‹ Russie, Pologne, Suède et NorwègeChapitre 36 sur 77 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Enfance de Pierre. — Régiments de sa garde. — Protection accordée aux étrangers. — Lefort. — Goûl pour la marine. — Traité avec la Chine. — Conquête d'Azof. — Répudiation de la czarine. — Menzicof. — Conspiration. — Voyage de Pierre en Hollande, par la Livonie, la Courlande et le Rrandebourg. — 11 passe en Angleterre. — 11 revient en Russie par rAllemagne. — Conjuration des strélitz punie. Leur milice abolie. — Changement dans les usages et dans les mœurs.

La jeunesse de Pierre fut abandonnée aux soins peu éclairés d'une mère faible, et livrée, sans aucun frein, par la politique intéressée de Sophie, à tous les excès que l'oisiveté, la coutume et son rang ne rendaient que trop faciles. Entouré déjeunes débauchés, la plupart étrangers, dont la mission semblait être de corrompre ses mœurs et d'amollir son esprit, il puisa néanmoins, près de ses compagnons d'enfance, les premières idées des arts, du gouvernement et de la discipline militaire des nations pohcées. Parmi ceux qu'il attirait auprès de sa personne, était un Genevois, nommé Lefort, venu à Moscou sous le règne d'Alexis. Il avait servi quelque temps en France et en Hollande, et réussit bientôt à inspirer au czar Pierre cette violente passion des armes et cette noble inquiétude d'esprit, qui, d'aventures en aventures, l'avait conduit luimême à la cour de Russie. Les jeunes favoris du prince, vêtus à l'allemande et travestis en soldats, formèrent le noyau d'une troupe dévouée, dans laquelle le czar luimême se lit tambour, puis soldat, pour donner l'exemple de la discipline et de la subordination. Cette troupe, qui

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consistait d'abord dans une compagnie de (Cinquante hommes, s'accrut si rapidement que, dès l'année 1090, Pierre put en faire deux régiments destinés à sa garde. Le premier, appelé Préobrajenski, du nom du bourg où il fut créé, et l'autre Seménowski. Des exercices de tous genres, des manœuvres, commandées par des officiers étrangers, des sièges simulés, rien ne fut négligé par Pierre pour instruire et aguerrir cette milice d'élite. Dès l'année 1092, le hasard vint fournir à l'activité du prince un nouvel aliment et un nouveau sujet d'étude.

On prétend que la vue de l'eau causait à Pierre, jusqu'à sa quatorzième année, un effroi qui allait jusqu'aux convulsions et à la sueur froide. Il ne pouvait côtoyer une rivière ou traverser un pont que dans une voiture bien fermée ; mais, à force de volonté, il dompta cette crainte, et les terreurs de son enfance firent place à une audace téméraire.

Il se trouvait, en 1092, au bourg Ismaïlof, et visitait un magasin. Parmi plusieurs objets négligés, il aperçoit une vieille chaloupe. ïimerman, son maître de fortifications, était avec hii. Pierre lui demande pourquoi ce bâtiment est construit d'une manière différente de tous ceux qu'il a vus. Timerman lui apprend que c'est une chaloupe anglaise destinée à voguer à voiles, même par un vent contraire. La curiosité de Pierre est piquée ; il voudrait voir une manœuvre dont il ne peut se faire une juste idée. On se ressouvient alors qu'un constructeur hollandais, Brandt, a été appelé par Alexis pour construire des vaisseaux sur la mer Caspienne. On le cherche, on le découvre, il est appelé auprès du souverain.

Brandt, oublié longtemps, retourne avec joie à son premier état. Il radoube la chaloupe, remet un mât, ajuste

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des voiles et navigue sur l'Iaouza, en présence du czar étonné. Pierre veut monter lui-même ce bîltiment; il veut ensuite en être le pilote. Bientôt il se trouve à l'étroit sur une rivière, la chaloupe est transportée sur un étang. Sa curiosité s'accroît, au lieu de se satisfaire. Il ne se contente plus de manœuvrer une chaloupe, il lui faut un plus grand navire et de plus vastes eaux. Par prière, par ruse, par importunité, il engage sa mère à transporter sa cour à Zaleskoi. Il y fait construire deux petites frégates, les lance sur le lac Chechnin, et s'y exerce avec une ardeur et une témérité qui épouvantent sa mère. Enfin, devenu plus libre en 1693 par la mort de Natalie, il se rend à Archangel, et navigue sur la mer Blanche avec un convoi de bâtiments anglais et hollandais. Il n'avait pas encore de vaisseaux, et il nomma Lefort son amiral.

