‹ Russie, Pologne, Suède et NorwègeChapitre 32 sur 77 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Iwcui le Grand. — Ruine de Novogorod, ~ Habile politique d'iwan. — Il doi'uit les Mongols. — Sa mort. — Wasili. — Iwan le Terrible. — Sa minorité. — 11 fait tuer son tuteur. — Son caractère. — Ses guerres.

— Sou administration. — Conquête de la Sibérie. — Cruauté d'iwan. —

- Meurtre du prince Alexis par Iwan, son père. — Mort d'iwan.

11 était réservé au fds de Wasili, Iwan le Grand, d'inaugurer la période de grandeur de laquelle date réellement Timportance de la Russie.

A l'avènement de ce prince, Moscou était tributaire du khan de Kasan, qui avait su imposer sa souveraineté à la vieille Russie. Iwan dirigea d'abord ses forces contre cet ennemi. Après de longs efforts, il réussit à le vaincre, et le khan Ibrahim se reconnut son vassal (1470). Encouragé par ce succès, Iwan songea à briser définitivement le joug des Tatars, affaiblis eux-mêmes par de fréquentes divisions. Pour atteindre ce but, il fallait avant tout dominer la Russie entière, et la soumettre au joug d'une seule autorité. Novogorod, qui avait recouvré son indépendance, était un des principaux obstacles au triomphe de l'unité russe ; Iwan tourna ses armes contre cette principauté. En vain les Novogorodiens, excités par une femme, une héroïne nommée Marpha, tentèrent-ils de résister avec l'aide des Polonais et des Lithuaniens. Ceux-ci, alors gouvernés par des princes faibles et mal habiles, ne leur prêtèrent

ÔG HlSTOlKfc; DE «LSSIE.

qu'un insufiisant appui ; ils ne surent pas comprendre que la liberté de Novogorod assurait l'indépendance des États du Nord, et la grande cité fut perdue. Ses intrépides citoyens combattirent avec un courage désespéré. De toutes parts l'insurrection anima la résistance; Iwan néanmoins triompha, le sang coula par torrents dans la ville , et la puissance du prince de Moscou grandit de tout le malheur de Novogorod. Cette cité, qui datait des premiers temps de la Russie, passa comme Kief, comme Vladimir, au rang des villes secondaires (1470).

Vainqueur du khan de Kasan , maître de Novogorod , Ivs an, tout entier à son projet de délivrer le sol russe de la présence des Tatars, proclama son indépendance en faisant mettre à mort les envoyés d'Akmet, khan de la horde dorée, qui venaient lui demander hommage et tribut. Le khan, indigné de cet attentat, s'avance contre la Russie. A son approche, malgré les instances et l'irritation des princes, des boyards, du clergé et du peuple, Twan reste inactif; il se refuse obstinément à donner le signal de la lutte. On s'étonne, on s'indigne, on l'accuse de lâcheté, quand on apprend tout à coup que, par une heureuse diversion, l'habile souverain a porté la guerre dans la capitale du khan, tandis que les Tatars s'avançaient contre Moscou. Ceux-ci, forcés de retourner sur leurs pas, sont coupés dans leur retraite, poursuivis à outrance, massacrés sans pitié. L'infatigable Iwan, débarrassé des Tatars, attaque les Polonais, dispute à la Lithuanie chacune de ses provinces, et voit la Russie entière soumise à sa domination. Pendant les quarante-trois ans de son règne, ce prmce, non content de fortifier son pouvoir à l'intérieur, rélevait au dehors par d'utiles alliances. Il reçut des ambassadeurs de l'empereur d'Allemagne, du pape, de la repu-

tWAN tK TKftRlBLK (1470 -1540). ij|

blique de Venise, de la Pologne, et signa des traités avec ces diverses puissanees. Son mariage avec la princesse Sophie, fille de Paléologue, empereur de Constantinople, seconda encore sa politique extérieure. Des artistes, des ortetres, des architectes, des ouvriers italiens, appelés par ses soins en Russie, y importèrent les premières notions des beaux-arts. Ce fut lui qui substitua l'aigle noir à deux tètes à Timage de Saint-Georges à cheval, que les principautés de Kief et de Yladimir avaient jusqu'alors placée sur leurs étendards.

