SS
L'UNIVERS
eui tout son espoir de sakit; mais qu*en peu de iqois, elle pouvait redevfuiir , dans les mains d'un tel homme, un instrument inyincible.
a L'emnereur voulut donc qu'on redoublât fTefiforts , qu'on mtt en mouvement toutes les réserves, et qu'on réglât de nouvelles levées; enfln, qu'on ne laissât aucun repos aux troujpes alliées, aucun relâche à l'ennemi avant d'avoir atteint Paris. « Ce n'est pas à la France, continua- t-il, que nous faisons la guerre, c'est à Bonaparte. Efforçons-nous donc de lui ôter promptement la France qui lui échappe. Passons la Seine à Paris ; voilà notre Rhin : et tout sera t^miné. »
Dans l'audience qu'il donna, le 2 avril, au sénat , il adressa à ce corps l'allocution suivante : « Un homme qui se disait mon allié, est entré dans mes États comme un injuste agresseur; c^està lui que j'ai fait la guerre, et non pas à la France ; je suis l'ami du peuple français... Il est juste, il est sa^e de donner à la France des institutions fortes et libérales qui soient conformes à ce siècle éclaire ; mes alliés, tout comme moi , ne sont venus que pour protéger la liberté de vos décisions. »
L'empereur s'arrêta alors un moment , et reprit avec émotion : « En témoi^age de l'alliance durable que je désire contracter avec votre nation, je lui rends tous les prisonniers français qui sont actuellement en Russie.
Le gouvernement provisoire m'a demandé cette faveur. Je l'accorde au sénat en conséquence des résolutions qu'il a prises aujourd'hui. »
Pendant son séjour à Paris , Alexandre visita dans le plus grand détail les ét2d)li8sements publics, les manufactures et les fabriques les plus célèbres. Il consacra plusieurs heures à la visite de la typographie de Didot, inventeur du procède stéréotypique.
Il accueillait les corps savants avec une bienveillance qui lui était propre; et sa conversation prouv.ait (ju'il n'était pas étranger à ce que les sciences et les lettres produisaient de remarquable.
Il répondit à M. Lacretelle qui lui
fut pré^nté à la tête d'une députatioD de rlnstitut de France : « J'ai toujoun admiré les prdgrès que les Français ont faits dans les scienoiefl et la littérature. Ils ont beaucoup contribué à répandre les connaissances en Europe. Je ne leur impute pas les malheurs ae leur pays , et je prends un vif intérêt au rétafaliasèment de leur liberté. Mon but unique est d'être utile à la liberté, et c'est le seul motif qui m'a conduit en France. »
Dans une visite qu'il fit à Thôtel des monnaies , et particulièrement à celle des médailles , il examina avec intârét les différentes collections. Entre autres médailles cjui furent frappées en sa présence , on fui en présenta une ancieonie qui avait été gravée à l'occasion du voyage de Pierre le Grand en France.
Le directeur offrit aussi à l'empereur une médaille qui portait d'un côté l'effigie de Pierre le Grand, et de l'autre celle d'Alexandre. C'était associer dans un même hommage deux circonstances bien différentes ; mais les arts qui ne vivent que de faveur et de luxe , ont touiours été courtisans.
De même que Pierre P' avait voulu voir madame de Maintenon , survivant à la splendeur du grand siècle, Alexandre s'empressa de visiter Joséphine, cette femme qui s'était résignée à la plus sensible oes disgrâces . mais qui se trouva faible et inconsolable devant les revers de l'homme qu'elle n'avait nas cesséd'aimer.Plusieursfois Alexandre s'était rendu chez elle , à la Malmaison. Informé qu'elle était à toute extrémité , il arriva chez elle à l'instant où le prince Eugène et la reine Hortense recevaient à genoux la bénédiction maternelle. Il assista avec un recueillement douloureux à cette scène {)leine d'enseignements; et, lorsque 'impératrice était déjà dans le cercueil, il s'approcha du corps , souleva le linceul , et , dans une dernière allocution , il exprima d'une manière aussi simple que touchante son estime et ses regrets.
Tel fut Alexandre , dans les diffirentes phases de sa vie politique et privée; toujours humain et bienveillant, quand le souverain faisait |riiace à I homme; mais fondant, pour ainsi
tootes ses Yertus a?ec les vues les plus déliées, quand les ctrconstanras le rappelaient aux exigences de sa haute position. Les qualitâ deee prince lurent Toeuvre de la nature; sa grandeur « celle de la fortune.
mCOLAS !•'.
(I83S.) Plus rhistorien se rapprodie des faits contemporains, plus sa tâche derient difiicile. Quand son regard interroge les époques lointaines , quand son jugement ne s'exerce que sur des choBes eoDsommées , il a , pour se guider, toute l'expérience de ceux qui Tont précédé ; les documents qu'il consulte se dépouillent graduellement et , pour ainsi dire, par ordre de dates, de la passion ou des préjugés qui se mêlent aux sources premières; il neut mieux choisir, et ses erreurs mêmes ont moins de portée, car elles soulèlent tout au plus quelques questions de critique d'un intérêt purement littéraire : au contraire , lorsqu'il essaie de mettre sous les yeux des hommes leur propre histoire; lonque, de l'asile étroit de la vie privée , il porte ses inrestigations sur la marche politique des érénements du jour , et qu^à chaque pas il rencontre des acteurs des scènes jn'il décrit , il lui faut faire la part des mtérèts , et rester en défiance devant les interprétations les plus formelles , râiumer consciencieusement toutes ces Toix diTcrses pour démêler le vrai , ou , do moins , le probable dont le plus souvent l'histoire se contente.
En effet , il arrive que ceux qui ont TU de près les événements , ne les considérait que du point où ils étaient placés , sont inhabiles à les comprendre dans leur ensemble; l'écrivain, dont la seule mission est de raconter, doit les examiner à loisir sous toutes leurs Êices connues ; et , s'il s'est montré judicieux , les renseignements dont il oispose lui permettent , sinon de présenter un tableau achevé , du moms d'en esquisser les figures principales.
C'est dans cette position que nous aous trouvons; il s't^t de dérouler les premières années d'un règne qui dure
34* Uvraison. (RussiK.) T. ii.
encore . et de lier, enquelque sorte , le présenta l'avenir ; ici, de hautesoonvenances viennent entraver les interpi^ tations historiques; favorables au mo* narque , elles prendraient le caractère de la flatterie ; sévères ou accusatrices , elles paraîtraient s'adresser à des sympathies d'un autre ordre , car l'infortune a aussi ses flatteurs intéressés; ainsi, l'historien , qui se borne au simple récit des fiiits , reste ordinairement au-dessous de l'attente générale ; et , si ses efforts méritent qudque estime , ce n'est qu'auprès d'un petit nombre de juges, indépendants, par position et par caractère, de toute influence comme de tout préjugé.
Nous entrerons dans quelques détails sur la conspiration qui éclata lorsque Nicolas monta sur le trône , parce que cette sédition eut un caractère particulier qui la distingue des conspirations de palais, et gue le but de ses che& était une réiorme dans les institutions et le gouvernement. Nous ne prétendons pas que. l'ambition, qui souvent mène rhomme h son insu , rut étrangère au mouvement du 14 (36) décembre; mais, pour qu'un grand nombre de jeunes gens appartenant à la première noblesse de l'empire, aient considéré ces changements comme nécessaires , il faut que les abus qui naissent du despotisme aient été oien vivement sentis. L'erreur des conjurés tint surtout à ce qu'ils crurent possible et même facile d intéresser les masses à la réussite de leurs plans spéculatifs ; l'événement leur prouva qu un peuple esclave ne s'arme point pour conquérir des droits qu'il ignore ; on va voir que, s'ils obtinrent la coopération de quelques soldats, ce ne fut qu'en leur persuadant qu'ils défendaient contre Nicolas les droits de Constantin , c'està-dire la forme légitime de lliérédité au trône.
Nous avons déjà dit qu'à leur retour de l'étranger, en 1818, 1814 et 1815 , quelques jeunes gens conçurent Tidée d'organiser en Russie des sociétés secrètes. En 1817, ces projets prirent {)lus de consistance. Les statuts de 'C/nUm du salut ou des vrais et fidèles
le
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L'UniTBRS.
enfattis de la pairie, forent rédijRés par le colonel Pestet. Cette société comprenait trois classes : les frères ^ les hommes et les boyards* Tous s'engageaient par serment à se soumettre aux décisions du conseil suprême des boyards. Dès Porigine, le but de cette association ftit le changement des institutions existantes dans Tempire.
(Commission d'enquête.) A la même époque, le général Michel Orlof, le comte Mamonof , et le conseiller d'État actuel TouKuénief»s*occupaient de la formation drune autre société qui de« ▼ait porter le titre de Société des che* vaÛeri runei. Le but de cette association eût été de mettre un terme aux ooncussions et autres abus qui s'étaient
S lissés dans Tadministration intérieure e l'empire. Cette mission renfermait ▼irtuc^ment la réforme des institutions elles-mêmes. Toutefois, la société des chevaliers russes fut bientôt dissoute ; VUnUm poursuivit son organisation « et changea bientôt son nom en celui à^ Union du bienpubHc. Le règlement subit plusieurs modifications. Les auteurs de ce règlement déclarent, au nom des fondateurs de l'association , que le bien de la patrie est leur seul but , que ce but ne saurait être contraire aux vues dn gouvernement , et ^ les travaux ne seraient poursuivis en secret que pour les soustraire aux interprétations de la malveillance et de la haine. Les membres étaient divisés en quatre sections. Chacun d'eux devait s'inscrire dans une des sections.
La première avait pour objet la philantropie ou les progrès de la bienfaisance publique et privée. Bile devait surveiller tous les établissements de charité, et signaler aux directions de ces établissements, ainsi qu'au gouvernement lui-même, les abus qui pourraient s'y introduire , et les moyens d'y remédier.
L'objet de la seconde section était l'éducation intellectuelle et morale, la propagation des lumières, l'établissement d'écoles à la Lancaster, et, en général , une utile coopération à Finstfuction de la jeunesse, par des exem-
ftes de bonnes mœurs, par des entr^tieus et par des écrits eonfonnes à ces vuâ , ainsi qu'au but de la société, lequel était politique. Aux membres de cette seconde section était confiée la surveillance de toutes les écoles.
Ils devaient inspirer à la jeunesse l'amour de tout ce qui est national , et s'opposer autant que possible à œ qu'on la f ft élever hors du pays.
La troisitoe section surveillait la marche des tribunaux. Ses membres s'engageaient à ne point se refuser aux fonctions judiciaires qui pourraient leur être conférées pur les élections de la noblesse ou par le gouvernement; à encourager les employés intègres, à leur accorder même des secours pécuniaires; à raffermir dans les bons principes ceux qui trahiraient quelque miblesse ; à éclairer ceux qui manqueraient de connaissancs ; à si-
raler les employés prévaricateurs , et instruire le gouvernement de leur conduite.
Enfin, les membres de la quatrième section devaient s'occuper de coordonner les éléments prtoarés par les trois autres , et se vouer a l'économie politique.
L'activité de l'association résidait dans l'union centrale qui se composait des plus anciens fondateurs ; son principal objet était de multiplier le nombre des àiBliés, surtout à Pétersbourg, où se trouvait la majeure partie de la direction centrale, qui exerçait le pouvoir l^islatif , tandis que le pouvoir exécutif était confié su conseil central.
Les membres influents de l'Union furent longtemps avant de pouvoir s'accorder sur la forme de gouvernement qu'il conviendrait de donner à Tempire; cependant les idées répnUicaines triomphèrent; ce qui se conçoit facilement dans une réforme essayée en haine du pouvoir alnolu. La nécessité de mettre à mort l'empereur Alexandre fut reconnue par plusieurs; et , s'il faut en croire la déposition de Serge Mouravief, cette proposition extrême fut adoptée en séance à la pluralité des voix.
Le remords , Tliftitatiofi , la eramte , ne tardèrent pas à se manifester dans une réunion si nombreuse; les uns exigeaient des modiOeations aux statuts ; d'autres soulevaient des dif6cultés pour se ménager la faculté de rompre des engagements périlleux. Pour écarter les membres douteux, on fi^gnit d'abandonner tous ces projets , et Ton déclara que TUnion était dissoute. Les afGliations continuèrent dans le midi par les soins de Pestel ; mais la société de Pétersbourg ne par- Tint à se réorganiser que vers la fin de 1833* Elle se partagea en croyanti et en adhérents ; les premiers , qui formaient la section supérieure, avaient , entre autres prérogatives ^ celle d'élire les meminres du Directoire, d'autoriser réiection de nouveaux membres , et de se faire rendre compte des opérations du directoire. Les membres nouvellement admis étaient soumis à ififTikentes épreuves, comme dans les loges nfeçonniques, et passaient par
Shisieurs degrâ d'initiation. Vers la n de 182S, les croyants adjoignirent à Mouravief , leur président , le prince Serge Troubetzkoi et le prince Eugène Obolenski. Un an après, Troubetdioî se rendit à Kief, pour surveiller la conduite de Pestel , dont on craigpait les vues ambitieuses , et pour mettre en rapport la société du Nord et celle du Sud. Les membres les plus influents du directoire de Toulezyn étaient Pestel et Jouschnevski ; deux autres comités étaient subordonnés à ce directoire, savoir: oeluide Kamenka, présidé par Davydof et par le prince Serge Volkonski , et celui de Vassilkof , sous les ordres du colonel Serge Mouravief-Apostol et du souslieutenant Bestoujef. Leur but était de parvenir à renverser le gouvernement par la révolte des soldats ; ils reconnurent, après mûre discussion, que leur projet était inexécutable , si l'on ne sacrinaft l'empereur Alexandre et tous les membres de la famille impériale.
La société du Sud s'était mise en rapport, quelque temps auparavant, avec la socié^ secrète de Pologne,
dont le but était de réUMir l'Independanee de ce royaume sur le pied où elle se trouvait avant le partage. l.«s conditions de cet arrangement ne tardèrent pas à être arrêtées par Bestoujef-Rumin pour les Russes, et par Rrzysanovski pour les polonais. Plus tard, ces relations entraînèrent de nouvelles négociations , et il fut convenu que les plénipotentiaires respectifs se réuniraient à Kirf au commencement de Tannée 1S96.
Cependant le comité de Vassilkof, c'est-à-dire Mouravief et Bestoujef- Rumin préparaient un soulèvement dans la 9* division militaire, qui campait aux environs de la forteresse de Bobrouisk, où elle attendait l'arrivée d'Alexandre et du grand-duc Micolas.
A l'aide de quelques conjurés qui auraient pris I uniforme des sokrats du régiment commandé par Sdivéîkovski , ils devaient s'emparer de la personne de l'empereur et de celle de son frère . soulever les troupes rassemblées dans le camp , et « après avoir laissé une garnison dans la forteresse, marcher sur Moscou , entraînant à la révolte et ralliant à eux les autres troupes cantonnées sur la route. Cette tentative, ou Sutôt ce projet, fut abandonné; mais mnée suivante, 1824, les conjurés résolurent d'attenter aux jours d'Alexandre lorsqu'il viendrait passer la revue du troisième corps, près du bourg deBélaïa-Tserkof. Lorsque l'em* pereur serait assassiàé, Serge Mouravief-Apostol ,SGhvéïkovski etXiesen»
hausen devaient soulever le camp et marcher sur Kief et Moscou : de Kief, Mouravief se serait dirigé sur Pétersbourg pour agir de concert avec la société du Nord; mais la revue n'eut pas lieu , et les conjurés ajournèrent encore leurs projets, dont As remirent l'exécution à Tannée 1836. La société du Midi découvrit une autre société secrète, celle des Skxces réunis y dont le but était de réunir par un lien fédératif et sous un même r^ime républicain les huit contrées slaves suivantes , et dont les noms étaient inscrits sur un sceau octogone : Bussie, Pologne, Bohême, Mortscie, Datmatie {Hon*
UUM1VERS.
grie «t Transjfivanie) , (Servie, Moldavie et Valacnie). La société des Slaves réunis comptait environ trente-six membres, la plupArt jennes officiers d*artillerie. Bestoujef, membre influent de la société du Midi« leur représenta
au'il convenait d'abord de s occuper e la Russie, et parvint à les réunir à la société primitive. La revue de Bélaîa-Tserkof fut l'époque fixée pour frapper le coup décisif; en attendant, ils ne négligeaient rien pour mécontenter les soldats , et pour leur inspirer le désir d'un nouvel ordre de choses.
Il n'entre pas dans notre plan de rapporter tous les détails de cette conspiration qui dura pendant tant d'années, ni même de citer les noms de ceux qui ont osé y prendre une part active; notre objet est uniquement de faire comprendre que le gouvernement despotique était loin de rendre aux idées de la classe noble : sans vouloir examiner la question , si le but excusait les moyens 9 nous nous contenterons de dire qu'un tel projet accusait dans les conjurés une grande ignorance de l'esprit des soldats et des masses. Une révolution de palais pouvait réussir; une question de principes ne pouvait avoir de prise sur l'immense majorité de la population.
Les conjura apprirent tout ensemble la mort d'Alexandre, l'existence du manifeste par lequel l'empereur avait désigné l'héritier du trône, et la prestation du serment de fidélité au
frand-duc Constantin par tous les haitaiits de la capitale. En présence de cet événement, on délibéra sur l'opportunité d'une dissolution de la société; l'un des membres, Batenkof, dit à cette occasion : « L'occasion gui BOUS a échappé ne se présentera pius d'ici à cinquante ans. S il y avait eu de bonnes têtes au conseil d'État , la Russie aurait à la fois prêté serment aujourd'hui à un nouveau souverain et a des lois nouvelles... Qu'il est aisé d'opérer un cliangement en Russie I il suint de distribuer quelques oukases du sénat.
Mais la Russie ne comporte point d'autre gouvernement que la monarchie.
Les seules prières pour la famille im-
périale y rendent la république impossible. La monarchie limitée est nécessaire, ne fdtH» que comme transition. »
Sur l'observation qu'un monarque conquérant pourrait toujours convertir une autorité limitée en un pouvoir ab^ solu, il répliaua qu'on pouvait exclure les hommes du trône, et qu'ils avaient à choisir entre deux impératrices et plusieurs grandes-ducliesses.
Les directeurs de l'association du Nord, Ryléief, le prince Troubetzkou le prince Obolenski et leurs plus in-, times conseillers, ne s'arrêtèrent pas longtemps à l'idée de la suppression définitive ni même temporaire de leur société. Us apprirent que Constantin persistait dans son refus d'accepter la couronne, et cette nouvelle ranima leurs espérances. Ils conçurent l'espoir de soulever une partie des troupes et du peuple, en leur persuadant que Constantin n'avait pas renoncé au trdne^ et de renverser, à la faveur de cette insurrection , le gouvernement et l'ordre établis. Ryléief, Obolenski, Alexandre Bestoujef et Kabovski résolurent, du consentement des sections, de nommer le prince Troubetzkoî chef absolu ou dictateur, et on arrêta to mesures suivantes:
1* Ëtablir, après avoir arrêté l'action du pouvoir existant, un gouvernement provisoire qui aurait ordonné dans les provinces la formation de chambres chargées d'élire des députés ;
r Travailler à l'établissement de deux chambres législatives , dont l'une, la chambre haute, devait être composée de membres à vie;
3* Faire servir à l'exécution de ces desseins les troupes qui refuseraient de prêter serment à l'empereur Nicolas, en prévenant tout excès de leur part, mais en tâchant d'augmenter leur nombre.
Plus tard, et pour donner des garanties à la monarchie constitutiooneJle, il devait être procédé :
A la formation de chambres de provinces, qui eussent été autant de législatures locales ;
Au changement des colonies militaires en garde nationale;
A h roBife de la dtadelle de Péterabourg entre les mains de la munleîpalité, qae Batenkof appelait le paUadktm de$ liberté$ mêses, et où deralent aussi être placés le eonseil Bumidpal et 1» gardé civique;
A la j>roclaniation de Tindépendanee des oniTersités de Moscou, de Dorpat et de Vilna.
Lies conjurés n'étaient pas d'accord sur le personnage qu'il conviendrait de mettre à la tête du gouvernement ; l'impossilnfité d'une république leur était ëémontrée; mais^quel que fûtiechef de rÉtat, ils Toulaient lui imposer leur Gonstîtation. Batenkof (R observer à Troubetskoï que si tous les soldats prêtaient serment à Constantin, Tarrirée de ce prince à Pétersbourg leur éterait toute chance de succès ; il opina pour que les conjurés se partageassent de tefle sorte (ju^ les uns proclameraient Gonstantm, tandis que les wtrès se déclareraient pour Nicolas. Si le (nrti de Constantin l'emportait, on espérait que son frère consentirait à râablissement d'un gouvernement provisoire > ou qu'il ajournerait son avènement au trone; dans ce dernier cas , on présenterait cet ajournementcomme une abdication, et Ton proclamerait empereur le fils aîné de Nicolas, Alexandre Nicolaévitch. L'incertitude éa succès et le petit nombre d'officiers généraux sur lesquels on pouvait compter les empêchèrent de s'arrêter à une détermination définitive en ce qui regardait le chef futur.
Cependant, chez Ryléief , comme au lieu désigné pour un rendez-vous général, arrivaient de toutes parts des eoiyurés avec des plans, des propositions, ou pour prendre les oitlres des dBrecteuTM. Le 12 décembre , deux jours avant celui de ^insurrection , se rendirent chez Ryléief le prince Troubetskoï, les trois frères Bestonief, ObolenÀi, Rahovski, Arbouzot, Répin, le comte Ronovnitzin , le prince Alexandre Odoîevski, Southot, Poustchin, Batenkof 3 Takoubovitch, Stcfaépin- RostoYski. Nicolas Bestoujef et Arbou- I lof répondaiodt des marins de la garde ; Cautres officiers promirent l'appui de
quehmes compagnies des réeiments de Moseou et de Finlande; Odoîevski répétait airec enthousiasme : < Nous mourrons, mais avec quelle gloire! • Dans la soirée du 18, la réunion no fut ni moins nombreuse ni moins turbulente; on y proposait à l'envi les mesures les plus extrêmes, et l'exaltation était à son comble. Cependant les conjurés savaient positivement que le lendemain, 14 décembre, devait paraître le manifeste de l'empereur Nicolas sur son avènement au trêne. Le premier procureur Krasnokoutzki , membre de l'association du Sud, les avait prévenus que le sénat se réunirait à sept heures du matin pour la prestation du serment.
Les princinaux agents avaient déjà communiqué leurs intentions aux simples membres de la société. Le prince Obolenski avait annoncé à ces derniers que, par ordre du dictateur et du directoire, ils devaient s'efforcer, le jour qui serait fixé pour la prestation du serment, de soulever et de conduire sur la place du Sénat autant de soldats de leurs régiments que faire se pourrait, et que s'ils n'y réussissaient point, ils devaient au moins se rendre sur les lieux de leurs personnes. On devait agir sur l'esprit de la troupe, en lui persuadant que la renonciation de Constantin était supposée. Les conjurés 80 flattaient que l'empereur, loin d'employer la force contre les rebelles , renoncerait aussitôt à ses droits de souveraineté, et entrerait en négociation avec eux. Alors ils auraient dicté les conditions suivantes : l"* que des députés fussent convoqués de tous les gouvernements; T qu^il fût publié à ce sujet un manifeste du sénat, dans lequel il serait exprimé que ces députés auraient à voter de nouvelles lois organiques pour le gouvernement de rempire; 3* qu'en attendant, un gouvernement provisoire fût établi , et que d\es députés du royaume de Pologne fussent appelés, afin d'adopter les mesures nécessaires pour la conservation de l'unité de l'État.
Sluelques-uns des conjurés confièrent es lettres le secret de leur> entre-
L* UNI VERS
prise. PDustohin écHfait à M08OOU :
« Nous aurions mérité à juste titre le nom de làohcs, si mms avions laissé échapper Toocasion actuelle. Nous sommes ici soixante, et nous pouvons compter sur quinze cents soldats...
Adieu; donne-nous une larme, si... »
Cette lettre, ainsi au'ane autre écrite par Troubetzkoî, oevaient être montrées à Moscou, aux généraux Von Wiesen et Michel Orlof , soit qu'on espérât attirer ces deux chefs dans le mouvement projeté, soit que ces derniers , déjà lotbnnés de tout , n*eussent consenti aparattre qu'en casde réussite.
Malgré les incertitudes qui l'agitaient, le prince Troubetzkoî ne re* nonça pas ouvertement a l'exercice de son pouvoir dictatorial. Il fut arrêté qu'il se porterait le lendemain sur la place du Sénat pour se mettre à la tête des troupes qui refuseraient le serment. Yakoubovitch , et le cotonel Boulatof oui devait agir sur l'esprit des
Srenaaiers du corps, avaient mission e commander sous ses ordres.
Dans la matinée du 14 décembre, Yakoubovitch, Arbouzof, Alexandre Bestoujef et plusieurs autres officiers, vinrent trouver les matelots. A l'arrivée du général major Scbipof , ceuxci refusèrent de prêter serment. Le général fit arrêter les connnandants des compagnies; mais Nicolas Bestoiiyef engagea plusieurs de ses complices à les <lélivrer. Dans cet instant, un cri part : Soldats! etUmde%'Vaus ces décharges? ce sont vos camarades que l'on tnassacrel et le bataillon entier s'élance hors des casernes. Les officiers, qui jusqu'alors n'avaient pris aucune part au mouvement, marché* rent à la suite du bataillon. Les matelots rencontrèrent, près du man^ de b garde à cheval, le lieutenant Tsébrikof du régiment de Finlande, qui leur cria : En carré contre la cava^ lerie!
Dans le réaiioent de Moscou , la rébellion avait déjà commencé. Le prince Stchépin-Rostovski , Miehd et Alexandre Bestoujef, Broke et Wolkof , parcoururent les 2% 3', 5* et C compagnies , rci>€tant saus cesse aux soldats :
« On nous trompe en exi^^nt de nous ce serment; le grand-duc ConstantiD n'a point renonoé à la couronne; il est dans les fers ainsi que le mnd-duc Midiel, chef de notre r^iment. »
Michel Bestoujef s'écriait : • L'empe»
rcor Constantin augmentera votre solde; main basse sur tous eaux qui ne lui resteront pas fidèles! » Ce Bestoujef et le prince Stehépin ordonnèrent aux compagnies de prendre des cartouches à balles et de diarger leurs armes. Ce dernier ordonna aux soldats insurgés d*enlcver le drapeau et de repousser les grenadiers à coups de crosse; luimême se précipite sur le général Frédricks , qu'Alexandre Bestoujef menafait déjà du pistolet, le blesse à la tête et le fait tomber sans connaissance; il se jette Clément sur lesénéral Schenschm, lui porte une proronde blessure, et continue longtemijs à le sabrer; le colonel Khvostobinski , un sous-officier et un grenadier sont blessés presqu^en même temps par le même conjuré, qui crie aux sojdats : « Je vous tuerai tous!» Maître du drapeau, il dirige les compagnies mutinées vers la place du Sénat.
La révolte s'opéra par les mêmes moyens dans le régiment des grenadiers du corps. Déjà , malgré les efforts du sous-lieutenant Kojevnikof , les soldats avaient prêté serment, lorsque If»
lieutenant Suthof , et dh autre oAicier nommé Panof , les rallièrent au parti qui croyait défendre les droits de Constantin. Plusieurs individus portant l'habit bourceois, armés de poignards, de pistolets et de sabres, se mêlèrent dans leurs rangs.
Les limites de notre cadre ne nous permettent pas de retracer les événements de cette journée; presque tous les chefs de la conspiration abandonnèrent à l'instant du danger ceux qu'ils avaient mis en avant. La fermeté de l'empereur Nicolas déjoua leurs projets, non sans qu'il en coûtât b vie à un grand nombre de victimes. De tous ceux qui avaient organisé le complot, et qui comptaient en tirer des avantnccs individuels, le seul Yakoubovitcn pnya
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A» 8»penoime; mal^leB entots perdus de la Tévolte et un assez grand nombre de soldats résistèrent jusqu'au soir.
KaiiOTski blessa mortellenieat, d*un ooop de pistolet , lo général comte M iloradoTÎtdi , el tua aussi de sa maîn le colooei Sribrler; Kôefaelbecker dirigea son pistolet contre le grand-duc Michel > mais les matelots eux-méroes lui arrêtèrent le taras; Boulatof ne parut sur la place que comme spectateur; le prince TronbetakoT se déroba à ses eoipplioes, et vint à Tétat-major général prêter serment à Tempereur Nicolas; il s*v trouva mal à plusieufs reprises; enlm il alla passer la nuit dans la maison du ministre d'Autriebe , oà le comte Nesselrode le réclama par ordre de Fempereur. Ryléief, cberdiant partout le dictateur et ne le trou« «ant pas, prit le parti de se retirer; Batenkof tint la même conduite; le eolonel Boulatof témoigna un vif repentir, et son exaltation prêtant plus de force à une maladie dont il était attaqué, il succomba le 19 janvier de J'knnée suivante, léguant le sort de ses enfants an monarque dont il avait conspiré la perte. L'enseigne prince Odoievski resta longtemps cacbé sous Fardie d'un pont; enfin ^ résolu de sortir à tout prix d*une telle situation , il se rendit diex son oncle , le sénateur Dmftri-LandskoT, qai le conduisit immédiatement diez rempeveur...
La tranquillité ne fut troublée sur aucun autre point de l'empire, si ce n*e9t à Vassilkof et aux environs. Dans la ville de Moscou, quelques-uns des membres de la société secrète essayèrent vainement de réveiller quelque sympathie pour des hommes dont la amt était pôdue. Pestel , déjà arr^ , avait dit au prince Serge Voftonski :
• Ne craignez rien; sauvez seulement mon code russe; pour ma part, je ne ferai aucune révélation. « Cependant, comme Tatteste la commission d'enqudte, il a nommé tous ses complices, qui ont été envoyés à Pétersbourg par les autorités locales.
Serge et Matthieu Mouravief avaient été arrêtés par le lieutenant-colonel Gébel; mais plusieurs officiers appar-
tenant à la soeiété des Sla;res remis les délivrèrent. Alors Serge Mouravief • résolut de soulever le régiment de Tchemiflof. Les conjurés entrèrent sans résistance dans Vassilkof , où ils furent rejoints par phisieurs officiers.
Mouravief pensait à se porter, on sor Kief , ou sur Bélala-Tserkof , ou enfin sur Jitorair pour opérer sa jonction , avee les ofliciers de la société des Slaves réunis; il prit la résolution de faire un mouvement sur BroossiM, d'où il aurait pu , en un jour de marche, gagner Kicf ou Jitomir, suivant les ciroonstances. Avant de partir^ l'anmênier du régiment célébra l'offioe dirin, et lut à la troupe un catéchisme composé par Bestouief-Rumin, dans lequel l'auteur établissait que la démocratie était la seule forme de gouvernement agréable à IMeu. Mais il fiillut employer d*aatres allumants pour la convaincre, et l'on invoqua, comme à Pétersbourg, le nom et les droits du grandduc Constantin. Dans leur marâié, ils entraînèrent une
Sirtie de la compagnie des moosqneires. N'ayant aucune nouvelle de Kief , et informé que les troupes qu'un des leurs comj^it soulever n'étaient point à Bélala-Tserkof, Mouravief retourna vers Tilessié ; mais il rencontra à quelque distance le détachement de hussaras du géiéral Geismar, qui avait été envoyé à sa poursuite. Il venait de donner ordre aux soldats de se porter sur les pièces, kvsau'il tomba sans connaissance, blessé d'un coup demitraïUe; revenu à lui , il voulut rallier les siens , mais inutilement^ ses propres soldats le livrèrent, ainsi que BestouM-Runûn, au chef d'escadron du réçiment de Marioupol qui avait eharaé les rebelles. Hippolyte Mourarief fot tué dans Taetionv le lieutenant Kouzmin se brdla la cervelle en présence des deux Mouravief, avec lesquels il était enfermé. Les autres furent pris immé^ diatement ou arrêtés dans leur fuite.
Les plus compromis furent ignominieusement pendus; les autres subirent la dégradation et l'exil. La princesse Troobetzkoî ne voulut point quitter son mari , et ne pouvant le sauver, elle
LUMIVERS.
s*a680cia géfiéreusement à sa fortune.
Cette eonspiratîon , dans laquelle treoipèreot tant déjeunes militaires de la plus beUe espérance, édioua par plusieurs mutin, d'abord parce qu'ils manquaient d'un ohef, ensuite, comme nous l'ayons dit , parce qu'ils avai<»it mal jugé de l'esprit des masses, trop façonnées à l'obéissance passive pour comprendre et soutenir une révolution de principes; enfin parce qu'ils rencontrèrent dans le prince qu'ils voulaient détrôner un homme complet pour le despotisme. Patient , éclairé , inflexible, calculant froidement la portée des faveurs et des supplices, Nicolas est pour la classe immense de ses sujets oui ne sait que prier, obéir et mourir, le vrai type de Tautocrate.
Cette conspiration explique mieux que ne pourraient le niire des volumes de remarques et d'observations, l'état moral de l'empire ruase , les dangers et les ressources du pouvoir, la ligne profonde qui sépare les classes inférieures de la nonlesse; nous avons suivi et souvent reproduit textuellement le rapport de la commission d'enguéte instituée par le couvernement lui-même; mais 1 appr&iation des faits appartient à qui les expose, et nous dirons, sans nous laisser dominer par ce sentiment qui s'attache au malheur dans la lutte inégale entre le puissant et le faible, que si le chef de l'État avait le droit de sévir, bien des circonstances auraient légitimé sa clémence. Nous ne parlons
Sias des soldats ni de ceux qui croyaient tre fidèles à Constantin, oeux-la méritaient non-seulement une amnistie entière, mais une récompense; nous ne défendrons pas l'ambition de quelques conjurés dont le bien public n'était que le prétexte, mais nous pensons
Sue le plus grand tort de ceux qui ésiraient une réforme fut de la croire possible. L'éducation des jeunes nobles confiée à des étrangers, la direction ordinaire de leurs études, tout semblait les porter à établir dans les institutions une émancipation qui se trouvait dans leur intelligence. Après avoir brisé la résistance , le pouvoir reconnut
lui-même cette vérité, en s'efforçant de modifier le système de l'instruetioa tant publique que particulière, de telle sorte que ce système se trouvât plus en harmonie avec les conditions gouvernementales de l'empire. Parmi les réformes administratives essayées par l'empereur actuel, quelques-unes paraîtraient empruntées au code russe (Rouskaîa-pravda) de Pestd.
On se rappelle que les Turcs, profitant de la longanimité d'Alexandre, et encouragés par les suggestions de l'Autriche, s'étaient refusai aux arrangements que le cabinet de Pétersbourg avait jugés convenables pour amener la pacification de la Grèce sans troubler la paix générale. A la mort d'Alexandre, les circonstances entre la Russie et la Porte ottomane étaient donc telles, que la guerre pouvait éclater au premier moment, et avec une grande ap[)arence de justice. Le nouveau tsar était appelé, non moins par la force des choses que par son caractère, à adopter une politique plus franche et moins pacifique que ceHe de son firère. Il s'agissait pour lui de satisfaire aux exigences nationales, et surtout de retremper par une guerre l'esprit de l'armée, où la révolte de Saint-Pétersbourg avait laissé de nombreux germes de méfiance et de mécontentement.
