‹ Russie, Pologne, Suède et NorwègeChapitre 35 sur 77 · CHAPITRE Xli · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xli

Règne (te Michel RoDianof. — QiiiiliK-s dos premiers Romanof. — Guerre avec la Suède et la Pologne. — Cosatiues. —Mort de Micliel. — Avènement d'Alexis. — Le favori Morozof. — Révolte des Cosaques contre la Pologne. — Siège et prise deSmolenskpar les Russes. — Succès contre la Suède.

L'ancienne dynastie s'éteignit avec Iwan le Terrible, ou plutôt avec son iils Fédor. La nouvelle famille appelée à régner descendait d'un Prussien obscur, venu en Russie vers 1350 ; mais deux cent cinquante années d'illustration avaient bien racheté cette origine étrangère. Les Romanof arrivaient d'ailleurs au trône par le droit le plus sacré, le vœu de la nation exprimé par les évêques, les ijourgeois et les no])les. Ils y arrivaient au milieu de dangers imminents, au moment où la Russie touchait à sa ruine, par l'anarchie et l'invasion étrangère. La mission de Romanof était de maintenir les limites qu'Iwan le Grand avait données à son empire, de rétablir l'ordre à l'intérieur, de concentrer toutes les forces nationales pour les opposer à l'ennemi. « Soyons juste, dit un écrivain, la famille de Romanof a rempli la tâche glorieuse qui lui était imposée depuis Michel jusqu'à Pierre le Grand. Pierre le Grand, cet homme colo.ssal, qui frappa l'Kurope par la force de sa volonté, j. 5

74 HrSTOlRE DE BISSIË.

par la hardiesse de ses projets, et par les succès qui couronnèrent ses efforts, ne fut qu'un tyran ambitieux, qui s'écarta malheureusement de la route que ses aïeux lui avaient tracée. Il civilisa les hautes classes, et releva l'autocratie; mais en abrutissant le peuple, en maintenant l'esclavage et le système d'envahissement. Il ne fonda Saint-Pétersbourg que par le sacrifice de cent mille esclaves victimes des travaux. Il poussa l'imitation d'Iwan le Terril)le jusqu'à se faire lui-même bourreau, et fmit par tuer son propre fils. Tels ne furent point Michel, Alexis, Fédor ; ils ne firent la guerre que lorsqu'ils ne purent obtenir la paix. Sévères, mais justes, ils dotèrent le pays de lois sages, y introduisirent les arts et les sciences, et ne teignirent jamais leurs mains du sang innocent. Ils agrandirent leurs États, plus par la soumission volontaire des peuples, qui se rangeaient volontiers sous l'empire de princes justes, que par esprit de conquête. Ils furent aimés et respectés. Les premiers Rom anof fondèrent un État paisible, heureux, sous une monarchie tempérée. Pierre le Grand se considéra comme un dieu sur la terre ; roi et pontife, maître absolu de ses peuples, il légua à ses successeurs l'asservissement du globe, et forgea des chaînes au monde. Se prosterne qui voudra devant le despote, nous gardons notre admiration pour les princes humains et pacifiques, dont le nom moins retentissant se rattache aux premiers essais de la liberté en Russie. »

Le nouveau czar Michel n'avait pas seize ans, mais guidé par les sages conseils de son père, qui, sorti des prisons de Pologne, fut élevé bientôt au patriarchat de Moscou, il se distingua, pendant toute la durée de son règne, par l'amour de la paix et de la justice. Force lui fut, néanmoins, de tirer l'épée contre les Suédois, qui voulaient

GlfERRES SOUS M le 11 KL ( 1 (> 1 3- 1 fi 1 8). 75

conserver Novogorod, et contre le roi de Pologne Sigismond, qui prétendait toujours à la conquête de la Moseovie pour son fds IJdislas.

La guerre contre la Suède ne fut pas heureuse. Une première armée russe fut battue, et de nouvelles forces s'apprêtaient pour une seconde campagne, lorsque la paix fut conclue par l'intermédiaire de l'Angleterre, habile déjà à s'ouvrir partout des débouchés commerciaux. Novogorod fut cédée à la Russie, mais la Suède s'incorpora l'Tngrie, la Carélie, la Livonie et l'Esthonie ^ , de sorte que les Russes, privés de toute communication avec la mer Baltique, restèrent plus que jamais séparés du reste de l'Eui'ope ( 1 (> 1 6) .