Pendant que, par ces jeux utiles, Pierre préludait à sa grande carrière, ses ministres négociaient avec les Chinois à Nertchinsk, à quatre-vingts degrés de sa capitale. Un Cosaque, nommé Khabarof, s'était emparé pour la Russie, en 1661, de quelques forteresses élevées sur les bords de l'Amour ' . La Chine, qui redoutait le voisinage d'un peuple de l'Europe, s'émut de ces conquêtes et prit les armes pour chasser les Russes, mais, après de nombreux échecs éprouvés par ses soldats, l'empereur Kam-hi préféra la paix aux chances de la guerre, et, par un traité conclu, en 1692, entre deux mandarins envoyés de Pékin et Fédor-Golovin pour la Russie, il fut convenu que la rivière de Gorbitza formerait désormais la limite des deux

1 Le fleuve Amour coule en Asie entre le iS • et, le 53' degré de latitude septentrionale. Après avoir parcouru, en serpentant et sous différents noms, trente degrés dans le i)ays des Tonguuses et au nord de la Chine, il \a se perdre dans le golfe d'Ukhotsh.

empires, et que, sous certaines conditions, le commerce serait permis entre les deux peuples.

Après avoir exercé longtemps ses troupes a de feintes attaques, Pierre aspirait cependant à les éprouver dans de véritables combats. Depuis les deux campagnes de Golitsin contre les Tatars de Crimée, les intrigues de la cour et le soin des alïaires intérieures a\ aient suspendu la lutte entre la Russie et la Turquie. Pierre résolut de la reprendre et d'attaquer le Turc dans Azof, dont la conquête lui promettait l'empire de la mer Noire. Pour faciliter le succès de cette entreprise, il fit construire sur le Voronèje une flotte qui pouvait descendre le Don, entrer dans la mer Noire, et bloquer la place, tandis que les troupes de terre l'assiégeraient; mais, impatient défaire ses premières armes, il n'attendit pas que tous ses vaisseaux fussent prêts , et cette impiudence lui fit perdre sa première campagne (1695). L'année suivante, la place, attaquée par terre et par mer, capitula, sans attendre l'assaut général. Les habitants et la garnison eurent la permission de sortir avec tout ce qu'ils pourraient emporter. Pierre n'excepta qu'un ingénieur, nommé Jacob, qui, dans la première campagne, avait passé du camp des Russes dans la ville assiégée. C'était un Allemand qui, étant venu prendre du service en Russie, avait été élevé au grade de capitaine des gardes. Né dans la religion romaine, il s'était fait depuis protestant. 11 embrassa en Russie la religion grecque, et Pierre \*^^ lui servit de parrain. Quand on le prit dans Azof, il était musulman. Conduit à Moscou pour orner l'entrée triomphale des vainqueurs, il 'y fut pendu à une haute potence (1696).

Pierre T^»' avait épousé, dès l'année 1689, Eudoxie, fille de Fédor Lapoukhin, qui lui avait donné un fds en

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1G90. Malgré ce lien sacré entre les deux époux, Pierre instruit de bonne heure à satisfaire tous ses caprices, écrivit d'Azof qu'il ne voulait pas retrouver son épouse à Moscou, et qu'elle eût à prendre l'habit de religion dans un monastère. Des auteurs ont prétendu qu'épris d'amour pour Anne Moens, fille d'un bourgeois de Moscou, il répudia Eudoxie pour s'unir à sa maîtresse. D'autres assurent que cette résolution lui fut inspirée par les manœuvres du célèbre favori Menzicof, que la czarine poursuivait de son mépris et de sa haine. 11 est plus sensé de croire, avec Levesque, qu'Eudoxie s'était rendue depuis longtemps incommode à son époux par une jalousie chagrine et querelleuse; elle avait provoqué son aversion, en blâmant les nouveautés qu'il introduisait dans l'État; sa vertu, d'ailleurs, juridiquement flétrie dans la suite, n'était pas dès lors au-dessus du soupçon (1690).