Wasili succéda en 1 505 à Ivs an le Grand, son père, dont il poursuivit les conquêtes. 11 combattit comme lui les Tatars fixés dans le royaume de Kasan, et les Polonais, sur lesquels il reprit Smolensk. Il réunit à son empire la ville de Pleskof, qui subit le sort de Novogorod. Ses assemblées populaires furent supprimées, et les lieutenants du prince de Moscou y commandèrent en son nom. Celui-ci s'apprêtait à châtier une rébellion des habitants de Kasan, lorsque la mort l'arrêta dans ses projets (1 533).

Iwan, fds de Wasili, n'avait que trois ans quand il parvint au trône. Mais les deux règnes précédents avaient tellement affermi le pouvoir, que nul ne songea à contester les droits du jeune prince, et que sa mère Hélène exerça la régence d'une main ferme et respectée. Sigismond, roi de Pologne, croyant l'époque d'une minorité favorable, tenta contre la Russie une agression qui fut repoussée. Malheureusement Hélène mourut peu après , et la tutelle d'Iwan, qui n'avait encore que sept ans, fut usurpée par Wasili Chouiski, boyard ambitieux (15-10). Il espérait que le temps légitimerait cette usurpation, et tous les amis dévoués du jeune prince furent écartés soigneusement de sa personne. Jusqu'à quatorze ans, celui-ci obéit aux vo-

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lontés ombrageuses et souvent cruelles de son tuteur; mais, parvenu à cet âge, il n'attendit plus davantage pour s'affranchir et se venger. Sur un signe du jeune souverain, Chouiski fut saisi, condamné à mort et exécuté.

En 1547, Iwan se faisait couronner soIennellemeiH par le métropolite de Moscou et prenait le titre de czar, (Ju'aucun souverain de la Russie n'avait porté jusque-là. C'est ainsi qu'Iwan, surnommé le Terrible^ préludait à un règne de cinquante années, tout rempli d'actes de haute politique, signalé par des institutions utiles, des conquêtes brillantes , mais terni malheureusement par des cruautés monstrueuses. A vingt-deux ans, il marche contre le royaume de Kasan, qu'il ruine entièrement et soumet à sa domination. De là, Iwan s'avance contre le khan d'Astrakan, le bat et l'oblige à se réfugier en Sibérie. Après ces exploits, il revient à Moscou, où il organise une milice permanente, connue sous le nom de strelitz, puis il porte contre ses ennemis du nord ses armes triomphantes au midi. La Suède et la Pologne avaient excité les chevaliers, nommés porte-glaives, ordre militaire sorti des institutions du moyen-âge, à reprendre au prince de Moscou les conquêtes de son grand-père. Ces deux puissances auxiliaires n'empêchèrent pss l'affaiblissement de l'ordre chevaleresque. Soupçonnés de trahir successivement leurs deux alliés, les chevaliers porte-glaives se les ahénèrent tous deux, et bientôt fat consommé entre la Pologne, la Suède et la Russie, le partage de la Livonie et des autres provinces qu'ils occupaient.

Jusque-là l'influence des deux ministres Adascheff et Sylvestre avait comprimé la férocité d'I wan ; mais quand le Néron du Nord s'est débarrassé des modernes Sénèque et Burrhus, il semble que sa vie n'est plus qu'un long

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crime, une folie furieuse, troublée sans cesse par la superstition et la peur. Et cependant, au milieu des écarts de cette imagination en délire, dans cette suite d'attentats qui épouvantent, on peut démêler une idée fixe, on sent dominer un instinct unique : celui du despotisme, d'un despotisme basé sur le droit divin héréditaire.

Aussi, rien n'excite-t-il sa frénésie, comme le soupçon de la connivence de ses sujets avec les souverains étrangers. Quand le prince Kourbsky s'enfuit en Pologne, il l'accuse du projet de se rendre maître d'Iaroslaw, il ne conçoit pas que, sans craindre de perdre son ame devant Dieu, ce sujet ait osé lui dérober sa tête. Alors, croyant voir une vaste conspiration de boyards sans cesse ourdie contre son pouvoir, il se retire au loin dans Alexandrovsski, forteresse entourée d'une sombre forêt, digne repaire de la tyrannie. De là, il dénonce au clergé et au peuple les crimesdes grands pendant sa tutelle, les projets nouveaux qu'il leur suppose contre sa vie et celle de son fils, et fmit par déclarer que son cœur ulcéré abandonne un État rempli de tant de traîtres.