La guerre avec la Pologne menaça sérieusement le trône de Michel. Au moment où Sigismond, maître de Smolensk, faisait marcher sur Moscou son fils Udislas, la position du czar était encore rendue plus difficile par les Cosaques du Don, qui, trompés dans leur espérance d'élever à l'empire un de leurs imposteurs, se répandaient dans le pays en le ravageant. Moscou assiégée par Udislas, devait succomber, lorsque deux étrangers au service de Pologne passèrent dans le camp du czar, trahirent les plans d'Udislas , et sauvèrent la couronne de Michel. Après de nombreux combats, les Russes, par un effort désespéré, repoussèrent enfin Udislas, tandis que les Cosaques, également vaincus, se soumettaient au czar, qui respecta leurs mœurs et leurs institutions démocratiques. Par le traité de paix qui fut conclu avec la Pologne, Smolensk resta à Sigismond, qui renonça à toutes ses prétentions sur la Moscovie (1618).

1 L'Ingrie,dont la capitale fut plus tard Saint-Pétersbourg, située sur le golfe de Finlande. La Carélie, la Livonie et l'Esthonie, situées également au nord et au sud du même golfe.

Le reste du règne de Michel s'écoula tranquille, au milieu des soins consacrés à relever l'agriculture, l'industrie et le commerce. Son trône, appuyé sur l'Église, que gouvernait son père, vieillard vénérable, y puisait une force supérieure à tous les dangers, et c'est peut-être à cette alliance que la Russie dut le règne paisible et équitable du prince Romanof. « Le monarque, par respect pour son père, dit un historien, consultait dans toutes les affaires le chef de l'Église, et le père, par amour pour son fils, travaillait à affermir le trône, et à l'entourer de la vénération des peuples. Aussi, lorsqu'un coup d'apoplexie enleva Michel à l'âge de quarante-neuf ans, la Russie entière pi eurat-elle sa mort. Le deuil général prouva le mérite du prince et la reconnaissance de la nation (1645). »

La nuit où Michel expira, le clergé, les seigneurs, la. cour et le peuple, appelèrent au trône son fUs Alexis, et lui prêtèrent serment de lidélité et d'obéissance. Ce prince, alors âgé de seize ans, avait eu poui* gouverneur le boyard Morozof, qui prit en main les rênes du gouvernement, et qui, plus qu'aucun autre, eût été digne de les tenir, si une cupidité sans frein n'avait fait tache chez ce ministre à des talents de premier ordre. Dès les premières années de son administration, ses exactions criantes provoquèrent dans Moscou une révolte furieuse, à laquelle Morozof n'échappa qu'en livrant à la colère du peuple trois des principaux agents de ses rapines, qui furent immédiatement massacrés ( 1 64 8) . De la capitale, le feu de la rébeUion gagna les provinces, où il se manifesta par des explosions plus terribles. La modération d'Alexis, sa renommée d'équité, avaient déjà attiré en Russie une foule de paysans suédois qui fuyaient la tyrannie de leurs seigneurs. La célèbre Christine régnait alors en Suède. Effrayée de la dépopulation de ses États,

RlhOLTK A 310SC0LI (IG I 8- I (iOO). 77

elle fit porter ses plaintes à Alexis. Le czar, trouvant in- (liiine (le sa Justice d'abandonner les malheureux (jui lui avaient deitiandé asile et protection, offrit à ( Juistine d'acheter les réfugiés, moyennant une somme d'argent et une certaine quantité de blé. Mais bientôt la famine sévit dans la principauté de Pleskof i, qui supporta le plus grand poids de l'enlèvement des grains. Au miheu du tumulte (jui éclata, des scélérats prolitèrent du trouble général pour exercer le brigandage. Des troupes commandées par le prince Khovanski ne parvinrent qu'à grand'peine à étouffer la révolte (1650). Quelques années après, une sédition nouvelle ensanglantait encore Moscou.