La jeunesse de Pierre, comme on l'a vu, s'était écoulée au milieu d'étrangers : des Allemands lui avaient appris la discipline militaire, un Hollandais avait construit ses premiers navires, un Genevois, homme de génie, lui avait donné les premières notions des sciences et des arts qui étaient encore inconnus en Russie. Le but constant de ses efforts, la grande pensée de sa vie fut dès lors de modeler son empire sur les États de la vieille Europe , d'enter la civilisation européenne sur la barbarie asiatique, toute puissante encore dans la patrie de Godounof et d'Iwan le Terrible. Toutefois, craignant de s'aventurer à la légère dans la réforme de son peuple, il veut voir par lui-même cette civihsation toute faite, toute vivante , la juger dans ses effets, dans son ensemble, dans ses détails, la puiser à sa source ; il veut rompre la barrière élevée par le despotisme et la superstition entre les Russes et l'Europe,

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barrière qui ne leur laissait avee le monde civilisé (l'autre relation que la guerre.

Lorsque Pierre eut fait part à ses boyards de la résolution qu'il avait prise de voyager loin de ses Etats, ce projet déplut au grand nombre. Les llusses traitaient de criminelles les communications avec les nations étrangères, et le clergé fortifiait cette prévention par l'autorité des livres saints, qui défendent au peuple cboisi de Dieu tout contact avec les (îentils. Dans cette fei'mentation des esprits, des troubles nouveaux éclatèrent. ïsikler, Poucbkin et Soukbovoi résolurent d'appeler les Cosaques du Don, d'assassiner le souverain, et de s'emparer du gouvernement ; mais trabis par deux c(mfidents de Tsikler, les conjurés, qui étaient réunis un soir dans la maison de Soukbovoi, voient entrer le czar accompagné d'un seul domestique. Ils l'invitent à boire avec eux ; cbacun porte sa santé, il y répond. Enfin l'un des conjurés dit tout bas : « Il est temps. )' « Pas encore, « répond Soukbovoi. Pierre entend ces mots ; il se lève l'œil terrible : « S'il n'est pas temps « pour toi de consommer le crime, s'écria-t-il , il l'est <i pour moi de te punir ! » Les conspirateurs, esclaves révoltés, mais timides, tremblent à la voix de leur maître. Il ordonne aux uns de l'aider lui et son domestique à lier les autres, et il est obéi. Sa garde arrive ', et les coupables font à ses pieds l'aveu de leur crime. Us eurent les bras, les jambes et la tête coupés (1697).

Délivré de ce danger, Pierre ne différa plus son départ.

1 Pierre avait donné l'ordre à son capitaine des gardes de taire entourer la maison à onze heures du soir. Il crut ensuite avoir donné cet ordre pour dixheures, et se présenta lui-même à dix heures et demie, supposantque la maison était au pouvoir de sa garde. Cette erreur le livra sans défense aux conjurés. Son sang-froid et son intrépidité le sauvèrent. Lorsque la garde arriva, à onze heures, il était déjà maître de la cons[)iratiou.

9() HISTOIRE DE KIjSSIE.

Il prit le prétexte d'une ambassade extraordinaire en Hollande, et choisit pour ses ambassadeurs Lefort, Golovin, et le secrétaire-d'état Voznitsin. Le monarque se cacha lui-même, sans titre et sans qualité, dans la suite de deux cents personnes qui les accompagnaient.

A ce moment, Mustapha II était vaincu par l'empereur Léopold; Sobieski mourait, la Pologne hésitait entre le prince de Conti et Auguste de Saxe ; le célèbre stathouder Guillaume I<^^, régnait sur l'Angleterre; Louis XIV allait signer la paix de Riswich ; l'électeur de Biairlebourg achetait le titre de roi de Prusse, et Charles XI! montait sur le trône de Suède (1697).

Pierre n'a que vingt-quatre ans, et déjà le plan de sa vie entière semble irrévocablement tracé. Son voyage l'indique; il commence par la Livonie, par ces rives de la mer Baltique qui seule peut rallier la Moscovie à l'Kurope, et ouvrir à la civilisation des ports dans les golfes de Finlande et de Riga. Il ne se reposera plus qu'il n'ait acquis cette province maritime, ce débouché, cette source de commerce et d'activité, par où doit s'éclairer et s'enrichir im jour son empire.