De puissants motifs portaient en outre la Russie à ouvrir la lutte contre l'Orient, avant que la réforme militaire qui s'intfoduisait simultanément dans la Turquie et dans la Perse eât porté tous ses fruits, et opposé une barrière insurmontable aux empiétements de l'empire vers Test et le sud. Toute l'attention de l'Europe, excitée par la longue lutte que soutenait la Grèce contre ses oppresseurs , embrassait en même temps, avec un soin curieux, les rapports de la Porte avec la Russie. Il était important pour le cabinet de Pétersbourg d'amener la France et l'Angleterre à faire cause commune avec lui , et à sacrifier les intérêts les plus vitaux de l'Europe à une comninaison qui devait réduire la puissance de la Turquie dans l'Archipel, anéantir ses flottes, et préparer ainsi
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les vaies à Tambition moscovite. On wt avec quelle adresse les agents diptoooatîqiies de l'empire amenèrent ee dénoûmeot. Le temps d'agir contre la Turquie n'était donc point encore venu , mais rien n'empêchait d'en finir d'abord avec la Perses qui plus tard pooTait opérer une diversion fftcheuse.
Les Persans allèrent eux-mêmes audevant d'une rupture. Le prince Abbas- M irza , impatient de foir ses troupes DOOTeÛement organisées se mesurer contre les Rosses , entra subitement en Géorgie. D'un autre cdté, Schah-Ali- Mirza, autre fils du roi, résolut de faire une incursion le long des rivages de la Gamenne, à la tâe d'environ dooEie miAe hommes. Ce dernier en- ▼aliit les provinci|3 de Karabab, de Chirvaii et Cbekinsk, avant que les Roaaes aient eu le temps de prendre des mesures pour repousser ses attaqoes. Les Persans prirent Leukiran, Salian et bloquèrent Bakou. Ils allaient assiéger Kouban, après avoir complètement tourné toute la chaîne du uau* case. Le général Jermolof comman^ dait le corps d'armée du Caucase. Ses troupes, disséminées sur un vaste es* pace, ne pouvaient faire face à la fois sur tous las points menacés. Le général Paskevitch vint à son aide; il partit de Tiflis à la tête de cinq ou six mille hommes , rencontra Abbas-Mirza à deux lieues de Élisavetpol , et le défit comptétement. La nouvelle de cette victoire découragea Ali-Mirza, qui abandonna subitement son arm^. La fuite de ce chef eut pour résultat la diasolution immédiate du corps qu'il commandait. On assure (Journal ma* nuaeritde M. Burgen) que déjà les habitants d'Astrakhan se préparaient au départ, et que les tribus belliqueuses da Caucase se mettaient en mouvement pour se réunir à l'armée persane.
Paskevitch passa l'Araxe, et chassa l'ennemi du territoire russe. L'hiver suspendit les hostilités. L'année suivante, Paskevitch, investi du commandement en chef, poussa la guerre avec vigueur ; après avoir emporté le monastère Etchmiadzine, il vint mettre le siège dtvant la forteresse Abbas-Abud. Là
Abbas-Mtrza vmt l'attâqiier.Paskevtteh n'abandonna le siège que pour aller battre le prince peniian , qui se défendit avec un grand courage, et qui faillit tomber au pouvoir des vawqueurs.
A la suite de cette affaire, la place capitula, et bientôt la prise de Sardar- Abbad ouvrit au général les abords d'Érivan. Le siège de cette ville ne dura que six jours; elle se rendit aux Russes au commencement d'octobre.
Tavris, ancienne capitale de la Perse, les forteresses de Khôl et Alandjœ ( J. Tolstoy }, réputées jusqu'alors maccessibles, furent successivement enlevées, et fiieilitèrent la conquête de tout l'Aderbidjan. Abbas-Mirza, sans se laisser décourager par ces revers, essaya de gagner ou temps, dans Tespoir que la guerre éclaterait bientôt contre la Turquie, et forcerait les Russes à se porter sur les points menacés; il ouvrit donc des conférences , qui se protongèrent jusqu'au commencement de l'année 1828. La nouvelle de la bataille de Navarin vint le confirmer dans ces dispositions. Paskevitch sentait la nécessité d'en finir promptement avec la Perse; malgré l'hiver, il rouvrit la campagne, franchit les monts Kouflankou , et de nouveaux avantages signalèrent sa marche précipitée. Il était à Tourkmantchaï, sur le chemin de Téhéran, résidence du schah, lorsque le vice-roi, effrayé de son approche, envoya des plénipotentiaires pour traiter de la paix. Suivant la coutume des Orientaux , ils apportaient avec eux de riches I)résents, parmi lesquels se trouvait e diamant qui passe |>our le plus beau et le plus précieux qui soit au monde. Cette campagne mit en évidence les qualités brillantes de Paskevitch ; rapidité dans les mouvements, impétuosité dans l'attaque , coup d'œil sûr, tels sont * les traits aistinctifs de son génie, que Ton a quelquefois comparé a celui de Souvorof.
La paix signée à Tourkmantchaî, en février 1828, assura aux Russes les provinces d'Érivan et de Nakhitchévan ; en leur permettant de prendre à revers toute la ligne du Caucase, elle les
UUNIVEBiS.
mettait en état de se porter, aehm l'oocurrence, aoit dans la Tuiquie d'Asie et la Perse, soit Ters les contrées ooddentalcs de Tlnde. La Perse dut payer ao Tainqueur une contribotion de quatre-vingts millions de francs. Le
général Paskevitdi fut élevé àladisnité e comte d'Érivan, et reoit de rempereur une gratification crun million de roubles.
Pour prouver que la Russie tend à un agrandissement systématique vers rOrient, nous citerons quelques-uns des articles du traité de Tourkmantehaî.
Art. ). Considérant que les hostilités survenues entre les nautes parties contractantes , et heureusement terminées aujourd'hui) ont ùAt cesser les obligations que leur imposait le traité de Gulistan , Sa Majesté l'empereur de tontes les Russies et Sa majesté le schah de Perse ont jugé convenaUe de remplacer ledit traité de Gulistan par les présentes clauses et stipulations, lesquelles sont destinées à régler et à consolider de plus en plus les relations futures de paix et «ramitié entre la Russie et la Perse.
Art. 8. Sa Majesté le sehah de Perse , tant en son nom qu'en celui de ses hé» ritiers et successeurs, cède en toute propriété, à l'empire de Russie, le khanat d'Érivan et le khanat de Nakhitchévan. En conséquence de cette cession, Sa Majesté le schah s'engage à faire remettre aux autorités russes, dans l'espace de six mois au plus, à partir de la signature du présent traité , toutes les archives et tous les documents publics concernant l'administration des deux khanats ci-dessus mentionnés.
Art. 4. Les deux hautes parties contractantes conviennent d'établir pour frontières entre les deux États la ligne de démarcation suivante, en parant du point de la frontière des États ottomans le plus rapproché en ligne droite de la sommité du petit Ararat; cette ligne se dirigera Jusqu'à la sommité de cette montagne , d^où elle descendra jusqu'à la source de fa Karassou , qui découle du versant méridional
eu pe^t Ararat, et elle suivra eoors jtttqu'à son emboucfauro di l'Araxe, vis-à^visde Ghérosur ; parvenue à ce point, cette Ikne suivra le lit de TAraxe Jusqu'à la forteresse d' Abbas- Abbad ; autour des ouvrages extérieurs de cette place, qui sont situés sur la rive droite du fleuve, il aéra tracé oit raycm de trois versies et demie (une lieue de France) « lequel s'étendra dans toutes les dirsctions; tout le temm
auisera ren&rmédans la eiroonféreoee e ce nqron appartiendra exclusivement à la Russie , et sera maroué avee la plus grande exactitude dans Vespaee de deux mois, à dater de ee jour. Depuia l'endroit où l'extrémité orientale de ce rayon aura rijoint l'Araxe, la ligne frontière continuera à suivre le lit de ce fleuve, de teUe sorte que les eaux qui coulent vers la Caspienne appartieiMront à la Russie , tenais que celles dont le versant regarde la Perse resteront à ce royaume. De la oéte des hauteurs de Djékeir, la frontière suivra , jusqu'à la sommité de KArmarkouia et au delà, les crêtes des montagnes, toujours en observant le principe du versant des eaux. Le disfanet de 2ouvante, à l'exception de la partie située du cdté opposé de la cime des montagnes, tombera de la sorte en partage à la Russie. A partir de la limite du district de VeU|idji, la ligne frontière entre les deux Etata suivra la chaîne principale des montagnes , qu'il traverse jusqu*à la source septentrionale de l'Astara. De là, la frontière suivra te lit de ce fleuve jusqu'à son embouchure dans la mer Caspienne»
et complétera la ligne de démarcation qui séparera désormais les possessiona respectives de la Russie et de la Perse. Le $* article stipule la ceasion à la Russie de tous les pays et de toutes lea Iles, de même que des populations nomades et autres comprises dans les limites indiquées. Le 6* fixe te moiH tant de la contribution pécuniaire dont nous avons parlé phis naut. Le 7* est remarquable, en ce (pi'il révète les prétentions de la Russie à s'immiscer dans les affaires intérieures de la Perse ; il est ainsi conçu : Sa Majesté le schah.
éê Fme ajant jugé à ptùçoê de désigMT pour son suooeiaeDr rt héritier pvÊMMBptif son augnste fila le priaee Aiibas4Airza, Sa Majesté Fempereor de toutes les Riisaies r «igsge à reoon» aaitre dès aujoardliuî, dans la per* sonne de œ priooe, le suoœsseur et héritier présomptif de la eoonmDe de Pi^se, d à le ooosidérer eomsM légi* time souverain de ee royaume dès son avènement au trône.
Gette clause était d'autant plus importante pour la Russie, qu'elle plaçait sons sa protection ÎBunèdiate Abbas^ Mina, contre tequd d'autres fils du sduii nourrissaient une jalousie qui , à la mort du roi , aurait pu se traduire «n révolte. Par œtte mesure , le gou* Tomement russe s'attachait le seul prince que son oouraae et ses efforts pour une prompte réumne pouvaient Kndre on lour dangereux.
Alt. 8. lîes bâtinients mwebands de h Russie jouiront , comme par le passé , in droit de naviguer tibrement sur la mer Csspienne, et d'aborder sur ses cotes. Le même droit est accordé aux iiâtiniettts marchands de la Perse.
Quant aox bâtiments de guerre, ceux <pii portent le pavillon rosse conserve* ront le prîvil^^e exclusif de naviguer sur cette mer.
L'art. 9 est relatif aux agents et am» bsssadenrs que les deux psrties contractantes jugeraient à propos de s'envojrer.
Cette stipuiatlon permettait à la Russie de surveiller les démarches de la Perse, et la mettait à l'abri de toute attaque imprévue.
Le loc article traite des privilèges et des devoirs des agents commer* daux.
Le 11* est relatif aux affaires et aux réclanations particulières amenées par rcxtensrân des frontières russes. Le 12* ÙLe un terme de trois années pour laisser aux Persans le temps de rendre ou d'échanger leurs propriétés. Le 18* stipule rechange des prisonniers.
Art. 14. Les hautes parties contractantes n'exigeront pas rextradition des transfuges ou déserteurs qui auraient passé sous leur domination respective
avant ou pendant la fuerr»; toutefois, pour prévenir les conséquences muiueUement préjudiciables pouvant résulter des intelliaences que qudquesuns de ces transfuges chercheraient à entretenir avec leurs anciens compa* trtotes ou vassaux, le gouvernement persan s'en^fsge à ne pas tolérer dans ses possessions voisines de la Caspienne la présence des individus qui lui seront nominalement désignés maintenant, ou qui lui seraient signalés à l'avenir. Sa Migesté l'empereur de toutes les Russies promet également, de son côté, de ne pas permettre que les transfuges persans s'établissent ou restent à demeure dans les khanats de Nakhitchévan, ainsi que dans la partie du khanat d*Érîvan située sur la rive droite de l'Araxe. Il est entendu toutefois que cette clause n'est et ne sera obligatoire qu'à l'égard d'individus revêtus d'un caractère public ou de certaines dignités, tels que les kbans, les beys , et les chen spirituels ou mollahs , dont l'exemple personnel, les instigations et les menées clandestines pourraientexercerunelnfluence pernicieuse sur iMurs anciens compatriotM, administrés ou vassaux. Pour ce qui eoneerne la niasse de la population dans les deux pays, il est convenu entre les deux parties contractantes que les sujets respectifs oui auraient passé ou qui passeraient à l'avenir d'un État dans l'autre seront libres d^ s'établir, ou de séjourner partout où le trouvera bon le gouvernement sous la domination duqud Us seront placés.
Par l'article 15, le schah accorde une amnistie pleine et entièro à tous les habitants et fonctionnaires de la province d'Aderbidljan. Aucun d'eux, sans exception de catégorie, ne pourra être poursuivi pour ses opinions , pour ses actes, ou pour la conduite qu'il aurait tenue, soit pendant la goerro, soit pendant l'ooeupation temporairo de ladite province par les troupes nis- Bss. U leur sera accordé en outro le terme d'un an , à dater de ce jour, pour se transporter librement, avec leurs familles, dans les États russes, pour exporter ou pour vendre leurs biens
L^UNIVEES.
meubles, sans que les gouyernements ou les autorites locaiies puisseut-y Vnettre le moindre obstacle, ni prâeTer aucun droit ou rétribution sur les biens ou sur les objets vendus par eux; quant à leurs biens inmieubles, il leur sera accordé un terme de cinq ans pour les vendre ou pour en disposer à leur gré.
Art. 16. Aussitdt après la signature du ijrésent traité de paix, les plénipotentiaires respectifs s*empresseront d'envoyer en tous lieux les avis et injonctions nécessaires pour la cessation immédiate des hostilités.
Fait au village de Tourkmantchaî, le 23 février 1828, et le 6 de schébone de Tan 1243 de Th^re.
Presque toutes les stipulations de ce traité annoncent l'intention de désorganiser les provinces limitrophes de la Perse, par les mêmes moyens déjà employés avec tant de succès contre la Pologne et la Turquie : contrôle des actes du gouvernement persan;
{)rotection accordée aux habitants pour es exciter à abjurer leur nationalité, et à venir former un noyau de population dans les provinces récemment incorporées à 1 empire; étude systématique des voies commerciales les plus avantageuses; rien n'est oublié, tout se comnine pour faciliter des envahissements ultérieurs.
Tandis que la Russie reculait ses frontières du côté de l'Orient, ses agents diplomatiaues suivaient avec sollicitude tous les événements qui s'accomplissaient en Europe; les amiires de la Péninsule, l'occupation de l'Espagne par les troupes françaises, la résolution énergique de Ganning
Sour soustraire le Portugal à l'inuence du parti anticonstitutionnel de l'Espagne, mais surtout l'état de la Grèce, que la bataille de Navarin venait de soustraire au joug des Turcs, toutes ces circonstances , disons-nous , établissaient, soit par des luttes, soit
Sw des triomphes diplomatiques, l'inuence pleine d'exigences du cabinet de Pétersbourg. L'orateur anglais qui a qualifié de néfaste la victoire de Navarin , avait bien mesuré toute la portée
de cet événement. L'Àutriclie, était restée froide au miUea de l'< thousîasme général qu'excitait en 1 rope la cause des Grecs, avait prévu, avec sa sagacité ordinai; oue la défaite des Turcs ne serait ntable qu'à la Russie; non-seola cette dernière puissance anéantissait d'un seul. coup là marine des Ottomans, mais en agissant de ooneert avec l'Angleterre et la France, dfo persuadait au divan que tout appui étranger lui manquerait dès qu'il i^ésisterait aux exigences moscovites»
Quoi qu'il en soit, le pavillon russe se montra avec honneur dans ces mêmes parages témoins, sous le. règne de Catherine, des succès d'Orlof. Aujourd'hui que la Grèce jouit d'une apparence de liberté sous un gouvememeDt constitutionnel , ce petit royaume, d^ chiré par les fiictions, endetté au delà de ses ressources, use dans des luttes mesquines ce que ses combats pous l'indépendance fui ont laissé d'énergie ; et l'inOuence russe pèse encore sur ses destinées!
La Turquie allait avoir sen tour.
Dans cette guerre, il faut recoonaftre
Sue le droit était entièrement du côté e la Russie; la longanimité d'Alexandre servit singulièrement les intérêts de l'empire; à l'ouverture du règne de son successeur, l'Europe était encore sous le prestige de la modération du tsar défunt, et l'on aimait à confondre avec la pensée du cabinet de Pétersbourg ce qui n'était qu'un accident, qi» l'effet anormal de curconstances particulières. La guerre fut donc déclarée.
Nicolas fit paraître, en avril 1828, un manifeste qui annon^it à ses sujets que l'heure d'une sanglante réparation avait sonné. Nous croyons devoir extraire de la déclaration de guerre que la Russie adressa à la Porte les passages suivants :
« Seize années se sont écoulées depuis la paix de Boukharest, et seize années ont vu la Porte enfreindre les stipulations qu'elle venait de conclure, éluder ses promesses, ou en subordonner Faccomplissement à d'intermi* nables délais. Trop de preuves, que le
Ml
impérial dtera, démontrent teodanoe aveuglément hostile de la politique du divan. Dans plus d'une œeasioii, et surtout en 1821 , elle prit à regard de la Russie un caractère de niovocatioD et d'inimitié ouverte; elle te reprend depuis trois mois par des actes solennels et des mesures de notoriété ettro(>éeone.
■ Ce fut le jour où , en quittant Gon&lantinople, les ministres des trois puissances «sprimaient le vif désir de ODoserver la paix ; le jour où la Porte protestait également de ses intentions pacifiques, quelle a appelé aux armes contre la Russie tous les peuples qui professent le culte de Mahomet, et qu'avouant sa résolution de négocier unÂquement pour s'apprêter à combattre, et de ne jamais remplir les artides essentiels de la convention d'Âkennann , elle a déclaré ne l'avoir conclue que dans l'intention de la rompre. La Porte n'ignorait pas gue e'étalt rompre aussi tous les traités antérieurs, dont la convention d'Akermann a stipulé le renouvellement; maïs elle avait arrêté d'avance ses décisions et sa marche.
c Aussitôt les privilèges du pavillon rasse sont violés, les bâtiments qu'ils couvraient détenus, leurs cargaisons saisies, leurs capitaines contraints de les livrer à des prix fixés arbitrairement, hs valeurs d*un payement tardif et incomplet réduites de moitié, et les snjets de Sa Maiesté impériale forcés de descendre à fa condition de rayas, on de quitter en masse le territoire de la domination ottomane. Cependant k Bosphore se ferme, le commerce de la mer Noire est comme enchaîné, la ruine des villes russes gui lui doivent leur existence devient imminente, et les provinces méridionales des États de rempereur perdent le seul débouché de leurs produits, la seule communication qui puisse, en y favorisant les échanges , y féconder le travail , y porr ter l'industrie et la rich^e. Mais les limites de la Turquie ne suffirent pas à ces mal veillantes dispositions. Quand elles éclatèrent à Gonstantinople, le général Paskevitcfa,àla suite d'une glo-
rieuse campagne, n^ociait avec la Perse une paix dont la cour de Téhéran avait déjà accepté les conditions.
Tout d'un coup il fut surpris des obstaclés apportés à la signature de cette convention; les suggestions de la Turquie en étaient la cause...
« La Russie n'insistera pas sur les motifs qui l'aatorisent à ne point tolérer des actes d'hostilité aussi manifestes, et à en empêcher le retour...
« La paix de 1812 était à peine signée, que déjà la Porte crut pouvoir profiter impunément des conjonctures difficiles où se trouvait alors la Russie, pour multiplier les infractions aux engagements qu'elle venait de prendre.
Une amnistie avait été promise aux Serviens : elle fut remplacée par une invasion et d'affreux ravages. Des immunités étaient garanties a la Moldavie et à la Yalachie : un système de spoliation acheva la ruine de ces malheureuses provinces. Les incursions des peuplades qui habitent la rive gauche au Kouban devaient être réprimées
Ear les soins de la Porte : elles furent autement encouragées; et la Turquie, non contente d'élever, au sujet de plusieurs forteresses indispensables a la sûreté de noà domaines asiatiques, des
1>rétention8 dont elle-même a reconnu e peu de fondement par la convention d'Akermann, les rendit doublement inadmissibles, en favorisant aux bords de la mer Noire, et jusque dans notre voisinajie, le commerce des esclaves, les rapmes , et tous les genres de désordres. Il y eut plus : alors , comme à 8 résent, les vaisseaux sur lesquels ottait le pavillon de Russie furent arrêtés dans le Bosphore, et toutes les stipulations du traité de commerce de 1783 ouvertement violées. Il n'aurait tenu qu*à l'empereur Alexandre de tourner sa puissance contre la Porte ottomane; sa position lui offrait d'immenses avantages : il renonça à s'en prévaloir. Une si haute modération ne nit pas comprise; pendant cinq ans, le divan se roidit contre les ouvertures conciliantes de l'empereur Alexandre; et cepeiMlant une guerre avec la Turquie n'entraînait aucune complication
L'UNIVERS
des rapports de la Russie avec ses prin* cipaux alliés. Nul pacte de garantie, nulle solidarité politi(]ue ne rattachait les destinées de l'empire ottoman aux stipulations réparatrices de 1814 et de 1816, à l'ombre desquelles l'Europe civilisée et chrétienne respirait de ses longues discordes, et voyait les gou< vernements unis par le souvenir dime gloire commune, et par une heureuse identité de principes et d'intentions.
« Un soulèvement général de la Morée , et l'irruption en Moldavie d'un chef de parti infidèle à ses devoirs, vinrent réveiller dans le gouvernement et dans la nation turque tous les transports d'une haine aveugle contre les chrétiens ses tributaires, sans distinction entre l'innocent et le coupable. La Russie frappa d'une juste réprobation l'entreprise du prince Ypsilanti; elle autorisa , comme puissance protectrice des deux nations, les mesures de défense et de répression légitime adoptées par le divan , en insistant toutefois auprès de hii sur la nécessité dé ne pas confondre des populations inoffensives avec les fauteurs de troubles, qu'il importait de désarmer et de punir. Ses conseils furent repoussés; le représentant de Sa Majesté impériale fut insulté dans sa propre demeure; l'élite du clergé grec, et le patriarche qui en était le chef, subirent, au milieu des solennités de notre sainte religion , un supplice ignominieux. Tout ce qu'il y avait d'élevé parmi les chrétiens fîit saisi, dépouillé, massacré sans jugement; le reste avait pris la fuite. Cependant le feu de l'insurrection , loin de se ralentir, se propageait de toutes parts. En vain le ministre de la Russie essaya de rendre à la Porte un dernier service, en vain, par sa note du lé juillet 18)1 , il lui indiqua des voies de conciliation et de salut.
« Après avoir protesté contre des crimes et des fureurs sans exemple dans l'histoire , il se vit obligé de remplir les ordres de son souverain, en quittant Constantinople. Ce fut dans ce temps que les puissances amies et alliées de la Russie, toutes intéressées au maintien de la tranquillité géné-
rale, s'empressèrent d'ollfrir et d'employer leurs bons o£Sces» à K^et de conjurer l'orage qai allait gronder va le gouvernement turc, frappé d'un aveuglement funeste. La Russie suspendit à son tour le redressement de ses trop nombreux grie£i, dans i'espoir de parvenir à concilier ce qu'elle se devait à elle-même, avec les méasgements que la situation de l'Europe, et son re])06, plus d'une fois oompromis, paraissaient alors réclamer.
« D aussi grands sacrifices demeurèrent stériles. La Porte poursuivit l'exécution d'un plan destructeur onitre les populations chrétiennes soumises à son pouvoir... l'attitude du divan devint de jour en jour plus menaçante à l'égard de la Servie, et l'oocupation de la Moldavie et de li Valachie se prolongea malgré les efforts de la Grande-Breta^ et les plus solennelies promesses Entes à son représentant, malgré même rerapressement de la Russie à rétablir, do qu'elles furent articulées , ses anciennes relations avec la Porte. Tant de procédés hostiles devaient enfin lasser h patience de l'empereur Alexandre. Il fit remettre au ministère ottoman, eo octobre 1835, une protestation éoerp' que; et quand une mort précoce l'enleva à l'amour de ses peuples, il venait de déclarer qu'il réglerait les af&im de la Turquie selon les droits et ks intérêts de son empire.
«Un nouveau r^ne commença...
Dès son avènement au trône, l'empereur Nicolas entama des tiégoâatiim avec la Porte, dans le but d'ajuster plusieurs différends qui ne r<i^rdaient que la Russie, et posa ensuite, le 38 mars (4 avril) 1826, de concert avee Sa Majesté le roi de la Grande-Avtagne, les bases d'une intervention hautement i^éclamée par le bien général... D'un côté, Sa Majesté impériale, espérant de l'union des grandes coim la cessation plus facile et plus prompts de la guerre qui ensanglante l'Orient, renonçait à toute influence isolée, éea^ tait toute idée de mesures esàmres dans cette question majeure; de l'aotre, par ses négociations immédiata
«vee le divan, elle s'efifornit de lerer memn un obstacle à la recondlktion oitre les Tores et les Grecs. Sous œs aaapioes, les eonféreoees d'Akennaim sVwivrireat, Elles aboatirent à la conctnaioD d'une cooTentlon additionoelle aa tr^té de Boukharest.... L'envoi d*iiiie mission permanente à Gonstantinople soivit de près eet aocommodement, et Ineotdt le traité du 6 juillet 1837 Tint encore consacrer, à la face da monde, les maximes de déslntéressement dont fait foi le protocole du S9 avril. Les voies les plus amicales fiunent tentées ponr iiedre agréer à la Porte les termes de cette transaction satotaire. Des communications franches, mii déronlaient à ses yen les pians aes trois cours, la prévinrent qœ , dans le cas d'un rrfus , leurs flottes rénnies seraient obligées d'arrêter une taftte devenue incompatible avec la sûreté des mers« les besoins do cobo* merce et la civilisation du reste de FEorope* La Porte ne tint aucun compte de ces avertissements. Un comnsManl des troupes ottomanes, aussitôt afnrès avoir conclu un armistice profîsoire, viola sa parole, et fiait par en appeler à la forée. Alors eut lieu le eomnat de Kavarin; mais, résultat néeessaire d'nn manque de foi pronvé etd'one agression flagrante, ce combat niémc fournit à la Russie et à ses alliés Foccadon d'exprimer au divan le désir de maintenir la paix sur de solides garanties.
« TO est le système, tels sont les actes auxgaels la Porte a répondu par son Bianimte du 20 décembre, et par dès mesures qoi constituent autant d'infractions au traité de la Russie, autant d'msnites à ses droits, autant de graves atteintes à sa prospérité commerciale, autant de témoignages du désir de lui susciter des emoarras et des ennemis.
« Placée dès lors dans une position eu son honneur et ses intérêts en souffrance ne hii permettent plus de rester, la Russie déclare la guerre à la Porte Ottomane , non sans regret , mais Sfirès n'avoir rien négligé, pendant seize années consécutives , pour lui en
épargner les funestes consé<|uence8.
« Provoquée par la Turquie, cette guerre fera peser à sa charge les frais qu'elle entraîne et les pertes essuyées par les sujets de Sa Majesté impériale; entreprise pour remettre en vigueur des traités que la Porte regarde comme non avenus, elle tendra a en assurer l'observation et l'eflicacité ; amenée par le besoin impérieux de garantir au commerce de la mer Noire et à la navigation du Bosphore une liberté désormais inviolable, elle sera dirigée vers ce but également utile à tous les États de l'Europe.
« En recourant aux armes, la Russie , loin de se livrer, comme le divan l'en accuse, à des sentiments de haine contre la puissance ottomane, ou d'en méditer la chute , croit avoir ifoumi la preuve convaincante que, s'il entrait dans ses vues de la combattre à outrance ou de la renverser, elle aurait saisi toutes les occasions de guerre que ses relations avec la Porte n'ont cessé de lui ofirir.
« La Russie n'est pas moins éloignée de nourrir des projets ambitieux, i&ez de pays et de peuples reconnaissent ses lois, asses de soins s'attachent à l'étendue de ses domaines.
« Finalement , la Russie, pour être en état de «uerre avec la Porte par des motifs indépendants du traité du 6 juillet , ne s'est pas écartée et ne s'écartera pas des stipulations de cet acte. Il ne la condamnait point, il ne pouvait la condamner à sacrifier des droits antérieurs d'une haute importance, à tolérer des provocations directes, et à ne pas demander la réparation des plus sensibles dommages. Mais les devoirs qu'il lui impose, et les principes sur Msquels il se fonde, seront, les uns remplis par elle avec une scrupuleuse fidélité, les autres observés sans dévia* tion. Ses alliés la trouveront toujours prête à concerter avec eux sa marche dans l'exécution du traité de Londres, toujours empressée de concourir à une œuvre que sa religion et tous les sentiments dont l'humanité s'honore recommandent à son active sollicitude, toujours disposée à ne profiter de sa
UUNIVERS.
situation actuelle gue pour accélérer raccoiitplissement des clauses du traité du 6 Juillet, et non pour en changer les effets ou la nature. Uempereur ne posera les armes qu'après avoir obtenu les résultats indiqués dans la présente déclaration.
« Donné à Saint-Pétersbourg, le 14 avril 1838. »
Le maréchal comte Wittgenstein passait le Pruth le même Jour où la Russie déclarait la guerre à la Porte.
Boukharest fut immédiatement occupé « et Ion mit le siège devant Braïlof. Un troisième corps construisit une digue de plus d*une lieue, entre Toultcha et Issatcha, pour passer le Danube alors débordé. Ces travaux demandèrent plusieurs semaines; enfin le passage s effectua sous la direction de l'empereur. « Le plan suivi par Tarmée russe était de pénétrer en Bulgarie et de s*emparer des points principaux , dans le but de faciliter Tappro- ▼isionnement des troupes. Varna était par conséquent la place la plus impor-
'attaquer
mer, et une flotte russe ne pouvait être employée à cet effet avant que Poti et Anapa fussent au pouvoir des Russes. Cette dernière place fut emportée par le prince Menchikof.» (J.
Tolstoy, Histoire du comte Paskevitch d'Érivan).
La prise de Braïlof coûta cher aux Russes; on prétend qu'ils perdirent devant cette médiocre forteresse de vingt à vingt-cinq mille hommes, ce qu'il serait difficile d'admettre sans reffet meurtrier des mines, qui, au lieu de faire sauter les remparts , firent périr un nombre infini d'assaillants. Le grand-duc Michel , qui dirigeait les travaux du siège, fit recommencer l'assaut après une tentative infructueuse, et la ville se rendit te 3 juin. Plusieurs autres places d'une moindre importance capitulèrent successivement. Les forces des Turcs se concentraient à Sdioumla; il était important de les battre dans cette position , ou du moins de les bloquer assez
étroitement pour les empêcher de dre à revers les corps russes qui sa porteraient sur Varna. L'empereur était à la tête de son armée. On renooiitra les Turcs entre Kischia et Boulanlouk : après une résistance brillante, ils se retirèrent dans leur camp retranché.
Les Russes , ne pouvant emporter une position défendue par une armée for^ midable, cernèrent Schoiunla du eâié de l'est, entre la route de Silistrie et d'Eski-Stamboul. Dans les combats fréquents qui eurent lieu à cette époque ^ les troupes musulmanes déployèrent un grand courage, et montrèreat ce qu'elles pouvaient devenir quand la réforme militaire aurait porté tous ses fruits. Gc»endant le prince Menchikof faisait le siège de Varna. L'empereur s'y rendit le 31 juillet. X^ petit nombre des troupes russes et l'assiette de cette place lui prouvèrent bientôt que les travaux du siég^ traîneraient en longueur. D*un autre côté « Silistrie résistait , et sur tous les points l'insuffisance des moyens d'attaque se faisait vivement sentir. L'emoereur était retourné à Odessa, et déjà persuadé qu'une seconde campagne serait nécessaire, il donnait ses orares dans cette oonviction. Au mois d'août, il se livra plusieurs combats sanglants qui firent mieux reconnaître encore combien l'armée russe', disséminée sur un espace si considérable, se trouvait hors d'état d'obtenir des avantages décisifs.
Le 37 août, l'empereur rejoignit son armée devant Varna, et &aolit son quartier général à bord d'un vaisseau oe ligne. « La flotte se trouvait embossM dans le bassin même de Varna , à deux mille pas de la citadelle. Le tO septembre, les Turcs firent une vive sortie; mais, repoussés avec perte, ils se virent contraints d'abandonner tous les points qu'ils occupaient sur les rives du lac de Devno... Le 30 sep* tembre, on fit jouer les mines, et l'on pratiqua une brèche qu'un £aible détachement escalada dans la nuit du 3S au 24. Cependant il fut obligé de se retirer; mais cette tentative ouvrit les yeux aux Turcs sur la possibilité d'un
, et YouMouf-Padia capitula.
Le but qu^on se proposait dans cette cHÈip9ffïe fut atteint; Varna, après deux mois d*un si^e opiniâtre, se rendit le 3 octobre.
« La reddition de cette place ooca* siooDa quelques mouTements 'dans les oorpfi turcs. Omer-Vrione, après avofr ÎDtttileiiieQt essayé de s'établir sur la rrre droite du Kamtchick , fut oblicé de repasser le fleuve et de franchir le Balkan. Dans toutes les guerres que la Russie livre à la Porte, elle a soin de s^assurer de la Valachie. Le général Geismar occupait cette province à la tète de cinq ou six mille Russes. Le 13 septembre, le pacba de Vidin, qui commandait viogt-cinq mille hommes, attaqua ce général près de Tcborlou.
Les Russes , formés en petits bataillons carrés, tinrent ferme pendant toute une kmmée; la nuit même ^i suivit cette belle déifense, ils fondirent sur Tennemi, qui ne s'attendait pas à cette brusque attaque , et le mirent dans une déroute complète. Sous les murs de Schoumia , les Turcs prirent TofTensive en plusieurs rencontres. Le général Roudzévitch parvint cependant à repousser Teunemi, non sans éprouver nd-méme des pertes assez considéra- Ues. La saison était déjà avancée; la neige commençait à rendre les chemins impraticables; les troupes russes prirent leurs quartiers d'hiver, et Temperenr retourna à Odessa.
« Maintenant nous allons tourner nos r^ards sur l'Asie, et exposer succinctement les opérations du comte d'En van, dontles forces occupaientlesTurcs dans leurs possessions méridionales, et les empêchaient de concentrer toutes leurs forces du côté du nord. Anapa et Poti allaient assurer aux Russes les bouches du Phase, et les rendre maîtres du littoral de la Mingrélie et de i'Imérétie. Paskevitch s'empara de la forteresse de Kars, qui capitula le 23 de juin. Deux mille Turcs furent tués ou blessés; trois mille, au nombre desquels était Émir-Padia, chef du pachalick de Rars, déposèrent les armes, et l'on trouva dans la place cent cinquante pièces de canon avec un nom-
ZS' Livraison. (Russie.) t. ii.
breux matériel. Le géuëral russe avait à lutter contre les difllcultés des lieux quelquefois impraticables pour Tartiilerie. Des symptômes ae peste se déclarèrent parmi ses troupes; son activité et sa prévoyance triomphaient de tous ces oostacies. Le 34 juillet, il enlève la forteresse d'Akhalkalaki. A la nouvelle de oe succès, Rertvis et Poti se rendent sans résistance. Le f aodt , l'armée russe se porta a Akhaltzik, où les Russes avaient réuni une armée de trente mille hommes; elle marcha à travers une étroite chaîne de monta-
§nes, gravissant des sentiers coupés e précipices, et, le 5 août, le général dispersait un gros corps de cavalerie turque gui venait au secours de la ville pour lui disputer le passage du Kour.
« Le comte d'Érivan n'attendit pas l'arrivée du général Papof , qui se trouvait encore à deux journées de marclie ; il savait qu'une attaque impétueuse, quoique avecpeu de troupes, le servirait plus efOcacement que s'il avait recours à des manœuvres lentes. Il laissa le général Mouravief devant la place, et partit avec huit bataillons,toute la cavalerie et vingt-cinq pièces de canon, pour tourner le flanc droit de l'ennemi... Il tomba sur un corps de trente mille hommes qui sortit de ses retranchements pour se défendre.
