CHAPITRE Y
Règne de Vladimir. — Guerre avec la Pologne. — Conversion de Vladimir au christianisme. — Lutte contre les Petchenègues. — Un combat singulier. — Administration de Vladimir. — Grandeur de Kief. — Beauxarts et monuments.
Jusqu'à Vladimir, laRussie était un vaste établissement militaire organisé presque exclusivement pour la guerre, et soutenu par les tributs qu'imposaient aux peuplades voisines les chefs victorieux. Avec Vladimir, la puissance russe se constitua sur des bases plus stables. Yladimir comprit que la force peut fonder les empires, mais qu'elle ne suffit pas à en assurer la durée. Il favorisa donc l'agriculture et le commerce, il appela des savants de Constantinople, protégea les arts, institua des écoles, et fit, en un mot, les plus louables efforts pour hâter en Russie le mouvement de la civilisation.
Le premier acte du règne de Yladimir fut de punir le perfide conseiller de son frère laropelk. Après avoir, pendant quelques jours, accumulé les honneurs et les dignités sur la tète de Bloud : « J'ai rempli ma promesse,
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« lui dit-il ; je t'ai traité comme ami, je t'ai comblé d'hon- « neurs ; mais aujourd'liiii je deviens ton juge, et je pour- « suis enfin le traître et l'assassin de son prince. » A ces mots, il le perça de son poignard.
Maître, par la mort de ses frères, de la Russie entière, Vladimir songea à étendre encore son pouvoir par la conquête. Ses prédécesseurs avaient jusqu'alors dirigé leurs armées contre l'Orient, Vladimir se tourna vers l'Occident, et pour la première fois, on voit aux prises la Pologne et la Russie.
Micislas, qui introduisit le christianisme en Pologne, y régnait alors. Attaqué subitement par le prince russe, il fut vaincu, après une vigoureuse résistance, et les provinces polonaises, conquises alors par Vladimir, formèrent le territoire qu'on a nommé la Russie Rouge ' .
C'est après cette expédition, et quelques autres moins importantes, contre des peuples dont le nom a disparu aujourd'hui de l'histoire, que Vladimir résolut de substituer le christianisme au paganisme grossier qui dominait dans toute la Russie. Rien, au commencement de son règne, n'avait fait présager cette subite conversion. Il avait rendu des honneurs splendides aux idoles ; il avait élevé à Peroun, dieu de la guerre, une statue nouvelle; par ses soins, les temples venaient encore d'être richement ornés. Toutefois, ce changement profond s'explique par la conversion d'Olga, à laquelle on peut rattacher celle de Vladimir. Impuissante sur l'esprit de Swiatoslaw, son fils, cette princesse avait enseigné le christianisme à Vladimir, son petit-fils, qui, voyant le culte païen proscrit dans les pays voisins, se rappela les pré-
' Province située au sud-est de la Pologne.
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ceptes nouveaux dont son aïeule avait entretenu sa jeunesse. De leur eôté, les princes dont les Etats environnaient la Russie, désireux d'établir des relations avec elle, ou de resserrer les liens qui existaient déjà, tentaient d'imposer leur croyance à Vladimir. Ainsi, les Bulj^ares l'engageaient à embrasser le mabométisme, le roi de 1^logne le pressait de se convertir à la foi catliolique, et les empereurs d'Orient lui envoyaient un Grec pour lui exposer les principes du cbristianisme , selon le rit grec. Ces derniers l'emportèrent; toutefois, avant de se décider, Vladimir chargea plusieurs boyards d'aller étudier les divers cultes en honneur dans les contrées voisines. L'excellence du dogme religieux n'aurait pas suffi sans doute à déterminer un prince encore barbare comme Vladimir, mais les splendeurs du culte, la magnificence des cérémonies, devaient frapper et entraîner son imagination. Lorsque ses envoyés revinrent de Constantinople, et lui décrivirent, avec toute la vivacité de leur admiration, la pompe de l'ofiice célébré à Sainte-Sophie, le prince russe n'hésita plus, et embrassa le rit grec. Détermination déplorable, puisqu'elle livrait au schisme une grande nation, et qu'elle rendait plus difficile dans l'avenir l'alliance de la Russie avec les paj^s catholiques de l'Occident.
