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CHAPITRE XL

Minorité de Fédor, fils d'Iwan le Terrible.— Meurtre de son frère Dimitri. — Usurpation de Boris Godounof. — Les faux Diniitri. — Puissance et influence de la Pologne. — La dynastie des Romanof. — Michel Romanof.

Twan IV, en mourant, laissait deux fils, Dimitri, le plus jeune, encore au berceau, Fédor, l'aîné et son héritier. Ce prince maladif, indolent et sans force, qui ne savait que prier Dieu et obéir aux prêtres , fut placé par son père lui-même sous la tutelle de trois boyards qui devaient lui prêter l'appui de leur influence et de leurs conseils. Ainsi, cette autocratie, qu'Iwan avait consolidée avec, tant de peine au profit de sa dynastie, allait périr avec lui; ainsi, l'homme dont la vie s'était usée à affermir le pouvoir absolu était forcé, par l'imbécillité de son fils, de limiter lui-

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même son autorité, empoitaiit dans la tombe les douleurs du père meurtrier, unies au désespoir du despote.

Les trois conseillers de Fédor, incapables de gouvei-ner, tombèrent bientôt victimes d'un ambitieux dont la main hardie saisit le pouvoir et le garda. Cet homme, descendant d'un Tatar, d'un Kalmouk, s'appelait Boris Godounof. Une coutume orientale, qui autorisait les mésalliances des princes a> ec leurs sujettes, en avait fait le beau-frère de Fédor. Sa sœur Irène avait épousé le dernier souverain de la race de Rurick. Né en 1552, et maître d'une immense fortune, Boris s'était acquis une grande popularité dans le corps des marchands. Après la mort d'iwan, il osa porter ses vues jusqu'au trône. Tout-puissant sur l'esprit de sa sœur Irène, et par elle sur le czar et sur sa cour, capable, d'ailleurs, de tous les crimes qui pouvaient assurer sa fortune, rien n'arrêta plus l'audace de son ambition. L'un des trois conseillers fut disgracié et relégué dans un monastère éloigné ; l'autre mourut subitement, empoisonné sans doute ; le troisième, accusé de trahison, fut exilé, puis massacré par ordre de Godounof (1 585).

Celui-ci, devenu tout-puissant, résolut de se débarrasser du seul obstacle qui le séparait désormais du trône. Le frère de Fédor, Dimitri, âgé de sept ans, fut envoyé à Oughtch, avec les assassins qui devaient l'immoler. Mais ici règne un mystère que l'histoire n'a pu éclaircir ; il n'est pas encore prouvé si Dimitri tomba sous les coups préparés par Godounof, ou si les meurtriers tuèrent un autre enfant pour sauver le légitime héritier de la couronne. Ce qui est certain, c'est que la ville entière, témoin et dénonciatrice du crime qui avait été commis, fut détruite comme si elle en avait été la complice.

Godounof régna des lors au nom de l'imbécile Fédor,

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et bientôt une circonstance imprévue vint augmenter encore son pouvoir. Jérémie, patriarclie de Constantinople, chassé par les Turcs, et réduit à la misère, arriva à Moscou, implorant quelque secours. Godounof profita habilement de cette situation. Il acheta de Jérémie le droit de créer à Moscou un patriarche indépendant de celui de Constantinople, et le moine Job, prêtre servile, fut élevé à cette dignité, à la condition qu'il exécuterait aveuglément les ordres de son bienfaiteur, et qu'il lui rendrait bientôt couronne pour couronne.

Dans le même temps, Godounof écarte ou écrase les grands par la terreur ; il gagne la petite noblesse, le peuple des villes, par une affectation soutenue de popularité, les criminels, par l'indulgence, la nation entière, par l'éclat d'une administration et d'une politique habiles. Smolensk est fortifiée, Archangel bâtie; les Tatars, battus pour la dernière fois sous Moscou même, sont rejetés dans leurs déserts; des villes fortes, construites autour de leur repaire, les y contiennent. D'autres forteresses s'élèvent à l'ombre du Caucase ; la Sibérie est définitivement conquise par les armes et par les mœurs russes. Les Suédois sont rejetés dans Narva, des relations diplomatiques s'ouvrent avec les puissances européennes. Enfin, ia Lithuanie, la Pologne elle-même, consentent, dit-on, à se soumettre un instant au sceptre que dirige Godounof.

