‹ Russie, Pologne, Suède et NorwègeChapitre 29 sur 77 · CHAPITRE Vm · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vm

Lutte entre les successeurs d'André. — Vsevold. — Vladimir Roman, prince de Galitcli. — Sa cruauté. — Ses guerres. — Sa mort. — Ses lils. — .Mort de Vsevold. — Constantin et louii, ses fils. — Rivalité des deux frères. — Succès et mort de Constantin. — louri monte sur le trône.

Le meurtre d'André (1175) demeura impuni. Loin de songer à venger la mort de son prince, le peuple s'en réjouit en pillant ses domaines. La politique d'André, qui tendait à tarir la source des dissensions continuelles dont la Russie était agitée, à réunir tous ses petits États en un seul, n'avait pas été comprise de ses sujets. On l'accusait tout à la fois d'ambition et d'indolence, et sa mort n'excita aucun regret.

Michel et Vsevold, fils d'Iouri et frères d'André, étaient les héritiers naturels du trône; mais les Etats élurent, pour succéder à André, laropelk et Mstisîaw , ses neveux. Ces jeunes princes, pour faire taire les prétentions de leurs oncles, convinrent de leur attribuer une portion du pouvoir suprême.

Le partage qu'ils firent de l'autorité et du territoire fut scellé par un serment solennel, qu'ils prêtèrent entre les I. 3

;}8 HTSTOTRE DE RUSSIE.

mains de l'évéque de Tclieriiigof. Mais la foi jurée fut violée tout aussitôt. laropelk vint attaquer Michel, son oncle, qui régnait à Yladimir , et cette ville eut à soutenir un siège effroyable. Lorsque tous les environs furent livrés aux flammes, quand sa capitale fut affamée, Michel, cédant aux prières des malheureux habitants, quitta Yladimir, dont laropelk prit possession. Mstislaw, frère de ce dernier, établit sa résidence à Rostof.

Dès lors, la tyrannie de ces deux princes ne connut plus de bornes. Les églises furent pillées, les citoyens arrachés à leurs familles et vendus comme esclaves. Réduits au désespoir, ils rappelèrent Michel, qui s'était réfugié à Tchernigof, et lui jurèrent de mourir en défendant ses droits.

Ce prince, ayant rassemblé quelques troupes, marcha à la rencontre de l'armée que ses neveux avaient réunie. Ne pouvant montera cheval, il se fait porter sur un brancard, et malgré l'infériorité de ses forces, attaque résolument ses adversaires. Le nombre allait l'emporter sur la bravoure désespérée de ses partisans, quand une terreur panique s'empara des soldats de Mstislaw, qui s'enfuirent en désordre. Michel rentra en vainqueur dans Vladimir, pendant que ses neveux se réfugiaient, l'un à Novogorod, l'autre à Rezan ' ; mais le règne de Michel fut court ; il mourut un an après avoir repris le pouvoir, laissant un fils qui ne devait pas lui succéder ; Vsevold, frère de Michel, avait droit à la couronne comme l'aîné de la famille.

Le premier soin de Vsevold, que le consentement unanime de la nation, aussi bien que sa naissance, avait porté au trône, fut de venger le meurtre d'André, son frère. Les

1 Ville i)eu distante de Moscou.

DISSENSIONS INïEUtIKlIlVES (l 1 75-1 1 85). 3î)

coupables furent noyés dans de grandes eoibeilles d'osier, et le lae où cette exécution eut lieu reçut le nom de lac iramonde. La femme d'André, qui avait pris part au crime, fut suspendue à une porte et tuée à coups de flèches.

Le règne de Vsevold, comme celui de ses prédécesseurs, fut troublé par des guerres civiles continuelles, suite inévitable de la division de la Russie en nombreux apanages. Mstislaw, prince de Novogorod, avait été appelé par les habitants de Rostof insurgés, et bien que Vsevold s'engageât à le laisser jouir paisiblement de l'autorité qu'il venait d'usurper, Mstislaw fut contraint par ses nouveaux sujets d'engager contre Vsevold une lutte inégale. Vaincu et fugitif, il se présenta aux portes de Novogorod, où régnait son fils. Les habitants les lui fermèrent, et chassèrent même le prince qui les gouvernait pour mettre à leur tète laroslaw, fils de Vsevold.

Cependant Mstislaw avait trouvé un refuge chez Gleb, prince de Rezan, son beau-frère, qui embrassa sa cause avec ardeur. Tous deux armèrent de nouvelles troupes, pénétrèrent par surprise dans Moscou, et livrèrent aux flammes cette ville naissante.