On se battit toute la journée; les Turcs furent repoussés dans leurs lignes, et, après une vive fusillade, le camp retranché fut emporté, et Fennemi poursuivi au delà de trente verstes. On évalua ses pertes à deux mille cinq cents hommes, douze canons, treize drapeaux, sans compter des approvisionnements considérables.
« Après cet avantage, le général en chef retourna sur-le-champ sôus les murs d'Akhaltzik, et le siège fut poussé avec vigueur. L'assaut fut livré le 15, et, après douze heures de combat et une défense désespérée, Akhaltzik tomba au pouvoir aes Russes. La citadelle se rendit le lendemain et obtint la libre sortie; sa garnison était forte de deux mille hommes ; celle de la forteresse de treize mille; soixante- Sept canons , cinquante-deux drapeaux ,
MC
L'UNIVERS
cinq qucitefl de pacha tombèrent au pouvoir des vainqueurt. LVnnemi s'était défendu aveo un courage extraordinaire i sur quatre cents artilleurs , 11 n*en resta que cinquante; une centaine de janissaires se firent tuer jusqu'au dernier; sur dix-huit cents soldats d'élite, treire cents tombèrent; les habitants, qui combattirent aussi, perdirent trois mille hommes. L'armée russe éprouva de son côté des pertes sensibles, surtout en officiers; elle en eut neuf de tués, dont un colonel; trentodeuxfurentblessés.»(J.Tol8toy).
Atzkhoura, Arvaean, Bajazet, Tapruk-Kalé et Diaoïne se soumirent successivement de gré ou de force.
Les Russes en vinrent aux mains à diverses reprises avec les Kourdes, caya^ liers intrépides, maispeupropresàcombattre contre des masses. Paskeyitch, après avoir assuré la subsistance de ses Groupes, suspendit les opérations militaires, et se rendit à Tiilis le4 octobre.
Quoique l'hiver eât suspendu les hostilitéi dans la Turquie d'Europe, le sultan prouva par quelques démonstrations que le système mil!-* taire de la Turquie était complètement (^ngé. Le grand vizir essaya de surprendre Prorady. mais Tattitude des Russes le força a la retraite. Le général Geismar eut aussi à repousser •quelques attaques dans la Valachie; il s^empara de Kalé et de Tamovo. Sizeboli, ainsi qu'un petit fort dans le golfe de Bourgas, turent surpris par une escadre russe, et la flotte turque qui stationnait sur le Danube, près de rHcopoIis, fut détruite par une escadrille russe; de sorte fue les Turcs ne possédaient plus que Giourgevo en deçà du Danube.
Pendant que l'empereur lYJcolas ordonnait de nouvelles levées et organisait de puissants moyens d'attaque pour la campagne de 1829, b diolomatie redoublait d'efforts pour empêcher l/es Russes de poursuivre leurs avantages.
Le prince de Mettemich sollicitait a la fois les cabinets de Londres, de Paris et de Berlin , d'employer leur intervention pour sauver la Turquie d'une ruine probable. Le but de cet homme d'Etat
était en outre de laisser les Rumci sous le coup d'une campane manquée.
S'il faut en croire les iHevéiaUoiis du PortMio, r Angleterra n'était pas éM-
S née de se prêter à cette oonâ>iiiai80B; s'agissait d'entraîner la France, ce qui aurait mis la Prusse dans la nécessité de se [prononcer dans le même sens. L'habileté du comte Poaso-dt- Borso fit échouer ces tentatives; il employa son influence personnelle sur Charles X et sur le baron de Damas pour détourner le coup gue rAutriche allait porter à la Russie, et II conseilla a sa cour de reprendre le plus tôt possible les hostilités, bien persuadé qu'une victoire aplanirait mieux les difficultés qu'un congrès ou des protocoles. L'Autridie . se voyant abandonnée, essaya de pallier ce qu'il y avait eu d'hostile dans ses intentions, et se résigna à souffrir ce qu'elle ne pouvait empéchor.
Le sultan, de son cdté, encouragé par quelques succès , ne négligeait rien pour opposer à l'ennemi une résistance vigoureuse. Méhémed-Tezid , qui avait succédé à Hussein-Pacha , fut remplacé lui-même par Reschid-Pacha : ce dernier arriva au camp de Schoumla le 8 mars. L'armée des Turcs comptait environ cent mille hommes, dont un tiers de troupes régulières. « Le comte Diebitsch , nommé général en dief des armées russes, se trouvait déjà, depuis le 8 février, à son quartier ffénéral dTassi. Vers le milieu d'avril, les Russes, partagés en deux colonnes , passèrent le Danube à Hirsova et Kalarasch. Le 5 mai , un corps d'armée cerna Silistrie, et força quel-
Sues troupes turques à se renfermer ans la place, abandonnant aux Rosses les ouvrages avancés. Le même jour, le général Roth en vint aux mains avec le grand vizir, qui commandait des forces quadruples, et finit par le mettre dans une déroute complète.Parmi les blessés, se trouvait Ali-Pacha lui-même. Cet^ victoire , où sept mille hommes en battirent trente mille, rendit le général ' Roth maître de la position de Devno. • (Extrait de l'ouvrage déjà cité, par M. J. Tolstoy).
Le 17 Jolo, Sitittrie, après s'dtro dâendue itendânt six semainss et STotr soutenu vingt-sept jours de tranchée OflTefte, se renaît au général Kras* sofskk Tandis que le grand Tizir essayait de reprendre Provadî » DIebîtscb se portait vers Teni-Bazar, où le gé* néral Roth rappuvaît tout en obeenrant rennenai. Le combat de Yeni-Bazar fut tout à Tavants^edes Russes; celui de Koolefteha coûta plus cher au vainqneiir, mais il décida du sort de la campagne (39 mai). Il paraît que l'ae»
tîoD avait été loi^mps douteuse, et qoe sans un corps de réserve qui fit pencher ravantage en Êiveur des Rash ses, la victoire eât été au moins incertaine.
Le passage des Balkans pouvait s'effectuer sans danger depuis que les Russes étaient maîtres de Stlistrie.
Pendant que toute Tattention du vizir se portait sur Schoumia, des corps russes quittaient Tannée d'observation pendant la nuit» et s'écoulaient silen* cteusement sur la route de Kamtchik.
Le passage du fleuve du même nom s*opera malgré la résistance des Turcs:
Rudiger pénétra dans Aîdos, et poursuivit l'ennemi dans la direction de Kamabat. Dans le même temps, Rotb.
s'emparait de la place de Bourgas; les différents passages du Balkan furent successivement occupés. Il y eut encore une a£Eaire assez cbauoe près de Slivno : cette ville fut emportée d'assaut; et Diebitscb, qui venait de conquérir le titre deZÎBLDalkanski, s'avan- Sût sur Andrinople, où il fit son entrée ans les derniers jours du mois d'août.
Tandis que les Turcs voyaient avec, étonnement et d^espoir l'ennemi franchir cette ceinture de montagnes qu'ils avaient regardée jusqu'alors conune une barrière insurmontable , les Russes remportaient en Asie des avantages non moins décisifs. Salegh-Pacba, cbargé de défendre Erzeroum, avait réuni une armée d'environ cinouante mille bommes ; mais au lieu d*attaquer tes Russes en rase campagne et de profiter de Tavantaoe du nombre, et oe la connaissance qiril avait des localités, pour harceler l'ennemi et intercepter
IMS convois , il résohit de reprendre les places fortes dont I^evitch s'était emparé. Le comte d'Érivan battît ces corps séparés, inhabiles encore dans l'art des^ sièges. C'est ainsi que toiw les efforts des Turcs vinrent échouer contre Akhaltzik. Le padia de Trébi' zonde, Kûa-Oglou, qui avait Thitention d'envidilr la partie russe de la Gourie, fut àéMt à Limani par le génàral Hesse. Paskevitch, obligé de faire fàce k une armée nombreuse qui essayait de l'envelopper, fit venir quelques renforts de Bajazet et d'Érivan; toutefois il reprit bientôt l'offensive.
Le général Bourtzof remporta un avantage signalé sur le lieutenant du seraskir, pr& du village de Tcbabori (3 juin). * Sur ces entrefaites , un corps de vinst mille bommes, sous les ordres w Haki-Pacba, s'avancant d'Ërzerotim, vint prendre une forte position dans les parages boisés de Mili-Douzé, sur le versantdes montagnesdeSaganlook.
Un autre corps de trente millelximroes avait quitté Erzeroum et suivait o^bû-ci.
• Le comte d'Érivan, de son côté^ ayant concentré ses forces près do vil^ lige Katanli , se préparait au combat..: Le 12 juin, il fit une fausse démon»* tration du cAté du camp de Haki-Pa* cha; il ordonna en m&ne temps au général Bourtzof de se porter daas cette direction avec une partie de ses troupes, et partit lui-même à aiarefaes fardes vers les gorges des montagnes de Sagaolouk; iPfit en une nuit trente verstes par des chemins ineoctricables, couverts de neige et sillomies de profonds ravins. Le soir, il arriva au bord de la rivière Ingis, sur le flanc de la position de l'ennemi... Le 18, le général en chef avait tourné entièrement la position de Haki-Pacba; mais au moment même de ratta(;(ue| l'avant* garde du séraskir, qui arrivait d'Erz^* Koum avec trente mille hommes au secours de son lieutenants déboucha par une gorge qui, do viQage de Jovina^ va se réunir à la grande vallée. Le général en dief résolut auscit^ de Fat^upier, et marcha sur le séraskir, quil rencontra près du village de
L'UNIVERS
Kaioli. La cavalerie du séraskir entama l'affaire en s^élançant, par un immyenMini en cercle, sur Taile droite de l'armée rosse, que le comte d'Érivan conduisait lui-même à l'attaque. Les Turcs furent obligés de plier, et Paskevitch résolut de poursuivre sa victoire et de battre son |)rincipal ennemi à fond , avant que Haki-Pacna pût être informé que le séraskir était si près de lui. Il donna ordre au général Bourtzof d'inquiéter le camp de Haki-Pacha , et se hâta d'en finir avec le séraskir. Les Russes attaquèrent en trois colonnes :
une, sous les ordres du général Mouravief , tourna le flanc eauche de l'ennemi, en s'élevant sur le revers de la montagne; la seconde, sous le général Pankraticf, tourna sur la droite; le général Raîe&ki commandait la troisième au centre : ce dernier avait ordre d'attendre les attaques des deux ailes , et de saisir le moment pour les soutenir... Assaillis sur les deux flancs par l'infanterie russe, les Turcs commencèrent à fléchir... Aussitêt la cavalerie et l'infanterie légère s'élancèrent en avant sur la crête de la montasrne, et la retraite de l'ennemi devint bientôt une fuite générale. Les Turcs, aban- <tonnant leur artillerie, se réfugièrent en désordre sur les monts Saganlouk.
On trouva un riche butin dans leur camp, et le champ de bataille couvert de morts témoigna de l'étendue de leurs pertes.
«Après cette victoire, Paskevitch se retourna sans perdre de tem]^ contre le camp retranché de Haki-^ Pacha. Il paratt que ce dernier ignorait encore la défaite du séraskir. On lui envoya un prisonnier pour l'en in^ truire. Le pacha voulait capituler; mais ses troupes s'y opposèrent probablement, puisque le reu des batteries turques recommença bientôt avec force. Cette circonstance décida le comte Paskevitch à donner le signal de l'attaque , et l'armée russe s'ébranla en cinq colonnes.
« La colonne principale, conduite par le comte d'Énvan , marcha droit à l'ennemi; la seconde, sous les ordres de Pankraticf, fut chargée de prendre
en flanc la position de IVnnemi pour loi couper la retraite; les trois autr^ , sous les ordres des généraux Sackeo , Mouravief et Léonor, se portèrent les routes de Midgingerd, de Zanaah de la vallée d'Andjar. Les deux ^ mières colonnes pénétrèrent dans te eamp , qu'elles mirent en déroute ; ellea s'emparèrent des canons encore fumants des Turcs, et les tournèrent aussitôt contre les fuyards. Le gén^l Pankraticf les atteignit dans leur fiiîte , et fit un grand nombre de prisonniers ^
f»rmi Itôquels se trouva Haki-Pa4±a , ieutenant du séraskir. Les colonnes destinées à couper la retraite de l'ennemi rencontrèrent des ravins profonds , des forêts épaisses , et ne purent l'empêcher de se sauver en partie dans les voies et les gorges du bassin de l'Araxe. Il serait diracile d'évaluer la perte des Turcs en morts et en blessés ; les prisonniers étaient au nombre de douze cents. Dix-neuf canons, des armes de toute espèce, et tout Tattirail du camp tombèrent au pouvoir du vainqueur. » (Extrait de l'Essai bicer»^ phique et historique sur le comte Paskevitch, par J. Tolstov).
L'armée russe avait à franchir les monts Saganlouk pour se porter sur Erzeroum ; la forteresse de Hussein- Kalé se rendit sur une simple sommation. Les Russes y trouvèrent des approvisionnements considérables et vingt-neuf canons. Le 27 juin , l'armée de Paskevitch campait à quelque distance d'Erzeroum. Il commen^ par s'emparer des hauteurs dcTap-Dagh, qui dominent la ville, et l'artillerie russe, de ce point culminant, ouvrit un feu terrible contre la place, qui capitula le 27 juin. Outre des approvisionnements et des munitions de toute espèce, on y trouva cent cinquante canons. Le séraskir et quatre autres pachas furent faits prisonniers. Paskevitch, en récompense de ce brillant succès , flit nommé chevalier de l'ordre militaire de Saint - Georges de la première classe.
La prise d'Erzeroum -força le padia de Van, qui assiégeait Bajazet, a ré»
trograder pour aller défendre son pa-
èlialik. Le général BourUof s'empara de Baîbourt , place d*uae haute importance à cause de sa position dans le voisinage des mines de cuivre dont les Turcs tirent un rcTenu considérable.
Les Russes continuaient à s'étendre, occupant les points les plus favorables , tant pour assurer leur nouvelle conquête que pour en faciliter de nouvelles. Cependant le général Bourtzof sortit de Baîbourt pour se porter à la rencontre d'un corps t»rc qui s'était réuni sur la route de Trébisonde ; il l'attaaua près d'un défilé vers le village de Knart; mais, enveloppé par des forces supérieures , il tomba frappé d'une balle , et ses troupes furent obligées de se renfermer aans la place.
Les Turcs reprirent Baîbourt, mais Paskevitch les en chassa après un assaut meurtrier. Le général en chef marchait déià sur Trébisonde, lorsqu'il apprit que la paix était signée à Anonnople entre la Russie et la Porte.
Il retourna, à THlis , et organisa une expédition contre les peuplades au nord du Caucase, qui étaient en pleine Nisurrection*
La campagne d'Orient venait de finir d'une manière glorieuse peur les Russes; le traité d^ndrinople, conclu le S ( 14) septembre 1839 , leur assurait des avantages qui compensaient amplement leurs sacnfices. Et cependant ces sacrifioes furent immenses.
Selon le rapport du lieutenant-colonel Chesney, oans la première campagne qui eut pour résultat la prise de Varna et la levée du siège de Silistrie , des milliers de Russes périrent de la peste , et ils perdirent trente mille chevaux.
D'après les mêmes renseignements, les Russes traversèrent le Balkan au nombre de quarante mille seulement , dont, quelques jours après, un quart se trouvait dans les hôpitaux. Cet officier ajoute que , sans compter les Bosniens qui ne s'avancèrent pas au delà de leurs propres frontières , les Turcs n'ont jamais eu sur pied, dans cette guerre , plus de cent mille hommes de troupes irrégûlières , et quarante mille de troupes régulières.
« f.cs Russes se ressentaient cruelle-
ment de l'effet des maladies qui n'atteignaient pas les Turcs , probablement à cause de leur pratique religieuse d'ablutions continuelles. Les Russes souffraient aussi beaucoup du manque de vivres , ou plutôt de ce qui en revenait au soldat , en vertu des contrats de fournitures passés avec les officiers.
^ A Boukharest , en décembre 1830, le médecin en chef convenait de la perte de douze mille Russes morts de la peste. A Varna , les officiers russes estimaient leurs pertes à dix mille hommes. A Silistrie, la mortalité était terrible. A Andrinople , six mille malades moururent tous au bout de trois mois. La perte totale des Russes, dans les deux campagnes , fut de cent quarante mille hommes et de cinquante mille chevaux. » (Port-folio, n* 26.)
Bien que les traités n'aient quiune existence- éphémère, il est cependant indispensable de les méditer, parce ^'ils expriment la situation respective des puissances contractantes , et qu'on y retrouve , sans un grand effort d'attention , les tendances ultérieures de la partie prépondérante. Guidé par Ces motifs , nous allons rapporter les stipulations principales du traité d'Andrmople.
Le premier sortide n'est qu'un préambule oe pure forme.
Article 2. Sa Majesté l'empereur et
ridischah de toutes les Russies rend la Sublime Porte la principauté de Moldavie, avec toutes les fiontières
Su'elle avait avant le commencement e la guerre à laquelle le présent traité a mis fin ; Sa Majesté impériale rend aussi la principauté de Valachie, le banat de Kraîovat, la Bulgarie et le pays de Dobroutché depuis le Danube jusqu'à la mer, ainsi que Silistrie, Hirsova , Matchin , Issaktcha , Toultcha , Babadag , Bazardgik , Varna , Provadi et autres villes, bourgs et villages qu'il contient, toute l'étendue du Balkan, depuis Éminé-Boumou jusqu'à Kosan , et tout le pays depuis le Balkan jusqu'à la mer, avec Selimno, Yamboli, Aîdos, Kamabat, Andrinople, Bourgas, et toutes les
L'UNIVERS
THIes, bourgs elT villages, ainsi que toutes les places que les troupes russes ont occupées dans la Roumélie.
Article 8. Le Pruth continuera de former la linrrite des deux empires , depuis le point où cette rivière touche au territoire de la Moldavie jusqu'à sa jonction avee le Danube. De ce
S oint la ligne frontière suivra le cours u Danube jusqu'à Tenibouchure de Saint-Creorces ; de sorte que , laissant toutes les fies formées par les divers bras de ce fleuve en possession de la Russie , la rive droite restera , comme par le passé , en possession de la Porte ottomane. Cependant il est convenu ooe eette rive droite restera inhabitée depuis le point où le bras de Saint»
Georges se sépare de celui de Soulini , à une distance de deux heures du fleuve , et qu'aucun établissement n'y sera formé , non plus que sur les ties qui resteront au pouvoir de la Russie ; et , à Texeeption des quarantaines qni pourront y être établies, il ne sera permis d'y faire aucun autre établissement. Les bâtiments marchands des deux puissances auront la faculté de paroourir le Danube dans tout son cours ; et ceux qui porteront le pavil» Ion ottoman auront libre entrée dans les embouchures de Rili et Soulini , eelledeSaiotGeoi^gesrestantcommune aux navires de guerre et bâtiments marchands des deux puissances contractantes. Mais les navires de coerre fusses, lorsqu'ils remonteront le Danube, n'avanceront pas au delà du point de sa jonction avec le Pruth.
Ces dispositions mettent à la disposition des Russes l'embouchure du Danube.
Article 4. La Géorgie , l'Imérétie , la Mingrelie , la Gourie , et plusieurs autres provinces du Caucase , ayant été depuis de longes années et à pjerpétuité réunies a l'empire de Russie, et tft empire ayant acquis , par le traité de Tourkmantchai * les khanats d'Érivan et de Nakhitchévan, les deux hautes parties contractantes ont reconnu la nécessité d'établir entre leurs États lespectift le long de cette ligne une frontière bien tracée pour (Hrévenir
toute discussion ultérieHre. Elles ont 4;alement pris en considération les moyens convenables de s'opposer aux incursions que les tribus voisines ont faites jusqu^à ce Jour, et qui ont si souvent compromis tes relations d'amitié et de bonne intelligence entre les deux empires. En conséquence, il a été convenu de considérer xlésormais comme formant la frontière entre les territoires de la cour impériale de Rus> sic et ceux de la Subfime Porte en Asie, la ligne qui, suivant la limite actuelle de la uourie, depuis la mer Noire , remonte jusqu'au bord de l'Imérétie, et de là en liôie droite jusqu'au point où les frontières des padialiks d'AkhaItzik et de Rars rencontrent celles de la Géorgie , laissant de cette manière au nord et au dedans de cette ligne la ville d'AkhaItzik et le fort de Knalinanik à une distance moindre de deux heures. Tous les pays situés au midi et à l'ouest de cette ligne de démarcation , vers les pachaliks de Rars et de Trébisonde, ainsi que la majeure partie du pachalik d'AkhaItzik , resteront à perpétuité sous la domination de la Sublime Porte, tandis que ceux
Î[ui sont situés au nord et à l'est de la igne mentionnée ci -dessus, vers la Géorgie , l'Imérétie et la Gourte, ainsi que le littoral de la mer Noire, depuis l'embouchure du Rouban jusqu'au port Saint-Nicolas inclusivement , seront sous la domination de l'empire de Russie. En conséquence , la cour impériale de Russie abandonne et rend à la Sublime Porte le reste du pachalik d'AkhaItzik , la ville et le padialik de Rars , la ville et le pachaliK de Bajazet, la ville et le pachalik d'Erzeroum, ainsi que les places occupées par les troupes russes, qui peuvent être en dehors de la ligne indiquée.
Les stipulations contenues dans cet article tendent évidemment à faciliter la soumission des peuplades du Cau*case , en les isolant de tous côtés.
Article 5. Les principautés de Moldavie et de Valnâiie s étant placées, par une capitulation , sous la suzeraineté de la Sublime Porte^ elles conserveront tous les privilèges et immuiii-
lét gui teiur auront Hé aoeontés, aoit par les traités oondus antre let d«ix eours impériales 9 soit par les bâtifihérifs promulffuÀ à diTersoi époques.
Ellfs jouiront ou libre exercice de leur religion , d'une parfaite sécurité, d'une administratioa nationale et indépendantVt ^ <i'uiM entière liberté de cominierce^ etc.
L'article 6 est relatif aot dauses stipulées dans la oonrention séparée relatife à la Servie.
Dans Farticle 7, qui concerne les droits et privilèges commerciaux , on remarque les passages suivants : les sujets, bAtiments et marchandises russes seront h Tabri de toute vio^ leooe et de toute vexation. Les sujets russes seront sous la juridiction ex* dusive et la police des ministres et consuls de Russie. Les bâtiments russes ne seront soumis à aucune visite de la part des autorités ottomanyes , ni en mer, ni dans aucun des ports ou rades des possessions de la Sublime Porte.
Toutes les marchandises ou denrées appartenant à un sujet russe, après avoir payé les droits de douane stipu^ lés par les tarifs, seront librement transportées, déposées à terre, dans les magasins du propriétaire ou de son ooosignateire, ou transportées à bord des bâtiments de toute autre nation quelconque, sans que les sujets russes soient tenus d'en donner avis aux autorités locales , et encore moins de demander leur autorisation. Les grains provenant de la Russie jouiront des mêmes privilèges; la Sublime Porte s'engage, en outre, à veiller soigneusement à ce que te commerce et la navigation de la mer Ivoire soient dégagés de toute entrave. Elle reconnaît et déclare le canal de Gonstantinople et le détroit des Dardanelles librement ouverts aux bâtiments russes sons pavillort marchand, pour la sortie comme pour le retour. Le passage du canal de Gonstantinople et du détroit des Dardanelles est ouvert à tous les bâtiments en paix avec la Sublime Porte. Si , ce qo^à Dieu ne plaise, quelqu'une éeê stipulations contenues dans le présent article était et demeurait
enfreinte, nonobstant les réolamations du ministre russe à ce sujet, la Sublime Porte reconnaît d'avance le droit de la cour Impériale de Russie de considérer une telle infraction comme un acte d'hostilité.
L'éooolement des riches produits de la Russie méridionale est assuré par cet article; et, commcrdalenMnt parlant, la mer Noire n'est plus qu'un lac russe.
L'article 8 définit les indenmités dues par la Porte au commerce russe, depuis la guerre de 1806 , et les fixe à mi million et demi de ducats.
L'article 9 est relatif à l'indemnité
Sour les frais de la euerre; elle est xée dans l'article adfditionnel à dix millions de ducats de Hollande, indépendamment de la cession du territoire asiatique stipulée par l'article 4. Article 10. La Sublime Porte, en déclarant son adhésion entière aux sti-
Êulatlons du traité (sur les affoires de I Grèce) conclu à Londres le 24 juin (6 juillet 1837) entre la Russie, la Grande-Bretagne et la France , adhère également à l'acte du 10(34 mars 1839), rédigé d'un consentement mutuel entre ces mêmes puissances sur les bases dudit traité , et contenant les mesures de détail relatives à son exécution définitive...
Article 18. Les hautes puissances contractantes accordent un pardon général et une amnistie pleine et entière à tous ceux de leurs sujets qui , pendant le cours de la guerre , auront pris part aux opérations militaires , ou manifesté , soit par leur conduite, soit
rir leurs opinions , leur attachement l'une ou a l'autre des deux parties.
En conséquence , aucun de ces indhridus ne sera mquiéténi persécuté, soit dans sa personne, soit dans sa propriété, nour sa conduite passée; et chacun creux , recouvrant les propriétés qu'il possédait auparavant, en jouira jpaisiblement sous la protection des lois, et sera libre d'en disposer dans Tespace de dfx^huit mois , comme de se transporter avec sa âiimlle, ses biens , etc. , dans le pays qu'il aura choisi , sans éprouver aunme entravs
L'UNIVERS
ou vexation quelconque. Les mêmes privilèges sont assurés aux sujets respectifs des deux puissances établis sur les territoires rendus à la Sublime Porte , ou cédés à la cour impériale de Russie.
Cet article dévoile toute la marche que suit le cabinet russe dans ses envahissements successifs pour attirer à lui les populations des provinces conquises , et pour jeter au sein des contrées limitrophes qu^il convoite, des éléments d'opposition qu'il sait exploiter en temps opportun.
Article 15. Tous les traités , conventions et stipulations , arrêtés et conclus, à diverses époques, entre la cour impériale de Russie et la Porte ottomane, à l'exception de ceux qui sont annulés par le présent traité de paix , sont confirmés dans toute leur force et effet ; et les deux hautes parties contractantes s'engagent à les exécuter religieusement ^ inviolablemeot.
L'article additionnel, qui flxe la quotité de l'indemnité, stipule que la Russie acceptera , en déduction de cette somme, des équivalents qui seront consentis de part et d'autre.
Quant à la stipulation contenue dans l'acte sépai^é concernant les principautés de Moldavie et de Yaiacnie , et en vertu de laquelle les villes turques situées sur la rive gauche du Danube, Toumovo, Giourgévo , Braîloff , etc. , avec leur territoire , doivent être réunies à la Valachie, et les fortifications qui ont ci-devant existé sur cette rive ne jamais être rétablies , il a été réglé que Giourgévo serait remis aux troupes russes , et que les fortifications en seraient rasées.
L'évacuation des provinces d'Asie qui doivent être rendues à la Porte aura lieu conformément à une convention particulière, que le général comte Paskevitch a pouvoir de conclure avec les commandants de la Porte dans ces contrées.
La Russie venait de sortir d'un grand danger; les guerres d'Orient avaient retrempé l'esprit de ses soldats , et malgré la perte d'hommes et
les dépenses. considérables qu'avaient entraînées la doublecampagne de Perse et de Turquie, Nicolas avait atteint le but que lui prescrivaienfà la fors et la politique constante de son cabinet et la situation particulière où il se trouvait à la suite de l'émeute de 1836.
La Grèce était définitivement séparée de la Turquie; l'or et les intrigues russes remuaient profondément les partis dans cet État placé sous la tutelle des puissances libératrices , comme si Ton avait craint qu'il ne poussât jusqu'à leurs conséquences naturelles les principes de liberté qui l'avaient soustrait au joug ottoman , et que Tâaergied'un peuple qui se régénère par lui-même ne parût un trop dangereux exemple pour ceux dont la politique avait récemment annihilé la nationalité. La conformité de culte entre la Russie et la Grèce promettait à la première un point d'appui solide pour tous les ressorts qu'il lui importait d'y faire jouer. Nous avons vu comment l'adresse des ambassadeurs de Nicolas près les cours de France et d'Angleterre était parvenue à associer aux efforts de l'empire contre la Porte les forces maritimes qui auraient dû être la sauvegarde de l'inviolabilité turque. Les Dardanelles n'étaient plus un obstacle , et la Méditerranée s'ouvrait désormais libre et riche de promesses aux dominateurs de l'Ëuxin. L'Autriche avait éclioué dans ses tentatives pour opposer un frein continental à la marche envahissante de sa puissante rivale. La Turquie était débordée du côté de la Perse, et le Caucase s'abaissait devant les légions du nord , entraînées par un oenchant irrésistible vers ces contrées fertiles et heureuses, berceau des plus grands pénibles de l'antiquité. Cependant les sacrifices dont la Russie avait payé ces avantages étaient im.menses, et elle avait besoin de repos pour panser ses blessures, raviver l'administration intérieure , retremper l'esprit de la jeunesse par un système d'instruction plus national , et coordonner les éléments de sa force agressive avec les conditions de ses nouvelles conquêtes. Tout à coup la révolution de juillet éclata ;
la France , sortant d'un tong somnieil , rejeta dans Texil les princes que lui avait imposés r influence étrangère, et qui , placés dans Talternative de se montrer hostiles à ceux qui avaient foit la restauration, ou de défendre mollement les droits du peuple gui l'avait subie , oublièrent que la légitimité abdique dès qu'elle renonce à cette action conservatrice et jalouse qui fait sa force , et déchirèrent eux-mêmes le traité de Vienne en portant atteinte à la constitution qu'ils avaient jurée. Paris combattit trois jours, et la France fut libre. La Belgique suivit cet exemple , toute l'Allemagne s'agite , mais nulle part l'écho des cris de liberté ne fut aussi retentissant qu'en Pologne. Cependant la révolution de juillet ne fut point la cause de l'insurrection de Varsovie; nous avons vu précédemment qu'une vaste conspiration étendait ses racines dans l'armée , dans les universités , et que la disposition générale des esprits était favorable au but r^énérateur qu'elle se proposait. Le fluide électrique était partout; il suffisait d'une étincelle pour qu'il rayonnât puissamment de la Baltique à l'Euxin. Le fer dont Constantin avait couvert ses légions lui servit de conducteur, et la commotion fut si violente , que le trône de l'autocrate en fut ébranlé. Quelques années auparavant , les Polonais avaient débattu la résolution de fusiller sur la place du palais l'empereur Nicolas récemment arrivé à Varsovie. Les représentants reculèrent devant l'énormité de l'attentat, et le coup fut manqué. Les plus pressés se virent forcés d'attendre , et dès lors « l'ar- « mée et principalement la ^rni-
• son de Varsovie absorbèrent bientôt « toutes les associations secondaires , « et tout ce qui brûlait de vengeance « et de patriotisme se reposa sur l'é- « nergie des enfanU du tsarévitch. Les « écoles , les ateliers , les provinces et la 41 diète même qui conspiraient tous , «jusqu'alors séparément à leur ma- «nière, leur abandonnèrent, par un
• instinct réellement inexplicable , les
a destinées de la Pologne. » ( MiéroslawskL)
Durant quatre noois de préparatifs et de tâtonnements, les conspirateurs mûrirent leur complot; l'exécution, - selon toute probabilité , en eût été re« mise jusqu'au printemps suivant, si l'intention non déguisée du tsar, de marcher sur la France en poussant devant lui la Pologne, n'eût précipité l'époque de cette tentative héroïque ; à ce motif joignons encore que , parmi les nombreuses arrestations faites par la police , quelques-unes avaient donné réveil au gouvernement , et qu'il était important de ne pas lui laisser le temps de se reconnaître, et de prendre les mesures que réclamaient les circonstances. Dans la soirée du 29 novembre , les principaux points de la capitale furent envahis par les troupes destinées à agir. On commença par s'assurer de l'arsenal , et l'attaque du Belvédère devint l'objet de tousles ef«« forts. Les porte* enseignes, comman* dés par Wysolcki , et appuyés par quelques compagnies de chasseurs à pied et de la ligne , devaient exécuter ce hardi coup de main. Les élèves de l'université vinrent se joindre à eux et reçurent des armes; bientôt, dans le silence de la nuit , ils s'élancent vers la demeure de Constantin; le prince, ignorant tout se qui se passait, était sur le point de s'endormir, lorsque le bruit de l'attaque retentit autour de lui ; il n'a que le temps de jeter sur ses épaules une robe de nuit, et il se glisse inaperçu dans les jardins du château. Lubowicki , dévoué à Constantin , tombe percé de treize coups de baïonnette. Gendre , favori du grandduc, subit le même sort. Cependant Wysolcki, s'adressant aux porteenseignes, s'écrie : « Frères polonais, lithuaniens, volhyniens, l'heure de la libellé et de la vengeance a sonné J... Aux armes ! » Ce uit avec ces faibles moyens que quelques Jeunes enthousiastes essayèrent de détruire l'œuvre de Catherine. Après avoir vainement lutté contre plusieurs corps russes qui les refoulaient dans toutes les directions, les insurgés désespérèrent ua
L'UNIVERS
moment de leur cause; mais le bruit de la mousqueterie avait éveillé la ville; de nombreux rassemblements se formèrent, et le peuple eut bientôt rejoint les insurges. La résistance s'organisa sur tous les points; et la jeunesse, se mettant à la tête de la foule qui se portait vers l'arsenal , entonna l'hymne : Poloene , tu n'es pas sans défenseurs. Hauke, ministre de la guerre, fut massacré; le général Nowîcki fut fusillé , parce que le peu-
ge l'avait pris pour Lewicfti qui lui ait odieux. Trembicki , tombé entre les mains de cette foule furieuse de liberté qui le pressait de prendre part à la révolte, répondit avec fermeté:
« J'ai juré fidélité à mon souverain ; » et il tomoa victime de son dévouement.
La lutte se prolonge pendant quelque temps du côté de l'arsenal : les Russes plient , et bientôt toutes les armes con* servées dans les dépôts de l'édifice deviennent la proie du peuple. Les limites de notre cadre ne nous permettent pas d'entrer dans les détails de cette mémorable journée. On regrette que tant d'héroïsme ait été stérile, et mie trop souvent une cruauté sans but ait donné aux efforts du patriotisme l'apparence d'une réaction cruelle. On se hâta d'ouvrir les prisons , et tous ceux que les Russes n'avaient pas eu le temps de diriger sur l'armée en retraite nirent immédiatement délivrés. Le Belvédère était envahi. Le grand -duc, accompagné de l'ambassadeur de la cour de Berlin , sort furtivement du jardin où il s'était caché, et , se réfugiant dans une chaumière, il adresse à Nicolas et au roi de Prusse un rapport sommaire de ce qui vient de se passer. Ce prince ne voyait plus autour de lui que quelques généraux et de faibles restes de rarmée si brillante qu'il s'était plu à former. Le lendemain on put mieux juger de l'état des choses , et il faut dire que de part et d'autre, c'est-à-dire au camp de Constantin et dans Varsovie , le désordre et la confusion étaient à leur comble. Les
{4liards s'étaient jetés sur les bouiques des juifs , et les dépouillaient au 90m de la justice et de la liberté; le
peuple et les insurgés eurent bientôt réprimé les désordres, mais il manquait encore à la multitude une direction, c'est4-dire des chefs»
Cependant l'aigle blanc apparut sur les monuments publics , et la cocarde nationale devint le premier signe do ralliement; la cause du peuple semblait gagnée , et dès lors quelques noms illustres n'hésitèrent pas à s'y rattacher. Deux généraux, Sicrawski et Pac , furent reçus avec transport par les insurgés. Ce dernier fut nommé commandant en attendant que l'on trouvât Chlopieki , vers lequel se touiw naient toutes les espérances. Chlopieki jouissait d'une haute réputation militaire, et sa popularité se relevait encore par la disgrâce que loi avait infligée le grand -duc. Cependant ce généra], plus habitué à calculer les chances a'une guerre régulière que capable de diriger une insurrection et d'improviser des ressources , se tenait à l'écart et déplorait la témérité de s^ compatriotes a l'instant même où son nom était dans toutes les bouches ^ où la renommée de son courage faisait naître la confiance dans tous les cœurs* On assure que Lubecki lui avait fait
Krvenir l'état de l'armée active de mpire, signé de la main de Nicolas.
