‹ RussieChapitre 7 sur 31 · SOS · texte numérisé non relu

SOS

parvint^ avec la lettre par laquelle ce prince le suppliait de ne pas refuser soa appei à la nation grecque; on sait qu'il se bâta de faire désavouer û>rinelleRient par ses ministres cette entrciHise : ne pouvant la considérer, dkait-il , que comme l'effet de l'exaltation qaî caractérise Tépoque actuelle, ainsi que de F inexpérience et de la légèreté de ce jeune bonune.

U est probable que le prince Ypsilantî avait été encouragé par les Russes eux-inénies; mais que les idées de Tempereur Alexandre s'étant modifiées depuis 1816, on le désavoua pour ne point paraître en contradiction avec le staiu quo de la sainte alliance : ce qoi vient a l'appui de cette bypotbèse, ^est que M. Gipo-d'Istria , qui favorisait les mouvements occultes des Uétairistes , fut disgracié peu de temps après.

1832. Cependant Teropereur Alexaudre déclara que Farmée au Pruth observerait la plus exacte neutralité; M. de StrogODOf reçut Tordre de signifier à la Porte que &i Msljesté était décidée à rester complètement étrangère aux mesures ^ui pourraient troubler la tranquillité des Ëtats, et à maintenir les traités existant entre les deux puissances. L'Autriche appuya diplomatiauement cette démarche; toutefois le ivan, pour plus de sécurité, soumit à une visite les vaisseaux qui passaient le détroit des Dardanelles. Le bon sens turc ne pouvait admettre qu'Alexandre restât indifférent à la cause de ses coreligionnaires. Cette détermination souleva plusieurs explications assez vives entre M. de Strogonof et le reiss-effendi. Le ministre invoquait les traités antérieurs dont les stipulations n'avaient pas prévu nettement le cas qui se présentait. Il appuya avec véhémence sur les cruautés exercées par les Turcs pour étouffer Tinsurrection , sans distinction des innocents et des coupables. 11 demanda qu'on ne condamnât les Grecs qu'après une enquête formelle, et qu'on fit cesser les profana^ns et les destructions des églises.

• I^ reiss-elïendi, se foiuldnt sur les

mêmes traités, accusait la Russie de les enfreindre, en accordant une protection déguisée aux rebelles et en refusant leur extradition , quoique ce cas eût été formellement prévu par las transactions qu'elle invoquait. Il ajoutait que nul traité n'avait pu interdire au sultan le droit de traiter selon la mesure de sa sévérité ou de sa clémence, des sujets révoltés, et que le patriarche de donstantinople avait subi la peine due à sa trahison, constatée par sa correspondance avec les révoltés de la Morée.

« Sur ces entrefaites, l'arrestation d'un tt^ociant grec, accusé d'avoir fourni des fonds aux insurgés, vint compliquer les difficultés : M. de Strogonof ayant inutilement réclamé le prévenu comme banquier de la légation russe, s'adressa immédiatement au Grand Seigneur, et n'en obtint qu'un refus formel.

« Dès lors, lyoute Rabbe, une rupture entre la Porte et la Russie parut inévitable, et M. de Strogonof se prépara à partir. Les dernières notes qu'il remit au divan (juillet 1821) étaient encore plus précises et plus fortes.

« Si le gouvernement turc , écrivait ce ministre, témoignait, contre toute attente, que c'est par suite d'un plan librement arrêté qu'il prend les mesures touchant lesauelles le soussigné lui a déjà exposé le sentiment de son auguste maître, il ne resterait à l'empereur qu'à déclarer dès à présent en la Sublime Porte qu'elle se constitue en état d'hostilité ouverte contre le monde chrétien , qu'elle légitime la défense des Grecs, qui dès lors combattraient uniquement pour se soustraire à une perte inévitable ; et que , vu le caractère de cette lutte, la Russie se trouverait dans la stricte obligation de leur offrir asile, parce qu'ils seraient persécutés; |}rotectîon, parce qu'elle en aurait le droit; assistance avec toute la chrétienté, parce qu'elle ne pourrait pas consentir à livrer ses frères de religion à la merci d'un aveugle fanatisme. »

Pour toute réponse à cet ultimatum, on voulut enfermer l'ambassadeur russe

L'UNLVERS.