Vladimir, en professant une religion qui lui commandait avant tout l'humanité et la soumission, ne renonça pas aux mœurs violentes des princes russes. Sa résolution prise, il n'avait plus qu'à appeler des prêtres, à recevoir leurs enseignements et le baptême. Mais son orgueil se refusait à descendre, même pour un tel motif, à la prière auprès des empereurs d'Orient, et déployant jusque dans sa conversion les habitudes du conquérant, il alla demander le baptême les armes à la
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inaiiî. A cet effet, il entra en Crimée % assiégea et prit Cherson, et y fut baptisé sous les auspices de Basile et de Constantin, empereurs d'Orient, qui lui accordèrent leur sœur Anne en mariage (988);
De retour à Kief, Vladimir renverse les idoles, les fait traîner ignominieusement dans les rues, proscrit l'ancien culte, et porte les peines les plus sévèi'es contre ceux qui persévéreront dans l'idolâtrie. Enfin, pour compléter cette réforuK^, il ordonne à la population tout entière de se réunir sur les bords du fieu>e qui baigne la ville, et là, en présence du prince, l'eau coule sur le front des néophytes. La suite du l'ègne de Vladimir est remplie par les soins de l'administration intérieure et par des guerres continuelles contre les peuples voisins, surtout contre les Petchenègues, cette tribu que l'on voit constamment hostile à la Russie. L'une de ces luttes fut marquée par un incident qui rappelle les premiers siècles de Rome.
Les Russes et les Petchenègues étaient en présence. Les deux armées allaient en venir aux mains, quand les chefs convini-ent de choisir un combattant dans chacune des nations, et de terminer la guerre par un combat singulier. Le peuple dont le champion succomberait devait se recoimaître vaincu. Vladimir fit proclamer ces conditions dans son camp, mais personne ne se présenta. Le délai allait expirer, quand un vieillard vint trouver le prince, et lui dit : " .le suis parti pour la guerre avec quatre fils. Il a m'en reste encore un, c'est le plus jeune. Depuis son <i enfance, personne n'a pu le terrasser. Ordonnez-lui « donc de coml)attre le Petchenègue. » Vladimii* envoya
1 Aiioienue laïu'idi' siliit't' sur les bords septentrittnaux de la mer d'Azol".
COTVIBAT StNfilLlER (088-1 0 I T,^. 23
chercher le fils du vieillard, et poiii* essayer sa force, il lit lancer contre lui un buffle, qu'on irritait avec un fer rouge. Le jeune Russe ne se troul)le pas; il arrête le buffle dans sa course, et le saisit avec une telle force, qu'il lui enlève au flanc un large lambeau de chair.
Cette vigueur surprenante calma les inquiétudes de Vladimir, qui attendit avec confiance l'issue du combat qui se préparait. Le champion des Husses fut, en effet, \ainqueur. Sans se laisser intimider par la taille colossale du Petchenègue qui lui était opposé, il rétreignit dans ses bras nerveux, l'étouffa et le jeta à ses pieds. Les Petchenègues effrajTS se retirèrent en désoi'dre, poursuivis pailes Russes, qui, malgré les con\ entions, usèrent avec cruauté de la victoire. Vladimir éleva une ville sur le lieu même de la lutte, et conféra à l'heureux combattant, ainsi qu'à son père, la dignité de boyard (993).
La fin du long règne de Vladimir fut troublée par des chagrins domestiques. Faroslaw, son fds, à qui, dans le partage de ses États entre ses divers enfants, il avait donné la principauté de Novogorod, se révolta contre son père et refusa de payer le tribut qu'il lui devait. Vladimir partit pour châtier ce fds rebelle, mais, avant de l'atteindre, il succomba à la douleur que lui causait cette ingratitude, et mourut en 10(5, après avoir commandé durant trente-quatre ans à hi Russie.
Dans les dernières années de son règne, Vladimir avait lenoncé à la gloire du conquérant pour s'occuper activement de l'organisation intérieure de ses Etats. Il fit défi'icher de vastes contrées, dans lesquelles il établit des colonies. 11 fonda des villes, et ouvrit pour la jeune noblesse des maisons d'éducation, dans lesquelles enseignaient des maîtres habiles, venus de Constantiuople. Kief s'embellit
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(le monuments nouveaux. Des églises, des palais, des édifices imposants remplacèrent les anciennes constructions; les droits du clergé furent fixés par divers règlements, son indépendance et sa grandeur assurées par des dons nombreux et magnifiques. Le prince qui, par son courage, avait défendu la Russie contre les agressions de ses voisins ; qui, par l'élévation de son intelligence et de sa politique, et surtout par l'introduction du christianisme, avait hâté les progrès des pays soumis à sa domination ; ce prince, disons-nous, avait bien mérité le surnom de grand, que l'histoire lui a donné.