Un événement faillit néanmoins renverser tous les projets de Boris. La czarine, longtemps stérile, mit au monde une fille dont la naissance combla Fédor de joie. Mais Boris ne se découragea pas ; il voulait régner, et l'enfant mourut au bout de quelques mois. Bientôt le czar succomba lui-même (1598), frappé, dit-on, par la même main qui avait sacrifié sa fille, ses conseillers, son frère Dimitri.

ÉLECTIOIN DE GODOIJINOF (t585-t600). ()7

Ainsi, après sept cent trente-six ans d'existence, la dynastie deRiirick finit avec le seizième siècle et avec Fédor, son cinquante-deuxième souverain. « D'autres branches existaient encore, dit un écrivain, mais le despotisme d'Iwan le Terrible était retombé sur toute sa race. Il avait tellement isolé le trône par la terreur, que le ministre de cette terreur fut le seul qui osât y prétendre. »

Après la mort de Fédor, sa veuve Irène aurait pu régner; mais elle connaissait l'ambition de son frère, et craignant le sort de son époux et de sa fille, elle résolut de se retirer dans un couvent. Alors les députés de la Russie se rassemblèrent pour nommer un souverain. « L'élection commença, disent leurs annalistes ; le peuple regarda les nobles, ceux-ci les grands, et les grands le patriarche. Il parla, il nomma Boris, et tous à la fois, et comme un seul homme, répétèrent ce nom redouté. »

Godounof, alléguant son indignité, feignit de refuser la couronne qu'on lui offrait. Aussitôt les grands, le peuple l'environnent de leurs supplications. Il s'échappe, il se réfugie dans un monastère, que cette foule d'esclaves assiège de ses prières. Cette scène d'hypocrisie, que ses pareils ont pu jouer à peine pendant quelques minutes, il ose la soutenir pendant plus d'un mois. Il exige qu'une seconde élection le proclame de nouveau, et ne cède enfin qu'après avoir retenu pendant six semaines entières toute la Russie en suspens, à genoux, en larmes, les bras levés vers lui, lui tendant à mains jointes les reliques de ses saints, l'image du rédempteur, à qui elle le compare, et cette couronne antique qu'il convoitait depuis quatorze ans, et dont il s'était approché par une suite de crimes.

Pour consolider son usurpation, Boris prodigua l'or, les vains spectacles, tous ces grands effets du charla-

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tanisme, si puissants sur l'esprit des peuples ignorants et grossiers. Il flatta la noblesse en attachant les serfs à la glèbe ; il gagna les prêtres par des largesses aux monastères, en bâtissant des églises , en fondant une énorme cloche qu'il plaça au milieu du Kremlin.

L'esclavage, rendu plus dur, arma dans plusieurs endroits le peuple désespéré ; des seigneurs mécontents protestèrent aussi contre l'usurpation de Boris. Parmi les nouvelles victimes de son ambition, on remarque les Romanof, alhés aux Rurick. Le chef de leur illustre famille, Fédor Romanof, n'échappa au supplice de la hache, qu'en s'exilant dans un monastère, où il prit le froc, sous le nom de Philarète. Bientôt, l'on verra ce moine, devenu métropolite, s'illustrer par son dévouement patriotique.

Lorsque Boris eut enchaîné les campagnes par l'asservissement à la glèbe, le despotisme fut partout. Iwan 111 avait écrasé les princes apanages et les républiques russes, Ivan IV la haute noblesse et les villes. Maintenant, chaque village, chaque maison a son tyran , la nation russe n'est plus qu'une hiérarchie d'esclaves. Cet universel attentat contre la liberté d'un peuple devait toutefois produire ses fruits. Déjà une foule de paysans avaient émigré chez les Cosaques^ la famine, une atroce Jacquerie^ avaient ébranlé le trône de Godounof, lorsqu'apparut du côté du nord un imposteur du nom de Dimitri, que le peuple opprimé accueillit avec acclamations comme le frère du dernier czar Fédor. Protégé par quelques seigneurs polonais, victorieux à son entrée en Russie, sa cause gagna rapidement des partisans jusque dans Moscou même. Bientôt Godounof, empoisonné, mourut au sortir d'un repas (1605).