dans le château des Sept-Tours; cette mesure, depuis longtemps inusitée, fut arrêtée par rintervention des minis^ très d'Angleterre et d'Autriche; les négociations se poursuivaient, lorsque la note de l'empereur Alexandre, aux grandes puissances de l'Europe, le montra au monde comme le martyr de son propre système. Le prince qui avait renversé INapoiéon n*osait aborder une question qui touchait de si {>rès aux mtéréts de son peuple et à *honneur compromis de son gouver»

nement. a Sa Majesté, disait-on dans cette note, n*ayant rien tant à cœur

3ue la pacification de l'Europe, était isposée à faire, pour la conservation de la paix, les plus grands sacrifices, supposé que les cabinets européens trouvassent dans leur sagesse des moyens efficaces pour obtenir de la Porte ottomane de mettre les chrétiens de la Turquie à l'abri d'une répétition des scènes violentes dont ils avaient été victimes; et telles étant les dispositions de S. M. Impériale, les cours de l'Europe étaient priées d'aviser incessamment aux moyens propres d'atteindre le but désiré, et de la dispenser ainsi d'obtenir par la force des armes l'accomplissement des conditions que l'honneur de la couronne, le maintien des traités, la protection de la religion chrétienne, et l'humanité, lui ont fait un devoir d'exiger de la Porte. »

On ne peut se dissimuler toutefois qu'il règne dans toutes ces expressions un sentiment qui décèle la lassitude d'une fausse position, et le désir vif, quoique combattu, de sortir de cet embarras, soit par l'effort nolitique de ralliance, soit, à défaut ^expédient, par le seul moyen efficace, c'est-à-dire, par l'intervention armée.

Sans reproduire ici les notes qui furent encore échangées , nous nous bornerons à dire que la Turquie se refusait à tout arrangement avant que l'insurrection filt étouffée. Ce qui faisait réellement la force du raisonnement turc, c'est qu'au fond il s'accordait avec les princi()es contre-révolutionnaires qui faisaient la

base du système de la sainte alliance.

Au milieu de cette politique ostensiblement toute de principes, mais que la force des choses ramenait à tout moment aux nécessités d'une politique d'intérêts, les cabinets redoublaient de soins pour retarder la chute du système; maïs en étavant les parties mal affermies de l'édifice de l'ailiance, on rébranlait dans son entier. Il serait difficile de s'expliquer comment des hommes d'État, dont l'aptitude égalait l'expérience, avaient pu se tracer une telle ligne de conduite, si l'on ne se rappelait qu'après les sacrifices énormes de l'Europe et les dangers qu'avaient courus tous les trônes, il était assez naturel de bercer les peuples de l'espoir d'un long repos, fondé sur des principes inHexibles tels que ceux de la religion et de la légitimité. Si Ton ajoute à ces considérations que l'équilibre de l'Europe, loin d'avoir été rétabli par le congrès de Vienne, se trouvait détruit par la puissance énorme de la Russie, on cessera de s'étonner que M. de Mettemich ait soutenu une combinaison dans laquelle la prépondérance de l'empire russe se trouvait pour ainsi dire neutralisée par la mo* dération timorée de son chef. La question d'Orient excitait à un haut degré la sollicitude du ministre autrichien; il voyait toute la portée d'une intervention russe dans les affaires de la Grèce , et il ne lui fut pas difficile de démontrer logiquement à Alexandre que l'insurrection des Hellènes ne pouvait être appuyée par les mêmes princes qui venaient d'étouffer les révolutions de Naples et du Piémont, et qui prescrivaient à la France, sous peine de se voir attaquée sur le Rhin , de jeter cent mille hommes en Espagne pour y faire triompher le principe de l'mviolabilité des souverains. Alexandre sentit probablement le piège , mais il était trop engagé pour reculer; il est d'autant plus pénible de confesser qu'on a été trompé, que la source de l'errear est plus pure et plus religieuse, d'ailleurs remuereur Alexandre, qui était à la fois le fondateur et l'appui de l'alliance , semblait devoir vivre assez longtemps

pour qu'on pAt régler définit!venient les questions les pins pressantes de Torare politique européen; la mort prématurée de ce prince prouva que la loi de mourement et de progrès existe, quoique différente dans sa marche et ses fins , pour les cabinets comme pour les peuples. Toutefois Tavenir a montré que TAutriche montra dans la question grecque un sens politique plus droite une prévision mienxjentendue, que les ennemis du sans^lantr despotisme des Turcs; et, après la moix d'Alexandre, ce fut le aiefd'œuvre de la diplomatie russe que de s'appuyer sur renthousiasme irrdiéchi de tous les peuples pour consommer, de concert avec les puissances rirales, la ruine de la Turquie, en la prirant d'un même coup de sa marine et de ses meilleures possessions dans rArdiipel.

