CHAPITRE VI
Partage de la succession de Vladimir. — Cruautés de Swiatopelk, — laroslaw venge la mort de ses frères.-- Il succède à Swiatopelk. — Son règne, — Révoltes du prince de Polotsk et de Mstislaw réprimées. — Échec d'iaroslaw en Orient. — Mariage considérable de ses filles. — laioslaw donne à la Russie ses premières lois. — Sa mort.
Vladimir, suivant le fâcheux exemple de Swiatoslaw, avait partagé ses États entre ses fils. Il avait désigné toutefois, pour occuper le trône principal de la Russie, Roris, celui de ses enfants qu'il chérissait le plus, et qu'il avait doté de la principauté de Rostof ' . Swiatopelk, l'aîné des fils de Vladimir, protesta violemment contre une décision qui trompait ses espérances et blessait ses droits.
En vain, par sa soumission et son respect, Roris essaya-t-il de calmer la colère de son frère et de gagner son
1 Située au nord de Moscou.
CRIMES DE SWIATOPELK (1015-J017). 2ri
affection ; en vain se montra-t-il prêt à lui al)anclonncr la meilleure part de la domination; SNNiatopelk, insensible à tous ces égards, profondément blessé dans son orgueil, nourrissait contre Boris une haine implacable. Un jour ([iie cet infortuné revenait d'une expédition contre les Petclienègues, des assassins, dépêchés par Swiatopelk, pénétrèrent dans sa tente et le massacrèrent (101 5). Le corps sanglant de Boris fut conduit à Swiatopelk, qui voulut se rassasier de cet affreux spectacle. On dit même que, s'apercevant que la victime donnait quelques signes de vie, il eut l'atroce cruauté de la faire achever sous ses yeux par l'un de ses officiers.
La défense de ses droits avait fourni à Swiatopelk le prétexte du meurtre de Boris, mais il ne déguisa bientôt plus ses odieux projets. Il fit mettre successivement à mort, par d'indignes trahisons, ses frères, Gleb, prince de Murom ', et Swiatoslaw, prince des Drevliens soumis à l'autorité russe. Le premier fut assassiné tandis que, sur un faux avis de Swiatopelk, il venait pour recevoir le dernier soupir de Vladimir, mort déjà depuis quelque temps. Le second, atteint au moment où, pour fuir la fureui- de son frère, il franchissait les montagnes qui séparent la Hongrie de la Moldavie, périt également assassiné.
Il ne restait plus, après ce triple forfait, qu'un adversaire redoutable à Swiatopelk : c'était laroslaw, prince de Novogorod, celui qui devait être le vengeur de tant de crimes. Swiatopelk espérait s'en défaire aussi facilement que de ses autres frères, et comptait profiter des guerres intérieures qui avaient un moment soulevé les habitants de Novogorod contre leur chef; mais ceux-ci,
1 Principauté au nord-est de la Russie.
épouvantés de la cruauté de Swiatopelk, et préférant encore le joug d'Iaroslaw, lui offrirent de combattre pour lui dans une cause aussi juste. Pendant trois mois, les deux frères restèrent en présence sur les bords opposés du Dnieper, sans que ni l'un ni l'autre osât engager la bataille. Une insulte de l'un des yoirades de Swiatopelk, adressée à laroslaw et à son armée, fut le signal du combat. Swiatopelk, vaincu, fut contraint d'implorer l'appui de Boleslas, roi de Pologne, son beau-père (1017).
Taroslaw entra victorieux dans Kief, et entreprit contre les Petchenègues plusieurs expéditions heureuses. Cependant Boleslas, l'un des souverains les plus illustres de la Pologne, comprenant tout le parti qu'il pouvait tirer de la lutte qui divisait les deux fds de Vladimir, pénétra bientôt dans le pays à la tête d'une armée, joignit laroslaw, et le délit complètement. Le malheureux prince s'enfuit, suivi de trois hommes, tandis que Boleslas rétablissait sur le trône de Kief le cruel Swiatopelk.