Le but de ce renseienement était sans doute de paralyser d abord les mesures de Chlopieki , en lui démontrant par un document officiel que la Pologne serait hors d'état de lutter contre une armée de deux cent cinquante mille hommes , destinée à étouffer les révolutions de l'Occident. Ainsi, la politique russe s'insinua dès le principe dans l'esprit de ceux que le peuple appelait à lutter contre elle, lie conseil s'était assemblé au palais de la banque , sous la présidenoedu comte Sobolewski, et des noms vénérés prêtèrent a l'aristocratie, plutôt entraînée que fovorable au mouvement, l'appui de leur considération. Lubecki était l'âme de ce conseil; on le croyait ennemi de Constantin , et, sons ce masmie , il put impunémentdésorganiser la résistance.
Les actes du conseil ne cessèrent de parler au nom de l'empereur et roi , et
de traiter la ré?oliitioii comme un acte spontané , privé de portée et de àgniûcatton politique. Cependant l'exaltation des clubs , celle de la jeunesse qui se pressait autour du professeur Leiewel « et Tinstinctdes masses contre* balançaient la tendance aristocratique.
Les républicains insistaient sur la nécessité de désarmer le tsarévitch et ses troupes , d'organiser la révolution dans toutes les provinces du royaume, et d'entourer d'une surveillance étroite les fauteurs de l'ancien gouvernement.
Ces demandes, exprimées dans des pétitions énergiques, furent éludées, mais timidement et avec tous les dehors de la prudence. Lubecki avait compris qu'il s'agissait moins de résister au torrent que de lui creuser un lit; l'ancien conseil fut dissous, et la nomination de quelques patriotes, parmi lesquels figurait Leiewel, endormit les sou[)çons des révolutionnaires. Cblopicki fut proclamé généra] en chef à l'unanimité , et ce choix fut le chef-d'œuvre de Lubecki , qui était sâr de garder , en s'effaçant , toute son influence. Aujourd'hui qifil est permis de peser avec impartialité la valeur morale des mesures adoptées par le conseil , on est cependant embarrassé lorsqu'il s'agit d'apprécier tous les motifs détermmants qui le guidèrent : la lutte entre la Pologne et Tempire russe
Souvait-elle être de longue durée? la isproportion des forces ne conseillaitelle pas la prudence , et peut-on taxer de servilisme ceux qui ingèrent que la constitution de 1815 était tout ce à quoi la Poloene pouvait raisonnablement prétendre? D'un autre côté, après avoir tiré le glaive, devait -on se fier à la clémence moscovite? La marche la plus rationnelle ne consistait - elle pas à étendre la révolution aussi loin que nossible, pour morceler les forces de Fennemi et l'empêcher de tomber de tout son poids sur le centre même de l'insurrection? Le moment de résister efficacement n'était-il pas suffisamment indiqué par les circonstances?
Ne devait-on pas regarder conmie une promesse d'appuyer la Polosne les mouvements révolutionnaires de l'Oc-
ddent , et n'élait-îl pas permis d'espérer que l'Autriche et la Prusse seraient moins effrayées de la résurrection polonaise aue désireuses de voir se relever une oarrière puissante contre les envahissements de la Russie? L'événement a résolu le problème ; mais , tout en acceptant le mit , il est permis de supposer que si la Pologne, dont les efforts scindés et partiels ont tenu deux ans la Russie en échec , eût déployé , dès le principe , toutes les ressources de ses provinces réunies, la victoire eût été impossible, ou du moins bien plus chèrement achetée.
La lutte prit donc, dès l'origine , un caractère restreint ; et dès lors il était facile d'en prévoir le résultat. Cblopicki était de bonne foi : élevé à l'école de Kosciuszko, il avait glorieusement combattu en Italie sous Dombrovt^ski.
• En 1807, il commandait le premier régiment de la Vistule; et, deux ans plus tard , il se trouva à la tête de quatre régiments de la même légion.
Mais c'est principalement en Espagne, BOUS les ordres du duc d'Albutéra, qu'il acquit cette réputation de talent et d'intrépidité qui lui valut depuis tant de gloire et de popularité... Blessé à Mojaîsk , Cblopicki vint à Paris soigner sa santé , et v resta jusqu'à la première et à la deuxième entrée des Russes. » (Miéroslawski.)
Alexandre le nomma général de division , et c'est avec ce titre qu'il retourna à Varsovie. Il ne fut pas longtemps sans encourir la disgrâce de Constantin, et cette disgrâce même ajouta à sa popularité. On ignorait encore quelle résolution prendrait le grand-duc; les troupes qu II avait autour de lui auraient peut-être été su^ Usantes pour le ramener triomphant dans Varsovie ; mais , soit crainte de tout compromettre en cas de non succès , soit espoir que l'aristocratie polonaise ferait mieux ses aifaires ^ue lui-même, il transporta son (juartier général à Mokotow, et résista a toutes les sollicitations de ses généraux qui voulaient marcher sur la ville.
Le conseil prit quelques mesures, et s'occupa de l'organisation de la garde
L'UNIVERS
nationale, de celle d'une garde d'honneur, et de quelques mesures de police.
Constantin se contenta d'envoyer aux commandants dés corps stationnés dans les provinces l'ordre de le rejoindre à Mo&otow. Mais la nouvelle du mouvement de Varsovie s*ètait répandue avec la rapidité de l'éclair , et l'on se dispensa d'obéir à un prince qui négociait par courrier au lieu d'agir. Presaue sur tous les points les troupes polonaises s'ébranlèrent , mais pQur aller partager les dangers de leurs frères d'armes. Szembeck , avant de conduire dans la capitale sa brigade , se rendit auprès du grand-duc, pour lui rendre compte des motifs qui le déliaient de toute obligation envers lui. Constantin lui répond it qu'on le trahissait de toutes prts ; que ceux mêmes qu'il avait comblés de bienfaits le payaient de félonie et d'ingratitude , mais qu'au delà du Boug deux cent mille nommes n'attendaient qu'un siffual pour envahir le royaume et punir les rebelles. Une députation du conseil annonça au grandduc que la nation lui laisserait la libtfte de regagner la frontière, à condition que la Russie respect^ait les promesses faites par Alexandre, et qu'elle donnerait des garanties pour ravenir. Après une conférence de quelques heures , on convint tacitement de la retraite des troupes russes et de la rentrée des gardes polonaises dans Varsovie. Le tsaréwitch donna l'assurance que les corps d'armée placés en Lithuanie ne dépasseraient pas la frontière du royaume , bien qu il fût persuadé du contraire. Il proposa un échange des prisonniers, et promit d'intervenir auprès de son frère en faveur des coupables. Les représentants se récrièrent contre cette expression; et Ostrowski, l'un des députés, s*écria : « Il n'y a pas de coupables, il n'y a que des vainqueurs. » Du reste , rien ne fut décidé dans cette conférence , quant à ce qui regardait l'avenir delà Pologne: toutefois, cette espèce de capitulation entraîna la défection des troupes polonaises qui étaient restées fidèles au grandnduc. A leur entrée, l'exaspération du peuple faillit
leur être funeste; mais Ur joie de re^ trouver des frères lui rendit la clémence facile. Le 4 décembre , les Russes évacuèrent Mokotow, et le soûr du mémejour, le tsarévitch atteignît Gora- Ralwarya. Là il rendit la liberté aux prisonniers d'État ; conservant dans cette circonstance ses habitudes de parade, il leur recommandait de carder leurs rangs et de se tenir droits , les épaules effacées. Il remonta la Vistule jusqu'à Pulawy , et se dirigea sur Lubartow. Le IS décembre, les troupes russes entrèrent en Lithuanie. Cependant le peuple se levait en masse , et ne demandait qu'à être utile à la cause de la liberté et à mourir. • Chlopicki ne sut ou ne voulut point mettre à profit cet enthousiasme ; ce capitaine, formé à l'école de Napoléon , évaluait les forces du pays par le nombre des bataillons organisés ; et ,.
en renvoyant dans leurs foyers presque tous ces hommes dont le dévouement l'embarrassait , il crut avoir simplifié les éléments de la résistance , en réduisant la lutte nationale aux proportions mesquines d'une guerre stratégique. Il laissa le grand-duc opérer tranquillement sa retraite. Toutefois les Polonais prirent possession de la place forte de Modlin, dont la garnison rentra en Russie avec armes et bagages. La réorganisation du conseil, dont on venait d'exclure Lubecki , en septemvirat provisoire, avait imprimé au mouvement une direction plu8franchementrévolutionnaire.Mais tout à coup Chlopicki se déclare dictateur, et assume sur lui seul la responsabilité des événements. Les uns aoplaudirent , les autres murmurèrent faiblement, prévoyant que le génie des demi-mesures ne serait fort que devant les exigences du parti exalté. Dès lors l'avenir de la Pologne fut décidé ; que pouvait la résistance renfermée dans les huit palatinats : était-ce avec la charte d'Alexandre qu'on pouvait reconstituer sérieusement une Pologne? Le peuple, pressentant que ce premier pas était une grave faute i demandait a marcher en Lithuanie.
I^s radicaux l'entretenaient dans cette
dJsposUioD , et toute la Pologne parut 8e diviser en trois camps : dans le premier figurait Taristocratie dévouée aux Russes, qui désirait un arrangement quelconque et à tout prix ; dans le second se trouvaient les hommes de bonne foi , les chartistes ; en un mot , tous ceux qui réraient les Institutions de 1816, enfin, le troisième renfermait les patriotes, les mécontents, les brouillons , et le peuple des classes inférieures , assemblage confus d*abné* gation généreuse, de fouffue et de passions inquiètes, où le Bien et le mal dominaient et 8*effoçaient tour à tour. L'influence de ces trois partis resta sensible jusqu'à la cbute de la Pologne. Maigre des divergences si déplorables , « les arsenaux , les niagastns , les hospices , les caisses de l'^t s'emplissaient sans que le trésor public y contribuât. Les joyaux , l'argenterie, les meubles précieux, les équipages, tout ce qui pouvait être de quelque valeur entre les mains des orâanisa* teurs de l'armée, était sacrifié avec un empressement que l'on ne pourrait attribuer qu'à une religieuse abnégation ou à un enthousiasme ûinatique.
Les jeunes gens renonçaient à l'héritage de leurs pères , les femmes couraient jeter dans les troncs leurs boudes d'oreilles et leurs anneaux nuptiaux. Les enfants remettaient clan* destinement aux précepteurs les produits de leurs épargnes, et jusqu'à leurs jouets. Les moines chargeaient sur leurs voitures de quêtes les denrées ordinairement abondantes dans leB cloîtres , et livraient jusqu'à leurs rations journalières aux préposés des greniers publics. On vit de jeunes enthousiastes se pr^enter armés et suivis de plusieurs soldats équipés à leurs frais , abandonner toute leur fortune , et fiatire Toeu de chasteté pour ne pas avoir d'hâritiers à déposséder. Les officiers ofl^ient les deux tiers de leurs gagés , leurs cordons , leurs épaulettes, leurs aigles, les boutons de leurs habits , etc. hês riches propriétaires équipaient et soldaient des escadrons...
Quelques-uns partagèrent leurs vastes domaines entre leurs fermiers , à con-
dition qu'ils se battraient pour Tindépendauce. Les curés des campagnes, accompagnés de toute la paroisse armée, portaient les dépou iiles des églises aux receveurs du district... On ne laissait dans les clochers qu'une cloche pour sonner le tocsin ; on employait les autres dans les fonderies de canon , et les prêtres étaient toujours les premiers à dévaster les églises pour armer et nourrir les défenseurs de la patrie. » (Miéroslawski. ) Tandis que vingt mille soldats étaient campés sous Praga et Varsovie , vingt mille autres protégeaient les palatinats, d'où s'élançaient de nouveaux défenseurs. Les obstacles apportés à l'organisation de l'armée , et par la nature même des choses et par la direction suprême , accoutumèrent les esprits à l'idée qu'il fallait se borner à la résistance , et renoncer à une guerre d'initiative. La population travailla avec une ardeur incroyable aux fortifications de Varsovie. Quand on vit, dit Miéroslawski, Sue lies faubourgs pouvaient servir 'abri à l'ennemi et entraver les défenseurs , les propriétaires s'assemblèrent spontanément , et , armés de torches incendiaires, ils coururent mettre le feu à leurs propres maisons.
Un camp retranché embrassa tous les faubourgs de Praga, et l'enceinte \>ccidentale de Varsovie fut prot^ée par une double ligne de forts dSachés.
Pour défendre tous ces ouvrages, il eût fiillu une armée de cent mille hommes , et les forces réunies de la Pologne insurgée ne dépassèrent jamais quatrevingt mille soldats. Ce n'est pas ainsi queles Russes avaient calculélorsqu^ite brûlèrent Moscou en présence même de Napoléon. Toute l'énergie de la nation se dépensait en théories , et les clubs résumaient fidèlement les divers partis. Le général en chef, impuissant a équilibrer tous ces contre-poids, demandait l'intervention de la diète; mais sa dictature improvisée arrêta cette mesure ; et , dans le besoin qu'il avait de réprimer tout ce qu'il appelait du désordre , il s'attaqua aux dubs qui jugeaient librement ses actes : Cblopicki les fit fermer. Une révolu-
us
tion qui s'éDcnre eUe-ménie n*€8t pas viable; les négoeiatioDS entamées avec PempqpjBur If ioolas ifaTaient d*atitre si* gnificatkm qae eeileqo'aiirait eœ rarea pur etsîmpledela faiblessedesiiisiirgés.
Lubecki rat char^^deoette mission ; J^ zierski loi Ait adjoint, moins sansdoate
r>ar le seconder que pour ne pas laisser l'inteiprétation des patriotes des élé* roents de blâme trop patents. On rédigea une protestation contre les abns du tsaréwitch, et Ton recommanda à TenToyé d'exiger de Nicolas qu'il adhérât à plusieurs demandes relatives à ^'indépendance nationale, à flntégrité du territoire , et à Tinviolabilité de la charte. Le conseil et la dictature posaient pour bases du traité Texpulsion des troupes moscovites du royaume de Pologne, la réunion des provinces lithuaniennes et russiennes aux huit palatinats , et des garanties respectables pour l'observation du pacte de 1815. II est clair que la Russie ne pouvait obtempérer a ces prétentions; on ne pouvait les lui arracher que par la force; dès lovs il était inutile et dangereux de nésoder. Sur ces entrefaites, le colonel Hauke fut expédié par l'empereur à Varsovie. Il menaça au nom de son maître, et Taristocra* tie lui sut gré de donner des motifs plausibles à la prudence et à la tergiversation qu'elfe avait prises pour règles de sa conduite. Cest au milieu de ces circonstances que s'ouvrit la diète, fille du gouvernement oontre lequel on était en çierre, amalgame de Iraditions constitutionnelles , de dévouement au pays, et dont les sentiments généralemeut honnêtes n'étaient pas cependant à la hauteur des événemcnta. Depuis le départ de Lubecki , les aristocrates de toutes les nuances s'étaient tournés vers le prinoe Czartoryski. Ce changeoient devait être d'autant plus fatal aux intérêts de l'iBSurrection , aue le iNTÎnoe voulait avec droiture et fermeté oe que Lubecki conseillait par mauvais vouloir. Il serait cependant injuste de rendre responsables du mauvais succès de l'insurrsction tous cemi fui assumèrent la tâdie difficile de hi inger. L'accord le plus parfait entre
toas les partis, et qui pouvait eiister en Pok)^ moins que partout ailleurs , eut à peine suffi pour ooniorer Forage qui grondait dans le Nord. Les honanes plaoés alors à la tête des afIUres eussent-ils été résolus à tous les sacrifices, ne pouvaient se dissimuler combien le succès était peu probable. Ils répondaient, non sans une grande apparence de raison , à ceux qui auraient voulu que toutes les anciennes provinces de la Pologne fussent appelées è secouer le joug , que les unes ^ient déjà façonnées a l'obéissance , et que les autres , si l'on faisait appel à leur ancienne liberté, communiqueraient le mouvement aux provinces échues à la Prusse et à PAutriche , ce qui mettrait en état d'hostilité contre les insurgés trois puissances dont les intérêts se trouveraient alors solidaires, et dont une seule suffisait pour contrebalancer toutes les forces de la république. Ce dernier moyen était peut-être le seul qui offrit des cnances favorables, mais dans le cas seulement où la France edt jeté son épée dans la balance. Dans une situation aussi critique , il fallait être ou un hypocrite, ou un patriote pur , pour prendre en main le timon des amires.
Avant Touverture de la diète , une députation de quelques nonces se rendit auprès du dictateur, pour lui représenter que la nation ne voyait de salut que dans la guerre. Cmopicki reçut assez mal ces représentations , et soutint que sa mission se bornait à protéger les limites du royaume de 1815. On ne put donc s'entendre, parce qu'on partait de principes différents ; et les chambres , des le 18 , procédèrent à la nomination du maréchal : toutes les voix se portèrent sur Ostrowski.
On s'occupa d'abord de la sanction de l'acte révolutionnaire et de la confirmation de la dictature. Le sénat, au milieu de cet entraînement génâal, approuva œ qu'il ne pouvait empêcner. Le dictateur, qui se regardait toujours comme le lieutenant du roi de Pologne, désapprouvait ces mesures , et il ofifrit sa démission. H céda enfin au voeu général , et la dictature
futconaervée^ mais a¥«equdqiMi re»trictîoos. Tout w qu'oa put arracher à Cblopicki, ce fut qu'il commanderait rarmée en qualité de dicUtettr et au nom du roi. Un tel pouvoir se ne«> tralisait dans les eoasejpienoea op|MH sées d'un double principe. « Le pre»
mîer acte du dictateur fui de s'associer une commission executive à la plaee du gouvernement provisoire, que Vou* verturede la diète avait effacé... Ainsi les rouages du gouvernement, d^ compliques par la divergence de leurs membres, par Taffluence de différents principes qui n'avaient aucun rapport entre eux , par le subtil enlacement des idées républicaines dans k système monarchique, ne furent plus qu'un amas d'inconséquences, aès que la nouvelle commission, composée en partie d'individus charaés déia d'autres fonctions et d'autres aignità . vint je» ter ses décisions dans la balance de l'autorité. Pour compléter le gouver* nement, le dictateur s'empressa de nommer les ministres et d'établir le pm d'ordre dont pouvait être suscep»
tible une pareille machine. » Ainsi le gouvemensent se composait de Chlo»
picki, dictateur; d'une délégation de surveillance composée de quatre mem* bres, parmi lesquels on remarquait le
Ktnce Adam Gxartoryski , le prince ichel Hadziwill, le sénateur Louis Pae, le maréchal de la diète , etc. ; de la commission executive, où figuraient Gzartoryski , Radawill , Barzvkowskt, Dembowskî , Oetro^rski ; enfin du ministère , dont les départements étaient ainsi répartis: pour la guerre, Krasînski ; pour les cultes et l'mstruetion publique, Leiewell; pour les affolre»
étrangères, Gzartoryski et Gustave Malaâwwski; aux finances, Louis Mski; à la justice, Niemoiowski; à la police et à Tintârieur, Thomas Lubenski ; Platcr fut nommé secrétaire d'État, et Vincent Niemoiowski , président ées comptes. » (Histoire de laré> volution dePologne, parMiéroslawski.) Après cette quasi-onzanisation , le dictateur s^oeeupa des finances, de la iarce armée, et des ressourees mal^ riellss pour en assurer la subsistance.
L'armée régulière présenta bientdt un effectif d'environ trente -cinq mille hommes, infanterie et cavalerie; les nouvelles levées armées de faux et de piques , à défaut d'armes à feu , et les régiments de cavalerie l^ère, célèbres sous le nom de Krakus et Mazures, doublèrent à peu près ce premier chiffre: c'était donc avec une armée d'environ soixante et dix mille hommes que la Pologne allait se mesurer contre les forces toutes furétn de la Russie. Quant au nombre des troupes agressives , il est assez difficile de le fixer, si ce n'est par approximation. Les Polonais les ont exagérées à dessein , tandis que les Russes , par un motiif semblable, les ont mises audessous de leur état réel. Nous pensons qu'on peut les évaluer à cent quarante mille hommes, en y comprenant les renforts envoyés successivement Ls garde nationale, réduite à quelques milliers de bourgeois , n'était guère en état d'oflrir une résistance sérieuse en cas d'attaque. On conserva une forte
r'nison dans Zamose et dans Mpdiin , temps ne permettant ^uère d'improvlMT de nouveaux points de défense.
Cependant Nkolas , à la nouvelle de l'insurrection polonaise, n'avait rien négligé pour la comprimer dès son origine , ou pour l'écraser dans le cas où elle se montrerait menaçante. Les sucébB des Russes en Perse et en Turqute avaient retrempé le moral de son armée; les ffuerres de l'Orient l'avaient, il est vrai , considérablement réduite ; mais les traités lui permettant de disposer de toutes ses forces , il menaçait la Pologne du poids de ses armes et de son indignation. Dans In situation où il se trouvait, transiger avec l'insurrection c'était consacrer la nationalité distincte d'un pays que la po* litique russe ne regardait ifid comme uneprovinceprivilâtée, maisoonquise; c^était reculer vers l'Asie , et encourager la défection probable de la Lithuanle et des autres prorinces d- devant polonaises. Le caractère du tsar était rune trempe assez forte peur enrisager résolument le péril , et son juge-
L'UNIVERS
ment trop sûr pour ne pas calculer tout (Je suite le danger encore plus grand qu'eût entraîné pour lui une débonnaire condescendance. Il avait à opposer à la fougue des Polonais une armée aguerrie et dévouée , commandée par des chefs habiles. Sa détermination fut bientôt prise; le peuple, encore échauffé par des succès récents , sentit se réveiller le sentiment de sa haine contre la Pologne constitutionnelle , et appuya cette guerre de ses sympathies. Les plans de Tempereur Nicolas contre les révolutionnaires de l'Occident se trouvaient rompus ou ajournés par le fait de Finsurrection polonaise. L'avant-garde, pour nous servir de l'expression de Lafeyette, s'était tournée contre le corps d'armée ; il ne s'agissait plus de dicter des lois a r£uro|ie, mais bien de veiller au salut de ta Russie elle-même. Lorsque Ni* colas Alt informé de la mission de Lubecki et de Jezierski, il leur fit notifier à Narwa la défense de passer outre, attendu qu'il ne reconnaissait pas au gouvernement insurrectionnel le droit de traiter de puissance à puissance avec le roi constitutionnel. Lubecki éluda cette difficulté en déclarant qu'il ne voyageait , ainsi que son collègue, que comme sujets de Sa Majesté. Il serait superflu de dire qu'une négociation ainsi commencée n'eut d'autre résultat que l'expression inflexible de la volonté du tsar , c'est-àdire, le rejet dédaigneux de toutes les demandes humblement articulées par les ambassadeurs. Tout en affectant de mépriser les fauteurs du mouvement de novembre , le gouvernement russe se mit en mesure avec les cours voisines. La Prusse, qui craignait le soulèrement de la Posnanie , inquiète, d'autre part, sur l'issue de la révolution française, promit de rester neutre , se réservant d'appuyer par tous les moyens en son pouvoir les intérêts de la Russie. Pendant toute la durée de la campagne , cette soi-disant neutra* lité a été interprétée dans ce sens.
Cependant les Polonais regardèrent comme un point important que la Prusse ne leur eût pas ofBciellemeut
déclaré la £uerre. 1/ Autriche était retenue par aes craintes d'une nature à peu près semblable ; la Galicie autrichienne pouvait lui échapper; mais, d'un autre côté , elle voyait avec satisfaction la puissance delà Russie neutralisée par une guerre intestine. Aussi retrouve-t-on un caractère moins ouvertement hostile dans les mesures qu'adopta le cabinet de Vienne à l'égard des insurgés polonais. La France aurait pu seconder la révolution de Varsovie ; la crainte d'une guerre générale , celle de voir la royauté de juillet s'effacer dans un mouvement purement démocratique, arrêta ses hommes d'État. Dominés par des souvenirs monarchiques, ils crurent que la France ne devait pas entrer en lutte, avant d'avoir subi une espèce de transformation , qui ne pouvait tout au plus que l'assimiler avec les puissances rivales»
Ils ne voulurent point comprendre que le temps dont ils avaient besoin
rmr affermir une couronne serait mis profit par des ennemis irréconciliables , et qu'il faudrait Êiire plus tard , et avec moins de chances de succès , une guerre que l'enthousiasme des peuples eût rendue facile en même temps que glorieuse. Puisse l'avenir donner un dfémenti à nos prévisions , et ne pas confondre trop cruellement une prudence si courte et si préoccupée du présent ! Périer réservait ses rigueurs pour les clubs et les émeutes ; M. Sébastiani déclarait à la tribune qu'on ne pouvait secourir la Pologne, parce aue c'était une puissance médîterranee ; enfin , le cabinet du Palais- Royal ne négligeait aucun moyen poui capter la bienveillance des cours étrangères et pour se faire pardonner son origine. La Pologne était donc réduite à elle-même; elle interrogea le courace de ses enfants , et ne désespéra point de son salut. Le parti exalté, qui murmurait contre les demi -mesures du gouvernement , se rallia autour de Lelewel , et exhala ses blâmes par les organes de la presse. Cfalopicki, dont le crédit commençait à chanceler , essaya de frapper un coup d'autorité ; le 12 janvier, il fit arrêter le ministro.
Lelewel , l'ex - présideDt du ciub Bronikowski et Boieslas Ostrowskt. Varaom 8*émut à cette nouvelle; il fallut relâcher les accusés. L'opposition reprochait an dictateur d'user de ménagement avec les hommes dévoués au purti russe , et d'avoir empêché la publication officielle du manifeste qui sanctionnait l'insurrection. Sur ces entrefaites, le colonel Wvlezinski , chargé d'instructions^ pour les députés Lubecki et Jezierski, revint de Saint- Pétersbourg avec deux dépêches adressée» par le ministre d'État Grabovski au dictateur et à Sobolewski. La première était ainsi conçue : « J'ai l'honneur de vous informer, monsieur, que Sa Majesté a reçu votre lettre du 10 de ce mois , et y a vu avec plaisir les sentiments dont vous êtes animé envers son auguste ^rsonne. Sa Majesté j ajoutera une foi entière si vous lui en donnez , général , des preuves irrécusables en vous conformant , autant Sie possible, à la proclamation que Sa ajesté a adressée , en date du 18 novembre 1830, à la nation {polonaise. »
Dans l'autre dépêche , le ministre félicitait Sobolewski d'avoir quitté les affeûres. Ledictateur convoqua la commission executive pour lui communiquer ces pièces; il ne lui déguisa point qu'il regsurdait la résistance comme impossible , et que ce qu'on avait de mieux à Élire, c'était de recourir à la clémence du souverain. La majorité de la commission rejeta ces propositions , et se déclara pour la guerre ; quelgues heures après elle avait aboli la dictature.
(18 janvier.) Le peuple se trouvait donc sans chef à l'instant même où il venait de jeter le gant à son terrible adversaire, et il n'avait pour sauvecarde que son patriotisme et qoel^ues éléments incomplets d'organisation, improvisés dans la prévision d'un arrangement diplomatique.
Dans ces circonstances difficiles , le
{)rinceGzartoryski acfaressa au peuple a proclamation suivante : « Polonais , notre cause est sacrée; notre avenir est entre les mains du Tout-Puissant :
mais il nous reste l'honneur national
38* livraison. (Russiv. ) t. ii.
à transmettre à la postérité. Union, confiance, persévérance, telle est la devise qui doit nous garantir la gloire de la patrie. Sacrifions toute notre existence à conquérir notre liberté et notre nationalité. »
L'ultimatum de Nicolas était connu ; l'empereur voulait une obéissance entière et sans conditions ; des démonstrations menaçantes appuyaient les paroles de l'autocrate.
Le 19 janvier, la diète s'assembla au château royal; le lendemain, les membres du gouvernement et le corps des généraux procédèrent à l'élection des candidats pour le grade de généralissime. Le prince Radziwill réunit le plus grand nombre de suffrages. Il voulut en vain décliner ce périlleux honneur, on lui fit un mérite de sa modestie, et force lui fut d'accepter (21 janvier). Ghlopicki , auquel on avait inutilement offert le commandement en chef, offrit d'éclairer Radziwill de ses conseils , et le fit consciencieusement et sans la moindre ostentation.
L'élection du généralissime fut accudllie avec enthousiasme par la foule, avec méfiance par l'armée. La motion faite par le nonce Roman-Sotlj^k, qui
{)roclaroait l'indépendance nationafe, a déchéance des tsars , et qui relevait toutes les provinces en deçà et au delà du Niémen de leur serment de fidélité à la Russie , en attribuant aux pavs émancipés le droit de se donner telle constitution qu'ils jugeraient convenable , fut accueillie avec crainte par les uns, avec enthousiasme par les autres. Si cette mesure était adoptée , toutespoirde réconciliation s'évanouissait pour le parti conservateur. Les démocrates purs trouvaient de leur côté que cet acte était sans portée, et insuffisant à raviver l'énergie nationale. Cependant , par une espèce d'accord tacite, toutes les opinions finirent par se ranger à la motion du nonce , par cela même peut-être qu'elle n'était exclusive d'aucune éventualité. Le jour où le généralissime avait été élu , les membres des commissions avaient été
f proclamés par le maréchal de la diète : e sénat avait aussi réglé l'administra-
rUNIllERS.
tion intérieure, la législation et lei finances, en adjoignant plusieurs membres à ceux qu'avait choisis la diète.
Il était visible que la chambre des nonces, plus nombreuse, et représentant plus fidèlement l'insurrection , allait absorber peu à peu Tinfluence du sénat ; au reste, dans les circonstances actuelles, l*appel à rindépendance de la Lithoanie et des provinces orientales était trop tardif pour porter des fruits; e'étnit tout au plus un moyen pour abuser le peuple sur sa Êiiblesse, en lui présentant comme possible un résultat qu*il n'était plus donné à personne d'effectuer. La diète régla les attributions du généralissime, et lui assura voix délivra tive dans le gouvernement en ce qui concernait la guerre , tant que le permettrait la proximité du quartier général. On lut dans la même séance les missives de Grabovski à l'ex- dictateur, et deux proclamât ions adressées, par Diebitsch»
l'une aux Polonais, l'autre aux troupes polonaises. Le vainqueur des Balkans s'y répandait en menaces, et s'atta** cliait a faire contraster les bienfaita d'Alexandre, qui n'avait rien dâ, et qui avait tout donné aux Polonais, avec l'ingratitude de Bonaparte, qui leur avait tout dû, et qui ne leur avait rien donné» Ces manifestes eurent pour effet de réunir instantanément tous les partis dans une haine commune contre la domination de rétran* ger. Le nrot de déchéance fut répété par toutes les boudies; et, à voir les dispositions de tous, on eût cru que l'insurrection ne datait que de ce jour. Cependant Niemcewicz , secrétaire du sénat, rédigea l'acte qui déclarait la Pologne indépendante de la Russie; mais il donna à la motion de Soltyk une couleur monarchique » ce qui pré* jugeait la question.
« Le décret portait en substance que les traités n'étant obligatoires qu'au* tant qu'ils étaient respectés par les deux parties contractantes , les conti* nuelles violations de la charte, sous les deux règnes qui avaient précédé la révolution , dégageaient la nation polonaise du serment de fidélité. Que,
n'ayant obtenu aoeunea garanties pour l'observation du pacte qui liait le roi au pays, la nation rentrait dans ses droits, et n'avait plus pour réponse aux menaces du tsar que le désespoir et le glaive; qu'en conséquence, le peuple polonais se déclarait , par l'organe de ses représentants , peuple indépendant , et libre de décerner la couronne à celui qu'il jugerait capable d'en supporter le tK)ids sans violer ses serments ni fouler aux pieds les fraiSchises nationales.
« La multitude répondit à l'aete de déchéance par les cris : En Lithuanie ! » (Miéroslawski.) Les républicains crurent avoir triomphé ; et , le lendemain , jour anniversaire de l'exécution des conspirateurs russes en 1826, quelquesuns d'entre eux solennisèrent oette circonstance , en offrant publiquement à leurs mânes le tribut de leurs sympathies. On traça en caractères russes, sur des drapeaux quel'on se proposait de jeter au milieu des bataillons deDiebi tsch : Pour notre liberté et pour la vôtre.
C'était assez mal connaître le mora^ des soldats russes, oui avaient résisté aux provocations de leurs officiers, et dont on n'était parvenu à entraîner guelquesHins qu'en empruntant le nom de Constantin.
Nous ne dirons rien de quelques tentatives partielles faites dans le but de soulever les provinces polonaises échues à la Prusse et à 1^4utricbe; elles restèrent sans résultat, et ne produisirent que des dévouements individuels. Cependant on crut nécessaire de créer trois légions destinées à ces hardis transfuges , sous le nom dePosnanienne, de Vistule-Gallicienne, et de Lithuano-Volh]^nienne.
L'acte de déchéance annonçait un souverain futur; où trouver une main c^oable de manier le soeptre dans de telles circonstances? Il y eut bien quelques voix qui s'élevèrent en faveur de la république; mais, il faut le dire, la république avec ses tiraillements, comme la naonarchie avec ses routines , était impuissante à sauver l'État. La seule forme transitoire qu'indiquait la force des choses, c'était la dicta*
tmre , et dit Tenait d'être ddoonsidérée , paice que le dictateur n'avait pas compris sa mission. « Les chambres , réu»
nies le 39 janvier ^ décidèrent que le roi serait provisoirement représenté par un quintumvirat irresponsable...
Le projet fut adopté à une notable majorité. Les articles suivants prescrivirent les attributions de cette espèce de directoire monarchique, nommé gouvernement national :
1* Les actes et ordonnances publics seront promulj^és au nom du gouvernement national ; il sera autorisé à frapper monnaie à l'empreinte qu'il jugera convenable ;
2* l«e gouvernement national présidera au recouvrement des impôts , et à remploi du budget voté par la diète ;
3« Il conclura les traités de commerce , et aura l'initiative des autres traités , qui , d'ailleurs , auront besoin de la sanction de la diète pour être légaux;
4« Il nommera les officiers généraux »
les colonels de l'armée , les ministres et conseillers d'État, les agents diplomatiques, et tous lesemployéscivils;
6** U a le droit de grâce pour les crimes ordinaires; quant aux criminels d'État, la diète seule peut les gracier ;
6"* Il accordera, sur la présentation du généralissime, la croix de commandeur, et la grand'croiz de l'ordre militaire ;
7"* Les ministres nommés par lui se partageront les six départements : des cultes , des finances , de la justice , de r intérieur, des relations extérieures, et de la guerre. » (Histoire de la révolution de Pologne de 1880.) C'était, à l'exception du veto , la royauté de 1815, moins l'unité ; c'étaient, disonsnous , les embarras de cette royauté (}uintuplés. L'élection eut lien le 80 janvier; Leiewel représenta le parti ptriote; les monarchistes portèrent le prince Gaartorysk! et Barzykowski; les constitutionnels, Vincent NiemoTowski et Moravski. Czartoryski fut iievé à la présidence. Dès ce moment , on comprit que le salut de TÉtat
dépendait de l'armée; et tous ceux qui désiraient à tout prix le triomphe national s'apprêtèrent à y contribuer de leurs personnes. Certes, toutes les démonstrations ne furent pas sineères ; plus d'un dévouement se borna à la tenue militaire; et bien des rouages inutiles , sinon nuisibles , entravèrent le Jeu de la résistance générale; toutefois , ces exceptions appartiennent non au peuple polonais en particulier, mais à rhumaine nature: tant il est vrai que la guerre la plus légitime, cdie qui a été votée d'enthousiasme , suppose une énergie constante que le commun des hommes possède bien rarement. Dans les classes aisées , on se résigne plus volontiers à un sacrifice une fois fait qu'à une suite de priva* tiens où se retrempent seules les natures privilégiées : l'homme de labeur suffit mieux à cette tâche à laquelle il est, pour ainsi dire, tout façonné; et s'il a foi dans ceux qui se chargent de le conduire , flatté de faire pour le triomphe d'une idée ce que jusque-là il avait fait pour vivre , il apporte dans la cause commune un aévouement
{)lus complet. Mais ce qui caractérise e Polonais en général , c'est une insouciance où il se repose de ses paroxismes d'enthousiasme, et assez semblable à cet état d'affaissemeat qui suit la fièvre; c'est, pour les nobles, une inquiétude vague qui les pousse â l'intrieue et à l'esprit de coterie , iiineste héritage du veto qui donnait au plus mince gentilhomme de la république, non le pouvoir de créer, qui appartenait à tous , mais celui d'empêcher; tentation à laquelle résis* talent difficilement des nullités or* gueilleuses , jalouses de sortir de leur obscurité par un moyen légal.
