement à l'étude des Ëcritures saintes et des Pères de l'Église. Ayant formé quelques liaisons à Alep avec des missionnaires européens, il conçut le projet d'aller en Occident, et de travailler activement à la régénération spirituelle de l'Arménie. De nombreux obstacles s'opposèrent longtemps à l'exécution de son dessein; enfin il obtint la permission de bâtir un monastère dans la Morée. Mais ce pays, qui avait été tant de fois le théâtre de combats sanglants, fut envahi de nouveau par les Turcs, en sorte que Méchitar se vit poursuivi dans cet asile par les mêmes ennemis auxquels il avait espéré se soustraire en venant en Occident.

Il se réfugia à Venise, où la république lui concéda la petite tle de Saint- Lazare, qui, vers le douzième siè-

(*) "^oy. la planche n» 14.

(*^ Voy. la planche n<» i5.

de, avait servi d'hôpital aux lépreux.

Il eut la douce consolation de vivre quelques années dans ce couvent, qu'il voyait chaque jour prospérer, et qu'il édifiait par ses vertus.

Il avait pris d'abord pour base de son ordre la r^le de Saint- Antoine, généralement adoptée dans les monastères d'Arménie; mais plus tard il la modifia , et il choisit celle des bénédictins. En effet, outre de simples et d'humbles religieux adonnés à tous les exercices de la vie ascétique, il fallait encore des hommes de science et d'é« tudes, embrassant chacun une spécia* lité, et pouvant concentrer au besoin leurs recherches et leurs travaux sur une même matière. Ils devaient se pro> poser deux choses dans leurs étuoes :

l'acquisition de certaines connaissances, puis remploi de ces mêmes connaissances acquises pour l'enseignement spirituel, oral ou littéraire des autres; car chaque Méchitariste doit être ou vartabied , c'est-àhdire, docteor spirituel, préchant et évancélisant comme missionnaire, lorsqu'il Te faut, ou vaijabied, c'est-à-dire, docteur eslettres, enseignant et initiant les enfants à la science, et enfin auteur et écrivain tenant un rang dans le monde littéraire; et, bien que la chose soit difficile, plusieurs membres de la société réunissent dans leur personne ces trois qualités ou conditions.

Tout en les faisant participer aux lumières et à la science d'Occident, Méchitar mettait cependant en première ligne de leurs études la connaissance approfondie de leur langue, de leur histoire et de leurs Pères. Il voulait qu'en s'unissant à la foi et à la communion catholiques, ils restassent toujours Arméniens : c'était le seul moyen d'atteindre le but qu'il se proposait , d'exercer une action directe sur sa nation, qu'une dispute de mots mal compris peut-être sépare seulement de l'unité cnrétienne, et gui, extrêmement jalouse de la gloire qu'ont répandue sur l'Église arménienne ses premiers patriarches, n*a pas répondu aux tentatives d'union faites à diverses époques , que parce qu'elle croyait sans

ARMÉNIE

Ut

doute qu*on voulait porter atteinte à ses anciennes traditions , à la mémoire de ses saints pontifes et de ses docteurs , ou du moius qu'on ne les respectait pas assez.

La première condition exigée pour être reçu dans la société est d être Arménien d^origine; et, afin de se mieux pénétrer de son esprit et de Tobjet de ses mstiti ions, on préfère les sujets encore ieunes, éie\'és dans la maison , sans qu il soit fait la plus légère distinction entre le riche et le pauvre. Lorsque ces jeunes gens ont fait preuve de leur capacité et de leurs dispositions, ils revêtent la robe, costume de Tordre; ils habitent un corps de bâtiment séparé, nommé le Noviciat, où ils ont des maîtres capables de les diriger dans leurs études, qui correspondent alors à celles de nos g}'mnases ou collèges. Lorsqu'elles sont* ternoiriées, et qu'à une bonne santé capable de supporter les travaux de la vie de savant ou de missionnaire se joint une capacité intellectuelle suffisante, on les laisse libres d'entrer dans la société. S'ils manifestent le désir d'être admis, on les présente à la société, dont la majorité des membres doit opter pour leur admission. Alors ils passent dans l'école appelée Professorat, où ils se livrent à l'étude de la théologie et de la philosophie, en y joignant celle des Pères.

Lorsqu'ils ont achevé ce nouveau {ours, Ils reçoivent le sacerdoce, et on leur assigne pour chambres celles qui iSont occupées par les docteurs. S'ils en sont dignes, et s'ils soutiennent avec avantage les examens requis , ils reçoivent aussi le titre de vartabied, et, suivant leur vocation ou les dispositions qu'ils montrent, on les envoie dans les missions d'Orient, ou ils restent dans le couvent pour vaquer aux travaux littéraires.

Trois fois par jour les religieux s'assemblent dans l'église pour réciter en commun leurs prières; les jeunes enfants seulement sont dispensés de la prière du matin faite clans Téglise.

Outre tous les exercices qui ocrunent les religieux durant la journée, il leur

reste sept lieures complètes de triTail.

Une imprimerie a été établie dans te monastère, et la beauté de ses types, la correction et l'élégance de tous les ouvrages qui en sortent, non-seulement la mettent à la tête des autres presses arméniennes que l'on trouve à Gonstantinople, à Smyrne, à Madras, à Vienne, à Saint-Pétersbourg, à Londres ou à Paris, mais encore ces qua* lités lui valent l'honneur d'être classée parmi les premières imprimeries orientales de TEurope.

Les travaux de la société peuvent se diviser en deux classes : la première comprend ceux exécutés dans Te but de servir à l'éducation spirituelle et moraie, ou à l'instruction de la jeunesse; ri faut ranger dans la seconde ceux qui ont un caractère proprement scientifique , et qui , s'adressant à tout le public littéraire, ont un intérêt tout particulier pour les orientalistes.

