‹ Russie, Pologne, Suède et NorwègeChapitre 37 sur 77 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Nouvel aspect de l'histoire de Russie. — L'accès de la Baltique est le but de tous les efforts de Pierre le"". — Situation de la Suède. — Alliance de la Russie, de la Pologne et du Danemarck contre Charles Xll. — Paix de Copenhague. — Bataille de Narva. — Ressources de Pierre Je"'. — Désastre de Narva réparé. — Fondation de Pétersbourg. — Prise de Narva. — L'ingrie demeure à Pierre le Grand. — Menzicof. — Charles XII eu Pologne. — Ses aventures en Russie. — Bataille de Pultawa. — Suites de cette bataille.

(l^OO à 1710)

Une grande et nouvelle scène va s'ouvrir dans l'histoire de la Russie. Pendant que Pierre opérait toute une révolution dans l'intérieur de ses États, Mustapha II avait été vaincu par le prince Eugène à la bataille de Zeuta, en 1697. Il avait perdu la Morée conquise par les Vénitiens, il avait en vain tenté de reprendre Azof . Ces revers successifs l'avaient contraint de faire la paix avec tous ses vainqueurs. Elle fut conclue à Garlovitz, entre Petervaradin et Salaukemen , lieux devenus célèbres par ses défaites.

1 Dans la même année, Pierre perdit un de ses meilleurs généraux, étranger comme Le Fort. C'était Patrice Gordon, écossais, (jui montra de grands talents militaires, servit plusieurs souvtii'ciins, et uiourut M'es n'grt'Hé (lu czar.

Temiwar fut la borne des possessions de l'empire et des domaines ottomans. La Morée et quelques villes de la Dalmatie, prises par les Vénitiens, leur restèrent pour quelque temps. Pierre demeura maître d'Azof et des forts construits dans les environs.

Lorsqu'il fut ainsi libre de toute autre guerre, le czar se retourna contre la Suède. Un intérêt immense l'appelait à prendre les armes contre cette puissance qui, maîtresse de plusieurs provinces en contact immédiat avec la Russie, lui fermait l'accès de la Baltique. Les projets de marine du czar étaient trop grands pour la mer d'Azof. Les établissements de la mer Caspienne ne comportaient pas une flotte guerrière. Ses vaisseaux, d'ailleurs, auraient rencontré, sur les rivages de ces deux mers, la barbarie musulmane et la barbai'ie asiatique, que Pierre combattait à outrance dans son empire. Pour le succès de ses desseins, il lui fallait donc à tout prix la Baltique; il lui fallait ouvrir à ses vaisseaux une voie sur cette mer, la seule bordée de peuples civilisés qui fût à sa portée, la seule qui, par les communications et le commerce avec l'Europe , offrît à la Russie une source de richesses et de perfectionnement.

Pierre ne pouvait arriver à la Baltique que par la guerre ; la guerre fut résolue pour se frayer un chemin jusqu'à cette mer indispensable. Il s'agissait pourtant de combattre et de dépouiller la Suède, alors à l'apogée de sa puissance et de sa gloire. Dans le cours du siècle qui venait de finir, elle avait enlevé à la Pologne la Livonie et l'Esthonie ; au Danemarck, le Holstein et le Sleswick; à la Russie, ringrie et la Carélie. Mais elle s'était faite, en même temps, des ennemis acharnés dans les souverains de ces trois royaumes. Une haine commune, des intérêts communs

B\TAILI.K 1)K i\AJn/V (l700). 105

furent le motif de l'alliance qui réunit le Danemarck, la Poloiuie et la Russie contre la Suèfle (1700).

Selon toutes les prévisions, la Suède devait tomber écrasée sous le triple effort de ces puissances. Peut-être le génie d'un Gustave-Adolphe eut-il réussi à les contenir, mais son* trône glorieux était occupé, au commencement du siècle, par un jeune prince de dix-huit ans, qui n'avait pu se montrer encore, et de qui l'on n'avait conçu que de faibles espérances.