La Livonie appartenait alors à la Suède, et, bien que la Russie fût en paix avec cette puissance, la haine n'en était pas moins envenimée entre les deux nations. Les gouverneurs des villes que l'ambassade russe traversa, profitant de l'incognito de Pierre, ne lui épargnèrent aucun outrage; l'entrée de Riga lui fut même interdite. Reçu, au contraire, avec les plus grands honneurs, à iVliîtau, par le duc de Courlande, avec la plus grande pompe à Kœnigsberg, par le fastueux électeur de Brandebourg, le czar se hâta de passer en Hollande, où il devança ses ambassadeurs. Il resta quelques jours à Amsterdam,

VOYACVES DE PIEKRE (1697). 97

examinant d'un œil curieux les travaux d'un peuple commerçant, et se rendit ensuite à Sardam. Ce l)ourg, déjà renommé comme le premier cliantier de la Hollande, a acquis une célébrité fameuse par le séjour de Pierre I«r. Inscrit parmi les charpentiers, vêtu comme eux, raccommodant lui-même ses bas et son habit, caché sous le nom roturier de Pierre Mikhaïlof, il travailla, avec plusieurs jeunes «eiis de sa suite, à la construction d'un vaisseau, qui fut nommé le Saint-Pierre-Saint-Paul, et qui fut dirigé sur Archangel(1697).

Pendant ce temps, la diète de Pologne était assemblée pour l'élection d'un roi. Le charpentier Mikhaïlof expédia de son chantier un ordre à son armée d'Ukraine de se tenir prête à soutenir les intérêts d'Auguste, électeur de Saxe, contre le parti du prince de Conti. Il quitta ses travaux de Sardam pour aller à La Haye. Il y vit sans appareil et sans étiquette le roi d'Angleterre, stathouder des Provinces-Unies, ce Guillaume III, profond politique, habile général, guerrier toujours malheureux, et cependant le plus redoutable ennemi de Louis XIV. Ce fut à La Haye qu'il reçut la nouvelle de la victoire remportée par Chein, son général, sur les Turcs, qui, renforcés par les Tatars et les hordes du Kouban^ avaient tenté de reprendre Azof (1697).

De Hollande, Pierre I*"^ passa en Angleterre, monté sur un yacht du roi, et sous l'escorte de trois vaisseaux de guerre. Il avait pris à La Haye des leçons de chirurgie, d'anatomie, de géographie et de physique expérimentale. A Londres, il visita les fabriques et les ateliers, mettant partout la main à l'ouvrage; il se perfectionna enfin dans l'art de la construction, qui n'était guère fondé en Hollande que sur la pratique, et qui déjà s'appuyait, en An- I. 6

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gleterre, sur une savante théorie. Non content d'avoir pris à son service des réfugiés français, des Allemands, des Suisses, il engagea aussi des artistes et des ouvriers anglais, Perri, habile ingénieur, et Fergusson , bon géomètre écossais, qui introduisit l'arithmétique en Russie.

Après un séjour de quelques mois, Pierre quitta l'Angleterre pour se rendre à Vienne, où il eut plusieurs conférences avec l'empereur. De là, il se préparait à franchir les Alpes et à visiter l'Italie, lorsqu'il fut détourné de ce dessein par la nouvelle d'une révolte des strélitz. Quatre régimjents de cette milice, cantonnés sur les frontières de Pologne, s'étaient soulevés, avaient déposé leurs chefs et marchaient droit sur Moscou, lorsqu'ils furent arrêtés à onze lieues de la capitale, par Chein et Gordon, à la tête des régiments des gardes. Les strélitz, mis en désordre, avaient déposé les armes et demandé grâce, et Pierre, arrivant dans ses Etats, trouva les rebelles dans les fers. Ces barbares, jadis meurtriers des grands de l'État, bourreaux de sa famille, étaient les mêmes qui , la hache à la main , avaient prétendu gouN erner l'empire dans leurs saturnales; mais tous ces crimes ne justilient pas la monstrueuse cruauté de Pierre envers les strélitz ; et comment croire au sincère amour de ce prince pour la civilisation, pour les réformes vraiment nobles et sérieuses, lorsqu'on le voit, à son retour d'Allemagne, se plonger, comme avec délices, dans toute la férocité des mœurs sauvages de l'Asie , torturer et déchirer de ses propres mains deux mille de ces misérables janissaires.