A notre première classification se rapportent les œuvres ascétiques destinées à diriger la conduite des fidèles en tout ce qui tient a la rdigion : telles sont fa Vie des Saints du cuendrier arménien, les Commentaires de l'Écriture sainte, le Bréviaire, le Missel et le Rituel de l'Église arménienne, une Doctrine chrétienne, et une multitude d'autres livres dont Ténumération fatiguerait 4e lecteur. Dans le domaine de la littérature profane, nous trouvons des traductions d'ouvrages européens, et particulièrement français, correspondants aux diverses oranches de l'instruction , comme l'Histoire de Roi* lin, Téiémaque, la Vie des hommes illustres de Piutarque, la Mort d'Abel de Gessner, le Paradis perdu de Milton , les Pensées de Young, les Caractères de Théophraste , des Traités^'arithoiétique, de géométrie, de trigonométrie, de |)erspective, une Géogra^ie universelle, un Traité de médecine pratique, et plusieurs autres ouvrages.

La seconde classe des -travaux plus importants, et directement utiles à la science européenne, comprend la Grande Histoire tmioerselle de l* Arménie du P. Tchamtobean, les Àntù qtUt€sd\-ïrmém** et sa Géographie, pai

lia

le P. Ingigean , la Chronique d*Eiisèbe , par le P. Jean-Baptiste Aucher.

Une riche collection de manuscrits arméniens orne la bibliothèque du couvent; chaque jour de nouvàles acquisitions viennent enrichir ce trésor littéraire , et , sans la dissidence religieuse 3ui ferme aux Méchitaristes rentrée es monastères de l' Arménie, il est à S résumer qu'ils seraient en possession 'un certain nombre d'autres écrits précieux que l'on croit perdus. Espérons qu'un jour un voyageur euroj)éen pourra constater la vérité de ce fait. Il ne trouverait pas les mêmes obstacles qu'un Arménien, et il pourrait s'acquérir quelque gloire scientillque.

La partie la plus riche de l'ancienne littérature est celle qui traite des origines du christianisme en Arménie, et qui comprend les vies et les actes des saints. Nous empruntons ici à un écrivain du cinquième siècle, A^athange, le récit du martyre de la sainte dont le nom est aussi populaire dans cette contrée que celui de Geneviève en France, et d'Elisabeth en Hongrie; elle s'appelait Ripsymée. Nous retrouvons ici tous les caractères de la légende.

SAlim RIPSTHÂB.

En ce temps-là, il se passa dans l'Arménie un fait merveilleux qui flt briller d'un nouvel éclat la vertu chrétienne, en montrant les prodiges qu'elle pouvait opérer dans le coeur de simples femmes.

Suivant la tradition, Diodétien, l'empereur romain, voulant épouser la femme la plus belle de son empire , ^voya dans les diverses provinces des peintres habiles , pour rechercher les jeunes filles dont on vantait la beauté; et ils devaient prendre leurs portraits, afin qu'il pût se décider et choisir celle que son cœur désirait. Longtemps les perquisitions des émissaires furent inmictueuses; toutes les femmes qu'ils avaient trouvées et dont ils avaient envoyé le portrait à l'empereur, manquaient oe certains avantages , ce qui • les empêchait de réaliser le beau idéal qu'il avait conçu. Un jour, ils arri-

vèrent à la porte d'une vaste maisott, située solitairement dans la gorge d'une montagne, et dont la construction 8iii> gulière, avec le silence et l'ordre apparent qui y régnaient, les frappa extraordinairement. Us demandèrent

Suels étaient les paisibles habitants e cette retraite, et quelles pouvaient être leurs occupations. Lorsqu'on leur eut répondu que, dans ces lieux, cinquante jeunes vierges, de la religion chrétienne , vivaient sous la conduite d'une autre vierge, leur mère commune, qu'elles passaient les jours et les nuits en prières, se livrant aux plus dures austérités, et n'ayant pour toute nourriture que les herbes sauvages des montagnes, leur admiration s'accrut avec leur curiosité ; et , comme poussés par une inspiration secrète, ils voulurent voir ces femmes si dignes d'étonnement, et ils forcèrent l'entrée de la maison, dans l'espoir d'y trouver peut-être la beauté qu ils cheidiaient ailleurs inutilement.

A peine avaient-ils frandii le seufl, qu'une jeune vierge, au maintien modeste et à la figure suave et angélique, s offre à leurs regards. C'était Ripsymée, issue d'une maison de nrinoes ae l'Orient , et l'élève diérie de Caiana , chargée de la conduite du monastère.

Jamais ces Romains n'avaient vu dans une femme l'air de candeur et l'expression de quiétude séraphique empreinte sur le front de la Jeune dirétienne ; ils furent frappés d^admiration , et ^s'écrièrent de concert : Certes , voilà bien la femme que Dioclétien nous fait chercher ! Un peintre tire aussitôt ses pinceaux, et esquisse son portrait qu'on envoie à l'empereur.

Dès que Dioclétien eut vu la figure de la vierge chrétienne , il tomba en extase devant ce modèle de perfection , et il sentit s'allumer en son coeur l'amour le plus ardent, en sorte qu'il ne soupirait plus qu'après l'instant où il s'unirait à celle qu'il choisissait par l'effet d'un attrait irrésistible. Il envoya donc sur-le-champ des officiers de son palais au couvent des vierges chrétiennes, en leur donnant l'ordre d'amener Ripsymée. Lorsque cette nou-

ARMÉlflE.

ItS

▼elle parvint dans la solitude des saintes femmes , elle y jeta la consternation.