L'achat des réfugiés suédois, la guerre de Pologne et l'avarice de Morozof ayant épuisé le ti'ésor, Alexis se vit forcé d'introduire une monnaie de cuivre, en lui assignant la même valeur qu'à la monnaie d'argent. Cette innovation ne produisit d'abord aucun fâcheux effet ; la confiance aidait à la circulation d'un numéraire qui n'avait pas de valeur réelle. Mais les grands seigneurs et les ministres, Morozof en tête, résolurent de tirer parti de cette confiance, en rachetant avec avidité la monnaie d'argent, en laissant aux bourgeois et aux serfs la monnaie de cuivre, qui fut bientôt décriée. Le prix des marchandises et des denrées décupla; la misère devint extrême, et les malheureux, que la faim condamnait à la révolte ou à la mort, s'armèrent, comme ils purent, de haches ou de couteaux, résolus à mettre la capitale au pillage. Le prince, averti, dès la veille, de cette conjuration mal ourdie, se fit voir aux rebelles qui lui demandaient la tête des principaux seigneurs. Il essaya de les

' Pleskof, au sud de Novogorud,

78 HISTOIllE DE BUSSIE.

calmer par des paroles de bonté et de clémence ; il leur parla comme un arbitre, comme un ami; mais, persuadés qu'on les craignait, les révoltés ne répondirent au discours du czar que par des cris séditieux. Ce prince, contraint de recourir à la force, donna alors le signal aux officiers de sa maison et aux strélitz, qui se tenaient prêts à combattre. Ils se jetèrent sur cette populace mal armée, dont ils firent un grand carnage ; mais, après avoir réprimé la sédition, le czar ne se crut pas dispensé de satisfaire le peuple. La mauvaise monnaie fut supprimée. Une trêve, conclue avec la Pologne, permit à Alexis d'accorder ce soulagement à ses sujets (1662).

Cette trêve avec la Pologne marquait la fin d'une guerre dont l'origine remonte à l'année 1653. Le roi Udislas était mort en 1 648, et le czar Alexis s'était mis alors au nombre des candidats qui prétendaient au trône de Pologne. Mais les Polonais l'avaient écarté pour donner la couronne à Jean Casimir, frère du dernier roi, prince incapable de maîtriser l'anarchie. Son règne, qui fut celui des prêtres, prépara la décadence rapide de sa patrie.

Pour bien comprendre les causes de cette décadence et de l'infériorité de la Pologne dans la lutte nouvelle qu'elle va soutenir contre la Russie , il est nécessaire de jeter un regard en arrière , de remonter jusqu'au quatorzième siècle. Vers le milieu de ce siècle, un grand nombre de Russes, voulant fuir le joug de la Pologne, cherchèrent un asile aux environs du Dnieper. Pour résister aux attaques de leurs voisins, les ïatars et les Polonais, ils se formèrent en association guerrière, peu nombreuse d'abord, mais qui s'accrut ensuite et se répandit dans le pays compris entre le Dniester et le Dnieper. Ils y construisirent des villes et des villages, où ils passaient l'hiver avec leurs

COSAQUKS l)K l'uKRAINE (1GC0-1G65). 7»

laniilles; l'été, la jeunesse abandonnait ces retraites et traversait les déserts pour eoml^attre les Turcs et les Tatars. Ils servaient contre eux de rempart à la Pologne.

Les souverains de ce pays ne tardèrent pas à comprendre tout le parti qu'ils pouvaient tirer de ces émigrants, qui avaient pris le nom de Cosaques ', et leur politique ne négligea rien pour s'assurer, dans les guerriers de rUkraine'^, des alliés fidèles et dévoués. Sigismond I*^», qui occupa le trône de Pologne pendant toute la première moitié du seizième siècle, se montra constamment leur bienfaiteur et leur ami. Etienne Battori en fit six régiments de mille hommes, commandés par un officier général, avec le titre d'hetman. Il respecta, d'ailleurs, leurs institutions démocratiques , leur religion et leurs mœurs, et, chaque année, des gratifications en argent ou en pelisses venaient resserrer les liens qui unissaient à la Pologne ces Russes détachés de leur patrie.