Cette nouvelle va être accueillie sans doute avec des transports de joie ? Ce serait mal connaître le peuple russe. En apprenant l'abdication de l'astucieux despote, il demeure consterné, éperdu. « Qui donc pourra désormais « nous défendre? » s'écrie-t-il. Et de leur côté les prêtres, les grands, soit effroi que ce peuple leur inspire, soit esprit de servilité universelle, répètent à l'envi : « Que leur « czar a sur eux un droit de vie et de mort imprescrip- « tible, qu'il les punisse donc à son gré; mais que l'État « ne peut vivre sans maître ; qu'Iwan est leur souverain « légitime, celui que Dieu leur a donné, le chef de l'Eglise. « Sans lui, qui conserverait la pureté de la religion ? Qui

f)0 HISTOIRE t)E BtiSSlË.

« sauverait des millions d'âmesde la damnation éternelle? » et tous partent, tous vont lui porter leurs têtes ; ils en frappent la terre à ses pieds, espérant le toucher de leurs gémissements, et le décider, par leurs prières, à conserver ce trône qui les écrasera tous.

Iwan, en effet, consent encore à régner, il consent à immoler ce troupeau d'esclaves qui vient lui tendre la gorge. Il reparaît donc à Moscou ; mais à son aspect, tous demeurent saisis d'étonnement. <c Un mois seul, disent les historiens russes, s'était écoulé depuis l'absence d'J s^ an, et ils eurent peine à le reconnaître. Son corps grand et robuste, sa large poitrine, ses épaules hautes s'étaient affaissées; sa tête, qu'ombrageaient d'épais cheveus, était devenue chauve ; les restes rares et parsemés d'une barbe qui, naguère, faisait l'ornement de son visage, le défigurent ; ses yeux éteints, et ses traits, empreints d'une férocité dévorante, étaient déformés. '^

Les actes de son esprit répondent à ce désordre extérieur. Non content de se composer un service tout domestique, une cour et une garde toutes nouvelles, il abandonne le palais de ses pères, pour se construire, dans Moscou même, une autre forteresse ; puis il chasse tous les habitants des rues adjacentes pour y placer ses satellites. Inquiet encore après tant de précautions, la crainte de Dieu Jointe à celle des hommes lui fera fuir Moscou, et il retournera dans Alexandrowski se faire moine avec trois cents de ses sicaires.

Pendant qu'il abandonne aux boyards tremblants l'administration de l'empire, sa pusillanimité couvre de honte les drapeaux russes jusque-là vainqueurs des Tatars et des Turcs. Dans la période de son règne, qui s'écoule de irjfio à 1580, Moscou et plusieurs milliers de Moscovites

lACHETï: d'iwan (l 550-1 .'i8t ). r.l

sont brûlés par les Tatavs. Il fait marclier tics armées de trois cent mille hommes et de deux cents canons contre ses ennemis, et le lâche tremble aux menaces du khan de Crimée. Une incursion de Sibériens avait jeté l'effroi autour de lui, lorsqu'il apprend qu'Yermarck, un brigand, et six cents Cosaques ses complices, fuyant la rigueur des lois russes, ont suffi pour soumettre à ses lois ce nouvel empire.

Mais c'est surtout la colère du grand roi de Pologne, Battori, qui l'épouvante. Il envoie porter à ce prince ses soumissions suppliantes; il s'offre même, dans ses ambassadeurs, aux injures et aux coups dont il plairait au roi de Pologne de flétrir la Russie et son czar . Battori ne daigne répondre à ces supplications qu'en traitant Twan de faussaire qui altère les articles des traités, de monstre qui torture ses sujets. « Où êtes-vous donc, lui dit-il. Dieu du « pays des Russes, comme vous vous faites appeler par « vos malheureux esclaves ! » puis il termine cette lettre injurieuse par la proposition d'un combat singulier.

Iwan, dont Battori vient de chasser les ambassadeurs, ne répond que par de nouvelles bassesses. Ce lâche prince, dont l'âme, dit un historien russe, est dégradée par la tyrannie, a réuni trois cent mille hommes qu'il n'ose opposer au roi de Pologne. Il aime mieux tromper indignement le pape, et lui dérober son intervention près de Battori, en le flattant de l'espoir de la conversion des Russes au catholicisme (1581).

Iw^an profita de la paix pour assui-er à la Russie des débouchés sur la Baltique et des moyens de communication avec l'Europe. Des vaisseaux étrangers apparurent dans le port de Narva. Archangel, bâti sur les bords de la mer Blanche, devint unentiepôt de cuirs, poissons, colle, I. 4

02 HISTOIRE DE KUSSIÊ.

et de plusieurs autres produits. Un traité de commerce, enfin, fut signé par Iwan avec l'Angleterre. C'est par ce traité, qui a yalu à Iwan lY l'admiration de Pierre le Grand, que se terminèrent les négociations de mariage que le tyran de la Russie avait entamées avec la reine Elisabeth. Il pensait que la Russie, réunie à l'Angleterre, pourrait devenir maîtresse du globe. Il voulait en même temps se réserver un asile à Londres, dans le cas où le peuple, las de ses crimes, aurait brisé le joug monstrueux qui pesait sur le pays.