Caiana fit venir Ripsymée et ses autres compagnes; elle leur exposa le motif de 1 arrivée des officiers romains, la volonté de Tempereur; elle leur montra tous les artifices du démon qui cherchait à troubler leur foi et le calme de leur retraite ; puis elles tombèrent toutes à genoux , et adressèrent au ciel cette prière :

« Seigneur des Seigneurs, Dieu souverain et éternel , Dieu du ciel , procréateur de rineffabie lumière ; toi qui as affermi toutes choses par ta parole, toi qui as fait le ciel et la terre et tous leurs ornements; toi qui as créé rhomme du limon et Tas établi dans ce monde ; toi qui secours dans leurs misères tous les affligés espérant en ton nom , secours - nous , ô Seigneur!

au milieu du combat qui nous presse, afin que nous triomphions des embûches de Satan. Ton nom sera glorifié, et la crainte sera bannie du sein de ton Église. Fais que nous puissions arriver aux demeures célestes réservées à tes élus. Que Thuile ne manque point dans nos lampes , et que le flam* beau de la foi ne s'éteigne pas ; que nos pieds ne chancellent jamais dans tes sentiers lumineux ; que les pupilles de nos yeux ne se ferment point aux rayons resplendissants de ta vérité, et que Foiseau de la mort n'enlève pas la semence de vie qu'a jetée au milieu de nous ton fils unmue Jésus - Christ , Notre-Seigneur. Ne livre point la sainteté de ton troupeau à la dent de la béte féroce; que le loup destructeur ne triomphe point de tes orebis, et que Tennemi de notre Ibi ne disperse pas les agneaux de ta sainte Église.

« Jette du haut du ciel un regard de compassion sur nous, de peur aue nous ne ressemblions à celui qui bâtit sur le sable , et dont l'édifice croule sous les coups de la première persécution. Affermis-nous dans la vérité de ton Évangile, et désaltère-nous à la coupe du martyre , afin que nous recevions pour prix , au jour du jugement, la couronne de l'immortalité. »

Après avoir achevé cette prière,

S* Uvraison. (Abmbnib.)

Caiana et Ripsjmée, miraculeusement inspirées de Dieu , songèrent à quitter leur retraite , et à se préserver par la fuite des atteintes des païens envoyés à leur recherche. Elles voulurent se rendre difçnes de la récompense que Jésus-Christ promet à celui qui abandonne en son nom ses parents et sa demeure. Elles se réfugièrent donc au pays des Arméniens, dans la plaine ' d'Ararat, près de la ville de Vagharschag. Là, retirées dans quelques cbétives masures, qui servaient, à l'époque de la récolte , de pressoir pour les raisins et les olives, elles vivaient du travail de leurs mains, au moyen des colliers de perles qu'elles faisaient chaque jour.

Cependant, comme les envoyés de l'empereur romain n'avaient point trouvé les saintes vierges dans leur retraite , ils étaient passés aussi dans la grande Arménie , et étendaient de tous côtés leurs perquisitions, ce qui ietait le trouble dans le pays. Arrivés à Yaçharschag, ils allèrent trouver le roi Tiridate , et lui remirent une lettre écrite de la main de Dioclétien, dans laquelle cet empereur, commençant par se plaindre des troubles continuels excites en son empire par les chrétiens , et de leur refus obstiné de reconnaître les divinités de l'État, pour adorer de préférence un juif crucifié, il lui annonçait ensuite qu'ils avaient ^aré par leurs artifices et leurs dangereuses suggestions une ieune vierge de leur secte , remarquable par sa beauté , et qu'il s'était choisie pour épouse. Il l'avertissait qu'on l'avait emmenée fugitive dans ses États, et il le conjurait d'user de tout son zèle et de son autorité pour découvrir le lieu otk elle était tenue cachée {*),

Lorsque Tiridate eut lu cett( lettre ,

(*) Le roi Tiridate éuîi eOecti veroent contemporain de Dioclétien. Agathangelos de qui nous avons extrait cette légende , s'accorde eu ce point avec Moïse de Khoren , qui nous dit, chap. Sa , liv. a, p. 335, que Tiridate monta sur le trône de l'Arménie la seconde année du règne de l'empereur ro> main.

L'UNIVERS

il donna Tordre sur-le-champ de rechercher avec la plus grande exactitude, dans toutes les provinces de son royaume , la retraite de la vierge que lui demandait Dioclétien , promettant de riches présents à celui qui ramènerait dans séù palais. Ses envoyés se répandirent au loin dans le paySf et fouillèrent chaque village et cnaque hameau, mais sans succès, puisque la sainte était toujours dans la ville même.

Cependant Kipsymée fut trahie par quelque infidèle , qui , avide de recevoir la recompense promise, alla déclarer au roi aue la sainte était cachée aux portes ae la ville , dans un pressoir à demi ruiné. On envoya un corps de troupes pour investir toute la maison et en garder toutes les issues , et les soldats (prolongèrent cette espèce de siège trois jours durant. Ils eurent occasion d'entrevoir la sainte, et tous, en voyant sa beauté , demeurèrent stu* péfaits. Le bruit de cette merveiUe se répandit promptement dans la ville, et les habitants accoururent en foule Dour voir Ripsymée. Les seigneurs et les citoyens les plus riches , ainsi que les pauvres, se pressaient à l'envî pour admirer la servante de Dieu. Les Gon<fidents du roi , en rentrant au palais , lui firent une peinture si gracieuse et si attrayante ae la jeune vierge, que Tiridate conçut un violent désir de la considérer de près et de l'entretenir.

Il donna donc Tordre de la transporter dans son palais , au lever du jour, elle et ses compagnes. Bien plus , Tiridate avait déjà ^Srnlé dans son cœur le dessein de l'épouser, et il avait dépécl)é quelques-uns de ses officiers, avec de riches vêtements et des ca* deaux d'un grand prix , afin qu'ils ramenassent en triomphe Ripsymée dans la ville.

