CHAPITRE VII
Successeurs d'iaroslaw. — Leurs luttes. — Décadence de la puissance russe. — Règne d'isiaslaw. — Révolte d'Oleg et Boris, ses neveux. — Sa mort. — Règne de Vsevold et Swiatopelk. — Assemblée des princes l'usscs. — Vladimir Monomaque. — 11 monte à regret sur le trône. — Expulsion des juifs de la Russie. — Mort de Vladimir. — Ses successeurs. — Rivalités des princes russes. — Fondation de Moscou. — Kègne d'André. — Fondation et grandeur de la ville de Vladimir. — Ruine de Kief. — Situation de la Russie.
Nous avons accordé une attention particulière à la période qui vient de s'écouier, depuis l'établissement de Rurick , en Russie , jusqu'à la fin du règne de laroslaw.
sucCESSEUiis d'iahoslaw (1054-1070). 21)
C'est, en effet, durant ces deux dernieis siècles que se fonde et s'établit la puissance russe. Tous les piinees qui se sont succédé, ont consolidé, ibrtilié le nouvel empire, et si l'on doit déplorer, dans l'histoire de quelquesuns d'entre eux, des crimes odieux , des dissensions sanglantes, du moins voit-on, en même temps, grandir la Jeune nation, et les sciences, les arts, les principes d'une sai;e législation pénétrer dans ces contrées naguère livrées à la barbarie.
Dans les siècles qui vont suivre, les divisions intestines continuent de déchirer la nation ; les meurtres , les perfidies, sont écrits en lettres sanglantes à chaque page de l'histoire russe , mais cette fois le progrès s'arrête , l'empire est en décadence, le joug de l'esclavage pèse sur la Russie, et ce n'est que longtemps après qu'elle ressaisira son indépendance. En indiquant rapidement les principaux faits de cette triste époque, on insistera seulement sur le règne de quelques princes, qui se distinguent parmi tant de chefs faibles, inhabiles, violents ou cruels.
laroslavs, comme ses prédécesseui's , avait paj'tagé Tempire russe entre ses cinq fils Isiaslaw, Swiatoslaw, Vsevold, Igor et Viatcheslaw. De ces cinq princes, trois seuls ont régné.
Les trois frères vécurent d'abord en bonne intelligence, et Isiaslaw, l'aîné, monta sans opposition sur le trône de Kief. Grâce à leur accord, les fils de laroslaw repoussèrent les invasions des hordes barbares, et quand \ seslaw, leur cousin, prince de Polotsk, vint attaquer Novogorod, Isiaslaw, pour le repousser, fut secondé par ses deux frères.
Leurs efforts combinés ne parvinrent pas à triompher de Vseslaw. Ils l'appelèrent alors à une conférence, et
violant la parole qu'ils lui avaient donnée , ils le firent arrêter et charger de chaînes. Mais Vseslaw lut délivré peu après par les habitants de Kief révoltés, lors d'une agression des Polowtsis. Ce peuple, de même race que les Petchenègues, mais plus barbare et plus féroce encore, sera pendant longtemps l'un des ennemis les plus redoutables de la Russie.
Isiaslaw , après la délivrance de Vseslaw, se réfugia auprès de Boleslas II, roi de Pologne, qui, six mois après, le rétablissait dans la souveraineté de Kief, tandis que son compétiteur s'enfuyait honteusement. Cette restauration ne fut pas de longue durée. Renversé de nouveau, en 1073, et, cette fois, par ses frères, Isiaslaw vit ses États occupés par le plus ambitieux d'entre eux, Swiatoslaw, qui mourut deux ans après, laissant pour successeur son frère Vsevold. Celui-ci manquait de la fermeté nécessaire pour conserver le pouvoir, et Isiaslaw, ramené par le roi de Pologne, rentra bientôt triomphant à Kief. IN on content de pardonner à Vsevold, il porta la générosité jusqu'à s'armer en faveur de ce dernier, contre Oleg et Boris, ses neveux, fils de Swiatoslaw, qui l'avaient dépouillé de son apanage. Isiaslaw fut tué dans cette campagne au moment où, après une victoire, il visitait le champ de bataille (1078). Le trône qui, d'après le droit moderne, aurait appartenu à laropelk ou à Swiatopelk, tous deux fils de Isiaslaw, fut donné à Vsevold, qui régna quinze ans (1078-1093). Après avoir réprimé, à l'aide de son fils, Vladimir Monomaque, la révolte de son neveu laropelk, il conserva paisiblement le pouvoir jusqu'à sa mort (1093).