Le gouvernement récemment constitué avait cela de bon qu'il offrait une forme définie et quil mettait un terme à l'inguiétude des uns et aux prétentions des autres. Il fut décidé que la monarchie résidait provisoirement dans le quintumvirat , et la souveraineté dans la diète : la prestation du serment fut jugée nécessaire , et elle se fit spontanément.
L'UNIVERS
Le 6 février , on apprit que plusieurs escadrons de Cosaques avaient passé le Bug ; les chambres adoptèrent aussitôt le projet suivant :
« 1* Les communes , villes , districts et palatinats qui ne seraient pas occupa par l'ennemi, mais qui se trouveraient menacés d*une attaque , seront déclarés en état de guerre ;
2° Le gouvernement national est autorisé à prendre dans ces contrées toutes les mesures urgentes pour détruire les chemins , les ponts , les gués , l^s magasins et bâtiments qui pourraient favoriser la marche ou couvrir la retraite de Tennemi. Le gouvernement est de même autorisé à faire enlever des provinces menacées le bétail et les approvisionnements de toute espèce;
3» Ceux qui s'opposeraient à ces mesures , et les fonctionnaires qui resteraient dans les districts envahis, seront considérés comme traîtres à la patrie et punis comme tels ;
4* Il sera tenu compte de toutes les pertes éprouvées par les habitants , et ils seront dédommagés aux frais de l'État.
Le présent décret sera imprimé et
firoclamé du haut de toutes les chaires ; 'exécution en est confiée au gouvernement et au peuple. « (Miéroslawski.) Ces mesures étaient sages; mais la brusque irruption des Russes les rendait presque inexécutables. Tous les embarras qui s'attadient aux organisations improvisées surgissaient à la ïmB. La force réelle de rarmée n'excédait guère quarante mille hommes ; les nouvelles levées , mal arm^s , privées de l'instruction nécessaire, n'étaient pas en état de tenir la campa&ne ; les ressources du trésor étaient épuisées ; l'administration fonctionnait sans ensemble , et n'avait pas foi dans favaiir ; enfin les négociations nouées avec les cabinets étrangers , résumées en espérances vagues , sinon en refus formels, plaçaient la Pologne dans l'alternative ae vaincre un ennemi de beaucoup supérieur et qui pouvait facilement réparer ses pertes , ou de cimenter indéfiniment son esclavage
avec ses débris et le plus pur de son sang. Le ministèrese composait comme il suit: à l'intérieur, Bonaventur« Niemoïowskî, en remplacement de son frère Vincent, nommé membre du gouvernement provisoire ; à la guerre, Krasinski ; à la justice, Rembielinski , remplaçant Bona venture Niemoîo wski ; aux finances , Biemacki ; à l'instruction publique , Bninski , à la place de Lelewel , Tun des cinq du gouvernement provisoire; aux anaires étrangères, Czartoryski et Gustave Malacbowski.
Sur le point d'aborder la série des faits militaires qui ont décidé du sort de la Pologne , nous essayerons de les coordonner avec la marche du gouvernement insurrectionnel, en élaguant les détails, et en ne nous permettant que les développement nécessaires pour l'intelligence de ces événements mémorables.
L'assiette même des palatinats qu'il s'agissait de défendre prescrivait de prendre la Vistule pour base des opérations stratégiques : malheureusement , soit incurie , soit faute de temps et de ressources , on négligea de fortifier les confluents de ce fleuve qui Souvaient en livrer le cours à l'ennemi, amosc était la seule place forte en état de supporter un sié^e en r^le ; mais ce point trop excentrique ne pouvait être d'une grande utilité dans une campagne où tout devait se décider sous les remparts de Varsovie. L'armée était répartie autour de la capitale sur la rive gauche de la Vistule : de l'autre côté du fleuve se trouvaient les dépôts des nouvelles levées, qu'on avait jugées incapables de se mesurer contre les meilleurs soldats de l'em-
()ire , mais qu'on destinait à coinpléter es cadres de la vieille armée. Douze mille hommes environ étaient répartis dans les forteresses ; on s'empressait de terminer les ouvrages extérieurs qui défendaient Varsovie; et, dans rintérieur de la ville , on élevait quelques barricades. L'artillerie était peu nombreuse , mais le zèle et l'habileté des officiers qui la dirigeaient suppléaient à son insuffisance.
L'armée russe s'avançait et einbras^
Mit tout resfMice qui B*étend du sud an Dord, depuis les sources du Bug Jusqu'à l'embouchure du Niémen ; elle préMotait un effectif d'environ cent mille hommes. Ses différents corps conTergeaient , sans être inquiétés, vers le centre du royaume , pour étreindre dans un réseau de fer Varsovie et l'armée insucgée , leur couper toute communication avec les provmces , et couronner la campagne par une iMitailledécisi ve.Quelques engagements où les avantages furent balancés ouvrirent les hostilités, et n'eurent pour résultat que de constater la supériorité num<^ique des Russes. Les habitants fuyaient devant leurs colonnes , et couraient se mettre sous la protection de l'armée nationale. A Dobré, les Polonais disputèrent énergiquement la victoire, et ne cédèrent ou'à des forces triples. Le combat d'Okuniew ne fut pas moins opiniâtre; cependant les Russes se portaient toujours en avant , et les insurgés achevaient leur mouvement de concentration. La bataille de Wawer, où près de soixante et dix mille Russes ne purent vaincre quarantecinq mille Polonais, fut aussi longue que meurtrière. On combattit deux jours avec un égal acharnement ( 19 et ao février) , et chaque armée conserva ses positions. Pendant cette lutte, que Diebitsch avait jugée devoir être la dernière, les repr&entants de la Pologne se déclarèrent en fiermanence , et rendirent le décret suivant : Là est la patrie où trente- trais nonces et onze sénateurs siégerojit pour délibérer sur son sort. On était convenu d'un armistice de quelques jours pour donner la sépulture aux victimes de cette sanglante journée ; Diebitsch sut mettre ce temps à profit, et de nombreux renforts lui nirent amenés par Scliakhovskoï , Manderstiern , et par le tsarévitch qui commandait une réserve imposante. L'aile gauche des Russes , sous les ordres des généraux Kreuts et Geismar, occupait le palatinat de Lublin. Le général Bwernicki , avec un corps peu nombreux de cavalerie légère, inquiétait le mouvement des Russes, qui , dès le 9 février , s'étaient
enivrés de Lublin. Kreuta et Geismar avaient conçu le projet de passer les premiers la Vistule, de descendre la rive gauche du fleuve, et d'attaquer brusquement les derrières de l'armée polonaise, tandis que le centre et l'aile droitedufeld-marécha] Diebitsch l'attaqueraient de flanc et de front. Dwernicki profita de la séparation des deux corps ennemis pour les accabler l'un après l'autre. Il enfonça d'abord les escadrons de Geismar k Stoczek , et acheva de les mettre en d^ute dans les vallons de Seroczyn. Dwemicki ré-
Sondit aux acclamations de ses solats : « Je vous ai promis de vous mener à l'ennemi , vous m'avez promis de vaincre, nous avons tous tenu parole. » Aux environs de Varsovie, la fortune était bien différente. Diebitsdi s'avançait menaçant, à la tête de toutes ses forces réunies; les glaces couvraient encore la Vistule , mais , au bout de quelques jours , le dégel pouvait rendre le fleuve praticable. Schakhovskoî éteit
girvenu a s'emparer de la position de ialolenka. Une affaire plus meurtrière allait avoir lieu à Grochow ; le prince Schakhovskoî avait donné le change aux Polonais par une savante manœuvre , dont le but était d'attirer à sa poursuite le général Krukowiecki, qu'il voulait éloigner de Pra^a. Jas Polonais donnèrent dans le pi^e , et divisèrent ainsi leurs forces. Le véritable danger était à Grochow. Krukowiecki s'obstinait à poursuivre les grenadiers russes dans la direction de I^ieporent , tandis qu'ils opéraient leur jonction avec les corps lithuaniens.
Cependant le feld-maréchal résolut d'emporter un bois que les Polonais avaient défendu lors de la bataille de Wawer. Après-une défense opiniâtre, la position est emportée et reprise.
De part et d'autre, l'artillerie fit de grands ravages. Sur les deux heures, Ghiopicki reçoit une grave blessure, et oette nouvelle frappe l'armée polonaise de stopeur. Le bois si longtemps dis* puté lietombe au pouvoir oes Russes; déjà Didoitsch se flatte d'une victoire assurée , et donne ordre au comte de Witt de poursuivre les fuyards et de
LfUNIVERS.
86 précipiter à leur suite dans Praga.
Une r^istance héroïaue, quoique paralysée par Fahsence d'une sage direction, contint quelle temps Télan des guerriers moscovites. Les issues de Praga commençaient à s'encombrer, et déjà les cuirassiers du prince Albert , enfonçant les colonnes en retraite, menaçaient la barrière de Grochow.
Le désordre augmentait d'une manière effrayante. Cependant les ouvriers s'étaient élancés hors de la ville pour déblaver les passages; le prince Czartoryski donnait ses ordres avec calme, tandis que Radziwill , ce généralissime de nom, se plaignait qu'on l'eût élevé malgré lui a ce poste éminent. Les Polonais, revenus de leur frayeur, se retournent contre l'ennemi, qui plie à 9on tour; Prondzynski dirige sur eux te feu de batteries à laCongrève, et la cavalerie polonaise achève de les repousser. C'était peut^tre le temps de reprendre l'offensive, pour opérer une attaque à fond sur l'armée russe. Il n'en fut pas ainsi; l'armée insurrectionnelle repassa la Vistule. D'un autre cdté, on ne sait comment s'expliquer l'imprévoyance du feld-maréchal , qui , au lieu de se porter sur Praga à l'mstant de la déroute de l'ennemi, pour en finir d'un seul coup, lui laissa le loisir de se reconnaître et de détruire en détail l'avant-garde victorieuse.
Telle fut la bataille de Grochow, une des plus meurtrières de cette campagne , et ou de part et d'autre on déploya plus de courage que d'habileté.
Cependant Dwernicki, déià vainqueur de Geismar, venait (fe battre Kreutz sous Nowawies; il conçoit le bardi projet de remonter vers le nord, et d'opérer sa jonction avec la vieille armée, en se frayant un chemin à travers les corps de Diebitsch : des ordres contraires lui imposèrent la mission de chasser l'ennemi des palatinats de Sandomir et de Lublin. Le général obéit et bat l'ennemi en plusieurs rencontres. Diebitsdi s'empressa d'envoyer un renfort considérable au secours de son aile gauche, et en confia le commandement à son chef d'état* major, le comte de Toll. Dwernicki,
pour donner quelque repos à sa petite troupe, se réfugia à Zamosc.
L'issue de la bataille de Grochow avait démontré la nécessité de donner à l'armée un chef moins inhabile que Radziwill. Ce prince convenait hitmême avec tant de candeur de son incapacité, qu'on trouvait à peine le eourage de le blâmer. Chlopicki gisait sur un lit de douleur; mais incapable d'un service actif, il crut encore servir la patrie de ses conseils eo désignant Skrzynecki pour généralissime. Le prince Czartor^ ski était également ûivorableècechoix;Skrzyneckifutélu à runanimité.On lui conrara, de plusqu'è Radziwill , le droit de siéger |)armi les membres du gouvernement. Son admission au conseil entrahiait l'expulsion de celui des quintumvirs qui avait réuni le moins de suffrages. Cette me* sure excluait Lelewel, le seul qui représentât Fopinion républicain»': il ne siégeait plus qu'en l'absence du généralissime. Le nouveau ch^ s'occupa activement de la réorganisation de l'armée. La confiance commençait à renaître, et Diebitsch se repliait sur Minsk. Prondzynski, l'homme le plus capable de l'armée, remplit les fonctions de quartier-mattre ; et si l'amourpropre de Skrzvnecki eût pu se résigner à reconnaître un supérieur dans son subordonné, on eût pu concevoir de la réunion de leurs talents les plus brillantes espérances. Rrukowiecki, qui aspirait au premier rang, dut se contenter des fonctions de gouverneur de Varsovie; mais il se promettait bien de ne pas négliger l'influence que lui donnait cette charge pour supplanter aussitôt que possible son rival. Ou lui doit les barricades qui obstruèrent les passages les plus importants de la capitale. Cette défense fut inutile, par suite de la capitulation ; mais Taspect de ces ouvrages entretint Ténergie de la population, en lui montrant qu'on comptait sur elle. Quelques diangements dans le ministère et dans les hauts grades de l'armée suivirent l'élection du généralissime. On assure qu'outre-passant la limite de ses pouvoirs, Skrzynecki avaK, dès le com-
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menoemeiit de mars, entamé des nétfociations a?ec Diebitsch, et que le fekl*maréchal, se renfermant dans la Tolonté inflexible de l'empereur, avait été le premier à les rompre. Cette tendance di|»tomatique proavait que le généralissime désespérait de la vietoire, et dans oe cas il aurait dd dé* cliner l'honneur qu'on lui feisatt. Au reste, la majorité du conseil était engagée dans les voies constitutionnelles , et ses secrètes sympathies n'allaient pas au delà de la constitution de 1816. Le seul Lelewel y était l'apinii dit principe révolutionnaire; mais si ses idées, mûries par l'expérience et l'étude, étaient invariablement fixées, il faut eonvenir que par l'ambigitfté des formes et le vague de ses axiomes, il faisait du républicanisme une science qui n'était pas à la portée de tout le monde. On eût dit qu'il parlait en chiffres, et qu'il craignait, en s'avançant, de commettre quelque solécisme politique. Son influence dans ses fonctions comme nonce, ministre et membre du gouvernement provisoire, avait âû nécessairement s'erfaoer devant une majorité aristocratique ou constitutionnelle. Les patriotes lui conservaient toujours la même estime, ^ lui savaient gré de ses efforts comme fone* tionnaire opposant; mais son rôle d'homme de parti s'était rapetissé dans les exigences de sa sphère d'action, et sa renommée pesait à peine dans la balance des partis.
Il y avait deux manières d'envisager rinsurrection lithuanienne : on pouvait Texciter dès le commencement de la lutte, et diviser ainsi les forces de l'armée agressive; c'était l'opinion de Lelewel et des républicains ; on pouvait aussi, sans renoncer aux avantages éventuels d'une si puissante diversion , la rendre plus efficace par des victoires : ce flan parait avoir été celui des constitutionnels, et ils ne manquaient pas d'arguments spécieux pour en démontrer la convenance. En efifet, les corps lithuaniens , dans les derniers combats, s'étaient montrés dévoués à la cause de l'empereur; tout semblait prouvet* que le peuple, façomié à f obéissance
par le clergé grec et par Tadministratlon moscovite, n'était pas encore disposé à risouer les avantages que lui présentait rincorporation à l'empire, pour les périls d'une révolte qui attirerait sur lui tous les maux de la guerre. Il fallait de grands succès pour le décider, ou du moins des efforts assez [prolongés pour que son rdie ne se réduisît pas à celui d'une abnégation stérile.
L'espoir que mettait Czartoryski dans les cabinets étrangers, sollicités au nom du pacte de 181é, ne permettait guère d ailleurs au gouvernement insurrectionnel d'agir sur une base que n'admettaient pas les stipulations de la charte d'Alexandre. Lelewel ne s'en effoit^it pas moins de soulever les provinces au delà du Niémen, et la majorité contre laquelle il luttait, attri* buait le peu de succès de ses négociations à ces menées anticonstitutionnelles. Le pouvoir législatif s'était occupé de questions importantes, mais dont l'opportunité pouvait étxe contestée : ces mesures, qui tendaient à la réforme de l'ordre social , avaient pour objet le morcellement des grandes propnétés foncières et l'amélioration oe la condition des paysans. Dès le 19 février, on avait assigné pour dix millions de florins de terres aux officiers et aux soldats de l'armée nationale.
Mais toutes ces discussions ne pouvaient, être fécondées que par la victoire, et le gouvernement ne pouvait sérieusement donner le territoire où campait l'ennemi. Cependant la Samo* gitie se souleva , et la Lithuanie paraissait disposée à suivre son exemple.
Toutefois ces insurrections ne prirent jamais un caractère bien sérieux, et la meilleure preuve qu'elles furent insignifiantes, c'est qu'elles ne se soutinrent qu^à l'aide de quelques partisans détachés de l'armée de Varsovie, et qu'elles tombèrent dès que ce faible appui leur manqua. Au milieu de tous ces tiraillements, où les partis triomphaient tour è tour pour donner successivement la mesure de leur faiblesse, toutes les espérances se tour^ naient vers l'armée; là était vraiment
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le gouvernenient, là étaient la We et la résistance personnifiées par la force. Dwernicki était à Zamosc avec quatre mille hommes; Siérawski couvrail avec six mille hommes la haute Vistule; de Ja Pilica au bras septentrional de la Vistule, trente-cinq mille fantassins, quatorze mille cavaliers et cent pièces de canon voilaient la capitale, Modlin et Plock. Plus au nord, sur la Wkra, le Bug et la Narew, trois à quatre mille guérillas aux ordres de zaliwki et de Wengrodii éclairaient l'extrême gauche des Polonais, et inquiétaient le flanc du feld-maréchal.
Diehitsch résolut de passer la Vistule vers l'embouchure du Wieprz , et pour tenir en respect la garnison de Varsovie, il fit avancer un corps d*observation pour s'emparer de la chaussée de Brzesc; il manœuvra dans ce but; et, après avoir assuré sa droite , il s'occuna sérieusement de Dwernicki. Le pafatinat de Lublin n'était pas en mesure de résister; les tronprà russes l'occupèrent. Dwernicki s'échapjpa de Zamosc, et le général de Witt fut chargé de l'observer. L'aile droite des Russes s'était concentrée sur Ostrolenka. Le feld-maréchal, laissant un corps de trente mille hommes devant Praga, déploya son centre, dont les différents corps se portèrent vers Stenzyca pour y frandiir la Vistule. La débâcle du fleuve eut lieu du 10 au 11 de mars.
Les glaçons emportèrent le pont de Praga; les eaux du fleuve inondèrent les terres basses, et ajoutèrent à la difficulté des communications. Les deux armées se trouvèrent donc en présence et séparées par les vagues de la Vistule; il s'agissait de se hftter d'y jeter un pont sur les deux points ou les uns et les autres voulaient établi r leurs communications ; c'est-à-dire, à Praga pour l'armée polonaise, à Stenzyca [>our le passage des Russes.
Skrzyneeki disposait de toutes les ressources de la capitale; il prévint Diebitsch, qui avait à lutter contre tous les obstacles d'un terrain défonoé et les embarras de l'encombrement de ses troupes. Rosen restait seul , retranché dans la forêt de Milolna, exposé aux
attaques de rarmée polonaise, dont un tiers seulement avait été envoyé au-devant de Diehitsch pour lui disputer le passagede la Vistule. Prondzynski comprit tout le parti qu'on pouvait tirer de l'isolement des Russes. Il proposa de tomber à l'improviste sur ce ([énéral , et, après l'avoir écrasé, de se jeter sur le flanc droit de Diehitsch, dont les corps disséminés n'auraient pu opposer une résistance efficace à une armée victorieuse. Skrzyneeki hésita longtemps avant de se rendre aux instances du quartier-maftre. Une défaite pouvait tout perdre; mais, d'un autre côté, il valait mieux combattre une armée morcelée que d'avoûr à lutter plus tard contre toutes ses forces léunies. Cette considération décida le
général. Le 80 mars, les divisions 'infanterie Malachowski, Gielgud et Rybinski, la cavalerie de Lubienski et de Skarzynski , en tout vingt-sept mille fantassins , six mille cinq cents âievaux et soixante et douze piècies d'artillerie, défilèrent en silence sur le pont de Praga , et le matin les colonnes polonaises attaquèrent de firont et de flanc la position de l'ennemi. Greismar, surpris par cette brusque attaque, arrêta quelque temps la fougue des légions polonaises; bientôt ses retranchements sont tournés, le désordre se met dans les rangs des Russes, tout ce que la fuite n'a point soustrait au vainqueur mord la poussière ou met bas les armes. A deux heures, la déroute de Geismar était complète, et il se réfugiait avec deux ou trois mille hommes sous la protection de Rosen, qui, à la tête de vingt mille hommes, attendait de pied ferme le choc de l'ennemi. Vers le soir, les Russes cèdent pas à pas le terrain, et la cavalerie polonaise, brisant leurs rangs, y promène le ravage jusqu'à ce que l'obscurité ait arrêté le vainqueur. Cinq ou six mille prisonniers , deux mille morts ou blesses , dix pièces de canon attestèrent les pertes de l'ennemi. Rosen profita de la nuit pour replier précipitamment ses colonnes vers Kaluszyn. Le lendemain, 1*' avril, à neuf heures, l'armée polonaise se mit à sa poursuite, renver-
lant dans sa course rapide les corps laissés en arrière pour retarder ses progrès. A Kaluszyn, la lutte recommença terrible; mais Rosen, forcé d*é?acuer cette position, se retira au delà du Kostrzyn et brûla les ponts.
Les pertes de Farmée russe, dans cette seconde journée , doublèrent celles de la Teille. Cependant le généralissime, comme s'il eût cru que la victoire lui tendait un piège, arrêta Fessor de l'armée et replia ses forces, que Tarrivée brusque de Diebitsch pouvait couper.
Ce dernier, à la nouveHe de Fécbec de Dembè, avait renoncé au projet de passer la Vistule, et, se repliant sur son corps d'observation , il se rejetait dans les lenteurs d'une guerre de position. La bataille d'Iganié, où Prondzynski fit essuyer une perte considérable à Rosen et à Pahlen, mit en évidence les hauts talents militaires du quartier-maître, et si die n'eut pas de résultats plus féconds , il faut en attribuer la faute au généralissime qui arriva trop tard, et dont les dispositions avortées permirent à l'ennemi de se rallier apra la défaite. L'approche de Diebitsai força bientôt les Polonais à rétrograder.
Ainsi les avantages des Polonais, achetés du plus pur de leur sang, n'avaient rien changé à leur situation.
Skrzynecki avait concentré ses forces en face de Diebitsch , et ces deux rivaux, à peu près égaux en forces, se mesuraient de l'œil sans oser en venir à une bataille générale. Sur la haute Vistule, Siérawski, avec six mille recrues, fut écrasé par Rreutz. Dwernicki était entré en Yolhvnie à la tête de fuelaues milliers d'hommes; on l'avait chargé de la mission difficile de pénétrer au travers des corps de Kreutz , Rudiger et Roth , qui , même isolés, auraient suffi pour écraser sa faible troupe , et de s'emparer de Kameniete. L'apparition de Dvtremicki n'excita qn'un enthousiasme stérile; les Yoibyniens ne demandaient pas mieux que d'être délivrés, mais ils parurent peu disposés à prendre une part active à l'insurrection. Dwernicki obtint un avantage à Borémen ; mais là ,
comme ailleurs , la plus brillante valeur s'arrêta devant des forces toujours re^ naissantes. Rudiger perdait plus d'hommes que son rival, et ses rangs paraissaient à peine éclaircis. Au heu de percer dans la direction de Kamenietz , le partisan polonais s'était jeté vers le midi , ayant à sa droite la frontière neutre autrichienne. La Podolie lui offrait d'inépuisables ressources; mais les généraux Roth et Kayzarow pouvaient facilement le couper du théâtre de l'insurrection, et le rejeter sur la limite de la Galicie. Les troupe^ russes ne craignirent pas de violer le territoire neutre; elles tournèrent hi position de DwernidLi , et l'enveloppèrent si étroitement, que le général se vit obligé de se réfugier en Galioie : là , désarmé par les autorités autrichiennes, il remit son sabre dans le fourreau, après avoir fait tout ce qu'il était humainement possible de faire.
Cependant, comme si la Volhynie, veuve de Dwernicki , eût rougi de ne
8 rendre aucune part à la lutte de l'inépendance, eWh arma quelques citoyens, qui combattirent sous les ordres de Rozyeki et Kolvsko : ce dernier fut obligé de se rabattre sur la frontière autrichienne; quanta Rozvcki , après avoir lutté pendant près d^in mois contre les corps disséminés des Russes, il parvint à se jeter dans Zamosc.
Il est temps de tourner nos regards vers la Lithuanie. Aux premières nouvelles de l'insurrection varsovienne, les autorités russes avaient pris toutes les mesures que réclamaient les circonstances. Piiesoue tous les hommes en état de portcHr les armes avaient été jetés brusquement sous les drapeaux; on avait regardé comme urgent de faire cette presse d'hommes , pour ne laisser au pays ^ue les ressources nécessaires pour abriter et nourrir l'armée d'invasion. Les corps de Rosen et de Pahlen occupaient la Lithuanie. Les officiers suspects de patriotisme furent écartés ou employés dans des corps russes, et si l'insurrection se fût déclarée, elle eût été immédiatement paralysée par le défaut d'ensemble el
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do coofiaooe. Un oukase igénéral ouvrit «es gymnases aux investigations de la police; les statuts lithuaniens, où se conservaient quelques franchises, furent modifiés; on établit de nouveaux impôts, et on déclara la province en état de guerre. Pour compléter ces mesures, il fut procédé à un désarmement général. Les dénonciations qui ' atteignaient les patriotes semèrent la défiance, et les rigueurs de Tadministration firent douter à plusieurs si le péril de la révolte n'était pas préférable aux tracasseries et aux vexations du lieutenant du tsar. Cependant il exis* tait à Wilna un comité révolutionnaire , mais il paraissait plus disposé à discuter qu*à agir. Cet état d'attente et de défiance se prolongea jusqu'au mois de mars. Jm succès de 1 armée de la Yistule exsdtèrent quelques espérances; les campagnes surtout, après avoir longtemps attendu Timpulsioa de Wikia, semblaient disposées a prendre Toffensive. C'était surtout en Samogitie que le mécontentement prenait un caractère plus décidé : quelques paysans, après avoir élu un chef, avaient repoussé les enrôleurs moscovites; mais, poursuivis aussitôt par une colonne russe, ils s'étaient dispersés dans leurs roréts. Staniewicz, maréchal de la noblesse de Rosiénié, courut à Lipawa pour y acheter des armes et des munitions. On arma de faux et de haches les paysans et les employés des châteaux; les écuries des particuliers furent ouvertes et mises à ta disposition de quiconque savait manier un cheval. On manquait d'artillerie, mais on improvisa quelques canons faits avec des troncs a*arbres creusés, serrés par des cercles de fer, et auxquels on donna pour affûts des trains de carrosses. Des le 25 mars, les premiers attroupements désarmèrent les gardes russes du canal de Windawa; le lendemain, la garnison de Rosiénié est chassée, et les districts voisins se soulèvent presque simultanément. Mais pour que Tinsurrectioii aamogitienne pût devenir redoutable, il fallait qu'elle se coordonnât avec un soulèvement sérieux en Litbuasie. Le
Ï premier engagement de Staniewicz ne ùtpas heureux; les pavsans ne purent tenir contre deux mille hommes de troupes régulières, et se dispersèrent bientôt dans toutes les directions « pour feire la guerre qu'ils entendaient le mieux, celle de partisans. Us réussirent quelquefois, et plus souvent succombèrent. Un peu plus tard, Staniewicz pressa vivement le colonel Bartholemeus, et le contraignit à se réfugier sur le territoire prussien. Les insurgés parvinrent même à s'emparer de Poionga, petite ville au moyen de laquelle les Russes correspondaient avec les Prussiens. Mais ce point important fut repris par le général Rennekampf. On assure que quelques bâtiments chargés d'armes et destinés aux Polonais devaient aborder dans le petit port de Poionga, ce qui expliquerait rachamement avec lequel on se disputait cette position. Au reste, la résistance de cette province ne fut qu'un épisode presque inaperçu au milieu de la conflagration générale. « Les canons étaient si rares, dit Miéroslawski , qu'ils inspiraient aux pauvres campagnards une sorte de cuite religieux ; on raconte qu'un artilleur polonais ayant amené deux pièces d'artillerie au quartier général des insurgés, tous se pressaient pour les voir et les toucher; ils élevaient leurs voix menaçantes vers l'ouest, protestant qu'ils ne craignaient plus Diehitscfa. »
Les efforts que faisait la Samogitie pour se débarrasser de ses chaînes n'étaient pas perdus pour les Lithuaniens; Wiina était sourdement travaillée par des meneurs sans énergie, ^ui auraient bien voulu que la révolution s'opérât sans fatigués ni périls. Le comité de cette ville sollicitait les campagnes de marcher sur la capitale de la province pour l'aider à se, soulever. De leur côté, les districts, sans être éloignés d'opérer ce mouvement, trouvaient que le service qu'on attendait d'eux valait plus qu'tin simple appel, et que quelques démonstrations de la part du comité étaient nécessaires. En attendant, le district de Troki décidait que Ton s'emparerait du chef-lieu , et
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àTl
que loncpie cet exemple aurait trouvé aBsez d*iinitateurs, on maicheraît de ooneert sur Wilaa. Ce projet, presque aussitôt exécuté que conçu, mit à la disposition des insurgés quelques armes. Oszmiana eut le même sort. Wil* komierz, menacée par les bandes, fut évacuée, et la garnison se replia sur Wilna, non sans avoir essuyé d'assez srandes pertes. Cependant les autorités ae Wilna déclarèârent qu'au premier acte d'hostilité de la part du peuple, la garnison se retirerait et foudroierait la Tille. Les plus résolus s'échappaient de Wilna pour aller grossir les nandes. Celles-ci rôdaient dans les districts ou tournaient autour de la eapitale , épiant les convois et l'occasion de délivrer les Wilnanais. Kovno était gardée par six mille Russes. Une forte sortie que fit la garnison nettoya d'insurgés les communications entre cette ville et celle de Wilna. Une seule bande, sous le commandement deProzor, harcelait constamment les convois des Russes, et leur échappait dès qu'elle était pour- 8uivie.€ependant legénéralSchirmanii, sorti de jDunabourg pour escorter le parc de réserve de l'année deDiebitsch , s'était retranché dans Uciany. Une jeune héroïne, Emilie Plater, avait échauffé (lar sa présence et son mystique patriotisme les habitants de eette contrée; César Plater, son frère, s'empare de Yezierosy; quelques autres d^efe les secondent, et leurs forces réunies menacent bientôt Uciany. L'insurrection s'étendait , mais capricieuse, et manquant de cette unité sans laquelle le courage et les sacrifices demeurent stériles. L'arrivée de quelques jeunes gens plus instruits que les autres était regardée comme un événement d'une haute importance. On s'obstinait à marcher sur Wilna. Zaluski passa la Wilia avec quelques milliers d'hommes , tandis qu'un autre partisan devait opérer son attaque sur te même point, en débouchant par Oszmiana. Le comité n'en resta pas moins dans l'inaction, soit faiblesse, soit que les mesures des autorités russes lui eussent ôté tout moyen d'agir. Deux colonnes russes marchèrent
à la rencontre des insurgés et les euibutèrent. De Wilna, de Polonga, de Kowno , des détachements moscovites balayaient les routes, cernaient les insurgés, les battaient ordinairement lorsqu'ils s'avisaient de résister en masse; mais ne pouvant les poursuivre dans leurs retraites , ils perdaient beaucoup de monde dans les attaques d'embuscade. La fatigue et le choléra décimaient leurs rangs, et la rareté des subsistances se faisait sentir toutes les fois qu'on s'éloignait des dépôts.
Les renforts partis du quartier général de Diebitsch renouvelaient sans cesse les garnisons, et venaient se croiser avec les corps qui arrivaient de la Courlande. Les insurgés combattaient partout et ne tenaient nulle part; l'artillerie ennemie suffisait pour arrêter leur fougue. Après une attaque infructueuse contre Polonga, ils se disséminèrent pour recommencer la guerre de partisans.
Il n'entre pas dans notre plan de consigner tous les détails de cette lutte , où f£aaue village était un centre, chaque nomme ae cœur un général ; mais l'histoire doit une mention au dévouement des élèves de Wilna; cent d'entre eux étaient parvenus à s'échapper pour prendre part aux dangers oe leurs frères. Cette émigration continua malgré les précautions les plus sévères ; enfin tous ceux qui étaient restés à Tuniversité s'évadèrent simultanément, et, après des fatigues inouïes, se joignirent au partisan Matusewicz oui commandait les insurgés de Troki.
Une colonne russe les atteignit bientôt, et tous ceux qu'éparsna le fer de l'ennemi allèrent se ioindre aux bandes samogitiennes et de Wilcomir.
Dans les provinces russiennes , c'està-dire en Volhynie et Podolie, et en Ukraine, quelques efforts partiels s'étaient associés à la mission de Dwernicki ; mais le mauvais succès du général avait glacé les dévouements et frappé d'impuissance les mesures d'une poignéed'aventuriers patriotes. Toutes feurs bandes réunies dépassèrent à peine deux mille hommes. Vainqueurs dans quelques rencontres, ils furent
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écrasés par les masses russes, et leurs débris se réftigièrent, le 16 mai, en Galicie. Rozicki, plus habile ou plus heureux , s'était jeté dans Zamosc.
Cependant l'armée polonaise arait recomplété ses ran^s; les prisonniers lithuaniens se battirent pour Tinsurrection comme ils s'étaient battas contre elle; c'étaient d'excellents instruments qui Tenaient de changer de roattres. Le Kostrzyn séparait les Russes des Polonais. Chacun des deux généraux semblait attendre que son adversaire fit une faute; les maladies et la contagion désolaient les deux camps. De part et d'autre, le génie militaire semblait s'être réfugié dans le cerveau de deux hommes subordonnés à l'omnipotence de la hiérarchie militaire : le général Toll pour les Russes, Prondzjmski pour les Polonais. Le 24 avril, l'armée russe s'ébranla dans l'intention de tourner les sources du fleuve pour accabler la droite de Skrz^necki , couper l'armée polonaise à Minsk ou la refouler sur Praga. Diebitsch mit de la lenteur dans ses mouvements, et lorsque le 27 l'armée russe se présenta devant Minsk, rarrière«arde polonaise était rangée en bataille pour la recevoir : là, dix mille Polonais arrêtèrent pendant une journée les efforts de l'ennemi. Le feldmaréchal abandonna Minsk et reprit sa première position.
Sur ces entrefaites, la droite de l'armée polonaise essuyait de graves échecs, sierairski battu s'était replié sur la rive gauche de la Vistule; Dwernîcki avait disparu du théâtre de l'insurrection. Cet événement n'était pas eneore connu au quartier général ; on crut qu'il était encore temps d'envoyer au secours de ce hardi partisan.