Mais la sainte, voyant aux portes de sa retraite ce concours prodigieux d'hommes armés dont tous les regards s'attachaient avidement sur sa personne , se troubla ; une rougeur pudique couvrit ses joues , et elle se réfugia dans les bras de Caiana, qui lui dit : «Sou viens -toi, ô mon enfant,

que tu as méprisé et quitté tous vains honneurs de la pourpre royale , dans ta patrie, et que tu as prêterez aux avantages de la terre, le titre durable et mille fois plus glorieux d'épouse de Jésus-Christ; que si , aujouitThuI , un prince païen et persécuteur de la foi au vrai Dieu te fait chercher pour t'élever à la dignité de reine , dédaigne ses offres , et préfère au trône la croix du Sauveur. »

Ripsymée répondit à ces paroles par des torrents de larmes et des cria de douleur; puis, élevant ses yeux au ciel, et plaçiant ses bras sur sa poitrine en forme de croix , elle fit entendre ces mots : « Seigneur tout-puissant, qui avez fait passer du néant à l'existence tous les êtres, et qui avez peuplé les cieux d'étoiles, les mers et fa terre.de mille êtres variés, jetez sur nous un regard de compassion; sauvez-nous du péril qui nous menace, comme vous avez épari^né autrefois le juste Noé dans le déluge , comme vous avez délivré Abraham des mains des Cananéens, et Moïse, avec tout son peuple, de la servitude d'Egypte. Le livre de votre loi nous prescrit de sanctifier votre nom dans nos cœurs; et voici qu'une troupe d'idolâtres le blasphème à mes oreilles, et se prépare a porter une main criminelle sur votre servante. Doux Seigneur, amant des hommes , si vous nous avez exposées à cette épreuve, donnez-nous la victoire par votre puissance, et assurez -nous la récompense promise à ceux qui persistent dans la crainte de votre nom et dans Tobservance de vos commandements. Si vous prenez soin des oiseaux des champs , comment mépriseriez-vous les prières de ceux que vous nommez le temple et le vase de votre élection ? »

Les ofGciers , les soldats et tout le peuple, attirés par la curiosité, ou envoyés par le roi au lieu de la retraite des saintes vierges, attendaient impatiemment aux portes^ dans Tespoir de les voir sortir, et d'admirer celle dont on parlait dans le royaume. La frayeur des timides recluses augmentait avec le tumulte et la confusion du deliors.

ARMËNII.

elles poussaient des cris entrecoupés de san|;]ots , et , les bras élevés au ciel , elles disaient : « Malheur à nous , si les honneurs ou la grandeur peuvent nolis séduire, si la crainte de la persécution nous élnranle , et si notre courage faiblit devant la mort ! Malheur à nous , si nous préférions une vie passagère à réternelie félicité ! Non , ni les dignités ou les tortures , ni les plaisirs ou les chaînes , ni Teau , ni le feu , ni le glaive, ni la pauvreté, ni ce monde entier, ni la vie , ni la mort , non , rien ne pourra nous séparer de l'amour de Jésus • Christ : nous lui avons offert notre virginité, afin de nous conserver' pures dans sa sainte union , et nous demeurons attachées à lui par un inviolable amour, afin de paraître un jour à ses yeux sans honte et sans crainte. »

Dieu eut pitié de ses fidèles servantes, et il permit qu'au commencement de la première veille de la nuit, un orage violent obscurcît le ciel , et que le bruit de la foudre et de la pluie tombant par torrents , jetât le désordre parmi toute la foule rassemblée aux portes du pressoir. Les soldats , saisis d'une frayeur inconnue, cherchaient à s'enfuir ; et comme ils se gênaient mutuellement , les uns tirèrent leurs épées et s'égorgèrent, d'autres tombèrent foulés aux pieds des chevaux.

Quelques officiers de la cour arrivèrent précipitamment au palais, et racontèrent à Tiridate l'événement qui s'était passé sous leurs yeux.

Le roi se mit en colère , etdit : « Puisque ces femmes n'ont pas voulu venir près de moi librement et entourées d'honneur, on les traînera de forœ à mon palais et jusquedans ma chambre. »

On exécuta ses ordres. D'autres soldats partirent, et, arrivés nrès de Eipsymée, ils la saisirent brutalenient; et comme elle les repoussait de la main , ils la traînèrent à terre , en proi^rant les plus nmres imprécations.

Ripsymée s écriait :. « Seigneur Jésus- Christ , secourez-moi 1 6 mon Sauveur, venez à mon aide! »

De temps en temps , les soldats , fatifués de la traîner s'arrêtaient et re-

gardaient avec stupeur cette innocente vierge, qui continuait sa prière en disant: « Dieu suprême! toi qui ouvris le sein de la mer Rouge pour laisser passer ton peuple , toi qui fis descen- ^ dre ton serviteur Jonas dans le ventre de la baleine pour Ten tirer ensuite avec éclat et puissance, toi qui as changé la férocité des lions excités contre Daniel en une douceur égale à celle des agneaux , toi , le vrai , l'uni* que Dieu , abandonneras-tu ta pauvre servante , qui n'aime que toi et n'espère qu'en toi?»

Tandis que ces ardentes prières s'échappaient des lèvres meurtries et Kâles de Ripsymée, elle entrait, avec i cortège de ces féroces satellites, dans la cour du palais de Tiridate. Le peuple , qui connaissait déjà l'intention du roi d'en faire son épouse, la regardait comme une fiancée que l'on conduit à la cérémonie nuptiale; et, comme il s'imaginait que la résistance de la jeune fille était Teffet de la timidité et de la frayeur, il voulait l'encourager par des signes de joie et d'approbation. £n conséquence, il se livra à une joie bruyante, faisant retentir l'air de ses citants et du son des instruments qui dirigeaient les chœurs de danse.