Chacun des congrès qui eurent Heu depuis 1815 peut être considéré comme un acte distinct du drame politique de la sainte alliance; mais le plus rempli d'intérêt est, sans contredit, celui de Vérone; c'est là que la cause de la légitimité s'est dégagée de la cause religieuse pour raosorber entièrement.

Le comte Metaxas était débarqué à Ancdne pour parler en faveur des Grées; on trouva plus aisé de lui in* terdire le congrès que de lui répondre; et comme les conséquences d*un principe faux mènent logiquement à l'absurde, les cabinets représentés à Vérone firent inviter le sultan à nommer un ambassadeur pour y soutenir les droits de la Porte. Le Grand Seigneur déclina avec fierté cette offre bizarre, sans pouvoir lasser la longanimité du congrès.

Si l'on conservait encore (|uelques doutes sur Théroîsme de résignation que s'imposait Alexandre, ces doutes révanouiraient en lisant le passade suif ant dans un discours prononcé à la chambre par M. de Chateaubriand:

t Je suis bien aise , me dit un jour l'empereur Alexandre , que vous soyez venu a Vérone, afin de rendre témoignage à la vérité. Au riez -vous cru , comme le disent nos ennemis, que ralliance

n'est qu'un mot qui ne sert qu'à «jouvrir des ambitions? Cela peu^étre edt été vrai dans l'ancien état de choses:

mais il 8*agit bien aujourd'hui de quelques intérêts particuliers quand le monde civilisé est en péril !

< Il ne peut plus y avoir de politique anglaise , française , russe , prussienne , autrichienne; il n*y a plus qu'une politique générale qui doit, pour le salut de tous, être admise en commun par les peuples et par les rois. C'est à moi de me montrer le premier convaincu des principes .sur lesquels j'ai fondé l'alliance. Une occasion s'est présentée, le soulèvement de la Grèce. Rien sans doute ne paraissait être plus dans mes intérêts, dans ceux de mes peuples, dans l'opinion de mon pays, qu'une guerre religieuse contre la Turquie; mais j'ai cru remarquer dans les trou* bies du Péioponèse le signe révolutionnaire; dès lors je me. suis abstenu.

Que n'a-t-on pas fait pour rompre Falliance? On a cherché tour à tour à me donner des prétentions ou à hiesser mon amour-propre; on m*a outragé ouvertement : on me connaissait bien mal si on a cru que mes principes ne tenaient qu'à des vanités ou pouvaient céder à des ressentiments. Non , je ne me séparerai jamais des monarques auxquels je me suis uni. Il doit être permis aux rois d'avoir des alliances publiques pour se défendre contre les sociétés secrètes. Qu'est-ce qui pourrait me tenter? qu'ai-je besoin d'accroître mon empire? La Providence n'a pas mis à mes ordres huit cent mille soldats pour satisfaire mon ambition , mais pour protéger la religion , la morale et la justice, et pour faire régner ces principes d'ordre sur lesquels repose la société humaine. »

Quand la politique d'un cabinet chanse tout à coup , non parce que les intérêts ont changé en même temps que les rapports internationaux , mais par suite des vues particulières du chef de l'État, il arrive que mille difficultés viennent entraver la marche des négociations, parce que la nouvelle direction ne se rattachant plus aux précédents diplomatiques , tout est à refaire ,

rUNIVERS.

et, pour ainsi dire, à cré^. Dans ce cas , les ministres eux-mêmes , quel que soit d'ailleurs leur dévouement à la volonté qui les dirige, op|)osent à cette volonté une résistance qui est celle des clioses , et ne sortent qu'à re^et d'une voie dont le but leur était connu.

C'est ce qui avait eu lieu sous le régne de Paul, lorsque ce prince entra brusquement dans Vaillance française ; c'est ce qu'on vit se reproduire dans les dernières années d'Alexandre, à l'occasion des affaires de la Grèce. La chancellerie ministérielle, tout en subissant les consé(^uences d'un système vague et de théories creuses, n'en prenait pas moins ses précautions, pour ne pas être surjprise quand la politique positive , celle des intérêts , reprendrait faveur à l'exclusion de la politique de

{irincipes. On désavouait hautement es chefs de l'insurrection, mais on s'appuyait sur des traita conclus à des époques où des révoltes semblables avaient été non-seulement encouragées, mais suscitées par le gouvernement russe. L'opinion publique était d'ai|« leurs peu favorable, en Russie, à cette relijgion du statu quo, dont Alexandre était à la fois le révélateur, l'apôtre et le martyr. Les nobles, après tant de sacrifices, trouvaient aue le tsar n'avait pas su tirer parti cfe la magni(i(]ue position que la fortune lui avait faite, et leur omieil souffrait de voir toute carrière fermée à leurs inclinations guerrières , qu'excitaient des triomphes récents. Le clergé, et avec lui tout le peuple dont il avait exalté le courage dans sa lutte contre Piapoléon , ne pouvait comprendre que le chef de l'Église ortliodoxè laissât .les Turcs massacrer des frères en religion. Aussi la politique du cabinet russe, relativement à 1 Orient , fut-elle plutôt suspendue qu'abandonnée, et la volonté d'Alexandre ne fut alors qu'un accident.