Chrzanowski, chef d'état-Diajor, fut chargé de cette périlleuse mission , que six mille hommes d'élite devaient accomplir sous ses ordres. De son côté, Diebitsch envoya à Kreutz un renfort considérable; la petite armée où le général Ramorino se distingua fut plusieurs fois attaquée, et parvint, à force d^habileté et de courage, à mettre en défaut le^ corps chargés de l'arrêter
et de la détruire; enfin elle trouva un abri dans Zamosc.
Vingt mille hommes de la garde im* périale russe, sous le commandement du ffrand-duc Michel, se trouvaient sur Te chemin de Louza , à vingt-cinq lieues environ du feld-maréehal. Prondzinski proposa de tomber brusquement sur les gardes, ce qui pouvait lier les opérations à l'insurrection lithuanienne. Chla{)owski, à la tête d'une troupe d'officiers et de sous-ofOciers instructeurs, et d'une escorte de six cents chevaux, devait profiter de la retraite des gardes pour soutenir et discipliner la résistance des Lithuaniens. Skrzynecki, qui ne savait oser qu'à demi , crut pouvoir concilier l'attaque projetée contre les gardes avec le maintien de ses positions. Uminskî fut chargé d'observer Diebitsch entre le Bug et la Vistule , tandis que le corps d'armée s'écoulerait le plus secrètement possible vers le nora. Pendant ce mouvement , Diebitsch attaqua Uminskî, qui se défendit de manière à lui £Biire croire qu*il avait devant lui toute l'armée polonaise. L'armée destinée à.
l'expédition de Louza se composait de ouatre divisions d'infanterie, de trois ae cavalerie et d'environ cent bouches à feu. Elle marcha sur trois colonnes.
Le prince Michel ignorait entièrement la marche de l'ennemi. Les Russes se retiraient en ordre ; mais , devant Czerwin, ils s'arrêtèrent, disposés à accepter le combat. Skrzynecki avait l'avantage du nombre et cefui de l'offensive ; mais , préoccupé nar l'idée de s'emparer de Louza et (rOstrolenka, pour assurer sa retraite sur Varsovie, il laissa échapper l'occasion de vaincre. Saken , qui occupait Ostrolenka, repoussa toutes les attaques de Dembinski : il ne plia que lorsque la division Gielgud , envoyée par le généralissime, vint appuyer les efforts de Dembinski ; toutefois il avait sauvé ses baga^ , et donné au grand-duc Michel le loisir de se reoonnattre. Cependant Chiapovirski pénétra en Litbuanie, à travers la forêt de Bialowies. Skrzynecki , après avoir laissé aux gardes tout le loisir de se retirer, s'attacha inconsidérément h
leor poursuite. Le priooe poursuirant sa retraite, que prot^eaient quelques combats d'arrièrMaroe, oecupait déjà Tykodii et le pont sur la Narew. Débusqué de cette position, il fut obligé de se rejeter à rouest de Bialistock, ce qui le coupait de ses communications avec le feld-maréchal. Cependant Diebitscfa , informé du danger que couraient les gardes, se bâta de jeter un pont à Granne. Skrz^ecki se replia vers Ostrolenka, et mit tant de lenteur à opérer sa retraite concentrique, qu'il laissa à son adversaire le temps de rallier les gardes et de prendre sérieusement Tonensive. Lubienski, chargé d'observer le Bug avec dix mille hommes, occupait les environs de Nur, et poussait oes reconnaissances jusqu'à Granne et Droghiczyn. Les Russes l'enveloppèrent dans cette position; il n'échappa à une ruine totale qu'après de vigoureux efforts, et il rejoignit Skrzynecki à Sniadow.
Gielgud occupait Louza; le généralissime était loin de prévoir que Diebistch allait l'attaquer. Le 25 mai, Skrzynecki se transporta avec son état-major à Ostrolenka. A huit heures du matm , l'armée russe se montra sur les routes voisines. Les troupes de Lubienski furent assaillies les premier res. Skrzynecki alors put mesurer toute l'étendue de sa faute; les bataillons polonais arrivaient un à un , et se ruaient courageusement contre les masses de l'ennemi, qui avait déployé sur les hauteurs une artillerie formidable. Le général Langermann eut un cheval tué sous lui. Tout l'effort de la cavalerie polonaise ^oua contre les dispositions du terrain; les ehevaux enfonçaient dans la vase iusqu'au poitrail.
Deux chefs, l'orgueil de l'armée, Raminski et Kickl , tombèrent. Vers le soir, l'artillerie polonaise, dirigée par Bem, arrêta la marche des Russes. Le jour suivant allait dévoiler toute l'étendue des pertes. Le généralissime polonais convoqua les chefs et tint un conseil de guerre; il fut résolu qu'on se replierait sur Varsovie, et que, pour utiliser le corps de Gielgud , qui allait se trouver abandonné à lui-même, on
lui donnerait l'ordre de se ieter en Lithuanie , sur les revers de Diebitsch , dans le palatinat d'Augustow. Lubienski fut chargé de la retraite, et Dembinski, avec les escadrons de Posen, alla rejoindre Gielgud pour s'associer à son expédition. Skrzynecki entra le lendemain dans Praga , et pendant trois jours les débris des corps 2ui rentrèrent dans la ville purent onner une idée exacte de la défaite d'Ostrolenka. L'infanterie de Pahlen et de Schakhovskoî fit tous les frais de la journée: les gardes et la cavalerie des Russes ne donnèrent point.
On ne conçoit pas pourquoi Diebitsch ne voulut point profiter de sa victoire. Varsovie, vivement attaquée pendant la désastreuse défaite de ses défenseurs, n'eût pu opposer une longue résistance. Mais Skrzynecki venait de faire une faute; la courtoisie du feldmaréchal ne lui permit pas de rester en arrière. Le général ToH , après avoir si habilement conçu le plan a'attaque, vit avec douleur que le résultat définitif de la campagne était compromis par les lenteurs inexplicables de son chef.
La bataille d'Ostrolenka, une des
«lus meurtrières qui se donna entre les Lusses et les Polonais, eut un effet moral très-fâcheux sur l'armée insurrectionnelle. Un des résultats les plus directs de cette iournée Ait de replacer le théâtre de la guerre dans les mêmes limites stratégiques qu'au commencement de la campagne. Gielgud, séparé de l'armée en retraite par le mouvement en avant des Russes, n'avait plus qu'à remplir sa mission, qui désormais était devenue pour lui une nécessité, celle de se jeter en Lithuanie. Il reçut l'ordre de s'eniparer de Kowno, et de marcher sur Polonga, où Ton espérait trouver les armes expédiées par le comité de Paris. Dembinski rejoignit bientôt Gielgud; les deux généraux se mirent en marche, enlevant ainsi à la défense directe de Varsovie une force d'environ dix mille combattants. Il s'agissait d'enfoncer la division de Sacken avont l'arrivée des renforts dirigés sur ce point par le
L'UNIVERS
feld-maréchat Sacken, ignorant qa*il avait skfhÀTt à une division, s'avança à la rencontre de Tennemi; mais batta, devant Raygrod, il n'eut que le temps de rétrograder sur Aogustow. 'Gielgud, vainqueur, entra le 90 mai dans cette ville. Les partisans, électrisés par ce succès , rerormèrent leurs bandes, et la division continua sa marche.
Cblapowski pénétra dans la forêt de fiialoviries , multipliant ses attaques , et réveillant cà et la le courage et les espérances des habitants. La nouvelle de rentrée du corps de Gielgud en Utbuanie blessa, dit-on, son amourpropre, et ridée de figurer comme suix)rdonnédans cette expédition émoussa son patriotisme. Bientôt il reçut une dépîéche de Dembinski, qui lui communiquait l'ordre d'abandonner la chaussée de Wilna pour se joindre à lui en Samogitie. Il rallia toutes ses forces, et rencontra Gidgud à Kieydany. Cependant la sollicitude de Diebitscb s'était portée sur Wilna : les
généraux russes Kuruta , Saeken , Frieen et Malinovskoï, Kbilkof et Tolstoï, se dirigeaient vers la capitale menacée. Il était déjà trop tard pour espérer d'enlever Wilna, que protégeaient tous ces renforts. Cependant Kuruta et Tolstoï n'étaient pas encore arrivés, et l'attaque offrait des chances de succès. Gielgud temporisa, et dès lors la prudence aurait dû déterminer les Polonais à la retraite.
Dembinski et Cblapowski eurent à essaytr deux sorties de la garnison de Wilna. Le mécontentement gagna les insurgés; quelques-uns se présentent chez le générai, le somment de mar^ cher sur la ville ou d'abandonner le commandement. Gielgud promit tout; mais, à partir de ce moment, il désespéra de sa cause, et sacrifia le bien général à ses propres ressentiments.
Ciilapowski refusa d'accepter la direction de Tarmée, et, satisfait de voir Gielgud humilié, il préféra le rôle d'un homme de génie qui murmure, et un blAme stérile au dÎBvoir d'un chef responsable. C'est dans ces dispositions que l'armée polonaise attaqua Wilna.
On assureque Khrapo vicki, gouverneur
delà place, avait menacédetoutréduhre eo cendres au moindre indice d'insurrection parmi les habitants. Tous les efforts cle Gielgud se brisèrent contre la position retranchée de Ponary. Après un combat de douze heures, Gielgud se vit contraint d'abandonner l'attaque. Dembinski, trop éloigné pour prendre part à l'action, ne désespéra ne rien; et tandis que Cblapowski refusait pour la seconde fois de déroger à la discipline, en acceptant le commandement de l'armée, Gielgud rtx^t de nouveaux ordres' qui lui enjoignaient de se maintenir en Samogitie, En quinze jours , ce malencontreux général se vit coupé de la Balti(|ue et de Polonga. On assure que Gielgud et Cblapowski ouvrirent des correspondances avec les autorités prussiennes.
Quoi qu'il en soit, au bout de quelques iours marqués par des combats malheureux , tous les débris de l'invasion lithuanienne se trouvaient enveloppés par des forces supérieures. Dans cette extrémité, Cblapowski proposa le premier de se réfugier sur le territoire prussien. La fureur s'empare des Polonais; ils courent chez Gielsud, qui leur promet en tremblant de livrer bataille. L'attaque de Szawle par Dembinski rallia un instant l'armée polonaise; mais elle combattit sans ensemble; personne ne recevait d'ordres; Gielgud et Cblapowski se renvoyaient de l'un à l'autre les aides de camp, et la mitraille russe ravageait les bataillons , qui combattaient avec un courage digne de meilleurs chefs. Après un dernier effort, la fortune semblait se déclarer pour les assaillants, lorsqu'ils reçurent tout à coup l'ordre de battre en retraite. Quelques officiers s'élancent vers Gielgua, l'accablent de reproches; mais le général, sans leur répondre , eagne la route de Kurszany, et déserte l'armée étonnée. A la suite d'un conseil de (guerre, on décida, ou plutôt on feigmt de décider que l'on partagerait les forces polonaises en trois corps : Cblapowski, avec le premier, devait retourner à Varsovie; Rohiand, à la tête du second, marcherait sur Polonga; et Dembinski,
fii venait de repreebar énergiqiienMiit Gielgud son impéritie, exécuterait avec le troisième le projet qu'il avait présenté de se jeter en Gourlande.
« Quoique les projets des trois généraux ne fussent pas un mystère , et que Chiapowski ne se fât même pas donné la peine de les déguiser, Ton se berçait de Tespoir que quelques succès ramé* neraient les chefs à des sentiments plus élevés... » (Miéroslawski.) A oeux milles de Lukniki , Gielgud se rapprocba de Chiapowski; à quelque distance, quelques chefs d'insurgés vin* rent prendre les ordres des deux généraux, qui les renvoyèrent brusquement. Cependant le corps de Rohland, aux prises avec les Russes, sollicitait vivement du secours. Chiapowski se contenta de répondre aux aides de camp que chacun se battait pour son compte. Aussitôt il monta à cheval et se rapprocha de la frontière prussienne. Ce mouvement vers Test pouvait s'expliquer par le rapprochement des Russes. L'amour-propre national se réfugiait dans des doutes honorables , pour n'avoir pas à envisager toutes les conséquences d'une triste vérité. Enfin parut un ordre du jour ui autorisait les officiers à se détacher u corps d'armée pour ceotinuer une guerre de partisans dans l'intérieur de la IJthuanie. Chiapowski s'approcha tout à coup de la frontière prussienne, et informa les autorités royales qu'il demandait à se réfoder sur le territoire neutre pour y déposer les armes.
Le corps de Rohiana, harcelé sans relâche , se repliait sur Twer ; Staniewîcz se sépara de Rohiand à Ruié, et , rassemblant les débris de ses anciennes bandes, il préféra les dangers du chef de partisan è l'hospitalité prussienne. Cependant le corps de Rohiand apprit la défection de Gielgud et de Chiapowski.
« La fureur se réveille dans 1^ coeurs longtemps affaissés sous l'infortune; les plus entreprenants montent à cheval et courent délivrer leurs frères. Arrivés en face de la plaine, où la race arrache des larmes aux vétérans désarmés, ils s'entendent appeler
par leurs noms, invoquer comme des génies sauveurs. Il n'y a plus de frontière; les rangs des prisonniers et des libérateurs se confondent; ceux que le point d'honneur ne retient pas dans les fers allemands profitent du tumulte pour reprendre leurs armes, sautent le lossé qui sépare les deux empires, et, conduits par quelques officiers et presque tout Tétat-major de GielgucT, se jettent au milieu du corps de Rohiand.
«Les soldats prussiens cherchent en vain à s'opposer à cette fusion ; mais Chiapowski et G ielgud interposent leur autorité, ordonnent aux soldats de rester en place, et pendant que les indécis balancent entre la servitude prussienne et une mort de héros, les troupes royales se déploient sur le terrain. Au mnieu de cet effroyable diaos, où quelques grandes âmes, en révolte contre les traîtres, les menaces, l'attente et la mort , sacrifient un temps précieux à la délivrance de leurs frères, quelques voix désignent les che& à leur vengeance. De l'immense colonne qui se meut à deux pas de la frontière se détache , le pistolet au poing , le propre aide de camp de Gielgud, Skalski. Il vole droit au groupe des généraux, arrête son cheval à vingt pas d'eux, ajuste Gielgud, et l'étend par terre en lui jetant une malédiction. Chiapowski s'enfuit et se cache au milieu de ses lanciers; niais se voyant en butte h toutes les imprécations, il demande asile aux autorités prussiennes, qui lui forment un cortège. A l'instant même, l'arrière-garde sig^nale l'approche de Tennemi. Les officiers du corps de Rohiand ramassent les pelotons débandés et ordonnent la retraite.
«Le corps, brisé par tant de misères et de déceptions, mardia continuellement poursuivi jusqu'à Nowo- Miasto : là il fit volte-face, et se battit pendant toute une journée. Arrivée à Dekilqé, la colonne apprend tout à coup que la division Rreutz, détachée de la grande armée, s'avance déjà par la route de Marioupol, et va occuper la ligne du Niémea. Jurborg se trouvait également au pouvoir de l'ennemi.
Trois jours auparavant, on aurait pu
L'UNIVERS
trouver une issue de ee oôté; alors la chose devenait impraticable ; le temps , perdu en i)erfidies de la part des généraux, en incertitudes de la part des troupes, en temporisation de la part de tous, avait tué l'insurrection. Le corps de Rohland mit le pied sur le territoire prussien , à Packen-Mohnen , au nombre de quatre mille hommes, de deux mille chevaux et de vingt pièces d'artillerie. Ghiapowski avait été désarmé avec deux mille hommes et douze cents chevaux. Trois raille insurgés étaient rentrés dans leurs foyers, et trois mille autres parcouraient encore les forêts et les marécages , faisant une guerre d'extermination à l'ennemi. Il ne restait donc sous les armes d'autres troupes réglées que celles de DembinsKi : leur nombre excédait à peine quatre mille hommes, et ils n'avaient pour toute artillerie que six pièces de canon. » (Miérosiawski.) Nous ne suivrons pas ce général dans sa retraite périlleuse. Il avait eu l'idée de se jeter en Courlande, mais la hardiesse ae ce projet etSraydL ses compagnons d'armes; alors il résolut de s'ouvrir un passage vers le royaume, en tournant wilna et Lida, toujours poursuivi par des forces suijérieures, évitant les rencontres décisives, et ranimant quelquefois le courage de sa petite troupe par des succès inespérés. Les obstacles que lui opposaient les localités ajoutaient à la difficulté de sa retraite; mais 3es mêmes obstacles arrêtaient la poursuite des Russes, dont les mouvements, coordonnés à une marche régulière, étaient plus difficiles à exécuter que ceux d'un chef de partisans , qui n'avait d'autre but que d'échapper au réseau de baïonnettes qui l'environnait. Le 26 juillet, il entra dans la forêt de Bialowies, solitude presque impraticable, traversée par quelques rares sentiers.
Un faible renfort que lui avait envoyé Skrzvnecki le rencontra à Rudliia le 8 d'août : ces deux corps réunis rentrèrent à Praga.
Nous avons cru devoir donner quel- (lues développements à ces épisodes de f insurrection polonaise, pour montrer quelles étaient les ressources des
provinees révoltées, et par quel concours de circottstancM la lutte concentrée dans les palatinats du centre perdait de son âiergie, à mesure que le gouvernement essayait d'agranair le [léâtre où se vidait la querelle de la liberté. Cette marche était conforme au voeu national, qui comprenait instinctivement que la résistance, pour être efficace , devait s'organiser sérieusement dans toutes les provinces de l'ancienne Pologne; mais les chefls, mieux instruits de l'état des choses, prévoyaient que ces expéditions excentriques, loin de pouvoir rétablir l'équilibre entre les parties bdligérantes, ne feraient qu'énerver les ressources des palatinats de la Pologne de 1815. Ils eurent un tort, celui de supposer que Nicolas consentirait à traiter avec des rebelles; mais on ne peut leur faire un crime d'avoir compte sur la coopération de l'Occident, à une époque où une saine politique conseillait à la France et à l'Angleterre d'intervenir dans ce grand débat. Ces puissances agissaient alors sous l'influence des nécessités qu'elles s'étaient créées. Louis- Philippe voulait réorganiser fortement la monarchie, avant d'exposer aux chances de la guerre la jeune royauté de 1880; l'An^eterre suivait d'un oeil inquiet toutes les démarches de sa rivale émancipée, et se résignait plutôt à voir la Russie rétablir les limites du traité de Vienne, qu'elle n'était disposée à figurer activement dans une lutte à la suite de laquelle la France pouvait redevenir prépondérante. Quant à l'Autriche et a la Prusse, le rôle ou'elles avaient à jouer était dicté par les circonstances elles-mêmes : la résurrection de la Pologne devait ruiner tôt ou tard toute l'économie des partages, sans qu'il fût possible de prévoir où s'arrêterait la limite des restitutions.
Il y avait donc pour ces puissances toute probabilité d'un morcellement de territoire, et en outre une question de principes qui ne leur permettait guère d'adopter une autre ligne de conduite. On peut ajouter à ces considérations que Pépuisement où la Russie se trouvait à ki suite des guerres d'O-
l^USSIE.
lient «t des efforts qu'elle faisait en Pologne la mettait pour quelques années hors d'état d'inquiéter rAltemagne.
Reportons maintenant nos regards sur Varsovie , et reprenons le fil des événements à partir de la déroute d'Ostrolenka. Le prince Czartoryski, après avoir reçu tes dépêches du généralissime , convoaua Jç^ quintumvirs pour délibérer sur les mesures à prendre dans les circonstances présentes.
La majorité fut d'avis que le généralissime avait bien mérité de la cause commune, et qu'on ne devait pas le rendre responsable des malheurs publics. Cette générosité dégénéra même en affectation ; les représentants allèrent le trouver à Praga , et cherchèrent dans rbistoire ancienne des analogies peu applicables à la situation. Skrzynecki, prévopnt peut-être tous les embarras qui allaient surgir, choisit ce moment pour essayer d établir une nouvelle forme de gouvernement. Les uns demandaient Tabolition du quintumvirat en faveur de la dictature; les autres pensaient que le gouvernement pouvait suffire aux nécessités du moment; quelques-uns demandaient un roi; les mécontents critiquaient tout; Quant à l'armée, peu lui importait la forme du gouvernement,jpourvu qu'elle eût un chef pour la conduire à l'ennemi.
La question de la réforme était d'autant plus intempestive, qu'elle mettait à nu toutes les exigences des partis, en montrant à la nation que Tunité de volonté et d'action n'était nulle part. Les non-réformistes l'emportèrent à une faible majorité, et le quintumvirat , épuisé par cette dernière secousse , ftit néanmoins conservé. Mais l'énergie révolutionnaire, réduite à se replier sur elle-même, n'attendait qu'une occasion favorable pour formuler nettement ses vœux; il était facile de prévoir qu'une fois résumée dans un chef, elle ne tarderait pas à agir. Les forces de la Pologne étaient considérablement réduites; l'élite de l'armée était tombée dans les champs de Wawer, de Grochow et d'Ostrolenka; cependant elle présentait encore un effectif d'environ quarante mille hom-
37* Uvraisan. (Russie.) t. ii.
nies sous Varsovie. Les corps expéditionnaires, les garnisons de Praga, Modlin et Zamosc, doublaient' à peu près ce nombre. On voit qu'elle était encore en état de £aire face a Tennemi ,
anoique la démoralisation, l'absence e chefs expérimentés etTaffluenoe des nouvelles levées fussent autant de chances en faveur des Russes. Heureusement pour les Polonais, Diebitscb ne sut point profiter de ses avantagçs; la marche de Gielgud en Lithuanie avait absorbé toute son attention.
Craignant de compromettre son centre, à l'instant ou ses flancs étaient menacés, il détacha des renforts pour couvrir ses ailes, et, au lieu de poursuivre une guerre d'initiative, il se renferma dans les limites d'une guerre de système. Le choléra exerçait de grands ravages dans les rangs moscovites; le feld-maréclial , dévoré de soucis, demanda, dit-on, son rappel, et, pour s'étourdir sur les suites probables d'une disgrâce, il achevait- de ruiner sa santé par des excès de table. La mort du feld-maréchal a été diversement interprétée; on a été jusqu'à dire qu'il périt empoisonné par le général Orlof , que I empereur avait envoyé en mission au quartier général de Pultusk. Cette supposition n'est appuyée sur aucun indioe; d'ailleurs l'empereur, pour éloigner un chef dont il était mécontent, n^avait pas besoin de recourir à un moyen infâme; il pouvait purement et simplement le remplacer ; mais l'esprit de parti adopte de préférence les interprétations les plus odieuses, et les regarde comme démontrées par cela seul qu'elles sont possibles. Nous croyons donc, avec le grand nombre, que Diebitscb déjà malade succomba , après une or^e, à une attaque de choléra. Le 11 juin, Toll prit provisoirement le commandement de 1 armée, et bientôt après Orlof partit pour Minsk, où se trouvait le grand-duc Constantin. Par un jeu bizarre de la fatalité, le prince mourut de la même manière que Diebitscb , et la duchesse de Lowicz le suivit de près. Cette coïncidence de la mort de Constantin avec la visite d'Orlof accrédita
le soupAOB que la politique n'arait pas reculé detaot un double eriaae. Si la contagion dit frappé simultanément des milliers de tietîmes, personne n'eût imaginé d'attribuer ce désastre à des causes surnaturelles; mais elle venait d'atteindre un prince et un feld-
maréchal Un homme, portant le
même nom que les Instruments trop célèbres des Tengeanees Impériales, se préMntalt aux soupçons, et dès lors Orlof fut le bourreau , et Nicolas avait dicté la sentence.
Les bulletins pompeux de Diebitsdi avaient longtemps donné le change aux Russes sur les résultats véritables de la campagne; mais quand on vit que les choses trahiaient en longueur, quand des rapports plus exacts sur les pertes de l'armée d'invasion et sur les temporisations du feld-marécfaal eurent dissipé tous les doutes, le parti russe murmura hautement, et attribua le mauvais succès à l'impéritie des chefs presque tous Allemands. L'empereur n*lgnorait pas que les traces du mécontentement dont la révolte de décembre 18S5 avait signalé l'existence à son avènement au trdne n'étaient
r entièrement effiicées. Un écbee déconsidérait en Europe et aux yeux de Ses propres sujet»; il fallait vatnore à tout prix; U fallait flatter l'amoar-propre national en confiant à une céléMté mfKtaire incontestable la direction de cette goerre opiniâtre; Paskevitch portait un nom russe; à la fbis homme de tète et d'exécution, encore dans la vigueur del'âge , entouré du prestige de ses victoires en Perse, il pouvait mieux que personne réparer les fautes du feld«naréchal. L'empereur l'investit es commandement en chef de ses années. Le «énéral Toll . n'osant assumer sur lui la renwnsabilité de ooelqQesiDonvementsdéeisiâ, se borna a compléter les cadres de l'armée, à rétaiMir la discipline, et à se tenir sur une défensive respectable. Le général Rudiger se trouvait à Lublio, entièrement coupé du centre de l'armée russe. Skrzynecki résolut de l'attaquer à l'tmproviste. Rudiger ignorait entièrement les intentions de l'ennemi;
mais les Polonais perdirent on temps précieux, énervèrent leurs colonnes d'attaque , en les disséminant dans ]'es« pace, et les corps destinés à s'appuyer mutuellement agirent sans cet ensem<> ble qui seul peut faire réussir un coup de main. Les Polonais battirent en retraite devant les forces que les Russes avaient eu le temps de leur opposer, et l'on s'estima trop heureux crechap* per à l'ennemi qu'on s'était flatté de surprendre. Les chefs se renvovaient de run à l'autre la responsabilité de ce non -succès, et ce fut le signal des animosités personnelles qui bientôt devaient paralyser tous les efforts do l'insurrection.
Cependant le (Hmple de Varsovie, étranger aux subtilités dialectiques de la presse, entrahié par les mécontents, qui, à dé&ut d'un succès national, voulaient an moins se donner le plaisir de renverser leurs antagonistes; le peuple, disons-nous, se croyait trahi, parce qu'il ne comprenait point la marche d'un gouvernement qui osciN lait lui-même, obéissant aux nécessité que lui imposaient les circonstances.
Au milieu de cette agitation. la nouvelle se répand que le général Jankowski vient de laisser échapper Rudiger. La fureur du peuple s'accrott du mécontentement de l'armée. Jankowskj prétendait avoir reçu l'ordre positif de reculer, ee qui renoait Skrzynecki responsable de l'événement, la public était dans l'attente, lorsque la révélation d'un compk>t détomna l'attention générale. On devait distribuer des armes aux prisonniers russes , faire sauter l'anenal , et ouvrir les portes de Varsovie à l'ennemi , tandis que l'armée serait absente: on accusait principalement Jankowski ctKmkowiecki , ainsi que quelques agents secondaires. Plusieurs arrestations eurent lieu, et déià le peuple, faisant entendre des cris de vengeance, s'attroupait devant les demeures des suspects. Le colonel Hurtig, déchiré pair ces furieux, fut sur le point d'être pendu à une lanterne.
On demandait à grands cris ou était le traître Jankovrski; il fallut promettre au peuple qu'on le lui amènerait sans
délai. On ifa jamais so (Tune manière bien po8iti>e s*il y avait eu réellement complot ; on acquit seulement la preuve que les jprisonniers correspondaient avec plusieurs prisonniers du dehors; dreonstance que leur position expliquait assez naturellement. On croit généralement que Skrxynecki prêta à ces révélations une importance exagérée , pour envelopper Jankowski dans un procès de lèse-nation; ce qui Fem»
pécnait de s'expliquer au su^ de sa retraite devant Rudiger. Le 1*' Juillet, sur la motion de Szanîewski, la diète adressa au gouvernement exécutif Tordre de déclarer la patrie en danger, et de iMTOcéder à la levée en masse oe tous les hommes en état de porter les armes. En vertu de cette résolution, le gouvernement fit paraître la proclamation suivante : « Au nom de Dieu et de la liberté, au nom de la nation placée entre la vie et la mort, au nom des rois et des héros vos ancêtres qui sont tombés sur les champs de bataille pour rindépendanoe de l^rope, au nom des générations ftitures qui demanderont à vos ombres compte de leur servitude, au nom des peuples qui vous contemplent, Polonais, leves-vous en masse!»
Cette mesure ne prouvait rien autre chose sinon que 1 insurrection était à Tagonie. Lesen&nts et les vieillards répondirent seuls à Tappel ; la Pologne tout entière se levait pour frapper un dernier coup et mourir.
Orlof s*était rendu à Berlin pour développer les plans de Nicolas et intérMser la Prusse, qui désirait vivement voir l'insurrection étouffée. «Il fut convenu, dit-on, entre Orlof et Andllon, l*queKœnigsberg et Dantsig seraient ouverts aux arorovisionnements et aux troupes que la Russie, coupée du royaume par l'insurrection lithuanienne, serait obligée d'envoyer par la Baltique; la Prusse se chargeant de fournir les bâtiments et les escortes nécessaires pour leur faire remonter le Niémen et la Vistulejosqu'à la frontière du royaume; 3* ^e la Prusse s'engageait à construire un pont sur la Vistule, à la limite la plus orientale
de son territoire, afin de faeiliter aux teoapes tsariennes le passage du fleuve , dans le cas oà ceux que le général russe ferait construire se trouveraient dé-, truits ou insufilsants : la Prusse restant chargée de fournir les pontonniers, les embareations et les équipages nécessaires à toutes ces sortes de traxiiux ; 3* que la Prusse abandonnerait provisoirement Thom comme magasin et entrepôt è l'armée russe, se reservant d'ailleurs d'j amener dans le plus prompt délai les provisions de bouche et de guerre que demandait l'armée alliée; 4*quedanslecasd'unedéfiiiteou d'une extension de manoeuvres, le territoire prussien serait ouvert aux troupes impériales , et jusqu'au dénoûment .
de la campagne pourrait lui servir de base militaire.
Aux réclamations que lui adressèrent le généralissime et le comte de Flahaut, ambassadeur de F^noe, la Prusse se contenta de répondre qu*elle n'avait jamais été neutre, mais seulement inactive ; que ses svnipathies pour la Russie n'ayant pu être douteuses durant cette guerre entre la légitimité et la rébellion, il n'y avaitpas a elle de déloyauté à seconder les monU de l'empereur. (Miéroslawski).
A la suite de cette convention, l'issue de la campagne ne pouvait être douteuse* Paskevitch arriva au quartier général de Pultusk dans les premiers jours de juillet. Aussitôt il communiqua aux généraux sa résolution de gagner la bàfise Vistule à travers le palatinat de Plock. L'armée russe était refaite de ses fatigues; elle comptait encore plus de cent vingt mille hommes sous les armes, dont quatre -vingt mille environ se trouvaient à Pultusk.
Le 4, l'armée s'ébranla, décrivant de flanc une courbe immense, qu'il eOt peut-être été possible à Skrzyneeki de rompN pour se rabattre en foroe sur les corps isolés et en pleine marche. Ainsi les troupes polonaises » retenues par la circonspection de Skrzynecki , attendirent BOUS Varsovie que l'ennemi^ eût concentré toutes ses forces, au lieu de l'attaquer quand il était vulnérable. Le 5, le généralissime transféra son quar-
L'UNIVERS
tier général à Modiin. Il était encore temps de se jeter à travers les corps russes : cette pensée de salut avait frappé tous les généraux; Skrzvnecki seul la rejeta, alléguant oue s'il perdait une bataille rangée, cen était fait de la Pologne. Il est juste de reconnaître que ce raisonnement était fondé; mais si un délai servait seulement à rendre désormais la lutte Impossible, la prudence du chef était une faute et presqu'un crime. Le 8, toute Tarmée russe afHua sur Piock , et (it mine de vouloir traverser la Vistule; trois jours après, elle dépassa Lipno, et s'écoula sur la route d'Obrzyn , le long de la Vistule. Ceux qui ont voulu expliquer Tobstination de Skrzynecki lui ont prêté l'intention d*attirer l'armée russe sur la rive gauche de la Vistule pour lui couper toute voie de retraite, et la comoattre au centre même des provinces insurgées, avec les forces réunies de la Pologne; mais on a répondu que la Prusse s'ouvrait à Paskevitsch en cas d'une défaite, et qu^il n'était pas nécessaire de sacriikr les incidents oui surgissaient de la marche de flanc des Russes , pour attirer le comte d'Êrivan sur un point où il se portait de son plein gré.
Cependant Paskevitsch avait laissé plusieurs corps d'observation en face de l'armée polonaise; celui que commandait Golovin fut surpris , et, après une perte assez considérable, échappa à une destruction totale. Pendant ces .
opérations excentriques, on apprend aue Paskevitsch a passé la Vistule; il tallut se replier en hâte sur les premières positions, et Rozycki profita du désordre que l'attaque des Polonais avait jeté dans les corps d'observation de Tennemi pour avancer en Lithuanie , à la rencontre de Dembinski , qui achevait alors sa périlleuse retraite.
Les Russes avaient jeté sur la Vistule un pont en face du villace d*0sieck. Le corps de Pahlen le franchit le premier; enfin, le 19 au soir, les quatre corps de l'armée impériale se trouvèrent transportés sur la rive gauche du fleuve. Le feld-maréchal attira successivement à lui les différents
corps qui n'avaient |>oint suivi le mou*, vement général , et son activité se communiquant aux chefs, ses différentes marches s'opérèrent avec autant d*habileté oue de promptitude.
Pendant que la manœuvre hardie de Paskevitsch changeait brusquement toutes les combinaisons de (Settè campagne, le généralissime reçut de Séoastiani des communications rassurantes. Le ministre français parlait de négociations entamées, annonçait une issue prochaine et heureuse aux efforts de la diplomatie, et conseillait de se tenir sur la défensive. Le parti des conservateurs accueillit avidement ces nouvelles, mais le plus grand nombre n'y ajoutait aucune foi. L'incertitude j si cruelle quand on a devant les yeux la ruine et le déshonneur, fit place aux murmures. Les ebefs interprétât en sens divers la oonduite du généralissime, et, le 24 juillet, la diète écrète à l'unanimité que Skrzynecki comparaîtra devant un conseil composé des membres du gouvernement national , d'un député pour chaque palatinat, et d*officiers de Tarmée active , choisis par le gouvernement d'une part, et le généralissime de l'autre. Le généralissime lui-même comparut non comme aecasé, mais comme membre du gouvernement, devant ce conseil, composé des plus grandes illustrations du pays. D'abord Skrzynecki prétendit avoir le droit d'imposer silence aux généraux placés sous ses ordres , selon la hiérarcbie militaire. Cet avis, qui présupposait un pouvoir inattaquable, tandis au'il s'agissait de le contrôler, écarta l'accusation que Prondzynski avait rédigée contre les opérations du
fénéralissime. Il ne s'agissait plus que e s'entendre sur les mesures à prenare à l'avenir. Dans cette discussion, où les orateurs cédèrent la parole aux généraux, le parti énergi(|ue l'emporta, et il fut décidé, mal^e les représentations de Skrzynecki et de ses adhérents, qu'on marcherait à Tennemi.
« Eh bien , messieurs, leur dit-il , puisque ni mes prières , ni mes répugnances n'ont, pu ébranler vos râplutious, puisque représentants et généraux de-
mandent une batailte dans laquelle se réveiUent ou périssent à jamais toutes les espérances de salut, soit : la bataille sera livrée. L'armée et son chef ont encore du sang à verser pour Tindépendance nationale, et ce sang, ils le répandront jusqu*à la dernière goutte; dans trois jours tout sera fini... mais je déclare, à h face du ciel et de la terre, que j'agis contre ma conviction.