Enfin les efforts de la jeune vierfft sont inutiles; elle est introduite dans le palais et dans la cliarabre même du roi. Tiridate, en voyant ses traits angéliques et l'éclat de ses yeux, que la sainte indignation de la vertu alarmée animait d'un feu nouveau, sentit s'allumer dans son cœur la passion dont des rapports assez vagues avaient fait naître les premiers çermes.Ne comprenant point l'opposition de la vierge chrétienne et l'air courroucé avec tequel elle se présentait devant lui, il emploie d'abord les promesses et les sollicitations ks plus pressantes pour gagner sa volonté; il lui montre ta honneurs et la gloire qui l'attendent s: elle veut consentir à devenir son épouse. Ripsymée le re&ise avec un mépris iftsuitant, et le roi, rugissant de fureur, veut obtenir de la force ee que la persuasion n'avait pu lui concilier. Mais Dieu n'abandonna point eelle qui lut^

L'UNIVERS

tait aussi généreusement pour son nom , et le Saint-Esprit l'investît d'une force inconnue, qui lui permit de résister à la brutalité de Tiridate, bien qu'il fût célèbre dans toute l'Asie pour la vigueur extraordinaire de son bras.

Le roi espéra qu'il parviendrait à ses fins en faisant Intervenir l'autorité de Caiana, à laquelle Ripsvmée était complètement soumise. Il fa fit appeler, et lorsque cette seconde mère en Jésus- Christ de la sainte fut en sa présence, il la somma d'user de tous ses moyens de persuasion pour vaincre Tentétetnent de son élève. Mais Gaiana n'ouvrit la bouche que pour encourager Ripsymée, et elle lui criait d'une voix forte : c O mon enfant! persiste dans ta courageuse défense; Dieu te sauvera des mains criminelles du roi. Malheur à toi, ô mon enfant, si tu préférais à l'éternelle couronne quelles fleurs tie cette terre, aujourd'hui belles et demain flétries ! » Elle allait continuer, lorsgue les gardes, par ordre du roi, lui mppèrent la tête et les mâchoires ^u pommeau de leurs épées , en sorte qu'ils lui brisèrent les dents. Mais la -sainte, que l'amour de Dieu élevait au-dessus d'elle-même, puisait aussi dans l'assistance divine une force miraculeuse, et elle poursuivait avec un accent plus pénétrant : « Courage, 6 -mon enfent! vols le Christ qui t'apporte déjà sa couronne. Rappelle-toi les instructions spirituelles que je fai données et les commandements divins que je t'ai enseignés; soutiens courageusement la persécution que je partage avec toi, et mourons ensemole.

Que le découragement ne nous abatte pas : le Sauveur des hommes saura bien nous assister, lui qui, pour l'amour de nous, n'a pas craint de verser son sang sur la croix et de se livrer à la mort, afin de nous introduire à la vie étemelle. •

Ces paroles, répétées avec l'expressioo d un saint zde et d'un courage prêt à tout endurer, inspiraient à Ripmnée une noavelle ardeur de se sacriner pour Dieu, et l'auraient affermie 4Bns oe deasda, si^ volonté avait été

un seul instant chancelante. Elle déconcerte tous les efforts du roi, et, ouvrant les portes, elle s'élance au milieu des gardes, qu'elle traverse ainsi que la foule, sans qu'aucune maia ose rarréter, comme si elle avait été précédée d'un ange invisible qui lui eût frayé le chemin.

Elle retourna h son ancienne retraite, et comme elle craignait d'être découverte dans ce lieu , elle se réfiigia dans une solitude voisine, où, pour consacrer en quelque sorte son arnvée, elle commença par adresser à Dieu cette prière :

«Seigneur des hommes, comment reconnaître dignement les bienfaits signalés de votre grâce, en me délivrant des mains impures d'un roi pervers?

Soyez loué de m'avoir considérée conime attachée à votre service , en me faisant souffrir. Hors de vous. Seigneur, mon cœur languit, et mille fois vaudrait mieux mourir que d'adorer d'autres dieux qui ne sont que néant. H me tarde de sortir de ce corps de boue, pour m'unir à votre divin Fils, mon unique époux. »

La nuit, tandis que la sainte était encore en prières, les émissaires de Tiridate, envoyés à sa poursuite, guidés par les dénonciations des traîtres, arrivèrent dans sa solitude et la sur-

{trirent. Ils commencèrent par lui lier es mains, et ils essayèrent de lui arracher la langue. Ripsymée, de son plein gré, ouvre la bouche et leur présente sa langue, qu'ils coupèrent jusqu'à la racine; puis ils mettent en lambeaux les vêtements qui couvraient son corps , et, prenant quatre clous, ils en enfoncent deux dans ses pieds et deux dans ses mains, en sorte ou'elle resta crucifiée sur le sol , à l'exemple de son divin maître, auquel elle s'offrit joyeusement en holocauste. Les soldats eurent l'atrocité de mettre le feu à ses chairs palpitantes à mesure qu'ils les découpaient, et ils lui chargèrent le sein de pierres énormes, tellement que son ventre se fendit et ses entrailles sortirent. Chaque fois qu'ils enlevaient avec leur si^e un de ses membres, ils répétaient atrocement : « Qu'ainsi

ARMÉNIE

ilf

meure quiconque osera enfreindre et mépriser les ordres du roi ! »

De saints hommes et de pieuses femmes chrétiennes, après avoir connu la mort de Ripsymée , accoururent au lieu de son supplice , demandant à recueillir ses précieux restes pour les inhumer.