Mstislaw, pour assurer encore mieux son succès, ne rougit pas de s'allier aux Polowtsis. Pendant que Vsevold s'avançait à leur rencontre, les princes alliés se portèrent rapidement sur Vladimir, et saccagèrent cette ville. Ils atteignirent ensuite Vsevold, qui accourait en toute hâte au secours de sa capitale, et engagèrent sur les bords de la Kolokcha^ un combat sanglant, où ils furent mis dans une complète déroute. Gleb et Mstislaw tombèrent au pouvoir du vainqueur.

1 Rivière qui se jette dans le Volga.

Celui-ci voulait se montrer généreux : il n'oubliait point que les vaincus étaient ses neveux, mais le peuple avait à venger les maux que lui avait attirés l'injuste agression de Mstislaw. Après avoir consacré deux jours à célébrer sa victoire, il entoura le palais du grand prince en criant : Vspvold, c'est avec joie que nous avons exposé nos jours pour te servir, mais il est temps de punir ces scélérats; fais-leur crever les yeiix^ ou livre-les entre nos mains,

Vsevold tenta en vain de résister à la demande impérieuse des boyards et du peuple : la sédition envahit le palais du prince. Plusieurs seigneurs qui, par humanité et pour protéger les captifs, s'étaient signalés comme les plus ardents à les poursuivre, pénétrèrent les premiers dans le cachot où les princes étaient renfermés, et les montrèrent à la foule avec les paupières ensanglantées. Mais on suppose qu'ils n'avaient pas obéi aux injonctions cruelles de la multitude. Quelque temps après, en effet, le bruit se répandit que, grâce à l'intercession d'un saint, ces princes avaient tout à coup recouvré la vue dans une église, et la renommée de ce miracle supposé remplit bientôt la Russie tout entière.

Les habitants de Novogorod voyant dans ce fait merveilleux une marque éclatante de la volonté du ciel, chassèrent du trône le fils de Vsevold, et appelèrent Mstislaw pour régner sur eux. Vsevold, indigné de cet outrage, fit emprisonner tous les marchands novogorodiens qui se trouvaient dans ses États, assembla des troupes, et dévasta -les environs de la cité rebelle.

Ce châtiment, qui frappait d'un coup irréparable le commerce des Novogorodiens, les réduisit après des combats multipliés, à se remettre entièrement à la merci du (jrand'prince^ et à accepter le gouverneur qu'il désignerait.

KXIVÉDITIOINS DE VSKVOLl) i 1 1 K.')-! 105). Ai

Une guerre extérieure succéda à la guerre civile. Les Bulgares vinrent ravager la principauté de Vladimir, et Ysevold résolut de punir leur audace. Son anuée descendit le Volga sur des barques, Jusqu'au gouvernement de Kazan, et de là prit la route de terre. La confiance qu'inspiraient aux Russes les formidables préparatifs de leur souverain, fut encore augmentée par la jonction d'une armée de Polowtsis, qu'une liaine connnune et implacable contre les Bulgares ralliait un instant à la Russie, malgré de longues inimitiés. Déjà les forces confédérées étaient sous les murs de la capitale des Bulgares, et la ville allait tomber au pouvoir des assiégeants, quand le neveu de Vsevold, le jeune Tsiaslaw, qui commandait l'attaque, et s'était signalé par sa valeur, tomba frappe d'un coup mortel. On le rapporta mourant dans la tente du (/rond prince^ que cette perte affligea si cruellement, qu'il devint incapable de rien entreprendre : il renonça à ses projets, offrit la paix aux Bulgares, et se retira (1195).

La puissance du souverain deVladimir augmentait cbaque jour ; il établissait son ascendant sur tous les princes delà Russie, et malgré les invasions fréquentes des Lithuaniens, infatigables ennemis qui, montés sur des chevaux petits de taille, marquaient en tous lieux leur passage par le fer et la flamme, il avait formé une ligue des chefs soumis à son influence, et qui lui constituaient dans le pays une position redoutable. Après avoir battu les Polowtsis, et leur avoir rendu une partie des maux qu'ils avaient fait supporter à la Russie, il eut à repousser les agressions des Polonais et des Hongrois, habiles à profiter de ses embarras, pour lui arracher quelques dépouilles. La principauté de Galitch était l'objet de leur convoitise. ïaroslaw, maîtie

de ce pays, avait laissé en mourant la couronne à Oleg, son fils naturel, au détriment des droits légitimes de Vladimir, son véritable héritier. Aucun des deux ne put se maintenir sur le trône. Oleg fut repoussé par le peuple à cause de l'illégitimité de sa naissance, et Vladimir, en raison de son caractère faible et indolent.