Le métropolite Job , élevé par Boris au trône patriar-

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clial, et ([lu n'avait rien à espérer du retour de Diniiti'i, se hâta (le proelamer le jeune Fédor, lils de Boris, czai' de Moscou. Les boyards et l'ariTiée lui prêtèrent serment; mais Dimitri avançant toujours, les paysans se déclarèrent pour lui, et pénétrèrent dans la (;apitale, où deux mois après la mort de Godounof, Fédor fut étouffé et sa mère étranglée (1005). Les portes de Moscou étaient dès lors ouvertes à Dimitri, qui monta sur le trône sans rencontrer d'obstacles, et qui s'y fût affermi par ses talents et sa modération, s'il avait respecté les croyances des Russes.

Lorsqu'un nouveau patriarche eut couronné solennellement Dimitri, sous le nom d'Ivanowicht,le czar envoya un député en Pologne chargé de demander en son nom, au palatin de Sandomir, la main de Marine, sa fille. Les liançailles furent célébrées devant la cour de Pologne, mais bientôt les Russes, profondément ennemis de l'Eglise romaine, apprirent avec indignation que l'évêque de Cracovie avait présidé à la cérémonie. Ce grief contre Dimitri s'aggrava bientôt, lorsqu'on le vit, tolérant le culte catholique, admettre à sa table des prêtres qui le professaient ; la colère générale, enfin, s'exalta jusqu'à la fureur, lorsqu'au mépris des usages des anciens czars, Dimitri, le jour de son mai'iage, donna l'ordre au patriarche de poser la couronne sur la tète de Marine.

Cette situation des esprits servit les projets de quelques mécontents, qui, dirigés par le prince Chouiski, organisèrent une conspiration au milieu des fêtes de la cour. Dimitri massacré (1606), laisse le trône aux mains de son meurtrier ; mais à peine Chouiski est-il couronné, qu'on répand le bruit que Dimitri n'est pas mort, qu'un officier a été tué à sa place. Des paysans, des Cosaques entourent un esclave fugitif, Iwan Bolotniskof, qui, s'emparant du

nom de Dimitri, le fait servir à ses desseins, et menace le trône de Chouiski.

La Pologne, de son côté, fomente les partis, protège les prétendants, se réjouit des désastres, attendant le moment d'en profiter pour elle-même. Chouiski, entouré d'ennemis, toujours tremblant vis-à-vis de ceux qui le défendent ou Tattaquent, n'abat un imposteur que pour en voir renaître un autre. Le fantôme de Dimitri l'assiège sans cesse et le menace. La diète de Pologne, qui a pris aussi un Dimitri sous sa protection, exige que Marine déclare que ce Dimitri est bien son époux, échappé au fer des assassins de Chouiski. Fortifié par cette déclaration, le parti polonais détrône Chouiski, qui va mourir prisonnier en Pologne (1610). Dimitri, dont la diète n'a plus besoin, périt assassiné par un Tatar. Marine, abandonnée, épouse un chef de Cosaques, Zaroûski, et meurt enfin elle-même, en 1613, après avoir vu son mari succomber dans la lutte qu'il avait engagée contre le nouveau czar de Russie.

Ce nouveau czar était Michel Romanof, fils de Fédor Romanof, que Boris avait exilé dans un monastère, où il avait pris le froc sous le nom de Philarète. Au milieu des troubles et des désordres qu'avaient excités en Russie les prétentions des divers imposteurs connus sous le nom de Dimitri, la nation épuisée avait jeté les yeux du côté de la Pologne, elle avait voulu reconnaître pour czar le fils de Sigismond III, Udislas VII, à la condition que celui-ci embrasserait la religion du pays qu'il devait gouverner. Une députation solennelle se rendit au camp de Sigismond, qui, au mépris des droits les plus sacrés, fit emprisonner les ambassadeurs russes, en répondant qu'il n'avait pas besoin qu'on lui offrît un trône dont il pouvait s'emparer par les armes. En même temps, une garnison polonaise qui

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