Les soldats leur demandèrent s'ils professaient la mérne reh'gion ; et comme tous confessaient hautement qu'ils étaient chrétiens, ils tirèrent leurs épées et les massacrèrent tous impito)^ablement. Pendant cette barbare exécution , on les entendait chanter les louanges de Dieu et dire : « Oui , Seigneur, nous mourons pour la glorification de votre nom , et nous voulons avoir part à la couronne que vous venez de décerner à votre servante Ripsymée. »

Ripsymée et les autres saints martyrs qui partagèrent son sort furent les premiers à arroser de leur sang le sol de la haute Arménie, pour la confession de la foi chrétienne; aussi leur mémoire est-elle en |;rande vénération dans l'Église arménienne , et la liturgie célèbre leur fête avec une pompe particulière.

POÉSIE SPIHITUEIXK.

De toutes les Églises d'Orient, l'Église d'Arménie est, sans contredit, celle où la poésie chrétienne a produit les plus ricnes compositions d'un ascé^ tisme tendre et |)ur, à la gloire de la religion et des saints qui ont travaillé activement à la propagation de la foi.

Le génie poétique de la nation, exclusivement porté sur les choses de l'ordre spirituel, exhalait dans des hymnes religieuses et de saints cantiques ses amoureuses aspirations, et ses sentiments de reconnaissance et d'allégresse. Tous ces chants , qui font partie de la Kturgie arménienne, ont été recueillis et réunis dans un ouvrage connu sous le nom de Charagan , lequel signifie un collier de perles, dénomination familière aux Arabes et aux Persans pour désigner un recueil de poésies, ou d'autres compositions dioisies et précieuses comme les perles. Le

style du Cliaragan est finiré et rbythmique; la pensée, en se développant avec hardiesse , s'élève souvent vers les hauteurs d'une mysticité métaphysique :

une attention soutenue est nécessaire pour la suivre et la reconnaître sous le vêtement splendide des métaphores orientales qui la parent. On rencontre aussi à chaque instant des expressions qui ne sont que des allusions a certains passages des saintes Lettres, et c'est dans la connaissance approfondie des textes sacrés qu'on en peut trouver l'intelligence. Nous avons traduit les h3rmnes composées à l'boiineur du patriajwhe saint Grégoire , et qui se chan-: tent le jour de sa fête, afin de complet ter les documents relatifs à sa vie, et pour donner en même temps à nos lecteurs une idée de ce livre justement célèbre dans l'Éjglise d'Arménien.

« Aujourd'hui brille d'un vif éclat l'Église, arbre planté par Dieu et couronné de fleurs, d'où nous vient Grégoire, reieton d'immortalité qui remplit tous les lieux de ses fruits. Rameau couvert de erappes de la véritable vigne, i} a été cultivé par les mains paternelles de Dieu ; c'est par lui que s est emplie la coupe qui a rejoui les nations attristées, et qui , en nous désaltérant, nous anime d'une allégresse spirituelle.

Le souffle printanier du vent du Midi, échauffé par le feu de l'Esprit saint, a chassé les glaces de l'idolâtrie des nations du Nord , et celles-ci ont vu fleurir au milieu d'elles toutes les sciences divines. L'arbre glorieux que Grégoire a planté au pays des Arméniens, au pru de ses efforts et de se» sueurs, après avoir été arrosé des flots de la parole divine versés par la prédication , s*est couvert de fleurs et a poussé d'admirables rejetons. La lumière céleste a lui sur la terre; elle jaillissait du soleiK de vie, et sa splendeur a chassé les épaisses ténèbres répandues sur la nation arménienne, en sorte qu'elle a vu clairement les grâces de l'Esprit saint.

« Les chœurs incorporels «es armées eélestes se réjouissent de concert avec

n Chtrag^n, Consiantinople, i S 1 5, iiva% p. aaa-a36 et 448-457.

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LU5ITEilS.

ci fdntHjrt BotR Bïtjre

Gréçoirc*. <;^î a €srf2f!:î> tact ëe ffe à rhonbeor dt b «T»e f . î . Grèrr >p « ëont lo bîfnfaûU «ont firiare au t-ïfs iu|'i toc . est uo Uti jfi ccsrfctisssfll : i> TOfx plehie 4e dcvoear a n«?T)f»e tes brtliif esarées el les a râinifs éxa le bercaif da rra pasteur. Pdtmirhe ffcs*par éhi de D^ea. predKLtear 4e b parole de vérité, il présente ae Sch cneur an people ooareaa et p-irilîe, ea K eooYÎact à b eioire de b Smo eélerte. Ornement de b bnibntc eoaroooe des Arsacides, ô Gréeo-re!

honune ans Terti; s apostoliqaes , ût Tas eneore embellie des pieiTes précieuses do martyre, et tu as ainsi formé an •ooTcan diadème diene de b saîute Église. To as reçu comme on l-érrtase le troupeau d'Arméoie, Tîcairedu saint aptoe Tbaddée, germe mant feoondé par ses relioues ^ raron de b grâce dardé par remcacité de b prière; rose pourprée et ^nooie d^une ti»e épineuse, Grégoire, apdire de b gn^ce, ton suare parfum a rempli le pays d^Arménie et nous a apporté Todeûr de b sdenee; fleur lumineuse sortie de b terre, médecin des âmes, tu es le pohnîer a^hbble an goât planté dans te jardin du Seigneur, et nourrissant ses enfimts des miits de b foi.

« Martyr, confesseur du vrai Dieu et cruellement torturé, 6 Grégoire! tu an souffert sur ton corm des supplices

Ëfont b joie de TÉ^ise et b gloire enfants do ciel.

« Père spirituel , brâlant d*un amour divin, père compatissant, tu nous as purifiés partes tourments des souillures du péché, et ta parole lumineuse a enfamé des enfants de Dieu.