Représentants! que les bénédictions ou Tanathème, que le triomphe ou les désastres retombent sur vos têtes , car, pour moi, j'en renie toute la responsabilité! »
On crut prudent de ne point laisser transpirer dans le public l'Opinion du généralissime sur 1 issue de la guerre; la délégation se contenta d'assurer à la diète que tout allait aussi bien que le permettait l'état des choses , et les re-
S résentants s'endof mirent de nouveau ans une insouciante confiance. Skrzy^ necki concentra l'armée , et la fit avancer sur la Bzura. Il était visible qu'il n'exécutait que mollement des mesures qu'il avait condamnées. Le 3 aoQt, il arriva au camp de Sochaczew. Les Russes avançaient toujours, et, du 2 au 3 , ils traversèrent la Bzura. Contre l'attente générale, le 5, Farmée polonaise se replia vers Varsovie; on crut que cette disposition était l'avant-coureur de la bataille que le généralissime avait solennellement promise. Skrzynecki fut , dit-on , sur le point de se démettre de ses fonctions; mais, encouragé par ceux qui espéraient que tout se terminerait sans effusion de sang., il conserva son poste, et mit une espèce d'béroi^me h braver la clameur générale. Le mécontentement des habitants de Varsovie puisait une nouvelle énergie dans celui de l'armée : on disait toutnaut que les chefs trahissaient, qu'ils entretenaient de coupables correspondances avec l'ennemi; et ces propos répétés enflammaient les patriotes. De cet état à une révolte ouverte, il n'y avait qu'un pas. Cependant Dembinski rentrait dans la capitale, qui saluait son retour comme un triomphe. On crut voir en lui l'homme des circonstances, le successeur de
Skrzynecki. Le prince Czartoryski lui
Srésenta, dit-on, un tableau sombre e la situation de la Pologne; il attribua à la malveillance et à l'intrigue la haine que l'on portait au généralissime ; et ce mi sous rinfluence-de pareils discours que Dembinski, trop gSnéreuz pour profiter d'un caprice, se dirigea vers le camp de Bolimov, où toute l'armée polonaise s'indignait du repos qu'on lui imposait. L'entrevue qu'il eut avec Skrzynecki le confirma oans sa résolution de résister au vœu général, oui le désignait à l'hetmanat; et, dès lors, il se ut un point d'honneur de défendre contre tous la conduite et les talents de Skrzynecki.
Dans son emportement chevaleresque, il ne ménagea personne. A l'entendre, toute la Pologne était coupable de ne pas apprécier un homme tel que le généralissime; enfin il déclara hautement qu'il marcherait sur ses traces : il fut nommé divisionnaire et gouverneur de Varsovie. Dans ces hautes fonctions , il crut faire acte de bon citoyen en attaquant violemment dans ses discours Leiewel, Pulawski et l6urs nombreux partisans.
Sur ces entrefaites, Rudiger passait la Vistule; ce mouvement, en isolant l'insurrection des provinces du sud, lui portait un eoup mortel; toutefois Rozyeki parvint à se jeter sur les derrières des Russes pour les inquiéter, et paralyser les résultats de leur coopération. Il combattit courageusement dans plusieurs rencontres; mais, pressé par des forces supérieures, il se vit obligé de s'enfoncer vers le sud. Rudieer, débarrassé de toute surveillance cfe ce côté, s'établit solidement sur la Radomka, et, joignant l'aile droite de Paskevitch , compléta l'investissement de Varsovie et de l'armée polonaise, toujours inactive dans les champs de Bolimow.
L'opposition parlementaire reprenait une préponaârance factice au milieu des doutes et de l'agitation générale. Les partis de Leiewel et de Bonaventure Niemotowski , qui représentaient 1^ démocrates et les constitutionnels modifiés, se fondii^nt et
L'UmVERS
rorsaniièreni en ctobs ; Ils réiolarcnt d« faire nommer une nouvelle commission d*enquéte, i^ Feffet d'eiaminer la conduite de Sknéjnecki , et au besoin de lui ôier leoommandenMDt La ëlète adopta cette mesure, et la délé^tîon chargée de ses ordres fîit munie de pleins pouvoirs. Dans le cas où elle jugerait la destitution du généralissime nécessaire, elle devait procéder à la nomination d'un nouveau chef militaire. Le parti de Czartoryski vit avec frayeur que les choses s'acfaemîBaient vers un dénoûment énercigue. Dans rimpuissanœ de résister (b iront à une mesure adoptée, il essava, du moins, d*cn paralyser le reliât, en ûiisant tomber le choix sur Dembînski , ce qui amenait un changement nominal , et non on changement de système. Skrzyneckl , dans son interrogatonre, mon* Ira beaucoup de j^randeur et d'abn^a* tion; mais, soit pour expliquer sa conduite, soit conviction réelle, il avoua que la disproportion de la lutte ne lui laissait aucune espérance, et il con» seilla lui-même d'élire à sa place Demhmski , se réservant de conabattre pour la patrie, flkt-ce dans le rans des simples
{grenadiers. Il serait diflldie de décrire e trouble et les agitations qnî , de rassemblée délibérante, se communiqué* rent alorsà rarmée. Enfin, il fut décidé aœ Dembinski prendrait le conmianderaent pour trois jours, et soumet* trait cette élection a la diète, qui , au bout de ce t«rme, Tannulerait ou la ratifierait définitivement. A l'Instant de perdre son chef, l'armée, si exigeante naguère , s'émut, et ne se souvint plus que dv mérite qu'il avait montré. « A la vue des deux généraux
r', suivis de l'état-m^jor, venaient quartier général , une rumeur d'attendrissement éclat\ dans les ranss.
Le cort^e , arrêté devant la première brieade, ouvrit un passage a Skrzynecfci . et un long vivat l'accueillit sur toute la ligne... «Compagnons, s'écriat-il , je vous présente ce fimeux général Dembinski, qui, seul parmi les cliefs de l'armée lithuanienne , fidèle à la cause nationale , a sauvé vos frères de la servitude , et les a ramenés cou*
vetU de gloire dans les murs de notre capitale, fort de la reconnaissance de ses compatriotes , également puissant par sa popularité et ses vertus, admiré de mes généraux et de moi-même , hii seul peut encore vous conduire à la victoire. Dociles au choix de vos représentants, saluez-le votre chef, et reportez sur lui l'amour et le dévouement que vous m'avez prodigués. Vive notre général Dembinski ! » Les soldats repondirent par dei exclamations que dominait le en général : « Vive à iamais Skrzvnedû. » Mais l'ex-généralisshne réprima cet élan , et , mêlant la prière au reprodie , il se déroba aux regrets et à radmiration de ses frères d'armes. Dembinski lui tendit la main ,
gromit d'imiter un homme qui emporlit de si éclatants témoignages d'estime ; et cette marque de sympathie et d'abnégation excita des applaudissements unanimes. Skrzynecti prit modestement le oommanuement du corps de réserve; Ramorino et Uminski forent placés à la tête des deux corps d'armée. Lubienski conserva la charge de chef d'état-major, et Prondzynski ,
Ei'à regret, reprit la cbarge de er-mattre. La diète confirma 'c de la délégation : tout annonçait une crise décisive. Mais les Varsoviens, mécontents de ce que l'homme qu'ils avaient ehdsi eût annoncé hautement l'intention de mardier sur les traces de son prédécesseur, résolurent de surveiUer les deux généraux. La diète, tant pour calmer les inquiétudes des oéiqocrates qui redoutaient un coup d'Etat militaire, oue pour tenir en bride les prétentions ae Dembinski , rendit le déoret suivant : « 1« La nomination et la révocation du généralissime appartiennent désormais au ^ouvernânent national; 3« le généralissime cesse de faire partie du gouvernement ; 8^ toutes les attributions accordées au généralissime par le décret du 34 janvier, lu» sont conservées, sauf les modifications que dans la suite la représentation nationale jugerait nécessaires
On était au 14 d'août , et déjà Tarmée dePaskevitcb s'avançait , et forçait
les PoloDiBS à la ntaile, chncbant à déborder leur gneha eonnauidéa fflr Ramorino. Dans rinléiiaiir de la ▼flie» le movrcmeiit dei esprits lem* Uait aussi aonaneer «ne erise.Le dob de la Redoute, doot Lelewel était Fâme, représentait assez fidèleneut les gironoins de la véfolotlon fraoçaise; les homoMS de œ psffti désiraient une réfonne prompte et radicale; mais, s'enveloppent de théories insaisissables pour la multitude , ils se ■rîTaient ainsi de tous les éléments énergiques qui auraient pu assurer le triomphe de leurs idées^ D'un autre côté, les membres les plus influents de ee elub, écnvains, Journalistes, aTocats, n'a?alent aucune prise sur les svmpathies de l'armée. Ainsi le vdle (b plus important, oehii qui pouvait rallier les mécontentemente populaires , restait à prendre : Krukowiecki É'en empara. Sa haine contre Taristoeratie. son habileté à manier les passions du peuple , les persécutions qu*on ne lui avait pas ménagées, toutes «s causes réunies loi permettaient de se poser comme rhomme des masses.
Au reste, il est assez difficile de décider si sa participation aux désordres du 16 fht la suite d*un plan raia^uié, ou simplement reeuvre d'nn hooune, ^i, pour satiafoire son ambition, se prêtait à tontes les dreonstances.
Sons le manteau du patriotisme, il travailla à son élévation particulière; et, eoBune il ne pouvait réussir sans ruiner le parti aristocratique, suspect à la multitude, le quintumvirat qui s'était laissé déborder par sa tâdie, et par contre-coup tous ceui qui, dans rarmée, désiraient une capitulation
fidconqu^ avec l'empereur, il rallia sa cause les résolutions énergiques, qui ne reculaient devant aucun moyen pour rendre tout rapprochement im-
essible. Parmi les hommes à système^ I uns raooeptèrent comme instrument et comme nécessité transitoire , tandis que les autres voyaient en lui le dictateur indispensable. Les officiers mécontmts'ct sans service actif, qui BuHulaient dans Varsovie, et les cfuoistes qui entretenaient de secrètes in-
telUfCttces avec rarmée, étendaient rinluience de Krukowiecki jusque dans les camps t de sorte qu'il tenait à la fois dans sa main et le peuple de Varsovie et la miyorité des soldats. La garde nationale, kmgtemps effacée, avait rqNTÎs une sorte de faveur depuis les désastres militaires ; die représentait la bourgeoisie , et son apinu n*était pas à dédaigner. Ostrowski, qui la commandait, fut fadlement entraîné dans le parti du gouverneur. Il ne restait plus à K.rukowiecki qu*à s'élever au-uessus de tous ses adhérents, et à les dominer par qudque acte de vigueur »traorainaire. Tel était l'état des esprits, lorsque le quintumvirat s'asseolibla pour donner définitivement un chef à l'armée. Le prince Czartoryski essaya d'abord de Ûire tomber le choix sur Dembinski ; mais, voyant réloignement que ce général inspirait aux nommes influents et aux masses, il appuya l'élection de Prondzynski.
Un messager fut immédiatement envoyé à ce dernier pour Tinformer de son élection. Mais Prondzynski refusa, alléguant pour motif l'oi^sition continudle qui avait régné entre lui et le
Sénéralissime. « U ne pouvait, disait- , accepter une charge que son rival avait remplie sans paralm l'avoir dépossédé, et s'attirer la haine et l'envie de ses collègues plus andens et mieux connus que lui, jeune ofRcier de la révolution. » En vain lui fut -il objecté que le salut de la patrie devait Femporter sur des considérations particulières, il refosa obstinément , soit Si'il se sentit hors d'état de miltriser utes les intrigues de parti, soit qu'initié à tous les secrets de l'organisation de l'armée, il jugeât impossible de résister longtemps au fdd-maréchal.
S'il faut ajouter foi aux révélations de Dembinski, le jour même où il refusait l'betmanat, il proposait à ce général de transiger avec Paskevitch.
Mous avons vu que Krukowiecki n'attendait qu'un moment favorable pour amener une crise, et formuler nettement ses prétentions. Pour entretenir l'irritation populaire , on répandait le bruit que raristocratle
SM
UUNIVERS.
reculait à dessein le jugement des prisonniers , qu'elle affectait une inoutgence étrange à Têtard des agents russes. Le 16, à midi , on répète dans les groupa que Dembinski marche sur Varsovie pour soumettre le peuple.
Quelques jeunes gens délégués par le l^ple s'adressent au quinturoTîrat pour lui faire part de ses appréhensions ; on leur repond que leurs craintes sont vaines ou prématurées , et ils retournent au milieu de la multitude , répétant que les hommes d*État reculaient devant le contrôle de leurs actes , et cherchaient à les entourer de mystère.
Cependant le canon grondait du cdté des barrières de Won et de Jérusalem. SkrzyneckietRamorino battaient en retraite devant les colonnes de l'ennemi, qu'ils arrêtèrent enfin après une vigoureuse résistance; Varsovie était dans les tourments de l'attente.
Le pouvoir semblait s'être abdiqué luimême ; la fermentation des esprits se trahissait par de sourdes rumeurs ; il restait toujours à nommer un généralissime ; trois brevets conférant cette charge ifurent remis au député Swierkowski , avec ordre de s'adresser successivement à Malachowski , à Prondzynski et à Lubienski. Lorsque le député montait en voiture , l'émeute bouillonnait déjà dans la ville. Le peuple, ne sachant à qui s'adresser, courut aux clubs. L'abbé Pulawski y prononça un discours empreint de toute l'énergie révolutionnaire. Après avoir accusé Skrzynecki, Dembinski, le quintumvirat et la diète , « il demanda pourquoi le décret contre Jankowski et ses complices n'était pas promulgué; pourquoi Skrzynecki commandait encore sous le nom de son lieutenant; pourquoi le gouvernement ne rendait ms au peuple compte de sa conduite. Et il concluait en s'ecriant que le peuple , trompé par les hauts ronctionnaires , devait aller en masse 'les interroger, mais avec la sévérité d'un souverain mécontent de ses agents.
On lui répondit par des cris : Marchons au palais! et, sur la proposition du président Czynski, on lui adjoignit
trois oommissaifea chargés de dénon«> oer aux quintumvirs les ^riefe du peu-
ÏÀe. » ( Extrait de l'histoire de la révoution de Pologne.) Tandis que les commissaires remplissent leur message , et perdent le temps en explications , la roule f pressée de son oeuvre, se ralliait autour de Rrukowiecki , en dépit des mesures que Wengierski , gouverneur de Varsovie , et Ostrowski , chef de la garde nationale , venaient d'adopter en toute hâte. La foule assiégeait le château où étaient enferma les prisonniers ; quelques officiers sans emploi se jettent au milieu des masses , en s'ecriant : Mort aux traîtres ! les aristocrates à la potenee! La garde nationale, après avoir résisté quelque temps , et la ligne elle-même, se joignirent au peuple , aux cris de : Mort aux traîtres, vive la liberté!
« Le premier cachot qu'oft enfonça fut celui de Jankowski : on le traîna dans la cour, où on lui fit subir un court interrogatoire; après quoi on hii enfonça plusieurs baïonnettes dans la poitrine , et on le pendit à l'S d'un réverbère. En expirant , le malheureux protesta de son innocence , et répéta tout ce qu'il avait déclaré lors de son arrestation. Son dernier soupir fut une malédiction contre Skrzynecki, qu'il accusait d'avoir sacrifié ses propres amis. La corde s'étant rompue sous le poids de son corps , on l'acheva à coups de sabre. Son gendre, Boukowski , fut atteint et massacré à l'instant où , après avoir sauté par une fe^ nêtre, il cherchait à se glisser dans les fossés du château. Hurtig et Salacki furent tués dans leurs cachots , et leurs corps livrés aux outrages du peuple. Le chambellan russe Fenshave périt d'un coup de baïonnette. Les cadavres , dépouillés de vêtements et baignés dans le sang, furent accrochés aux réverbères, et flottèrent lourdement sur les têtes des vivants comme des drapeaux de terreur. »
Pour que cette scène de carnage fiit complète , madame Bazanow fut massacrée dans son lit , malgré les larmes de sa jeune fille. La foule, furieuse de ses propres excès , se porta vers la pri-
son des espions. Cependant Kruko- Vf]eck\ s'était rendu an château ; là , Informé qu'il se tramait quelque chose de sinistre contre plusieursparticuliers, parmi lesquels tigurait le confiseur Lessel , dont la fille avait épousé Vaide de camp du général , il eourut à la maison de son protégé , déjà assaillie par les égorgeurs , et trouvant quatre sapeurs qui s'étaient introduits les premiers , il prit les quatre bouts de son inoudioir dans une main , et leur fit tirer au sort à oui paierait la témérité de tous. Il nt fusiller immédiatement le malheureux qui avait amené le nœud fatal. Le peuple céda devant une énergie qui défiait la sienne, et continua sa route vers les prisons.
Quelques-uns des meneurs , qui comptaient sur une journée complète , essayèrent de porter le peuple au massacre des aristocrates ; mais les dispositions des Varsoviens qui se traduisaient en démonstrations positives , reculaient devant des crimes qui tenaient à la combinaison d'un système.
Nous emprunterons encore à lliistoire de Miéroslawski le trait suivant, qui prouve combien les masses révolutionnaires passent subitement d'un extrême à l'autre.
« Une des têtes de la colonne qui , partie du centre de la ville , se répandait déjà vers l'ouest en quatre nouvelles ramifications , enveloppa l'hôtel Lubienski. Un officier de quatorze ans, qui manifestait une inconcevable férocité, la conduisait. Un homme en chemise et à demi mort de frayefir, que Ton prit pour Henri Lubienski , s'embarrassa dans les rangs du peuple. On le traînait déjà au réverbère , lorsque des femmes en larmes parurent au balcon , implorant la clémence des meurtriers. Quelqu'un s'écria qu'il y avait erreur, et que le malheureux n'était pas le traître Henri , mais bien son frère Jean. On relâcha Jean, et une autre voix demanda alors qu'on entrât dans la maison pour chercher le vrai coupable; mais la multitude s'écria que jamais le peuple ne violait l'asile protégé par la samtc présence des femmes polonaises ; et lorsqu'on
vit à la lugubre clarté des flambeaux des pleurs sillonner les joues des suppliantes, et leurs mains s'élever en si{[ne de gratitude , les têtes se découvrirent , et s'inclinèrent dans un religieux et grave recueillement, v
Le peuple avait fait mine de pénétrer de force dans la Banque ; on lui représenta que la propriété nationale était placée sous la sauvegarde de son honneur , et il abandonna cette proie pour aller s'enivrer de sang aux barrières. Sur ces entrefaites, le gouvernement abdiqua de fait. Lelewel dédaigna de se justifier devant ses collègues, qui attribuaient tous ces événements à l'influence de ses doctrines. Lelewel n'était cependant qu'un révolutionnaire logicien , incapable de sanctionner la violence , mais la rapportant , par des raisonnements irréfutables, à un véritable principe.
Gzartoryski chercha un asile dans le camp ; on assure qu'en traversant au galop la barrière de Wola, il entendit une balle siffler à ses oreilles. Un seul gouverneur , Vincent Niemoïowski , affronta le danger, et resta à son poste. Le ministère se désorganisa, et les rênes de l'autorité flottaient sur les épaules robustes du peuple. Krukowiecki saisit cet instant favorable « et se rend à l'hôtel de ville , où ses adhérents le proclament gouverneur de la ville. De là il court aux barrières; déjà l'émeute avait pénétré dans les maisons qui servaient de prison à quelques-uns des agents de la police de Constantin. On les massacra sans miséricorde; Krukowiecki, après avoir inutilement essayé d'arrêter cette sanglante boucherie, laissa tranquillement l'œuvre s'accomplir, et courut faire sanctionner son nouveau titre de gouverneur de la ville par le quîntumvirat, affirmant gue, lorsqu'il aurait l'autorité nécessaire , il aurait bientôt muselé l'émeute. Vincent Niemoîowski n'hésita pas , à cette condition , de se rendre uu vœu de l'ambitieux vieillard. Aussitôt Krukowiecki lança son cheval au milieu des attroupements, et à sa voix tout rentra dans l'ordre.
Pendant que ce simulacre de terreur
épouYaotait VanoTie, a? ec ses trois brevets en pcurtafiraîlle , essuyait saooessîveoient trois refiis.
Malachowski s'excusa sur son Ige; Prondzynski se renferma 4ans ses premiers motift» et Lubienski* qui
rit sur un matelas jeté dans un ootn la ehambre, rmndit qu'il était souffrant et hors d^6tat d'assumer la responsabilité de l'betmanat. U ter* mida en demandant pour toute grâce qu'on le laissât tranquille. Le lende* main , les détails de la nuit arrivèrent au quartier général. Skrzvneckî, qui redoutait plus les dangers d^ineémeute que toute autre chose, abandonna l'armée « resta caché à VarsoTie jusqu'à la nrise de cette Yille, et plus tara se réfugia en Autriche.' Le caractère de cet nomme offre un mélange extraordinaire de fermeté et d'hésitation , de braTOure devant l'ennemi, et d'appréhensions mesquines devant tout ce qui contrariait la mardie politique qu'il avait adoptée. On voit qu'il était dominé par l'idée fixe de l'infériorité numérique de l'armée polonaise, et qu'il mettait toute son espérance dans les négociations avec l'âranger. S'il se trompa dans ses prévisions , la postérité peut l'absoudre , car l'intérêt des cabinets de Paris et de Londres rendait probable une sérieuse intervention.
On a dit de lui qu'il dépensa, pour perdre l'avenir de la Pologne, beaucoup plus d'énergie qu'il ne lui en edt fallu pour le sauver. L'histoire trouvera sans doute ce jugement trop sévère ; quand de ncoles espérances sont déçues , le regret se change trop souvent en aecusatîon, et le malheur est assimilé à la trahison ou à la faiblesse.
Le lendemain de l'émeute il y eut encore quelques massacres; mais la crise était passée, et quelques régiments de cavalerie imposèrent aux turbulents. Le club s'assembla en tumulte, et ses orateurs, après avoir décliné toute responsabilité dans les massacres, parlèrent très au long sur œ qu'il y avait à faire, et ne d&idèrent rien. Les quintumvirs tinrent une conduite semblable , et se disculpèrent
par une proclamation ; ils résolorenl ensuite de tenter un nouvel effort auprès de Prondxynski. Ce général con< sentit à se charger de l'betmanat jus»
qu'au lendemain. Après ce dernier et stérile en&ntement, le quintumvirat proclama le jour inéme son abdication 9 dans les termes suivants :
€ Vénérable sénat , « Shistre diambre des représentants, « Les soussi^poés , membres du gouvernement national , appelés par vous à cette haute magîs^ature , ont la profonde conviction d'avoir rempli leur devoir. Avant pour but unique le bien général et la prospérité de la sainte patrie, Ib se présentent devant vous avec une conscience pure et des noms sans tache; mais, convaincus par les derniers événements de la nécessité d'un changement dans le personnel du ffouvemement, ils déposent leur autorité entre les mains de ceux qui représentent la souveraineté du peuple et la majesté nationale. Afin , cependant, que la marche des afibires ne soit pas interrompue , ils contmueront leurs fonctions jusqu'à ce que vous les ajrez remplacés. Son altene le prudent Adam , prince Gzartoryski , adhère à tout ce que nous avons résolu è cet égard , par une lettre écrite à l'un des membres.
« Signé : Vincent Niemoîowski, Théophile Morawski, Stanislas Barzykowski , Joachim Ldewel. »
Désormais la lutte n'existait plua qu'entre Dembinski , chef de l'armée , .
puisque l'acceptation de Prondzynski ne loi donnait rhetmanat que pour un jour, et Kjnikowiecki, maître de la capitale. Dembinski usa bientôt son autorité par des rigueurs intempestives conore les dubistes et les meneurs de l'émoite; il ne s'apercevait pas qu'il affiranchissait son rival des seules entraves qui pouvaient encore l'arrêter.
La diète, anout d'expédients, adopta, sâince tenante , le projet suivant :
Article i*'. Le gouvernement, constitué par le décret du 28 janvier , sera à Taveirir dirigé par un président du conseil des ministres . à I élection du-
Ëles chambres procéderont sam
Article 3. Lo préaident nomme lei miiristrea d» six départements admi« iiistf atifl* Les ministres n'auront que ▼oîx oonsnKatire dans le conseil; le président ou son remplaçant aura seul Yoix délibératire. Toute ordonnance du président sera rendue au nom du gouvernement national, conseil te* nant, et devra être contresignée au moins par un des ministres présents.
Artide 3. En outre des attributions affectées au quîntumvirat, le préai* dent jouira du droit de nommer le général en chef, et de celui de faire grâce.
Article 4. Les attributions qui dérivent de la charte constitutionnelle , comme la déclaration de guerre et la conclusion des traités, restent à la dUte.
Article é. Les chambres délibère^ ront réunies jusqu'à la délivrance de la capitale , et ne pourront être prorogées ou dissoutes que de leur propre gré.
Article 0. L'exécution du présent décret est confiée au président du senat et au maréchal de la diète.
Krukowiecki fîit élu président à une grande nuyorité*; dès lors Dembinski abandonna noblement toutes ses pré^ tétions ; mais déjà ses mesures de rigueur envers les membres influents du club patriotique , qu'il avait fkit arrêter et mettre en jugement, lui avaient aliéné presque toutes les sympattiies.
Le président plaida la cause des accusés , et obtint sans peine leur élargissement. Un de ses premiers actes fut la destitution de Dembinski , qu'il remplaça par Malachowski. Il donna le gouvernement de la capitale à Chrzanowski , un des cheft qron croyaitdisposés à traiter avec rempereur. Après avoir nommé les ministres, il contera à Zà- Hwski le commandement de la garde urbaine; cette nouvelle organisation de tous les prolétaires en état de por» ter les armes permit d'utiliser les officiers sans emploi, et elle pouvait garmr les barricades de robustes défenseurs.
Mais Chrzanowski, redoutant les con-
séquences de cette mesure, parvint à persuader au présideot que la garde urbaineseraH plus dangereuse qu'utile, et elle fot dissoute.
Cependant l'armée polonaise à'était retirée sur Wola : d^à un détachement commandé par ks colonel Legallois avait été écrasé; les Russes enveloppaient leurs adversaires, et leur auperiorité numérique, appuvée de l'habileté et de l'obier ience du fekl-maréchal ^ ne permettait guère de se feire illnsioD sur l'issue d'une bataille décisive.
« Krukowiecki convoqua , le 19 août, un grand oonseil de guerre.
IVois avis différents Dirent ouverts.
Krukowiecki proposa d'accepter la bataille dans les plaines de Wola. Uminski dévelonpa le plan de Prondzynski. Il voulait qu*on détachât la moitié de l'armée, afin de battre Rosen et d'approvisionner Vangvie, avant de recevoir l'attaque derrière les lignes fortifiées, d'où l'on pouvait, même après un échec, se jeter dans les rues, et, à l'aide du peuple, défendre pied à pied les barricades. Dembinski enfin, toujours dominé par son génie de partisan, proposait d'évacuer une ville Îiu'il faudrait tdt ou tard céder à la oroe et à la famine , et de transporter la guerre en Litbuanie, en passant sur le ventre à Rosen et à Golowin. » (Miéroslawski.)
Le plan d'Uminski fut adopté. Ramorino, à la tête de vinet miue hommes, reçut l'ordre de dégager la rive droite et d'aporovisionner Varsovie.
Le corps expéditionnaire obtint quelques avantages sur l'ennemi , et notamment à Rogoznica ; mais , pendant ?i]'il s'éloignait de la position centrale ,' askevitch, qui venait de rallier à lui le corps de ^eutz . résolut de porter toutes ses forces disponibles contre Varsovie avant que Ramorino eût eu le temps de ramener dans la capitale les forces dont il avait le commandement. Il jugea qu'une fois maître de la ville , il lui serait facile de porter les derniers coups à l'insurrection.
On a judicieusement observé que le système de défense adopté pour Varso* vie était vicieux , h cause du trop grand
L'UNIVERS
développement donné aux lignes fortifiées : en effet , ce système , |)0ur avoir des résultats utiles , supposait une armée double de celle dont pouvaient disposer les insurgés ; et , dans le cas où la Pologne aurait pu mettre sur pied une force aussi im|)Osante, elle n*avait pas besoin de s'abriter derrière des remparts. D'un autre côté , si tous les points fortifiés ne pouvaient être défenaus par une artillerie nombreuse et par des corps redoutables ; il fallait nécessairement abandonner la première enceinte à l'ennemi, qui s'y établirait pour débusquer les Polonais des ouvrages plus rapprochés de la ville. Ce système aurait pu être Jugé convenabledans le cas seulementou des corps, manœuvrant rapidement autour ' de la ville , auraient constamment tenu les Russes en alerte, et les eût, en cas d'attaque , exposés aux baïonnettes d'un côté , et au feu des remparts de l'autre. Il faut ajouter à ces considérations qu'a développées avec sagacité l'auteur de la Révolution de Pologne , que plusieurs points d'une haute importance avaient été négligés , ou fortifiés d'une manière incomplète. Mais , quand on pense que tout, dans cette guerre, était improvisé, et que les Polonais avaient à lutter contre des forces bien supérieures, on ne peut que s'étonner de la longueur et* de 1 acharnement de la résistance. Le feldmaréchal, pour éviter l'effusion du sang, envoya, le 4 septembre, le général Danenberg aux avant-postes pour garantir aux Polonais , de la part de son mattre, l'oubli du passé, des assurances pour l'avenir, le redressement des griefs qui avaient donné lieu à la guerre , et rexamen des exigences relatives aux provinces transniémiennes.
« Prondzymski , gui était revenu à Varsovie, et le colonel Wyrocki, envoyé pour recevoir les communications, répondirent qu'ils n'avaient pas de pouvoirs pour traiter. Le lendemain , la majorité du conseil des ministres convoqués par Rrukowiecki, d'accord avec la diète , décida que l'on ne traiterait que sur les bases du manifeste, oc qui équivalait à une rupture ou-
verte. » (Miéroslawski.) Il n'entre pa»
dans notre plan de décrire cette bataille oui effaça de la carte le noble royaume ae Pologne. Nous nous contenterons d'indiquer sommairement lès principales phases de cette journée mémorable.
Le 6 septembre , à cing heures du matin , un feu terrible éclata sur toute la ligne des Russes; mais c'est contre Wola que se dirigea l'attaque principale. Tandis que l'aile droite occupait Uminski , Kreutz se précipitait sur le centre. Une redoute , que les Russes venaient d'emporter, saute avec un fracas épouvantable : un officier polonais avait mis le feu à la poudrière pour ensevelir les vainqueurs sous les ruines. Déjà les Russes prenaient «n revers les faces de Wola ; Krukowiecki courait de lunette en lunette , et , jugeant sans doute que tout était perou , n tourna bride et disparut. L'ennemi , maître de Wola , couronnait déjà les hauteurs qui dominent Czysté. L'ar^ tillerie polonaise, dirigée par Bem, ouvrit un feu terrible , et porta le ra^ vage dans les colonnes russes. Deux bataillons d'infanterie achèvent de balayer cet espace, lorsque la cavalerie les arrête et les force de reculer. Les Russes étaient maîtres de la première ligne; ils suspendirent l'attague pour la recommencer le lendemain. Kmkowieckf eut alors recours aux négociations. Le féld-maréchal n'épargna point les promesses, sans toutefois s'écarter de ses premières oflfres ; et , sur les instances du président , il accorda un armistice de huit heures, pour lui laisser le temps de ramener les esprits à une capitulation devenue nécessaire.
A la nouvelle qixe le président traitait avec Paskevitsch, tous les mlnistres donnèrent leur démission. Le 7, à dix heures du matin , la diète ouvrit sa séance. Prondzynski , de retour du camp russe , démontra que toute résistance était désormais impossible.
Plusieurs nonces , parmi lesquels se distinguaientBonaventure Niémoïov^ski et le maréchal Ostrowski, s'élèvent énergiquement contre toute transaction; l't Lelewcl appuyait leur généreux rc-
iîis de son éloquence , lorsqu'un aide de camp de Rrukowiecki vienf annoncer que Tarmistice allait expirer. La diète continua ses délibérations ; mais déjà le président avait pris ses mesures, et Tagitation populaire, excitée encore par rindignation des représentants, était frappée d'impuissance. L'armée polonaise résista quelque temps a?ec un courage désespéré ; rartillerie , de part et d^utre , exerça de grands ravages. L'attaque de l'aile droite russe absorba pendant quelques heures tous les efforts de la résistance ; les artilleurs polonais épuisèrent leurs munitions ; malgré la supériorité de leur feu , ils voyaient l'ennemi réparer sans cesse ses pertes , et emprunter à sa réserve des ressources toujours nouvelles. Dès le matin , Paskevitsch avait eu un cheval tué sous lui ; il confia le commandement à Toll, avant reçu une forte contusion qui l'obligea «1 s'^éloigner du champ de bataille. Vers cinq heures , toute la ligne des Russes 8*élnnça en avant , et les redoutes polonaises tombèrent une à une au pouvoir de l'ennemi. Vers cinq heures du soir, l'incendie se déclara dans les décombres de Czysté , et , gagnant la lisière des faubourgs , délogea les Polonais du cimetière et des jardins où ils s'étaient retranchés. Les insurgés, refoulés par une dernière attaque de Schakhovskoï, sur l'allée de Wola , se défendaient toujours , et leur artillerie rompait les colonnes des assaillants.
C'est à ce moment que des aides de camp viennent annoncer que le président avait capitulé. A cette nouvelle, les uns s'éloignent, les autres refusent d'interrompre la lutte, et Bem ordonne aux pièces de campagne de se retirer sur Praga. C'était l'agonie de la Pologne; Kukrowiecki avait envoyé sa démission au maréchal de la aiète; mais tant qu'elle n'était pas acceptée , il restait investi du pouvoir de traiter. La diète, après d'orageux débats, re^ fusa la démission du président , et l'autorisa h capituler. Après ce dernier acte, qui épargnait à Varsovie les liorreurs de l'assaut , elle vota sa prorogation et se sépara. Rrukowiecki
essaya en vain, -dans l'entrevue qu'il eut avec renvoyé de Paskevitsch, cTobtenir des conditions favorables; le vainqueur pouvait dicter des lois ; il exigeait une soumission sans réserve.
La guerre venait de rompre le pacte de 1815 ; les rapports avec l'empire étaient désormais changés : la force s'autorisait de la victoire , et l'avenir n'était plus douteux. Rrukowiecki écrivit au tsar la lettre suivante : « Sire, chargé dans ce moment même du pouvoir de parler à Votre Majesté impériale et royale au nom de la nation polonaise, je m'adresse, par son excellence monseigneur le comte Paskevitsch d'Erivan , à votre cœur paternel.
« En se soumettant sans aucunes conditions à Votre Majesté notre roi , la nation polonaise sait qu'elle seule est à même de faire oublier le passé, et de guérir les plaies profondes qui ont déchiré ma patrie. »
La liberté eut encore un beau moment; la minorité de la diète, assumant un pouvoir que la prorogation avait suspendu, électrisée f>ar le chaleureux désespoir de Moachowski, veut rompre toute négociation. Le maréchal de la diète va trouver le président , le somme d'abdiquer , et revient avec sa démission au milieu de l'assemblée , qui nomme par acclamation Bonaventure I^iemoîowski, président du gouvernement. Dans la nuit du 7 au 8 , Berg et Prondzynski cherchent Rrukowiecki , pour lui demander au nom du maréchal la ratification du traité. Mais la démission de ce dernier rendait cette formalité impossible. La réflexion avait succédé à l'enthousiame. Molachowski se rend enfin aux instances de ceux-là mêmes qui avaient applaudi à sa résistance, et si^ne la capitulation. Il cède à Paskevitsch le pont et la tête de pont de Praga. De son côté , le feldmaréchal s'engage à ne pas troubler la retraite de liurmée polonaise , et lui laisse <|uarante-huit heures pour emporter les armes , les munitions , les effets militaires et ceux des particuliers qui voudront suivre l'arrièregarde. » (Miéroslawski.)
ftSO
L'UNIVEKS.