Les détails de leurs supplices sont affreux, et l'histoire doit flétrir éternellement le rôle joué par Pierre dans cette

MASSACRE DES STllELlïZ (lG98). 99

sani>lante tragédie. Quoi ([u'en aient dit ses panégyristes, Pierre n'eut rien du héros, ni la bonté, ni la générosité, ni la valeur bouillante, ni cette étincelle chevaleresque qui, dans les grands hommes, s'allie si bien à l'habileté et à la profondeur. Les criminels s'obstinaient à se taire sur l'origine de leurs complots; ils furent appliqués aux plus effroyaI)les tortures. On liait au patient les mains deri'ière le dos; la corde qui lui serrait les poignets était passée à une poulie par laquelle on l'élevait en l'air. C'est dans cette situation douloureuse qu'on lui déchirait le dos à coups de knout, sorte de fouet qui fait ruisseler le sang à chaque coup. On le détachait pour lui exposer le dos tailladé par le knout sur des feux ardents, et on le retirait du feu pour le soumettre encore à l'estrapade et aux fouets. Souvent l'excès de la souffi'ance privait le malheureux de la parole et du sentiment. Alors on suspendait les tortures ; les médecins du prince le traitaient avec soin, et, cruellement attentifs à lui rendre la santé, ils ne lui prolongeaient la vie que pour le livrer dans toute sa vigueur à de nouveaux supplices.

Après six semaines de cette horrible question, un arrêt de mort fut prononcé contre tous les rebelles, et les nobles restés fidèles furent condamnés à trancher les têtes des nobles coupables. Pierre, du haut de son trône, assistait d'un œil sec à ces exécutions. Comme s'il avait été jaloux de l'office de bourreau, délégué à ses seigneurs, il les stimulait encore par son exemple. Dans un repas, ivre de vin et de sang, le verre d'une main, la hache de l'autre, il abat à ses pieds vingt têtes de strélitz en s'enorgueillissant de son épouvantable adresse. Pendant cinq mois les roues et les potences livrèrent aux yeux du peuple des cadavres défigurés, et lorsque le czar fut las de cet odieux

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spectacle, il lit mourir dans les prisons le reste des rebelles.

Tant de rigueurs provoquèrent de nouvelles révoltes. Les strélitz d'Azof , soulevés par l'atrocité des supplices de leurs frères, furent chargés de chaînes, et traînés à Moscou. Les têtes de quatre-vingts de ces malheureux qu'un boyard tenait successivement par les cheveux, tombèrent encore sous la hache du czar. Comme la voix publique accusait Sophie d'avoir été l'âme du complot, Pierre fit pendre aux fenêtres de cette princesse trois strélitz qui venaient, dans une adresse, de l'appeler à la couronne. Il voulut que le bras roidi de l'un de ces morts tînt l'adresse étendue dans la propre chambre de sa sœur, jusqu'à ce qu'il tombât en pourriture à ses pieds*.

Bien que quatre régiments seulement eussent trempé dans la rébellion , le corps entier des strélitz fut cassé à perpétuité et leur nom aboU (1698). Des levées habillées à l'allemande remplirent ce vide de l'infanterie, et, Pierre jugeant le moment propice , entreprit de modifier , par des réformes de tous genres, les mœurs et les habitudes des classes supérieures de la nation ^ Sachant bien que, pour ces gens grossiers, le fond tient de près à la forme, qu'il ne pourra leur faire oublier leurs anciennes mœurs, tant que leurs vêtements et leurs barbes tatares les leur rappelleront, il substitue à la robe asiatique, d'ailleurs peu propre à la guerre moderne et à la pratique de plusieurs

1 Sophie découragée se fit alors religieuse, et quitta son nom pour celui de Marphas. Elle mourut en 1704.

2 11 ne faut jamais perdre de vue, lorsqu'il s'agit des réformes de Pierre le Grand, que CCS réformes n'atteignirent jamais le foBcl même de la nation ; le peuple est resté aussi barbare qu'il l'était avant lui, et sous la civilisation empruntée dont il dota les hautes dusses, on sent encore une forte couche de barbarie.