Mais les successeurs d'Etienne Battori, en répudiant son esprit de tolérance, en voulant imposer aux Cosaques la rehgion catholique dont ils avaient horreur, détruisirent tout l'ouvrage de son habile politique. Les temples du rite grec furent brûlés ; l'Ukraine se remplit de prêtres catholiques; les seigneurs polonais, complices de leurs souverains, prétendirent changer en serfs , en esclaves , les libres enfants des steppes. L'hetman, enfin, que ceux-ci s'étaient vus forcés de livrer en otage, eut la tête tranchée à Varsovie.

Tant d'outrages soulevèrent l'indignation des Cosaques; la révolte créa des héros, et l'Ukraine, sous son

1 Cosaque, en langue tatare, signifie un soldat arme à la légère. "2 Ukraine, grande province au sud de la Russie, entre le Dniester et le Pniépcr.

80 HJSTOIKE DE RUSSIE.

nouvel hetman Chmielnicki , fit, à son tour, trembler les Polonais. A la \oix de ce chef, trois cent mille combattants courent aux armes ; les Tatars accourent grossir les rangs des Cosaques ; les villes attaquées se rendent ; l'armée polonaise est mise en fuite; deux cent mille nobles sont égorgés, les cloîtres et les châteaux brûlés. Après vingt victoires, au moment où la Pologne touchait à sa ruine, Chmiehiicki accepte la paix et demande seulement qu'on respecte la liberté et la religion des Cosaques. Il reconnaît la Pologne pour alliée, son roi pour chef des Cosaques ; il exige, pour toute condition, qu'un évêque cosaque siégera dans le sénat polonais. La paix est conclue; mais bientôt le clergé polonais proteste ; il déclare qu'il quittera le sénat, si ce sanctuaire est souillé par la présence d'un schismatique, et la guerre recommence avec tous les désastres et toutes les horreurs qu'enfantent la haine et le fanatisme.

C'est le moment que choisit Alexis pour prendre un rôle dans ce drame sanglant. 11 offrit sa protection aux Cosaques désespérés qui se jetèrent dans ses bras, reçut d'eux la ville de Kief , qu'ils avaient déjà enlevée à la Pologne, déclara la guerre à cette puissance sous un frivole prétexte, et vint mettre en personne le siège devant Smolensk, qui capitula au bout de deux mois (1654). Vitepsk, Mohilof, Polotsk ' rentrèrent, l'année suivante, sous la domination russe ; mais, dans le même temps, Charles-Gustave, roi de Suède depuis deux ans, par l'abdication de Christine , voulait aussi profiter des victoires d'Alexis. Il s'était jeté sur la Pologne affaiblie, sans en prévenir le czar, sans se concerter avec lui, lorsque tout à coup ce

1 Villes de Lilliuiiuic.

COSAQLIiS DU l)0.\ (l ()()5-l (i70). 81

souverain irrité attaqua les Suédois dans la (^arélie, i'Ingrie, ia Livonie (1650), et les força à demander la paix, après leur avoir enlevé JNienehantz, Dorpat, IVarva, et beaucoup d'autres places. Par la trêve conclue à la même époque avec la Pologne, et qui fut suivie, en 1667, d'une paix définitive, la Russie conserva Smolensk , Kief, la Sévérie^, et toute la partie de l'Ukraine, à l'est du Dnieper (1667).