La perfidie de ce dernier le rendait indigne d'un pareil retour de fortune. Rentré dans Kief au prix du sang des Polonais, il ordonna de les égorger tous. Boleslas, leur roi, au lieu de venger avec éclat, comme il le pouvait, cet affreux massacre, se contenta d'enlever les trésors de Swiatopelk, et d'entraîner à sa suite les principaux chefs de Kief, qu'il amena en Pologne. Dédaignant de renverser le souveiain qui venait de reconnaître ses bien= faits pur une noire ingratitude, il l'abandonna à la haine qu'il inspirait, et aux rébellions que sa cruauté devait soulever, laroslaw, qui avait réussi à assembler une nouvelle armée, se présenta le premier pour combattre son frère.
En apprenant le danger qui le menace, Swiatopelk abandonne Kief, s'enfuit honteusement, et va implorer le
TAROSLAW LE LÉ(11SL\TEIIR (1017-10.54). 27
secours des Pelchenè<;ues, les ennemis constants de la Russie. Mais l'heure de l'expiation était arrivée. Les Petehenègues, après une lutte acharnée, qui dura, dit-on, trois jours, turent vaincus par laroslaw. Swiatopeik, sans armée, sans amis, suivi à peine de quelques serviteurs , lut trahi par ses Ibrces a\ ant d'avoir touché la frontière de Pologne. Cemisérahie l'ugitif, croyant toujours \ oir un fer menaçant levé siu" sa tète, s'écriait épouvanté : Ils vont w.' atteindre , Us vont 7n' atteindre ! et il tombait anéanti dans les bras de ses compagnons. C'est au milieu de ce délire qu'il termina sa vie (1019).
Après la défaite de Swiatopeik, laroslaw régna glorieusement et sans rival pendant de longues années. Profitant de l'anarchie qui déchirait la Pologne, depuis la mort de Boleslas, de la faiblesse et de l'imprudence de Micislas II, son fds et son successeur, il reprit les provinces conquises par Boleslas, durant ses démêlés avec Swiatopeik; il défit et repoussa les Petchenègues qui avaient assiégé Kief, pendant qu'il donnait à son fils Vladimir l'investiture de Novogorod (1036). Plus tard, toutefois, ses efforts contre l'empire d'Orient furent moins heureux (1 043). Cependant l'audace d'une attaque contre Constantinople accrut encore la renommée de laroslaw en Europe. Les monarques les plus éloignés recherchèrent son alliance, et lui envoyèrent des ambassadeurs pour demander ses filles en mariage.
Henri l^^\, roi de France , épousa l'une d'elles , nommée Anne, en Russie, et connue, en France, sous le nom d'Agnès. Une autre s'unit au roi de Norwége , la troisième au roi de Hongrie. La sœur de laroslaw, enfin , épousa Casimir I^i", roi de Pologne.
Le souverain de la Russie laroslaw mourut dans sa soixante-dix-septième année (10.54), après un règne de
trente-cinq ans. Au courage et à la fermeté, qui lui assurèrent le pouvoir, ce prince joignait une générosité, une bonne foi, qui ne contribuèrent pas peu à affermir sa domination. Studieux, intelligent, infatigable, il favorisa, en Russie, le développement du christianisme, dont l'influence devint prépondérante sous son règne. 11 fonda, comme son père Vladimir, des écoles pour les enfants de la noblesse; enfin, un corps régulier de lois, nommé la \'én/é Russe, dicté par lui aux habitants de Kief et de rsovogorod, le fait considérer comme le premier législateur de la Russie.
Sans doute ces lois se ressentent de l'époque à laquelle elles ont été promulguées : les dispositions les plus importantes, mêlées souvent aux prescriptions les moins sérieuses, en déparent la régularité; mais ce recueil n'en est pas moins pour laroslaw un titre réel de gloire : il atteste les sentiments de justice, d'ordre et de prévoyance, dont son esprit était animé.