• Image de la gloire du Fils unique de Dbu , martyr victorieux , les plantes do tai pieds n'ont reçu des clons de fer que pour nous mieux clouer à TËglise delfieu.

« Père de b foi arménienne, apôtre élu, aux mcnirs de cénobite, les jambes de ton corps sanctifié n*ont été encbatnées dans des étaux de bois que pour noos affermir sur le rocher de la f6i.

ta memtmt' père îUnmiiiatciir de ms âaBes« toi dent oo a dttrgié de pc*)ds csxcDfs les seooiEK sans cesse atta^tKS a b tem par leurs gàmfH[k«5. pendant qœ tu étais sospenda a sa potfwx-

• Arfr* le gotnvmail de b foi tu as tf jteiM- b nier du nionde, et les ro s«es de ton corps souffrant n^ont ete ccartekfs qœ pour raffermir les roenibies spritneSs de ton £^ise.

« O Gre£oîre! fontaine inépuisable de cràces. toi que rempltt rintalîgence de rEsprit saint, Fean n'a été intnâuite dans ton ventre, en lui causant une draloorense enflure, pendant que tu étJiis suspendu en Tair, b tête renversée, que pour nous bvcr de la souit* iure du peri?é.

« SeJ purifiant et savoureux de FArménie. père ^isibnt et courageux observateur des lois divines , tu n*as souffert le poids d énormes blocs de sel oue pour nous décharger du ferdeau du péché.

« En énumérant tous tes supplices, nous te tressons une couronne d'or et de pierres précieuses, 6 Grégoire! toi dont b bouche, organe du Verbe de Dieu, a reçu le frein et le bâillon.

« Vaillant martyr, soldat élu du Christ-roi , tu as supporté TexIialaisoD de fétides odeurs, en ayant b tête renversée et les pieds éle\'és en Pair, pour diriger nos pas vers le ciel.

« Rayon lumineux du chemin de la vie, toi qui cours à la poursuite des pron.esses célestes, en respirant par le nez de la cendre imbibée de vinaigre, tu nous as réjouis par ta bonne odeur.

« Chef auguste et respectable, ô Grégoire dont Tâme est notre modèle !

ta tête, meurtrie de coups et placée sous un pressoir, a relevé nos têtes abaissées.

« Ornement de notre nature terrestre, ô Grégoire le supplicié! la pointe des chardons et la dent de la scie ont labouré tes chairs, le plomb fondu a coulé sur tes os consumés.

« Compagnon des chœurs et des armées du ciel , Grégoire à Tauréole resplendissante, tu es descendu dans le

ARMÉNIE

lit

fond (l'un puits humide et boueux , au milieu de reptiles venimeux, pour nous délivrer du mauvais dragon.

« Par l'efficacité de tes prières brûlantes et de ton amour, ô Grégoire dont rame était travaillée par Tespérance!

retire ceux qui sur cette terre gisent au fond de Tabtme, blessés par la morsure du péché , et élève-les avec toi aux demeures célestes.

« La manne des consolations célestes descendait sur toi , pendant les quinze ans de pénitence passés dans ton puits '^ et , après avoir joui de la vue de Dieu , tu as guéri les victimes de la fureur de Satan, et Teffusion de ta lumineuse parole les a confirmés dans la foi.

«Témoin d'une vision surnaturelle, •ffrayante, ton esprit prophétique a vu s'entr'ouvrir les cieux inondés de clartés, et tu as mêlé ton corps aux armées des anges.

« Le sang pourpré des martm a purifié de la souillure du péché'cette terre où tu as jeté les fondements du temple saint dfaiï jaillit la source de propitiation(*).

« Sage administrateur de la maison de Dieu et jugé digne de ses grâces, destructeur des idoles, démolisseur des temples païens avec l'arme de la croix , patriarche élu par Télection divine, tu as éié appelé par la voix du ciel sur le siège apostolique; par ton éloquente parole, tu as illuminé l'Arménie régénérée spirituellement, en couvrant la face du pays d'édifices élevés à la gloire de Dieu.

«Grégoire au corps lumineux, objet d'envie pour les séraphins, pures essences sans corps, tu as habité dans le désert, à l'exemple de Jean et d'Elisée, et de Moïse, ce législateur divin.

« Intercède près du Père céleste pour tes enfants tourmentés et amaigris par le péché, et prie-le pour que nous terminions notre course dans la voie de l'orthodoxie.

« Martyr vivant, conjure le Fils, vé-

(*) Les martyrs dont il est ici question sont 1» saintes vierges Gaiana et Ripsymée, et réglise bâtie par saint CFrégoire est la célèbre métropole d*Ecsmiazin.

ritable lumière venue dn Père, d'éclairer nos cœurs par sa divine sagesse.

« Lyre mélodieuse de Tesprit de Dieu, ô Grégoire! pure intelligence unie à un corps, prie l'Esprit saint, procédant du Père et coassocié à la gloire du Fils, de purifier nos âmes du péché.

« Montagnes, réjouissez-vous toutes de la gloire éclatante réservée au mont Séboun(*), qui a servi de retraite à saint Grégoire, colonne lumineuse de la sainte Église d'Arménie, lui, au sujet duquel elle se réjouit , à la gloire de la Sion céleste.