Aucutae mesure énergique et par conséquent efficace ne pouvait surgir du congrès de Vérone.

« Lord Strangford avait été renvoyé à ConstantinopTe malgré le refus de la faire représenter au congrès. Il avait mission de demander do nouveau que

le divan fournit des preuves de la sin cérité de ses dispositions pour la paix ;

3u'il notifiât à la Russie la nomination es hospodars, et fit évacuer les deux principautés par ses troupes; qu'il rétablit en faveur du commerce russe, et de toutes les nations chrétiennes, les mêmes avantages de libre navifptioa dans la mer Noire, dont on jouissait avant l'insurrection grecque, et dont on avait été privé , sous le prétexte que la Russie avait secouru les insurgés. *

« Une partie de ces conditions fut exécutée en 182S. Une lettre du reis> effendi, adressée, dans le mois de février de cette année, au comte de Nesselrode, par l'entremise de lord Strangford, en fieiit foi... De son oôlé» le divan rédamait l'exécution complète du traité de Boukharest, et enfin il demandait le retour d'un ministre russe à Constantinople, comme une garantie des dispositions amicales de Fempereur de Russie pour la sublime Porte.

« Ces diverses demandes furent éludées dans la demande que fit le ministre russe au reis-effendi ; mais lord Strangford fut chargé de faire connaître Terbalement ce qu%n ne voulait pas écrire...

La Porte avait exécuté ce qu'on avait demandé; mais, ne pouvant nier la réalité des concessions qu'elle venait de faire, on en critiquait la forme, on se rejetait sur des circonstances de détail, puis surgissaient de nouvelles

Elaintés sur rémission récente d'un rman qui soumettait, disait-on, le commerce européen, dans les mers du Levant, à des vexations inouïes; enfin l'on revenait aux Grecs, au droit de protection de la Russie : on exinsait que la Porte répondit nettement a ce sujet (Rabbe). » Probablement , on voulait faire entendre à la Porte que, si elle s'obstinait à rejeter tout arrangement en ce qui regardait les Grecs, on ne manauerait pas de prétextes pour tirer de l'interprétation des traités des motifs suffisants de rupture.

Le divan feignit de ne rien comprendre à des exigences qui démentaient cette niodcration de Talliance,

Russit:.

et il résolut de prendre des mesures énergiques , soit qu*il se crût en état de les soutenir, soit nlutôt qu*il fftt seerètement encouragé dans sa résistance par le cabinet de Vienne, qui poussait ainsi Alexandre jusqu'aux dernières timites de son système. D'ailleofs, en admettant au'aucune in« flneoœ étrangère n'eât agi sur la détermination du divan , il était évident que la Russie ne pouvait intervenir efificacement en Turouie qu*avec le eonooilrs ou du moins le consentement de r Angleterre et de F Autriche, et c^est ee qui arriva plus tard quand les scrupulesd^Alexanaren'arrétèrentplus le cabinet de Saint-Pétersbourg.

Quoi qu'il en soit, quatre bâtiriients sous pavillon russe nirent séquestrés dans le port de Constantinople , comme appartàiant à des Grecs insurgés. Le caoinet de Vienne témoigna une grande surprise , et déclara que le système était en danger; c'était attaquer Alexandre par son côté faible. Les deux empereurs eurent une conférence à Czerno- ▼itz; M. de Mettemich tomba malade wéeUémentan moment de s'y rendre; rabsence de ee modérateur du système laissait à Alexandre les lionneurs apparents d'une résolution non influencée, et tout n'en alla que mieux. Les deux souverains se bornèrent à convenir de l'opportunité de quelques mesures de réparation de la part de la Porte ottoniane, et leurs ministres furent char^ d'en déterminer la nature et la signification politique.