Le repos, ainsi rétabli du côté de la Suède et de la Pologne, fut bientôt troublé par une rébellion des Cosaques du Don, qu'il ne faut pas confondre avec ceux de l'Ukraine. Leur cbef audacieux, Stenko Razin, scélérat plein de génie, se mit à la tête d'une armée de brigands, et, pendant quatre ans (1667-1671), les bords du Volga, ceux de la mer Caspienne , Astrakan et les places voisines , furent le théâtre de ses crimes, de ses rapines, de ses atroces cruautés. Après la prise d'Astrakan, ivre d'eau-de-vie, il prit plaisir à poignarder lui-même tous les habitants qu'il rencontrait, et lorsque son bras fut fatigué de tuer, il fit jeter à la rivière, pendre par les pieds ou expirer sous le bâton, une foule de malheureux. D'autres eurent seulement les mains coupées, et furent condamnés à vivre ainsi mutilés. Maître d'Astrakan , ce misérable , invoquant le saint nom de la liberté, fit répandre par ses émissaires le bruit qu'il allait marcher \ers Moscou, pour rendre au peuple ses véritables droits, pour punir, pour exterminer les boyards et les nobles, pour anéantir toutes les odieuses milices qui, sous différents noms, servaient de satellites aux tyrans. Ces insinuations exaltent le courage de la populace ; valets, paysans, Tatars, ïchouvaches, tous se

' Province au nord-est de l'Ukraine.

révoltent, tous attaquent les nobles, les pillent, les égorgent, outragent leurs femmes et leurs filles, et croient, en s'enivrant de sang, n'user que des droits de la liberté. De^ puis INijni-Novogorod jusqu'à Kasan, le pays entier fut livré aux entreprises de ces furieux (1670) ; mais la fièvre de la colère se calma bientôt dans les multitudes. Les paysans soulevés se débandèrent après le premier échec, et Stenko, affaibli, se retira sur les bords du Don, espérant attirer à son parti de nouvelles hordes de Cosaques. Arri'té cette fois par l'hetman, dévoué au czar, il fut envoyé, chargé de fers, à Moscou, et écartelé (1671); son frère, Frolka, fut pendu, et les complices de ses rapines, privés de leur chef, ne furent plus que des Cosaques courageux ou des paysans pacifiques.

C'est sous le règne d'Alexis que vécut Nikon, gloire du clergé russe. Fils d'un simple pêcheur, fait moine, et élevé au trône patriarchal par son mérite et ses vertus, il traduisit la Bible, et entreprit de réformer les abus qui s'étaient introduits dans l'Église russe, et notamment le culte grossier que l'on rendait aux images. Mais les sages innovations de Nikon, et la confiance dont il jouissait près de son souverain, excitèrent la haine du vieux clergé, ennemi de tout changement, et celle des boyards, jaloux de sa faveur. A force d'intrigues et de calomnies, en l'accusant d'impiété et d'entreprises sourdes contre le czar, ils parvinrent à renverser le vénérable patriarche, qui fut destitué et emprisonné. Dans sa disgrâce, Nikon, encore utile à son pays, compulsa les chroniques de Russie depuis Nestor jusqu'aux temps où il vivait, et en forma un corps d'histoire justement estimé ' .

1 I^jKon, nà ou 1613, mourut sous le règne de Fcdor IJI, en 1681,

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Les années de paix qui suivirent la mort de Stenko furent consacrées par Alexis à l'établissement de manufactures de toiles et d'étoffes de soie, à préparer la création d'une flotte, et l'exploitation des mines d'or recelées dans la vaste étendue de ses États. La Russie lui doit un code de lois qu'on a suivi longtemps, et l'histoire ne peut refuser ses respects à la mémoire d'un prince qui, armé d'un pouvoir despotique, n'en usa jamais qu'avec modération. Alexis fut malheureusement enlevé dans la force de l'âge aux peuples qu'il gouvernait (29 janvier 1676). Yeuf, en 1669, de sa première femme, Marie Miloslovs'ski, il avait épousé, en 1670, Natalie, fdle de Narichkin. De son premier mariage, il laissait en mourant deux fils, Fédor et Iwan, et six filles, dont l'une, la princesse Sophie, était appelée à une célébrité déplorable ; de son second mariage, il laissait un fils, Pierre, depuis Pierre le Grand, et la princesse Natalie.