Un des descendants de Vladimir Monomaque, Roman, sut habilement profiter de ces dispositions et s'empara du pouvoir (1196). Vladimir, fils légitime de laroslaw le Sage, implora l'assistance de Bêla, roi de Hongrie, pour rentrer en possession de son autorité. Bêla feignit d'accueillir favorablement cette demande, mais ce prince perfide ne chassa l'usurpateur que pour s'emparer lui-même de la principauté, qu'il donna a son fils André. Toutefois, la déloyauté du roi de Hongrie ne devait pas rester impunie. Vladimir , dépossédé et emprisonné par lui , réussit à s'enfuir. En découpant la toile de la tente dressée dans la tour où il était renfermé, il fit une corde, au moyen de laquelle il se laissa ghsser le long des murailles de la prison, sans que les gardes endormis ou corrompus songeassent à donner l'alarme sur son évasion. Le prince, heureusement parvenu à la frontière, alla réclamer asile et protection auprès de l'empereur d'Allemagne, Frédéric Barberousse, qui recommanda Vladimir au roi de Pologne, Casimir, surnommé le Juste. Après une lutte opiniâtre, celui-ci remit à Vladimir la possession de la principauté de Galitch, en lui faisant jurer, tant en son nom qu'au nom de ses successeurs, pleine et entière soumission au roi de Pologne. Le prince de Galitch ne jouit pas longtemps du pouvoir. Il mourut en 1198, sans laisser d'héritiers. Les Polonais, au lieu de reprendre cette principauté, appuyèrent les prétentions de Roman, fils de

llOiMAN (1195-1200). 43

Mstislaw, qui s'engageait à une obéissance entière envers la Pologne.

i.e caractère cruel et sanguinaire de ce prince, 'a haine que lui portaient les habitants de G alitch n'empêchèrent pas les seigneurs et les évéques polonais de le proclamer souverain de cette principauté. S'il reste vassal fidèle de la Pologne, nous le soutiendrons, disaient-ils ; sHl viole ses serments, il nous serajacUe de le chasser, à Vaide de ses propres sujets, G alitch se soumit au joug détesté de Roman, et ce prince put donner un libre cours à cette affreuse tyrannie, dont le récit serait suspect, si elle n'était unanimement attestée parles historiens russes et polonais.

Les princes russes n'avaient pas vu sans inquiétude les progrès de la domination de Roman. Craignant que, ligué avec Vsevold, il ne parvîpt à les opprimer aussi, ils s'étaient alliés contre lui aux princes de Tchernigof et à Rurick, son beau-père. Mais Roman , sans leur laisser le temps de combiner leurs forces, entre aussitôt en campagne; par sa valeur, sa renommée, son énergie, il s'attache les populations, entraîne les combattants, et jette autour de lui une telle alarme , que Rurick et ses alliés n'osent même point tenter le sort des armes. Kief tombe au pouvoir du prince de Galitch, qui lui donne un gouverneur dont il est reconnu suzerain. Le bruit des exploits de Roman s'était répandu dans l'Europe entière. L'empire grec, que désolaient les barbares, l'appelle à son secours ; et Roman, non moins avide de gloire que de puissance, va délivrer la Thrace et revient triomphant à Galitch.

Pendant cette expédition, Kief, surprise par Rurick, allié aux Polowtsis, avait été livrée à toute la rage barbare des vainqueurs. Femmes, enfants, vieillards, rien n'avait été épargné, et Roman ne pouvait laisser sans

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vengeance cet odieux attentat. Non moins rusé que vindicatif, il trompa son beau-père par de fausses propositions de paix, le détermina à se joindre à lui pour combattre ses alliés, les Polowtsis, puis, lorsque ces derniers eurent été taillés en pièces, il chercha querelle à son beaupère, le lit enlever et transporter à Kief, où Kurick fut contraint de prendre l'habit de moine.

Roman, qui dominait tous les autres princes de Russie, souffrait, dans son orgueil, de n'être que le vassal des rois de Pologne. 11 entra dans ce pays, le ravagea et prit parti contre Lesko V, à qui Micislas le Vieux disputait la couronne. En vain le pape Innocent III, qui désirait vivement le ramener à la foi catholique, envoya-t-il un légat à Roman ; celui-ci, rejetant avec dédain cette intervention, vint assiéger Lublin\ Ayant appris là que le palatin de Mazovie'^ marchait contre lui, il va à sa rencontre, l'attaque résolument, et, après une lutte acharnée, il est vaincu et tué dans sa fuite, sans être reconnu.

Roman fut un tyran impitoyable. Il avait excité, par ses persécutions contre les catholiques, les haines de toutes les populations. Par son ordre, les églises étaient profanées, les prêtres mis à la torture. Il possédait néanmoins des qualités qui le font ranger parmi les honuTies les plus remarquables de cette époque. Grâce à son génie, Galitch fit trembler les princes russes. Le roi de Hongrie fat contenu, la Pologne menacée, et l'empire grec délivré de l'invasion des barbares.

A sa mort, les dissensions civiles, un instant assoupies, se réveillèrent plus vives que jamais. Rurick dépouilla

i Ville de la Gallicie.

^ Province dont Varsovie eUit la capilalo.

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