«Les deux monarques (Rabbe) ne restèrent pas plus de quatre jours enseniUe. A lexandre , en partant de Czernowltz pour retourner dans ses États, envoya M. de Nesseirode à Lemberg pour s'y concerter avec M. de Metternich : M. de Tatistchef s'y trouva paiement. On y rédi)!^ une note qui devait être transmise au divan, toujours par l'entremise de lord Strangford; outre les griefs de la Russie, Ayâ et si souvent articulés, M. de Nesseirode eut l'adresse d'y insérer, au nom de toutes les puissances chrétiennes , une réclamation énergique sur les insultes faites au pavillon russe:

c'était un acheminement au protocole du 4 avril, qui fut signé trois ans plus tard. »

1823-1824. Alexandre voyait avec méfiance et douleur tous les germes de mécontentement se développer dans ses États : sa foi dans le système Mettemich était déjà bien ébranlée ; mais il y persistait fatalement, en donnant toutefois à ses ministres plus de latitude, et en laissant à leur sagacité le soin de sauver les apparences.

Cependant les esprits continuaient de fermenter en Pologne; l'enthousiasme avec lequel on avait salué la constitution, s'était tourné en haine contre le grand-duc Constantin et contre les agents de ses rigueurs; les détentions arbitraires, des châtiments qui rappelaient l'alliance contre nature du despotisme avec la liberté, tout indiquait qu'Alexandre avait promis plus qu'il ne pouvait tenir, et gue les Polonais , à la première occasion , risqueraient le peu qui leur restait d'indépendance, pour arriver à une position plus franche , fût-elle même celle des autres provinces de l'empire. Alexandre avait devant les yeux l'exemple de la Grèce; et quoique la lutte de ses coreligionnaires épuisât les ressources de la Turquie, il redoutait Tefifet que produisait en Europe l'héroïsme de cette terre classique de la liberté. Au reste, il n'est pas douteux que l'enthousiasme presque général qui se manifesta à cette époque, était plus que de la sympathie pour un peuple cruellement opprimé; c'était une protestation contre la politique de l'alliance, qui se trouvait aux prises avec le principe religieux.

Tandis qu'une police tracassière épiait en Pologne tout cequi ressemblait au patriotisme, la jeunesse russe laissait paraître des germes de fermentation.

Les sociétés secrètes s'organisaient avec ce secret qu'imposent en Russie les formes expéditives du despotisme; ce n'était plus une conspiration de palais^ un coup de main , comme les derniers r^nes en offrent tant d'exemples : il s'agissait de changer la forme même du {gouvernement. Alexandre, sans savoir jusqu'où allaient ces tendances , essaya

L'UNIVERS

d'imprimer une mareheplus énergique à raaministration. Le prince Alexandre Galitzin , chargé du ministère des cultes et de Finstruction publique, fut remplacé par Tamiral Cnichkof , qui portait jusque dans les formes littéraires sa haine pour les innovations; toutefois il s'était montré tout autre lorsque le souverain avait mis sa sollicitude à presser ^émancipation hk)rale de ses peuples; mais il était facile de reconnaître que son nouveau rôle allait mieux à ses convictions. Dans son discours d'installation, M. Chichkof posa en principe, que les classes inférieures de la société n'ont pas besoin d'un enseignement étendu; que les lumières si vantées, fournies par les sciences, sont plutôt funestes qu'avantageuses aux hommes nés pour obéir.

Ce n'était pas seulement dans les classes élevées de la société que se révélait cette in(]uiétude vague, avantcoureur des crises politiques : les soldats avaient apporté de l'étranger quelques notions des formes et des institutions de l'Oocident : ces peuples, qu*on leur avait dépeints comme un rainas de brigands et d'athées, ils les avaient trouvés non moins supérieurs à eux par le lien des idées morales, que par les fruits d'une civilisation avancée; et comme il arrive dans les invasions sur une vaste échelle, les mœurs des vaincus réagirent sur les vainqueurs. Il était donc urgent de donner an but à cette effervescence ; les circonstances l'indiquaient : une guerre nationale contre tes Turcs servait à la fois les intérêts généraux de l'empire et les exigences cm moment :

mais alors que devenait la sainte alliance avec ses théories de légitimité et de staHi quoi Si l'insurrection contre le despotisme des Turcs était ouvertement appuyée par l'autocrate, qui pouvait prévoir ce qui adviendrait en Pologne, dans la Grimée et dans la Finlande? Ces considérations paraissent avoir arrêté Alexandre, qui trouvait plus de périls dans sa* modération, qu'il n'en avait rencontré lorsqu'il avait mis sa couronne sous la sauvegarda

de la noblesse, du clergé et de tout son peuple.