Fédor III, âgé de dix-neuf ans, succéda à son père. C'était un prince de mœurs douces, d'un caractère humain, d'un esprit juste, animé d'un zèle ardent pour le bien, et jaloux de la gloire de son empire ; mais sa complexion faible, sa santé chancelante, ne lui permirent pas de donner l'essor aux facultés qu'il avait reçues de la nature. L'Etat acquit néanmoins sous son règne une nouvelle barrière contre les Turcs et les Tatars de Grimée, par l'adjonction à la Russie des Cosaques Zapora viens, qui, au lieu de se donner au czar avec leurs frères de l'Ukraine, en 1654, s'étaient mis sous la protection des Turcs. Dans la querelle de Fédor avec le Grand-Seigneur, la Pologne imprévoyante unit ses armes à celles de la Russie, pour combattre les infidèles de Constantinople. Sobieski, vainqueur à Vienne, et enivré des applaudissements de l'Eu-»

84 histoihl; de klssie.

rope, voyait avec joie les musulmans abaissés : il oubliait qu'en affaiblissant outre mesure les redoutables \oisins de la Russie, il préparait la suprématie de cette dernière puissance sur la Pologne. Par la paix qui fut conclue en 1681 entre la Russie, la Turquie et la Pologne, les Cosaques Zaporaviens ' restèrent sous la domination des Russes, et il fut défendu aux ïatars de Crimée de faire aucune incursion sur les terres du czar.

La guerre terminée, Fédor suivit l'exemple de son père. Il s'occupa à réformer les abus et créa de nouveaux établissements scientifiques. Voyant qu'au détriment du bien public , les nobles se disputaient les cbarges et les dignités, d'après l'ancienneté de leur origine, il convoqua le clergé et les boyards, et lit brûler, en assemblée publique, tous les titres qui semaient la division et la discorde parmi les seigneurs; le mérite et les services rendus au pays devaient établir désormais les seules distinctions entre les boyards. Ce coup d'état ne provoqua point de murmures ; le clergé soutenait le czar, et le souvenir de trois règnes modérés et justes permettait d'augurer que les dignités et les grades ne seraient offerts qu'à ceux qui en seraient véritablement dignes. L'instruction publique n'était pas négligée ; le nombre des savants étrangers croissait à Moscou, la Russie prospérait sous le sage gouvernement de Fédor et de son ministre Golitzin, lorsque la mort surprit le fils d'Alexis à l'âge de vingt-six ans (1682).

Le dernier souverain ne laissait pas d'enfant, et la couronne appartenait de droit à Iwan, l'aîné de ses deux frères.

1 Ou doiuuiit \c nom de Zapofaviciis aux Cosaciucs Hxés au-delà des calU'Hi't'.'s du Diiic'i)ei'. Za, au-delà; porofj. ccucil.

l\^A^ i:t i»ii:r.iiK (I07r-1()82). Sô

Ce prince était âgé de seize ans; mais sa santé clél)il(', sa vue faible, sa mauvaise constitution, son esprit peu capable d'application, laissaient deviner que, s'il parvenait à l'empire, il n'aurait de la souveraineté qu'un vain titre ; que le pouvoir réel serait exercé par sa sœur Sophie, femme ambitieuse et énergique. Ces appréhensions déterminèrent les grands et les chefs du clergé à réunir leurs suffrages en faveur de Pierre, encore enfant, dont l'esprit donnait déjà les plus heureuses espérances.

Cette élection, faite au mépris des droits du sang, suffisait pour créer un parti contre le nouveau czar. L'amour du peuple est toujours pour les opprimés ; cependant presque tous les historiens accusent la princesse Sophie de la révolte qui vint alors ensanglanter le palais. Le bruit fut répandu parmi les strélitz qu'Iwan avait été assassiné, victime de la haine des Nariclikin, et aussitôt cette milice, qui comptait vingt mille hommes à Moscou, court au Kremlin, tambours battants, enseignes déployées, traînant du canon dans ses rangs. Arrivés devant le palais, ils s'écrient : « Livrez-nous les traîtres, livrez-nous les meur- '< triers d'Iwan. » Pierre, Natalie Narichkin, sa mère, les ministres, se montrent sur le vestibule. Ivvan lui-même adresse la parole aux révoltés. Ils voient, ils entendent celui dont la mort prétendue a excité leur fureur, et cependant leur rage s'accroît encore. Ces soldats farouches saluent Iwan de leurs lances, puis ils se précipitent dans le palais, arrachent de la chapelle Aphanasi Nariclikin, frère de Natalie, et le jettent parla fenêtre à leurs compagnons qui le reçoivent sur le fer de leurs piques. Des boyards, les principaux officiers de la couronne, des médecins soupçonnés d'avoir empoisonné Fédor, sont sacrifiés à leur vengeance. Cyrille Nariclikin, père de Natalie, et Jean, autre