(*) Séhouh signifie en arménien nobU, distingué. Ce nom fut sans doule donné k cette montagne parce qu'elle servit de retraite à saint Grégoire. Elle portait précédemment le nom de mont Mani, parce que la sainte illustre, ainsi nommée, avait habité dans une des grottes ouvertes sur le flanc de la montagne. On la connaît aussi sons Ja dénomination de montagne de Taranagh , dti nom du district oà elle était située , et qui faisait partie de la provinoe ancienne de l'Arménie supérieure, Yoyes Moïse de Khoren, liv. ti, ch. SB; Géogr du père Indgigean, Venise, i8«9,p. 4; Saint -Martin, Mén. sur l'Arménie, t. x, p. 37, et t. zi,j>. 43x. Dans la géographie attribuée à Moïse de Khoreu on trouve oe passage : «Le mont Sébouh , visité de Dieu , et où repose saint Grégoire, possède Tépée que l'empereur Constantin donna au roi Tiridate. Quand le roi Tiridate voulut visiter le saint illuminateiir, il vint le trouver au mont Sébouh , et le consulta sur Tépoque de la chute des Arsacides. Le saint prit 1 épce, la bénit comme une croix , la plaça en l'air par l'efficacité de la parole de Dieti et dit : « Il viendra uncvaleareuse naiion , celle des Francs ; ce signe paraîtra alon, on le prendra et tout le monde se réunira à eux. » Le saint ensuite s'éleva vers Dieu. Là se trouve ausii le monastère des Séraphins, ainsi nommé parce que Dieu y envoya des séraphins vers le chérubin terrestre , retiré dans une profonde vallée, et qui avait résolu d'aller à Jérusalem , sur ses genoux ; ce dont il. fitt empêché par les bnllanis séraphins. » Cette même montagne renfermait une fontaine salutaire, dont les eaux salées avaient été diangées en eaux douces par saint Grégoire; et dans la suite , elle fut désignée sous le nom de fontaine à l'eau savoureuse.

L'UNIVERS

« Qui a plus de sujet de se réjouir que le mont Ararat (*} aux cimes escarpées? car dans ses flancs repose saint Grégoire, arche rédemptrice du déluge de péchés qui couvrait l'Arménie, et qui nous met pour toujours à Tabri de la fureur de ses flots.

«Que le mont Sébouh, couronné d'une auréole lumineuse, se réjouisse à Texerople du mont Sinaî : c'est là qu 'apparut l'arc-en-ciel de l'espérance, saint Grégoire, au front éclatant de lumière, comme celui de Moïse, et

3ui a fait briller nos faces par la grâce u Saint-Esprit.

«Grégoire a joui du même privilège

au'Ésaîe, fils d'Amos, le prophète, ont un charbon ardent purifia les lèvres, et qui vit en esprit les chérubins aux SIX ailes brûlant de l'amour de Dieu ; pour lui aussi la profonde voûte des cieux a été ouverte.

« La droite miséricordieuse de Jésus-Christ a honoré Sébouh , à l'exemple des monts Sanir et Hermon {**) : de ses flancs jaillit une source d'eau excellente, qui s'écoule en ruisseaux abondants ^ réjouit la terre fertilisée.

«La sainte Vierge, en enfantant dans rétable de Bethléem, a appris aux filles d'Eve h devenir mères du Christ en restant vierges. Ce prodige éclatant s'est renouvelé dans la caverne de Mané, et c'est par la pureté des mœurs de ces vierges que nous avons été purifiés de la souillure du oéché (*"*) .

« L'esprit inspiré des prophètes avait

E redit la gloire réservée au mont Séouh, lorsqu'ils demandaient où serait le tabernacle de Dieu et le lieu où il habiterait; nous avons vu saint Grégoire résoudre cette Question.

« C'est pour ce même Grégoire de maurs si pures, d'une si grande jus-

O Voy. la figure n« i8.

(**) Ces deux montagnes situées dans la Palestine sont Gélè4>res diez les Arméniens, comme formant des eaux de leurs torrents les deux principales sources du Jourdain. Toy. Saint-Martin , MéoL sur FArm. , t ii, K-400.

(***) n est m question de sainte Caiana qui s^ooraa longtemps dans la caverne du moût Sébouh.

tice de cœur et si véridique dans

paroles , que les troupes des chérubins se sont abaissées du ciel sur la terre, afin de contempler les mortifications de son corps, miracle qui a consacré le nom de ce lieu (*).

« De simples bergers ont découvert les restes de ce pasteur vigilant, Timage du véritable et divin Pasteur, et ils les ont ensevelis près de la caverne Mané; précieux remède dans nos maladies, pures reliques qui nous préservent du poison du dragon infernal !

« O toi , soleil de justice, envoyé du Père, et qui as répandu ta lumière en tous lieux par le ministère des apôtres. Dieu de nos pères, nous te glorifions!

« C'est toi qui as envoyé en Arménie saint Grégoire, comme vicaire des apôtres et le prédicateur de ta parole; Dieu de nos pères, nous te glorifions!

« Toi qui as dissipé les ténèbres de l'ignorance des peuples du Kord , par l'éclat de la parole de saint Grégoire, Dieu de nos pères , nous te glorifions ! Et vous tous, disciples du saint lUuminateur, glorifiez la lumière dénuée d'ombres.

» Aujourd'hui, peuples de l'Arménie, instruits de la vérité par l'entremise de saint Grégoire, bénissez la lumière qui n'a pas de commencement, glorifiez-la éternellement.

« Aujourd'hui que vous avez été ré-

§énérés par le baptême, et illuminés e la sagesse par le ministère de saint Grégoire, louez la lumière venue du Père, glorifiez-la éternellement.

« Aujourd'hui que le prêtre accomplit chez nous le céleste sacrifice, en vertu du pouvoir que lui a transmis le saint patriarche Grégoire , glorifiez le distributeur des grâces, célébrez le Seigneur. •

ft 0 toi qui as convié les nations éloignées aux fiançailles de ton Fils unique, par l'entremise de saint Gré-

(*) Nous avons dit précédemment que U montagne de Sébouh renfermait un moua«- 1ère appelé le couvent des Séraphins , fort connu dans l'histoire religieuse de 1* Arménie. U devait ce nom au miFiM:le^pér& en faveur de saint Grégoire.

ARMÉNIE

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