« La diète polonaise ne fut pas convoquée en 1824, bien que les assemblas primaires se fussent réunies pour choisir leurs députés. Ce retara de l'appel ordinaire tait aux représentants de la nation fut bientôt suffisamment expliqué : on avait craint d'exposer la mesure dont nous allons rendreeompfe, à Topposition d'une assemblée , au sein de laquelle les éléments d'une nationalité renaissante s'étaient déjà manifestés.

a Dans la républioue de Pologne, la

Sualité de citoyen , aont la dignité était 'autant mieux sentie qu'une exclusion comparable à l'ilotisme en privait la grande masse des habitants, prévalait sur tous les titres dont l'exerciee de fonctions publiques ou la naissance étaient les sources communes. L'égalité |)olitique absolue de tous les membres de la noblesse était le principe fondamental de la constitution.*. Les titres de prince, comte, etc., étaient de véritables anomalies, nées des faveurs dont quelques citoyens avaient été l'objet de la part des princes étrangers, ou introduites dans l'État par la naturalisation des familles qui les possédaient; quelle que fût, au surplus, leur oriffine, s'ils étaient prononcés dans la chambre des députés de la nation, ou dans toute autre relation solennelle, c'était une pure concession de la sévérité du droit à l'urbanité de Tusage.

ft Ce principe d'égalité avait survécu à tous les malheurs de la Pologne , à toutes les dislocations qu'elle avait subies. C'est fH)urquoi il y avait encore en elle quelque chose de résistant à l'action dissolvante du pouvoir étranger; c'est pourquoi ses membres rompus et séparés, conservant une vie organique indestructible, tendaient à se réunir et à se rajuster. Le danger de ce principe, qui avait échappéjadis aux cupidités tumultueuses des rois partageurs, frappa le cabinet de Saint-Pétersrourg en 1824. Une commission fut aussitôt nommée pour aller extirper ce reste de républicanisme. On imagina avec une

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sagacité à laquelle il faOt rendre honima^, de mettre aux prises les rivalité vaeiteuses, en vérifiant les titres bonoiifiqttes respectifis... La commissioo accomplit son oeuvre : elle publia les iMMiis des familles qui restaient autorisées à prendre les titres usités dans les hiérarchies monarchiques. En résultat, il se trouva sous les débris de cette malheureuse république douze lamilles de inrinces , soixante-quinze de eomtes et vin^ de barons. (Rabbe). »

De ixlte manière, la Russie se r^ervaît le monopole des titres, et pouvait calculer le prix du dévouement.

Récompenser les dociles, sévir contre les résistances, tel était le double moyen sur lequel s'appuyait le système politique ; moven fécond et puissant lorsqa*îl est fondé sur la justice, mais dangmux et précaire lorsqu'il n'agit

rsur les passions. A cette époque solidarité entre les intérêts des princes, faction des cabinets n'était plus cireonscrite^ux frontières respectives; les proscriptions comme les faveurs avaient souvent une soureeétran- §>re. Le choix de nos ambassadeurs ait soumis à la censure de la sainte alliance, et, à Tissue des événements d^Espagne et du Portugal , des décorations russes brillèrent sur la poitrine de DOS princes et de nos ministres.

Cette marche, comme nous l'avons remarqué, blessait d'autant plus les Russes qu'elle n'était que l'expression de la volonté de M. de Metternich. Plusienra événements sinistr<^,dans lesquels le peuple crut reconnaître la manifestation du courroux céleste , se suc^ cédèrent coup-sor coup : nous voulons

Earier de rincemlie du palais deTsarsoié-Sélo, de la malaaie sérieuse de Fempereur, à l'époque même où se célébrait le mariage du grand-duc Michel avec b princesse Charlotte de Wurtemberg, et de l'inondation de la capitale qui eut lieu au mois denovembre 1824.

Dès répoque de la fondation de Satut-Pétersoourg, au sein des marais et ringrie et à l'endroit mente oîi les eaux de la Neva , qui servent d'écoulement au tac Ladoga, se versent dans le golfe de Finlande, le clergé,qui voyait