frère de cette princesse, sont découverts dans le palais, et entraînés. En yain la cour entière implore-t-elle à genoux la pitié des stréiitz. Sophie elle-même, Sophie en pleurs s'abaisse jusqu'à les supplier : humihation inutile. Le père et le fils sont arrachés des bras de leur famille^ frappés brutalement, accablés d'outrages, traînés sur la place. Les séditieux se jettent les uns aux autres le jeune Narickhin, et le reçoivent sur le fer de leurs lances : ils lui coupent les pieds, les mains, la tète, ils hachent son corps en pièces. D'autres retiennent le malheureux père, témoin forcé des tourments de son fils, et, comme s'ils craignaient de mettre fin à ses douleurs, en lui donnant la mort, ils le relèguent dans un monastère, où ils l'obligent à prendre la tonsure monacale (1682).

Commepersonne n'osait résister à cette mihce audacieuse et puissante, les stréiitz se crurent maîtres de régler l'État. Ils en remirent le gouvernement à Sophie, ordonnèrent qu'Ivs an partageât le trône de son frère, et firent couronner les deux czarspar le patriarche. Sous ces deux princes, dont l'un était incapable de régner, l'autre trop jeune pour saisir les rênes de l'empire, Sophie fut la véritable souveraine de la Russie : mais les prétentions croissantes des stréiitz lui rappelaient trop souvent l'origine sanglante de son pouvoir. Elle ne voyait pas sans indignation ces fiers prétoriens observer ses démarches, chercher à pénétrer ses secrets, entretenir des espions autour d'elle. Elle leur avait donné pour chef Iwan Khovanski, qu'ils aimaient, et qui, assuré de la faveur des soldats, négUgea bientôt celle de sa protectrice. Il avait résolu, assure-t-on, de massacrer les deux czars, Sophie et les autres princesses, qui, pour se soustraire à la mort, s'étaient retirés au monastère de la Trinité, à douze lieues de Moscou. C'était a la

llÉfiENCE DE SOIMllE (1 ()82-l ()8o). 87

fois un palais, un couvent, et une forteresse entourée de lari^es fossés et de remparts de briques, que défendait une artillerie nondjreuse. Delà, Sopliie mande Khovanski, sous prétexte d'affaire importante. Plein de confiance dans son parti, peut-être aussi dans son innocence, le chef des strélitz part, est arrêté à six lieues de Moscou, et paye de sa tête et de celle de son lils les desseins ambitieux qu'on lui prêtait (1685).

A cette nouvelle, le corps des strélitz se prépare à marcher en armes au couvent de la Trinité; il menace de tout exterminer; la famille czarienne se fortifie, les boyards arment leurs vassaux, tous les seigneurs accourent, une guerre civile commençait. Le patriarche calma la première fureur des strélitz. Les troupes, qui venaient contre eux de tous côtés, les intimidèrent; ils passèrent enfm de la rage à la crainte et de la crainte à la plus aveugle soumission ; changement ordinaire à la multitude. Trois mille sept cents des leurs, suivis de leurs femmes et de leurs enfants, se mirent alors une corde au cou, et marchèrent, en cet état, au couvent de la Trinité, que trois jours auparavant ils voulaient réduire en cendres. Ces malheureux se rendirent devant le monastère, portant deux à deux un billot et une hache ; ils se prosternèrent à terre et attendirent leur supplice; on leur pardonna. Ils s'en retournèrent à Moscou en bénissant leurs maîtres, et prêts à renouveler leur attentat à la première occasion (1685).