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arts, l'habit européen, de forme varial)le, dont la eoiipe exige plus d'iuibileté et paraît plus favorable à i'aetivité d'un peuple. « C'est un combat de mœurs qu'il comiTience, dit M. de Ségur, combat le plus long, le plus dangereux, le plus acharné de tous. Après avoir changé les dehors, il changera les titres, les mets, toutes les habitudes sociales. Les noms de boyards seront relégués avec les robes tatares et les barbes gothiques. Pierre leur substituera les titres de président, de conseiller, de sénateur; il veut rattacher sa nati(jn aux nations civilisées par la vue, par l'ouïe, par le goût, par tous les sens. Il met donc sur les robes asiatiques, comme sur les barbes, un impôt dont il n'excepte que les paysans et les prêtres; ceux-ci, parce que leur costume était un article de foi; les paysans, parce qu'il importait peu, et pour que le désir de se distingue)* de cette dernière classe fût, pour les marchands et les nobles, un motif d'obéissance de plus. D'ailleurs, la brutale superstition des Russes ajoutait une nécessité de plus à ce changement d'usage. Ils avaient horreur des étrangers comme d'hérétiques. Dans plusieurs occasions, ceux qu'Alexis avait appelés, dénoncés par leurs vêtements européens, avaient failli être mis en pièces dans Moscou même... Quant aux anciens usages religieux et sociaux, entachés de barbarie, Pierre leur fait violence par le ridicule. Il multiplie dans son palais les fêtes européennes ; puis il s'invite à celles que ses sujets donnent à son imitation, et y laisse des présents qui en compensent les frais. Jusque-là, les femmes vivaient renfermées, et les jeunes gens s'unissaient aux jeunes filles, sans les avoir vues. C'était comme en Asie, mais sous un bien autre climat, avec une autre religion, et sans la polygamie, qui rend cet usage moins odieux. Pierre détruit ces coutumes, et

par là, il met les jeunes gens, et surtout les femmes, de son parti. D'esclaves et recluses qu'elles étaient, il les appelle dans la société des hommes, et fait faire à la civilisation son plus grand pas, en la conliant au sexe le plus intéressé à ce que la force soit douce. »

Les réformes de Pierre le Grand s'étendirent aussi aux finances et à l'Église. Jusque-là, les finances avaient été administrées à peu près comme en Turquie. Chaque boyard payait pour ses terres une somme convenue, quil levait sur ses paysans serfs. Le czar établit pour ses receveurs des bourgeois qui n'étaient pas assez puissants pour s'arroger le droit de ne payer au trésor public que ce qu'ils voudraient. L'Église fut attaquée dans le sommet même de sa hiérarchie. Les patriarches avaient quelquefois combattu avec audace l'autorité du trône; les évêques s'étaient arrogé le droit du glaive, celui de condamner à des peines afflictives et à la mort. Cette usurpation ancienne leur fut ôtée. Le patriarche Adrien étant mort à la fin du siècle, Pierre déclara qu'il n'y en aurait plus. Cette dignité fut entièrement aboUe, et les grands biens affectés au patriarchat furent réunis aux finances publiques. Si le czar ne se fit pas le chef de l'Église russe, comme Henri VIII de l'Église d'Angleterre, il en fut, en effet, le maître absolu, les synodes n'osant désobéir à un sou\ erain despotique. S'il ne touchait point à l'encensoir, il dirigeait les mains qui le portaient.

Pierre, frappé, dans ses voyages, de l'émulation qu'excitent les marques d'honneur distribuées par les souverains, établit l'ordre de Saint-André, et en décora les généraux qui s'étaient distingués au siège d'Azof et dans les combats contre les Turcs. Golovin, que l'on a vu ambassadeur en Chine, fut le premier chevalier de l'ordre, Il

MORT DE LE FOKT (l()98-n0()). 103

succéda bientôt, dans la char<;e de général-amiral, à son collègue Le Fort, l'ami, le confident du czar, celui qui, le premier, lui inspira les grands desseins qui depuis étonnèrent l'Europe. Le Fort, enlevé par une mort prématurée, ne laissa pas à sa famille de quoi porter son deuil. Pierre, reconnaissant, lit à l'illustre Genevois de magnifiques funérailles, et prit soin de sa veu\e et de son lils (1699)'.

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