avec peine la suprématie de Moscou sacrifiée à une combinaison dont la haute portée lui échappait, avait répandu une prédiction, a'atlleurs assez vraisemblable, sur le sort de la nouvelle capitale. Pétersbourg , disait cette prédiction, serait englouti par les eaux. En effet, quand les vents d'ouest soufflent constamment avec violence , la Neva, refoulée dans son lit, menace de tout envahir. « Un outagan qui venait de bouleverser la mer du Nord et la Raltique, en jonchant leurs plages de ruines, de cadavres d'hommes et de débris de navires , éleva subitement les eaux du golfe et du fleuve. Les ouvrages de Cronstadt, les établisse- ' ments riverains furent soudainement endommagés ou emportés ; bientôt la ville elle-même fut envahie par l'élément furieux : les ponts en bois , submergés , disparurent arrachés à leurs pilotis; les quais, les magasins, les casernes s'élevaient comme des Mots au-dessus des vagues ; les quartiers les plus élevés furent couverts à une hauteur de dix pieds. Tout le désordre, tous les accidents qu'on peut imaginer dans le naufrage d'une grande cité, jetèrent alors Saint-Pétersbourg dans la consternation et la terreur; on vit les sépultures, dans cette raine commune, livrer au torrent les ossements qu'elles renfermaient. Le désastre avait sévi dejpuis huit heures du matin jusqu'à trois heij^res du soir; les pertes du commerce furent énormes. Les rapports officiels, destinés sans doute à détruire l'impression qu'avait produite une estimation exagérée des pertes, constatèrent la mort de cinq cents hommes , presque tous de la classe pauvre ou appartenant à la fonderie impériale. Les pertes matérielles qu'on avait d'abord portées à cent millions , furent évaluées à environ un cinquième de cette sonmie. Cependant toute la campagne des environs , aupavant couverts de villas somptueuses, était comme rasée. La forteresse de Cronstadt, ses remparts, ses bastions étaient détruits..., la violence de l'ouragan avait dispersé l'artillerie qui hérissait cette forteresse, et des pièces

da poids de cinq à six milliers, depuis un siècle immobiles sur leurs lourds affûts , avaient été emportées au loin dans la mer comme de légers soliveaux.

« A la suite de ce désastre , une multitude de malheureux erraient sur des décombres, sans vêtements, sans ressource et sans asile. Le souverain ne fut pas sourd aux cris de leur détresse ; il assigna d'abord un million de rou* blés pour venir au secours de ceux dont les besoins étaient les plus urgents; et, se montrant à son peuple sous un aspect véritablement paternel , il parcourut lui-même la ville, envoya ses aides de camp sur les points qu'il ne pouvait visiter, et ne s'arrêta dans son activité secourable que lorsque tous ces infortunés eurent un abri et du pain. » Le zèle des particuliers vint en aide à la sollicitude de Tempereur : le prince Alexis Kourakin, frère de l'ancien ambassadeur près la cour de France, fut chargé de rassembler et de régulariser les dons volontaires, et s*acquitta de cette tâchera la satisfaction générale.

On remarqua dès cette époque un changement sensible dans Tbumeur d'Alexandre, soit que sa constitution robuste eût été affaiblie par les grandes épreuves qu'il avait subies, soit que la direction religieuse de ses idées eût triomphé de ses résolutions politiques, et que, dans l'état de doute où il flottait, le désastre de sa capitale eût pris à ses yeux le caractère d un châtiment proviaentiel; il parut considérer la crise de Ja Grèce sous un point de vue plus national. «Déjà, dit l'historien d'Alexandre, on avait répandu la nouvelle que les ministres de Londres et de Vienne à Constantinople venaient enfin de triompher de l'obstination du divan, et qu'en vertu des résolutions prises à Czemowitz par les deux empereurs , de faire la guerre en cas de persistance de la Porte dans son système, les principautés de Valachie et de Moldavie allaient être évacuées, les entraves mises au commerce et à la navigation de la mer Noire allaient disparaître , enfin que le sort des Grecs

allait être assuré. Pour donner plus de crédit à ce bruit, M. de Ribeaupierre fut aussitôt nommé en qualité d'en* voyé extraordinaire et de ministre plénipotentiaire près de la Porte otto* mane, dans l espoir ^ dit l*oukase qui rappelle à /ces fonctions, que, de concert avec nos alliés , nous réussirons à terminer les malheurs qid désolent varient.

« Mais M. de Ribeaupierre n'était point parti; les deux provinces n'avaient pas été évacuées, et les armées russes restèrent sur le Danube et le Pruth : il n'^ eut de réel dans tout ce qui avait été annoncé, que les concessions faites par la Porte relativement à la navigation de TEuxin. Ce ne fut qu'au retour d'un voyage fait dans les gouvernements de Moscou, de Kalouça, de Toula et d'Orembourg, et après l'inondation de Saint-Pétersbourg , que l'emijereur, en quelquesorte forcé par la voix du del et par œlle des hommes , parut se déterminer à des démarches plus -positives auprès du divan, et c'est alors cjue M. Minciaki fut envoyé à Constantinople , en qualité de simple agent , pour y poursuivre , de concert avec M. de Stran^ord , un arrangement définitif relativement aux deux provinces et à la Grèce entière.

n M. de Minciaki fut parfaitement accueilli par le ministre ottoman; M. de Strangford continuait également à étr« l'objet des plus flatteuses prévenances ; cependant on n'avançait pas , et la question préalable, celle de révacuation des deux provinces, était toujours en litige. » Le fil des négociations était entre les mains de l'Autriche, qui encourageait* sous main la résistance du divan, et qui prévoyait bien que la conclusion des affaires grecques, sous le protectorat de la Russie, achèverait bientôt l'asservissement de l'empire turc.