Vladimir Monomaque aurait pu succéder à son père, mais il renonça au trône en faveur de Swiatopelk, et du-
VLAniIVIIK I\l()^OMAQllE (1070-1113). 31
rant le règne de ce prince, il fut le plus fidèle défenseur de ses droits. Il l'aida à repousser les Polovvtsis et à maintenir dans le devoir les princes apanages. Une seule fois, il le combattit pour soutenir la cause de Yasilko que Swiatopeik avait dépouillé de sa principauté et traité avec la dernière barbarie (1 100).
Quelque temps après, les différents princes de la Russie se réunirent en une sorte de congrès pour mettre un terme à leurs continuels débats. La paix intérieure, qui s'ensuivit, permit à Swiatopeik de venger sur les Polowtsis ses défaites passées. Il leur déclara la guerre, en 1101, et, secondé cette fois par le courage de Viadimii' Monomaque, il remporta sur eux une victoire dont l'éclat fut terni par des actes de cruauté. La fin du règne de Swiatopeik fut encore marquée par une guerre contre les Polonais dans laquelle il échoua, malgré l'appui de son illustre cousin, Vladimir. FI obtint la paix, eu accordant sa tille en mariage au prince Boleslas 111, lils d'Udislas Herman, qui régnait en Pologne. Swiatopeik, en terminant ses jours, laissait la paix rétablie dans l'empire, et les différents princes de la Russie amis et alliés (1113).
Vladimir, surnommé Monomaque, dont le courage, le caractère et le génie avaient illustré le règne de Swiatopeik, se vit enfm contraint d'accepter la couronne , dont le poids semblait effrayer sa modestie. Il ne céda qu'aux instantes prières des habitants de Kief. Ceux-ci, que déchiraient des haines soulevées par les juifs, vinrent supplier Vladimir de sauver la ville du pillage et de la destruction qui la menaçaient.
Les juifs avaient commencé à se répandre en Russie , et surtout à Kief, sous le règne de Swiatopeik. Les bénéfices considérables que leur procurait le commerce, en
avaient rapidement accru le nombre , mais en même temps leurs richesses avaient éveillé la jalousie des seigneurs et l'animadversion du peuple. Tant que Swiatopelk avait vécu, son autorité avait comprimé toutes les passions excitées contre les juifs ; le couj't interrègne qui suivit sa mort ouvrit un libre cours à d'odieuses violences.
La population de Kief, qui d'abord avait tourné sa fureur contre les juifs, s'attaqua bientôt à tous ceux que signalaient leur rang, leur fortune et leur luxe. C'est dans ces circonstances que Vladimir entra dans Kief comme grand prince ' . Sa présence suffit pour apaiser la révolte, mais la haine était si forte contre les juifs, qu'il ne put les sauver de la persécution qu'en les exilant. Les proscrits, accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants, emportant avec eux le peu de bien qu'on ne leur avait pas ravi, allèrent chercher un refuge en Pologne.
Yladimir sut contenir avec fermeté les habitants turbulents de Novogorod, qui, à mesure que l'autorité s'était affaiblie, avaient repris les habitudes indépendantes, fières, parfois même arrogantes des temps anciens de la république. Les Novogorodiens, qui avaient osé répondre à Swiatopelk, lorsqu'il leur envoyait son fils po.ur les gouverner : « Qu'il arrive, s'il a une tête de trop! » furent des sujets soumis à Vladimir. La confiance que la loyauté du grand prince de Kief inspirait aux autres princes, pai'vint à raffermir le pouvoir en Russie, et à calmer les populations. La nation, imposante pour ses voisins, en estime dans l'Europe entière, triompha de tous ses ennemis.
' Le titro de grand prince était celui par lequel ou désignait le souverain principal de la Rostsie.