L'éloioiément de Iftamorino accéléra la chute de YanoTie ; on a diversement interprété sa conduite; les uns l'explî-
âuent par des ordres préds , auxquels ne pouvait désobéir, et piBir Tigno* rance où on Tavait laine de ce qui se passait aux portes de la capitale; d*autres te blâment de ne pas être rentré au camp après .Vétre aocfuitté de sa mission, qui Consistait à nettojrer la rive droite du fleuve et à approvisionner Varsovie. Lorsqu'il oonnut le véritable état des choses, il était trop tard. Le 9, après avoir oonvooué un comteil de guerre, il fut décidé que son corps d^Birmée s'écoulerait vers le sud , et qu'il se réfiigierait sur le ter*» ritoire autrichien; cette résolution était prise, lorsqu'il reçut l'onlre de se porter sur le Bug et de rejoindre l'armée polonaise à Moditn. Toute confiance était détruite; Ramorino se crut dispensé d'obéir; il exéeuta ce aue son conseil de guerre avait décidé; pressé de tous cotés par les masses russes, acculé à la Gallicie autrichienne, il passa la frontière à Roscin , dans la nuit du 16 au 17 ; quelque temps après , le murtisan Rozycsi traversa la Vistule à Bobrek , et mit sa petite troupe à l'abri des Russes sur le territoire autrichien.
Cependant rarméejprindpale, sortie de Praga le 8 septembre , se porta vers Modiin ; le |(énéralissime Malaohowski demanda lui-même qu'on le remplaçât; il s'accusait avec amertume d'avoir signé la capituJation.Leoercledes grandes réputationsmilltanres était bien rétréci : Krukowiecki , Prondzynski et Chrzanowsfct étaient restés dans la capitale; il ne restait plus que Dembinski , Uminski , Rybinski , tanetSierawski.
Rybittski Ait élu; cette petite armée ne comptait plus que vingt mille hooimes presque tous démoralisés , nombre que la désertion diminuait encore tous les Jours. Paskevitacb n'eut pas de peine a envek)pper ces débris. Profitant de leur désorganisatimi, il envoya aux Polonais son ultimatum. H était ainsi conçu :
« l"* L'armée rentrera dané ses devoirs envers son roi: 2* elle bi en-
verra une députation pour lui donander l'oubli du passé; 3» en attendant 4a réponse de Sa Majesté impériale, elle prendra ses cantonnements dans le psuatinat de Plock ; 4* Modiin sera remis ineessamment aux troupes impériales.
« Au lieu d'obéir à cette injonction , les Polonais jettent un pontsur la Yistule ; bientdteependant ledécouragement reprit le dessus , les chefs , mécontents de Rvbinski , transportèrent le commandement à Uminski , mais l'infanterie refusa de lui obéir. Les nonces découra^ avaient pris le chemin de la irontièra prussienne; et l'armée, gagnant toujours vera l'ouest, établit son quartier général à Szpital. Pahlen était toujours sur les traces des fuyards; l'arrière-^rde, commandée par Dembinski , tira les demie» coups de canon. Lis 6 octobre , l'Infenterie déposa les armes à Jastrsembie, l'artillerie et la cavalerie près de Brodnica. »
f Miéroslavrski.) L'insurrection était éteinte, la Pologne n'était ifius qu'une province russe.
Aujourd'hui que quelques années ont passé sur ces événements mémorables , il est permis de porter un iu-. gement plus impartial sur les vamqueurs et les vaincus ; départ et d'autre, les deux peuples rivaux ont eonservé leur caractère hi^rique. Les Russes se sont montrés tels qu'on les a vus dans les grandes luttes qu*ils ont eues à soutenir, c'est-à-dire, braves, résignés, patients , et compensant , par une discipline sévère, l'élan qui manqueà leurs masses. Diebitsch n*a montré d'habileté que dans ses mouvements straté- { piques , mais il n'a pas su profiter de a rictoire; Paskevitsch a poussé la hardiesse jusqu'à la témérité ; sonmouvement sur la basse Vistule est une conception neuve qui changeait toute l'économie de la campagne : le succès l'a justifié. Les Polonais , dans le bien comme dans le mal, n'ont pas démenti leur ancienne renonmi& : bravourechevaleresque ,dévouement complet, mais, à côté de ces vertus, amour -propre excessif, jalousie de parti à uarti i d'homme à nommp. pu
un mot , anarchie dans les idées , voilà ce qu*on retrouve dans l'histoire de leur dernière guerre , voilà oe qui a fait leur gloire et leur faiblesse dans toutes les luttes du passé. Sous le point de vue politique , l'insurrection de Pologne était, pour les Russes comme pour les Polonais , une question de vie ou de mort. Si la Pologne eût triomphé, l'exemple de son indépendance eftt nécessairement soulevé les provinces prussiennes et autrichiennes des anciens^rtages ; la Russie perdait ses bases politiques et commerciales sur la Baltique et sur l'Euxin ; la Turquie et la Suède la pressaient du sud au nord ; la régénération de l'Orient pouvait se développer en sécurité; en un mot, l'empire des tsars n'était plus qu'une puissance asiatique , et la race de l'Europe était changée.
L'Europe n'a pas voulu voir ces râultats; elfe subit aujourd'hui les conséquences de sa conduite ; toutefois elle a acquis la conviction que la Russie a dû employer toutes ses forces et presqu'une année pour soumettre quelques palatinats; ellesaitque, sans la connivence de la Prusse et de l'Autriche , l'issue de cette guerre entre le despotisme et la liberté eût été, sinon douteuse , du moins marquée par des sa^ orifices encore plus grands.
La Russie était définitivement mattresse de la Pologne; presque tous ceux 3ui avaient oonmattu pour l'indépenance étaient dissémina en Allemagne, en France et en Angleterre, où ils étaient l'objet de la svmpathie des peu-
Ées , après avoir été abandonnés par s gouvernements ; les restes de l^rmée polonaise flirent hientdt incorporés dans l'armée russe. Pour leur oter tout espoir de révolte , on les employa depuis en assez grand nomlnre contre les peuplades du Caucase.
Du coté de l'Orient, des émigrations considénû»Ies avaieat eu lieu sur te territoire nouvellement conoédé aux Russes. Le général Lazaref, chargé par le conte d'Érivan d'agir sur Tes* prit des populations arméniennes, favorisa le départ et rétablissement de plus de dix mille femilles. Le patriar-
che de l'Église arménienne, dont le siège oecuménique était le monastère d'Etdimiazdln , fut attiré à Érivan, et cette ville, sous radministration des Russes, ne peut manquer d'amener avec le temps la décadence d'Erzeroum.
Mous avons vu que les conquêtes des Russes dans la Turquie a'Asie leur permettaient d'a^r d'uhe manière prompte et presque irrésistible, dans le cas d'une guerre en Orient, soit contre la Perse, soit contre la Porte ottomane; mais un des plus grands avantages de la position que leur assurent les traita d'Andrinople et de Tourkmantcha! , c'est d'entourer par mer et par terre les peuplades guerrières du Caucase qui luttent encore aujourd'hui contre les armes du tsar.
La résistance de ces belliqueux montagnards, les relations récentes des Andais sur ces contrées peu connues , et dont les retraites inaccessibles semblent défier les efforts de la tactique militaire non moins que les bicnfolts de la civilisation , tout appelle sur la Circassie un intérêt rendu plus vif encore par la situation actuelle de l'Orient, nous crevons donc utile de rassembler iel quelques détails sur les régions caucasiennes.
La cession de la Géorgie ouvrait aux Russes le versant méridional du Caucase; de TîfKs, ils peuvent facikn ment se porter le long de l'Ararat ; et les forts qu'ils possèdent dans les khanats d'Énvan et de Nakhitchévan les mettent à Tabri de toute entreprise sérieuse de la part de la Perse et des Turcs. Les Circassiens s'étaient placés sous la suzeraineté des sultans, qui les ont aJMindonnés à la Russie. Mats ces montagnards ne se regardent point eoniœe liés par des traités conclus sans leur partunpation ; ils ont déclaré qu'ils reconnaîtraient vokmtairement rautorité de la Porte, mais que nulle
{missance au monde n'avait le droit de es soumettre aux Russes , contre lesguels ils nourrissent une haine pro* tonde. Les montagnards du Caucase présentent une diversité presque infinie de races, de sectes, d'idiomes et
d'institutions. Il est difficile d'évaluer d'une manière exacte le chiffre de toutes ces populations. Reinegg, selon le Port-folio , paraît être la meilleure autorité ; Klaproth l'évalue trop bas par système ; les rapports russes officiels le représentent par un million cent cinquante mille âmes ; les autorités locales le portent à quatre millions; nous pouvons, sans craindre de nous tromper, l'estimer à plus de trois millions... La population entière est armée. Il n'y a pas de petite ferme où Ton ne trouve un yatagan, un sabre , un fusil , ou un arc et des flèches. Beaucoup d'habitants possèdent un armement riche et pittoresque; vers Touest et le sud, on rencontre un nombre considérable de cavaliers , et chaque ferme entretient un cheval de guerre. Les Gircassiens et les Cabardiens sont tous cavaliers, et ils ont fréquemment à la bouche la menace de marcher sur Moscou.
Dans l'intervalle qui sépare les lignes du Terek de celles du Kouban, la Russie ne possède que ses stations militaires. Les Gircassiens ont poussé à plusieurs reprises des corps de cinq à dix mille hommes à travers cette frontière militaire; ils ont pénétré fort loin dans l'intérieur de la Russie, et , balayant tout devant eux , ils en ont emmené de nombreux troupeaux de bétes à cornes et à laine , faisant en outre des prisonniers qu'ils rendaient plus tard, soit par échange, soit moyennant une rançon. Leurs sabres sont de fabrique indigène; ils préparent eux-mêmes leur sellerie et leur buffleterie: quant au plomb et à la poudre, ils étaient dans l'habitude de m importer de l'étranger ;' mais , de* puis nnterruption que la Russie impose à leur commerce , ils s'en fournissent par eux-mêmes , quoique avec assez de difficulté.
Le pays abonde en premières nécessités de la vie ; le seul luxe des habi • tants, c'est d'avoir de belles armes.
Le costume des Gircassiens est simple et parfaitement adapté à leurs haoituoes guerrières : c'est un bonnet de peau de mouton , et un habit en forme
de redingote d'une sorte de flanelle épaisse, de couleur grise, avec des poches destinées aux cartouches sur le devant, et serré par une ceinture autour des reins. Leurs pantalons sont faits de la même étoffe; une seule pièce de l'habillement admet quelque recherclie: ce sont des bottines en maroquin rouge ou noir,- que les chefs portent ornées de broderies. A peine y a-t-il quelque autre diQerence dans le costume des personnes de ranes différents ; malgré cela , le peuple observe un grand respect pour les anciens , les anciens à l'égard des nobles , et les nobles pour les princes.
Dans les guerres intérieures et dans les guerres défensives , il paraîtrait que ce sont les princes qui décident et font exécuter les mesures nécessaires.
Mais , lorsqu'il est question d'une expédition au dehors , la troupe entière se rassemble , et procède à l'élection d'un chef, qui a un pouvoir despotique et irresponsable tant que dure l'expédition.
Pour les affaires intérieures, l'autorité suprême est héréditaire en quelques endroits; ailleurs, elle n'existe que sous des formes entièrement républicaines, et se trouve entre les mains d'un conseil élu parmi les chefs de municipalité qui représentent chaque village. Dans beaucoup de lieux , 1 administration de la justice est confiée à des assemblées régulières, où tous les intérêts sont débattus , comme jadis , en Grèce , dans les assemblées du peuple. (Port-folio.)
Les rivalités de peuplades à peuplades, les haines vivaces entre les familles et les individus , empêchent les Gircassiens de lutter avec ensemble contre les corps russes qui les harcèlent. Gependant la communauté du danger les a réunis souvent dans une même pensée de salut et de haine contre leurs oppresseurs. Peut-être leurs subdivisions et leur manière de guerroyer que favorisent les localités., sont-elles plus efficaces pour la défense, que si , en adoptant une organisation militaire plus savante, ils se hasardaient plus souvent à combattre par
ses
masses contre un ennemi qui aurait toujours Tavantage du nombre. »
La principale tribu du Caucase oriental est celle des Lesguis ; le pays qu*elle occupe regarde la mer Cas* piemie, et comprend les districts du Daghestan, de Jar et Belikhan. Les Lesguis de ce dernier district ont des troupes russes cantonnées chez eux.
Leur pays est plus accessible que le reste de cette chaîne du Caucase.
Avee le printemps et le feuillage ils reprennent leurs armes , tandis qu*en hiver les arbres dépouillés ne leur offrant plus d'abri , la rigueur de la saison les fait descendre des hauteurs , et les oblige à une soumission apparente devant leurs ennemis qui occupent la plaine. Plusieurs de leurs chefe se sont réfugiés en Perse et en Turauie. Le blocus de douanes, qui les etreint comme le reste de la Circassie , les affaiblit par degrés , et ils sont plutôt maintenus que soumis.
Derbent et Bakou sont les deux places maritimes régulièrement forcées que la Russie possède sur cette rive. Pendant la dernière guerre avec la Perse, trente mille Lesguis sont venus bloquer ces deux villes , mais leurs efforts ont été sans résultat, la mer étant au pouvoir des Russes. Klaprotb dit qu'un de leurs chefs, NtUscnam, peut rassembler douze mille hommes.
Les tribus qui occupent la chaîne du Caucase, depuis le Vladi-Caucase, sont souvent en état d'hostilité avec les Russes , et la proximité de leurs rochers inabordables impose à ces derniers l'obligation d'être constamment sur leurs gardes. Les plus redoutables d'entre ces tribus sont celles des Tchetchenetz et des Soans. Cependant une partie de leurs habitants est Gxée dans les plaines des deux Kabarda et sur les autres plateaux soumis aux Russes.
Les villages des Lesguis et des Tchetchenetz,qui reconnaissent l'autorité du .gouvernement russe, ont livré des otages et payent un impôt; on les appelle zanUmié (pacifies): mais souvent leurs habitants sont plus dangereux que ceux qui veulent rester indépendants. Ayant libre accès dans
38' i.wrais<m, (Russie.) t. ii.
les villes et les camps russes , ils servent toujours d'espions à leurs frères insoumis , et les appuient en cas d'attaque. La plupart sont musulmans; lorsque la forteresse d'Anapa était encore au pouvoir de la Porte, cette puissance leur faisait passer des armes en échange de jeunes garçons et de jeunes femmes. ' '
Leur costume consiste en une courte tunique , un large pantalon , des bottes à pomtes longues et recourbées , un bonnet rond surmonté d'un capuchon terminé en pointe. Leurs maisons sont petites et couvertes de terre; une peau de mouton leur sert de lit , une selle d*oreiller. Leur nourriture consiste en pain de maïs , qu'ils font cuire sur une pierre échauffée, avec un morceau de viande saignant et des oignons. Ils aiment passionnément les liqueurs fortes. Lorsqu'ils ne sont pas en guerre , la chasse et le pillage les entraînent hors de leurs foyers. Les femmes mènent l'existence la plus misérable; elles sont moins estimées que les chevaux et les armes. Us manient leurs poignards avec la plus grande dextérité : la lame , longue a'environ dix -huit pouces, en est d'une trempe excellente; on assure que les habitants plongent ces armes dans une substance vénéneuse qui en rend les atteintes mortelles. Lorsqu'un Tchetchenetz est vivement poursuivi , il lance son poignard contre son adversaire , et rarement à' une distance de dix pas il manque son but; s'il est serré de trop près , il l'enfonce dans .son propre sein. Us ont des esclaves qu'ils emploient aux plus rudes travaux ; ce sont pour la plupart des prisonniers. Un officier supérieur russe resta captif au milieu d'eux jusqu'à ce Qu'on eut pavé la rançon qu'ils avaient nxée. Pour 1 empêcher de iiiir, on lui avait fait une incision à la plante des pieds , et on la laissa cicatriser après y avoir introduit du crin de cheval.
Leurs attaques subites tiennent les troupes russes dans une alerte continuelle; la nuit les postes sont doublés, et des patrouilles nombreuses surveillent la bandièrc des établisse-
L'UNIVEÏÏS.
nients. Ils descendent par milliers de leurs montagnes; enlèvent hommes, femmes , trouneaux ; et « défiant toute poursuite par la rapidité de leur roarche et la dissémination de leurs forces, ils regafçnent leurs repaires inexpugnables. Nous empruntons à M. Tolstov le r^it suivant , rapporté par un offllcîer qui s*est trouvé sur les lieux.
« Pendant une nuit obscure , une vingtaine de Lesguis descendent des montagnes , traversent TAlazan , franchissent à pied le cordon des factionnaires qui entouraient un camp de dragons établi près de Hflis , s'élancent , le poignard à la main , vers une caserne , massacrent la sentinelle qui gardait l'entrée , et pénètrent en silence dans les salles intérieures où dormaient les soldats. Tout ce qui s'offre à eux est d'abord égorgé; quelques dragons s'éveillent et courent aux armes ; les Lesguis avaient éteint les lumières , et se reconnaissaient entre eux par l'attouchement de leurs barbes. Le carnage continua Jusqu'à l'arrivée des |)atrouilles. Alors ils voulurent se faire
iour , mais ils furent tous enveloppés : es uns Y au lieu de se rendre , se poiffnaidèrent; et ceux qui n'eurent pas fê terni» de se frapper témoignaient leur Joie de se voir entourés de ca- •davres russes. »
Au mois de février 1830 , Kozi-Moullah réunit plus de six mille hommes -dans le Daghestan , et parcourut tout le pavs , dans le hut ou sous le prétexte de rétablir l'autorité du tribunal spirituel : battu en plusieurs rencontres , il se réfiigia parmi les tribus sauvages 'de la cote orientale, où il attaqua sans succès les villages occupés par les Russes. Après avoir réuni quatre mille de ses moitrids, ou fidèles, à Ghermentcbouk, principal village des Tchetcbenetz, il opposa aux troupes russes la résistance la i^us opiniâtre. Pendant l'action , soixante et dix montagnards , sous la conduite d'Abdoul- %haman^ l'un des partisans les plus dévoués de Kozi^oullah, se virent séparés du reste des leurs , et cernés daîns une grande maison. Lorsqu'on ieur proposa de se rendre , ils enton-
nèrent des versets du Coran, selon leur usage lorsqu'ils se dévouent à la mort ; puis , creusant des meurtrières dans les murailles, ils fusillèrent tout ce qui se présentait à la portée de leurs coups. Quelques mnades lancées dans la cheminée éclatèrent dans l'intérieur, mais ils refusaient toujours de se rendre. L'ordre fut donné de mettre le feu à la maison. Seulement alors douze d'entre eux, sufibaués par la fumée, firent une sortie le poignard et le sabre à la main , et se précipitèrent sur les baïonnettes russes; tout le reste, avec Abdoul-Rhaman, périt dans les flammes.
Chassés de Ghermentchouk, Kozi- M oullah se retira dans le Daghestan , et se fortifia à Ghoumri. Le chemin de Ghoumri , qui , depuis le pays des Tchetchenetz, présente les plus grandes difficultés, monte, à partir deKaranaï, jusqu'au sommet neigeux d'une montagnebaute et escarpée; ensuite il descend
Sendant quatorze verstes, en décrivant es sinuosités , et comme suspendu au milieu des précipices; au delà il passe sur des saillies étroites de rochers sans communication entre eux : plus loin , enfin , il se rétrécit toujours davantage entre deux rangées de rocs perpenoiculaires, jusqu à ce qu'il soit coupé par trois murailles en avant du village
de Ghoumri. Ce défilé était réputé inaccessible ; et les montagnards disaient : Les Russes n'y pourront arriver que comme la pluie, en tombant du ciel.
Les Russes s'emparèrent de tous ces passages , mais avec des peines inouïes. Une tour fortifiée , où se trouvait Kazi- Moullah et les plus déterminés d'entre les siens , fut prise d'assaut, et tous, y com|)ri8 ce chef intrépide , tombèrent percés de coups de {baïonnettes. Le comte d'Érivan fit des excursions fré-
Suentes dans les lieux les plus retirés e ces contrées sauvages , et il s'empara d'une forte position sur le bord de la mer Noire , au moyen de laquelle communiquaient les tribus Traiiskoubanes et les Abazes. Il se porta ensuite sur la rive gauche du Rouban , où il détruisit plus oe trois cents aoules (habitations de Tatars). Après ces
RUSSIliU
Mi
expéditions, il retourna à Tiflis, laissant au générai Véliamînof le soin de continuer cette guerre interminable.
Les plaines fertiles , situées entre le Caucase, TArarat, la noer Noire et la mer Caspienne , sont i>our la plupart abandonnées à une végétation luxuriante , mais inutile. Les productions de nos vergers et de nos jardins y couvrent les plaines et les montagnes , et chaque arbre est festonnépar la vigne.
Mais , au milieu de cet Eden , ce qui manque, c'est Phomme. Les champs de ble et de maîs se trouvent à de rares intervalles , parmi des forêts d'abricotiers et de vignes. Le laboureur offre l'aspect de la misère au milieu de ces richesses naturelles. Dans cet état de choses , la Russie ne trouve point au delà du Caucase les subsistances nécessaires pour les armées qu'elle est obligée d'y entretenir , même au milieu de la paix. Il lui faut tirer ses approvisionnements de l'intérieur de 1 empire à grands frais d'argent , de temps, de transports et d'avaries. En temps de guerre , ces transports deviennent presque impossibles, s'il s'agit de lea proportionner aux besoins de troupes considérables.
C'est à ces difficultés , encore plus gu'au courage des montagnards, qu'il laut attribuer la prolongation d une lutte si inégale. Maintenant nous allons «poser en peu de mots et d'une manière génà*ale la position relative des Russes et des Circassiens sous le rapport des forces militaires , en avertissant nos lecteurs que nous enipruntons la plus grande partie des détails qui suivent au Port-folio.
Les Tatars et les Cosaques, organisés entre la mer d'Azof et la mer Caspienne, sont au nombre d'environ cinquante mille, dont un tiers reste en service permanent et effectif. Un nombre à peu près égal de troupes russes stationne dans les forteresses.
On doit y ajouter les Kabardiens et les Ossétiniens , déjà organisés en grande partie par les Russes ; mais , comme nous l'avons dit , il serait dangereux de les opposer à leurs compatriotes.
Les opérations majeures contré le
Caucase, appuyées par les corps armés que nous venons dindiquer, ont toujours été conduites parues troupes tirées de l'intérieur de l'empire, et par des détachements de Cosaques et de Tatars employés hors de leur tour d'activité de service. La Russie a mis en campagne , dans ce cas, des corps détachés de vinj;t à trente mille hommes.
Dans les dernières années , la Rus>sie occupait , sur les côtes de la Circassie, les postes suivants: Anapa, Ghélendgik , Zam , Pitsunda , Rampor, Soukoum - Ralé ; là finissent les montagnes. Dans toutes ces forteresses, on comptait environ treize mille hommes. Tout récemment les Russes se sont emparés deSouc^ouk-Kalé, un des |)oints sur lesquels les Circassiens faisaient un commerce d'armes, de poudre et de sel, avec les barques an-
g aises ou turques aui parvenaient à omper la vigilance des croisières moa* covites.
On a toujours considéré Anapa comme le boulevard et la clef de tout le paj^s : cette ville garde le passage maritime vers la ligne du Rouban, ainsi que le passage septentrional qui touche à une chaîne de montagnes presque inaccessibles, de manient à isoler les populations du sud du Caucase de celles du nord.
Anapa était le débouché par leouel les produits du pays parvenaient a la mer Noire, et le point central des échanges que les naturels faisaient avec les commerçants étrangers. Par la conquête d'A napa , la Russie a tourné toutes ces ressources contre la Circassie elle-même, et Poocupation de Soudjouk-Ralé complète, pour ainsi dire , l'investissement de la côte.
Cependant l'autorité des Russes devient plus précaire à mesure que Ton avance dans les terres , et principalement dans les régions montagneuses.
Hors de la portée du canon des forts, on n'ose s'aventurer sans escorte; quelquefois ntême les Russes ne font paître leurs troupeaux que sous la protection de l'artUlerie, dont les monta* gnards redoutent surtout les effets, tandis que le bétail des peuplades in*
UUWIVËRS.
soumises erre paisiblement dans les ^rges et sur les coteaux, sous la conduite d'un jeune gar^n ou d'une jeune fille.
Au sud du Caucase , où les Circassiens sont peu à craindre , l'attitude de la Russie cesse d'être hostile , si ce n'est du cdté de la mer Caspienne. Là , die déploie quelaue activité, mais moins en prenant 1 offensive gu'en suivant une marche systématique, appuyée d'ailleurs sur les secours et les moyens de transport de sa marine.
Dans les provmces plus au midi , les troupes de remjjire, employées à maintenir la soumission générale , sont disséminées sur une vaste étendue de territoire. Les populations , moins belliqueuses, y sont contenues par de faibles détachements; tandis que, sur quelques points où les habitants montrent plus de rudesse et de dispositions à la révolte , la Russie les isole sans les combattre , et se contente de leur imposer certaines formes de soumission , telles que l'obligation de livrer des otages et de payer un tribut. Ainsi l'action de la Russie, agressive au nord, est conservatrice au midi. Le nombre des troupes qu'elle maintient sur le versant méridional du Caucase , dans les circonstances ordinaires , ne dépasse guère quarante mille hommes.
Dans Tes districts encore plus avancés vers le sud , on peut dlire que le pouvoir des Russes est si complètement établi , que leurs soldats même isolés peuvent voyager partout sans être inquiétés.
Quoigue l'autorité du tsar soit établie de fait dans les districts plus montagneux vers la Perse et la Turquie d'Asie , l'administration russe y fonctionne difficilement, et les troupes n'y apparaissent que par détachements.
Le centre de toutes ces possessions est à Tiflis. Les sacrifices immenses qu'a faits la Russie pour établir son pouvoir sur ces contrées , prouvent sufTtsammenttoute l'importance qu'elle attache à la padfication définitive des régions caucasiennes; et les inouiétudps de r Angleterre en présence d^une
pnissanoe rivale, pour laquelle la paix n'est qu'une préparation a des agrandissements ultérieurs , indiquent l'influence qu'exercera prochainement l'Orient sur les destinées de l'Europe.
S'il est dangereux dé lutter de front et à guerre ouverte contre la Russie <, il ne l'est pas moins de se lier avec cet empire par des traités où les avantages dénnitiis de l'alliance sont tous pour le vainqueur qui les a dictés. C'est ainsi que rabaissement de la Pologne date ae la protection de Pierre le Grand , comme la ruine de cette république date réellement de la protection de Catherine II : c'est ainsi que les traités ont arraché à la Turquie toute influence de fait sur les principautés de Moldavie et de Valachie , dont l'entrée permet aux Russes de pénétrer presque sans obstacle jusqu'au centre de la puissance ottomane; c'est ainsi enfin que le patronage moscovite , d'autant ^us exigeant qu'il est plus eiBcace , vient d'arracher au sultan le traité d'Unkiar Skélessi, qui couronne les stipulations d'Andrinople. La Porte était en guerre contre le pacha d'Egypte. Après la bataille de Koniah , la Russie jugea opportun de prouver à Mahmoud qu il n'avait de secours à attendre que d elle seule; tandis que les agents français et anglais luttaient d'influence auprès du vice-roi , le cabinet de Pétersbourg fit avancer des forces de terre et de mer , et le pacha rebelle fut contraint de suspendre sa marche victorieuse.
Le traité d'Unkiar Skélessi fut le salaire de ce service. Il est ainsi conçu :
Art. 1". Il y aura à jamais |)aix, amitié et alliance entre Sa Majesté l'empereur de toutes les Russies et Sa Hautesse l'empereur des Ottomans, leurs empires et leurs sujets , tant sur terre que sur mer. Cette alliance ayant uniquement pour objet la défense commune de leurs États contre tout empiétement , Leurs Majestés promettent de s'entendre sans râerve sur tous les objets qui concernent leur tranquillité et leur sOreté respectives, et de se prêter , â cet effet , mutudlement « des secours matériels et l'assistance la plus efficace.
Art. i. Le traité de paix conclu à Andrinople le 2 septembre 1829, ainsi que tous les autres traités qui y sont compris , de même aussi la convention sisnee à Saint-Pétersbourg le 14 avril 1880, et l'arrangement cohclu à Constantinople les 9, 21 juillet 1882, relatif à la Grèce , sont confirmés dans toute leur teneur par le présent traité d'alliance défensive, comme si lesdites transactions y avaient été insérées mot pour mot.
Art. 8. En conséquence du principe de conservation et de défense mutuelle, qui sert de base au présent traité d'alliance, et par suite du plus sincère désir d'assurer la stabilité et l'entière indépendance de la Sublime Porte , Sa Majesté l'empereur de toutes les Russies , dans le cas où les circonstances qui pourraient déterminer de nouveau la Sublime Porte à réclamer l'assistance navale et militaire de la Russie viendraient à se présenter, quoique ce cas ne soit nullement à prévoir, pro* met de fournir , par mer et par terre , autant de troup<» et de forces que les deux hautes parties contractantes le Jugeraient nécessaire. Ce cas échéant, il est convenu que les forces de terre et de mer dont la Sublime Porte réclamerait le secours seront tenues à sa disposition.
Art. 4. Selon ce qui a été énoncé plus haut, dans le cas où l'une des deux puissances aura réclamé l'assis* tance de l'autre , les frais seuls d'ap* provisfonnement pour les forces de terre et de mer qui seraient fournies tomberont à la charge de la puissance qui aura demandé le secours.
Art. 5. Quoique les deux hautes parties contractantes aient l'intention sincère de maintenir cet engagement Jusqu'au terme le plus recalé , comme il se pourrait que, dans la suite, les circonstances exigeassent qu'il fût apporté quelques changements à ce traite , on est convenu d'en fixer la durée à huit ans , à dater du jour de l'échange des ratifications impériales. Les deux parties, avant Texpiratlon de ce terme , se concerteront , selon Tétat où seront les choses à cette époque.
sur le renouvellement du dit traité.
Art. 6. Le présent traité d'allianoe défensive sera ratifié par les deux hautes parties contractantes, et les ratifications en seront échangées à Gonstantinople dans le terme de deux mois , ou plus tôt , si faire se peut.
L'article séparé, qui n'a été communiqué que trois ans plus tard , sur la demande de la chambre des communes d'Angleterre , est de la teneur suivante :
En vertu d*une des clauses de l'article V du traité patent d'alliance défensive conclu entre la cour impériale de Russie et la Sublime Porte, les deux hautes parties, contractantes sont tenues de se |)réter mutuellement des secours matériels etTassistanoe la plus efficace pour la sûreté de leurs États respeetiu. Néanmoins , comme Sa Majesté l'empereur de Russie, voulant épargner à la Sublime Porte ottomane la charge et les embarras qui résulte*' raient pour elle de la prestation d'un secours matériel, ne demandera pas ce secours si les circonstances mettaient la Sublime Porte dans l'obUgation de le fournir; la Sublime Porte ottomane, à la place du secours qu'elle doit prêter au besoin , d'après le principe de réciprocité du traité patent, devra borner son action en faveur de la cour impériale de Russie à fermer le détroit des Dardanelles, c'est-à-dire, à ne permettre à aucun bâtiment de guerre étranger d'y entrer sous un prétexte quelconqueu
Le présent article , séparé et secret , aura fa même force et valeur que s'il était inséré mot à mot dans le traité d'alliance de ce jour.
Fait à Constantinople le 26 juin (8 juillet) 1888. Suivent les signatures.
Toute la portée d'une convention dir plomatique, qui met les destinées de la Turquie entre les. mains d'un tuteur intéressé à la priver de tout moyen efficace de résistanee, se présente ici d'une maniève si nette et si frappante , que nous ne nous attacherons pas à démontrer ce qui réunit tous les caractères de l'évidence , mais nous croyons utile d'ajouter, à propos du traité
L'UNIVERS
d'Uuktar Skélessi , quelques oomidé* rations qui touelient aux intérêts les plus graves de TEurope.
Les deux puissances, dont la marine et le eomineree ont été depuis longtemps prédominants dans la Méditerranée, sont en premier lieu l'Angleterre, et ensuite la France. La rivalité de ces deux nations a jus^*ici merveilleusement servi la politique de la Russie. Le rôle des agents dipioma* tiques de cet empire est d*éc|uilibrer , pour ainsi dire, ces deux influences rivales, de manière à empêcher que l'une ne devienne trop prépondérante, et surtout de prévenir un accord oue la divergence aes intérêts rend si difficile. D'un autre côté , toute tentative de la France ou de TAngleterre sur l'Egypte ou la Perse affectant nécessairement rétat de la Turquie , la Russie peut aussitôt intervenir dans ces questions , comme tutrice de la Porte ottomane, et rattacher ainsi à ses propres convenances tous les actes, tous les rapports possibles de l'Orient. Si l'Egypte voulait consommer l'œuvre de son émancipation sous le protectorat de l'Angleterre, le sultan Mahmoud réclamerait aussitôt l'appui du tsar; et, si l'Angleterre passait outre, une guerre générale s'ensuivrait. Il n'y a pas jusqu'à la question d'Alger qui ne tienne au traité du 8 juillet , puisque les régences barbaresques étaient, nominalement du moins, sous la suzeraineté du Grand Seigneur.
A chaque instant, et à propos des questions en I4)parence les plus secondaires , la Russie peut mettre aux prises les nations de la vieille Europe, dont quelques-unes sont fatalement entraînées dans sa sphète d'action, tandis que les autres, comme étonnées de feur alliance, n'osent agir de concert , et semblent se consoler des maux présents et à venir par la certitude qu'elles ne seront pas seules atteintes. Bien des gens , en envisageant la question d'Orient, n'y trouvent euère que l'abaissement prochain de l'Angleterre et la ruine de son commerce dans les Indes orientales. Ce serait, nous en convenons , l'effet le plus immédiat des oon-
ouétes des Russes ea Asie. Mais une mis l'Auf^eterre effacée, où sera la digue qui arrêtera le torrent? Quand tous les marchés de la Baltique et de la Méditerranée, quand ceux du grand Océan alimenteront le trésor des tsars, le dernier obstacle qui les arrête , l'état précaire de leurs finances aura disparu; et l'or, ce moyen à la fois fécond et corrupteur des civilisations avancées , achèvera de leur soumettre ce que leurs armes n'auront pas conquis. Uneallianoe ferme et sans arrièrepensée entre la France et l'Angleterre peut seule conjurer ce danger; l'intérêt des peuples, comme celui des dynasties, la conseille; toutes les autres considérations ne sont qu'accessoires , car c'est folie de vouloir fonder le bienêtre matériel des masses et le triomphe de l'industrie sur une base que le moindre choc peut renverser. A ceux qui trouveraient que nous tirons des faits existants des conséquences forcées, nous demanderons pourquoi l'Angleterre 2 qui ne reconnaît point le blocus des cotes de la Circassie , a laissé capturer le Yixen; pourquoi elle trahit, par des demi-mesures , les inquiétudes que lui cause son commerce menacé sur le golfe Persique; pourquoi les Russes , devenus auxiliaires des Perses, poussent ces derniers comme avantgarde dans les solitudes qui les se-, parent de l'Inde. Trois cents lieues de' pays ne sont pas un obstacle infranchissable pour des nomades qui peuvent aller partout où leurs chevaux trouveront de l'eau et des pâturages, et qui n'exigent pour leur propre subsistance que ce que la nature ne refuse nulle part. Les Turcomans et les Boukhares peuvent aisément sympathiser avec les Tatars , les Bachkires et les nombreuses tribus mongoles. Montrez à la foule l'espoir du pillage , aux ch«rfs la perspective de quelques récompenses et de la protection impériale, et, en peu d'années, le désert aura abaissé ses barrières devant le courage, La persévérance et l'habileté de ceux qui marchent et marchent sans cesse pour accomplir les destinées de la Russie.