Les propositions de la Russie n'é:

talent point admissibles par le sultan; car, une fois les négociations diploma* tiaues entamées, le cabinet de Saint- Pétersbourg ne pouvait que renouer la trame si habilement ourdie depuis Pierre le Grand. < Elles consistaient à

la Grèce en principautés distinctes qui aaraient reconnu la suzeraiiMté da sultan. * L'analogie de cet cnrdre de dioses avec l'état de la Valacilié et de la Moldavie n'était rien moins qu'encouraseante pour le divan , et n'était guère de nature à concilier les voes des cabinets des grandes puissaaiœs. Nous verrons bientôt comment la France et T Angleterre se trouvèrent enlacées dans la politique russe, au point de lui prêter le secours de leurs flottes pour Taccomplissement de ses Yues les plus importantes.

L'abondance des faits politiques, et rencbalnement qui seul peut aider à ks Sure bien comprendre, nous a détourné de la marche administrative et des réformes matérielles dans Tinté* rieor de Fempire.

En ce qui regarde les finances, nous «UrcMDS, avec Rabbe, qu'une améliora»

tion progressive dans cette branche , surtout depuis que M. de Cancrin eji avait la direction, avait été constatée par des rapports présentés à la fin de chaque année au conseil de surveillance des établissements de crédit.

Cepoidant on avait été obligé de suspendre k système d'opérations par lequel on avait jusau'en 1822 procédé avec trop de rapidité à l'extinction de la dette publique; c'est-à-dire que l'on avait reconnu l'impossibilité de retirer subitement, et par trop grandes masses, les assignats en drcnlation. En 1823, il n'en restait plus que pour une somme d'environ six cent millions de roubles, et la loi qui s'opposait à toute émission nouvelle était maintenue avec la plus grande rigueur.

Mais Tannée suivante, le conseil de surveQlance déclara qu'il y avait lieu à surseoir à l'élimination du oapiernionnaie , opération oui s'était faite périodiquement depuis le commencement du r^e d'Alexandre.

« Il avait été démontré, dit à ce sujet M. de Cancrin, aue la réduction rapide des assignats n eût pas procuré pour cette fois les avantages qu'on en pouvait attendre, puisqu'en accélérant trop la marche de semblables opérations, on risquait quelquefois ae se

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mettre en opposition avec le principe même. Le temps nous apprendra le moment où il sera opportun de recommencer à retirer graduellement de la circulation les signes représentatifs du numéraire. »

• Ce qui résulte évidemment de ce rapport, ajoute Rabbe, c'est ^e le gouvernement russe est bien loin encore de jouir du degré d'aisance que le développement du commerce et de l'industrie procure aux nations ridies, dans Tacception véritablement économique du mot; et, de fait, le commerce languissait en Russie. Les manufactures, faute de capitaux, ne produisaient pas : dans le cours de l'année 1822, elles avaient obtenu de la caisse d'emprunt dix millions et demi en assignats. L'année suivante, les be* soins de cette branche languissante n'avaient été guère moins considérables , et la situation du commerce des matières premières laissait beaucoup à désirer; indépendamment des causes générales de cette lenteur dans le développement de l'industrie russe , cause qu'if laut chercher dans l'extrême dis* proportion de la partie libre et laborieuse de la nation à la partie serve et indolente, dans le défaut de grandes routes, de canaux et de débouchés, la contrebande, conséquence naturelle des prohibitions, est regardée comme le plus grand obstacle à la prospérité financière et fiscale de cet empire. »

Les Juifs avaient organisé un vaste système de contrebande sur les frontières de la Pologne , et faisaient des bénéfices considérables, surtout sur la monnaie de cuivre qui n'a point subi le discrédit des assignats. Les édits les plus sévères furent dirigés contre eux. Un oukase de 1824 leur interdit la faculté de voyager dans l'intérieur, celle de colporter des marchandises, et ordonne, de plus, que ceux qui sont entrés en Russie pour s'y établir, s'ils n'ont pas encore été inscrits dans une classe d'habitants, seront immédiatement rangés parmi les manœuvres de district, et soumis à la capitation des bourgeois.

C'e&t à cette époque qu'il faut rap-

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