Après ces convulsions, la Russie jouit de toute sa force. Sophie, abandonnant Ivvan à son incapacité et tenant Pierre en tutelle, partageait le pouvoir avec Golitzin, qui avait reçu d'elle la garde du sceau, le ministère des affaires étrangères et la lieutenance générale de Novogorod,

88 HISTOIBE DE RUSSIE.

Homme non moins distingué par ses talents que par sa naissance, supérieur, dit La Neuville, ambassadeur de Pologne en Russie, à tout ce qui était alors dans cette cour orageuse, poli, magnifique, n'ayant que de grands desseins, plus instruit qu'aucun Russe, possédant même la langue latine , presque totalement ignorée en Russie. Ministre d'un esprit actif, laborieux, d'un génie au-dessus de son siècle, et capable de changer le pays s'il en avait eu le temps comme il en avait la volonté. Sa politique habile valut à la Russie de nouveaux avantages pour prix des secours fournis à la Pologne et à l'empire contre les Turcs. Par le traité de paix, conclu avec Sobieski en 1686, les czars furent reconnus à perpétuité souverains de Kief, de Tchernigof et de Smolensk. Ils conservaient tous les sujets de la Pologne et de la Lithuanie, faits prisonniers dans les précédentes guerres, et s'engageaient seulement, en retour, à combattre les Tatars de Crimée qui menaçaient l'Ukraine.

Les deux expéditions de Golitzin contre ces barbares (1687-1688) furent désapprouvées par le czar Pierre, qui avait alors atteint l'âge de seize ans. ïl y voyait sans doute un prétexte cherché par le favori pour accroître sa puissance, et impatient déjà de prendre son vol d'aigle, il détestait dans sa sœur Sophie et dans le ministre Golitzin des obstacles à son ambition. L'envoyé de Pologne, La Neuville, résidant alors à Moscou, et témoin oculaire de ce qui se passa, prétend que Sophie et Golitzin, instruits des sentiments de Pierre, engagèrent le chef des strélitz à leur sacrifier le jeune czar. Voltaire assure aussi, d'après les mémoires secrets de la cour de Russie qui lui furent confiés, que le parti était pris de tuer Pierre l^^. Ce prince fut encore obligé de se sauver au couvent de la Trinité, d'où il

PJKJMIK l" (l()8:)-108î)). 89

(•on\()qua les boyards de son ])arti, parla aux capitaines des strélitz, et, appela à lui ([uelques Allemands établis depuis longtemps à Moscou. Sopbie et Iwan, restés dans Moscou, conjurèrent le corps des strélitz de leur demeurer fidèles, mais la cause de Pierre, qui se plaignit d'un attentat médité contre sa personne et contre sa mère, l'emporta cette fois sur celle de la régente. Les cbefs de la conjuration eurent la tète trancbée, et, parmi les coupables obscurs, les uns reçurent le knout; les autres, après avoir eu la langue coupée, furent envoyés en exil. Le prince Golitzin dut la vie aux sollicitations de son neveu, Boris Golitzin, gouverneur de Pierre et soil favori, mais, dépouillé de tous ses biens, qui étaient inunenses, il fut relégué avec sa femme et ses enfants sur la route d'Archangel. La Neuville, présent à toute cette catastrophe, prétend qu'on prononçât la sentence à Golitzin dans ces termes : « Il t'est ordonné « par le très clément czar de te rendre à Karga, ville sous « le pôle, et d'y rester le reste de tes jours. La bonté ex- « tréme de Sa Majesté t'accorde trois sous par jour. » Jl ne mourut qu'en 1713 '.

La princesse Sophie fut enlevée et conduite dans un couvent de Moscou, au moment où elle tentait de se sauver en Pologne. Elle y resta enfermée jusqu'à sa mort , traitée avec honneur, mais gardée sévèrement. Dès lors, Pierre régna et porta seul le nom de czar (1689) ; mais il témoigna toujours à son aîné des égards respectueux, et affecta même de le consulter dans les affaires importantes; consolation suffisante pour un prince qui, en déposant la couronne, necédait qu'un vain titre. Iwan mourut en 1 696.

' 11 n'y a point de ville sons le pùlc. Kargapoi est à six degrés et demi seulement au nord de Moscou.

90 HISTOIRE DE KUSSIE.

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