Rien, cependant, ne justifiait ces craintes, et si quelque chose révolte autant que les mdignes cruautés d'Jwan, c'est l'abjecte soumission de toute une nation d'esclaves, rampant aux pieds d'un tel bourreau. Dans un premier accès de rage, plusieurs grands boyards du sang de Rurick avaient péri décapités, empoisonnés ou empalés; leurs femmes et leurs enfants avaient été chassés à coups de knout dans les forêts , où ils avaient expiré sous le fouet. Dans un second accès, il marche en conquérant contre Novogorod soumise; et, s'imaginant imiter, surpasser même la victoire de son grand-père, il y perce de sa lance une foule de malheureux habitants entassés dans une vaste enceinte ; puis, quand la force manque à sa fureur, il livre ce qui reste à ses esclaves, à ses chiens et aux glaces entr'ouvertes du Volkof, où, pendant plus d'un mois, ces infortunés sont engouffrés chaque jour par centaines.

Alors, dit un historien, déclarant sa justice satisfaite, il se retire, en se recommandant sérieusement aux prières de ceux qui survivent, et qui n'ont garde de manquer à ce commandement de leur dieu terrestre. Twer, Pskof éprouvent aussi sa présence. Moscou le revoit enfm, et, le

CRUAUTÉS d'ivvaiv (1581-1582). 63

même jour, des brasiers ardents, d'énormes chaudières d'airain et quatre-vingts gil^ets couvrent la place pul)lique. Cinq cents nobles des plus illustres, déjà brisés de tortures, y sont traînés. Les uns sont massacrés, le plus grand nombre y expire, longtemps déchiqueté par les couteaux de ses satellites.

Les femmes ne sont pas plus épargnées que les hommes. Jwan les fait pendre aux portes de leurs demeures, et les maris sont contraints de passer sous les cadavres de leurs compagnes, jusqu'à ce qu'elles tombent sur eux en pourriture. Ailleurs, ce sont des maris, des enfants qu'on attache morts aux places qu'ils occupaient à la table domestique, et leurs femmes, leurs mères, que l'on force de s'asseoir plusieurs jours de suite, en face de ces restes chers et inanimés. Les chiens, les ours, que ce fou furieux fait lâcher sur le peuple, sont chargés du soin de nettoyer la place publique des corps mutilés qui l'encombrent. Chaque jour, il invente de nouveaux supplices, que sa tyrannie, blasée par tant d'excès, trouve insufiisants. Bientôt, il lui faut des fratricides, des parricides. Basmanof est condamné à tuer son père, Prozorowski, son frère! Le monstre fait ensuite noyer huit cents femmes, et, fouillant les demeures de ses victimes, il force, par d'affreuses tortures, ce qui reste de leurs parents, à lui montrer les lieux où sont cachés leurs trésors. Dans ses longues guerres contre les chevaliers porte-glaives, d'horribles cruautés ont marqué ses succès passagers. La courageuse résistance que l'ennemi lui oppose est traitée partout de révolte, et il fait jeter dans des chaudières brûlantes, ou embrocher à des lances, et rôtir tout vivants, sur des charbons que luimême attise, les malheureux tombés en son pouvoir.

Le misérable, se mettant au-dessus de toutes les lois,

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épousa sept femmes, et se fit accepter comme un dieu dans l'esprit grossier de ses peuples. Tout ce qui venait de sa main, coups, blessures, jusqu'aux traitements les plus avilissants, était reçu avec résignation, avec adoration. Dieu et le czar n'étaient plus séparés dans l'aveugle et servile soumission de ces peuples. Mais cette soumission même excite les terreurs d'Iwan. Dans une humble supplique que lui adressent ses plus fidèles sujets, sa frénésie voit encore une conjuration de boyards, dont le premier de ses trois fils serait le chef. L'insensé, transporté de rage, renverse à ses pieds, d'un coup d'épieu, cet espoir de sa race (1582) ; lui-même expire deux ans après, dévoré de regrets sans remords, et ordonnant de nouveaux supplices (1584).

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