Ce jeune prince se révéla subitement par des coups de héros. Tout le monde sait comment le Danemarck, surpris par Charles XTI, jusque dans Copenhague, succomba en moins de six semaines (1700); comment la Russie fut frappée devant Narva. Pierre, comptant sur la prise de cette ville, que ses troupes assiégeaient, était allé à Novogorod, amenant avec lui son favori Menzicof. La conduite du siège fut confiée au prince de Croi^ originaire de Flandre, qui, depuis peu, était passé au service du czar. Narva, quoique mal assiégée, était près de se rendre, lorsque le roi de Suède, débarqué à Pernau, en Livonie, arriva au milieu des glaces de novembre, conduisant neuf mille hommes et dix pièces d'artillerie, contre les cinquante mille hommes de l'armée russe et les cent quarante canons dont leurs retranchements étaient bordés ' .

Charles XTI n'hésita pas à attaquer avec sa petite troupe cette armée si supérieure, et, profitant d'un vent violent et d'une grosse neige que ce vent portait contre les Russes,

* Tous les récits diffèrent sur les forces rosy)ectives des armées russ<^ et suédoise devant Narva. Le journal de Pierre l^*" porte l'ariuée suédoise k dix-huit raille hommes, et réduit l'armée russe à trente-deux mille, mais plusieurs historiens élèvent le chiffre de cette dernière à quulro-vingt mille hommes. La vérité doit être entre ces deux chiffres.

106 HISTOIKE DE EUSSIE.

il fondit dans leurs retranchements, à l'aide de ses pièces de canon, avantageusement postées. Les Russes n'eurent pas le temps de se reconnaître au milieu de ce nua*;e de neige qui leur donnait au visage, et foudroyés par des canons qu'ils ne voyaient pas. Le tumulte, la confusion, la terreur panique se répandirent alors dans toute l'armée, et les troupes suédoises n'eurent à tuer que des hommes qui fuyaient. Le prince de Groi, et les officiers allemands, qui craignaient plus les Russes soulevés contre eux que les Suédois, vinrent se rendre au comte de Steinbock. Le roi de Suède, maître de toute l'artillerie, vit, dit Voltaire, trente mille vaincus à ses pieds. Il fut alors regardé comme le premier homme de l'Europe, dans un âge où les autres n'osent encore prétendre à la réputation. Mais Pierre, qui, dans son caractère, avait une constance inébranlable, ne fut découragé dans aucun de ses projets (1700).

Il savait que les Suédois, par la supériorité de leurs manœuvres, seraient longtemps vainqueurs des Russes; mais, à force de défaites, ceux-ci devaient apprendre à vaincre à leur tour. Pour réparer le désastre de Narva, i! remplaça les canons en faisant fondre les cloches des églises, et créa une nouvelle armée par un ukase. Dans le même temps, il s'abouchait, en Courlande, avec Auguste de Saxe, roi de Pologne, son allié, lorsque Charles XI f, prévenant la jonction de leurs forces, pénètre en Courlande, en chasse les Saxons et les Russes, s'empare de tout le duché, et passe en Lithuanie, pour se porter ensuite en Pologne, où l'appelait la faction de Conti, opposée à celle de l'électeur de Saxe (1701).

Auguste fut obligé de retirer toutes ses troupes saxonnes de la Pologne, et Charles y entra sans obstacle; mais,

KOi\DATT()>î DE pi-:riîusi{0i)iui (1700-17031'). 107

tandis ([u^Micore cxîiltc'; par ses récents triomphes, le vainqueur (le ^^arva se llattait que les Kusses désarmés n'oseraient plus paraître devant les Suédois, il apprit que son général, Sehlipenbacli, avait été battu deux fois, en Livonie, par Chérémétef, et que les villes de Marienbourg, de Nosebourg et de Nienchantz avaient été emportées par les Russes (1702). Dans la première de ces villes fut prise une jeune orpheline, que le sort devait appeler plus tard dans la couche de Pierre I<^'', et sur le trône de Russie; mais l'acquisition de Nosebourg et de Nienchantz eut alors pour le czar une toute autre importance. Par Noseboui-g, qu'il appela Schlïisselbourg , il dominait tout le cours de la JNevva. Par Nienchantz, il commandait l'embouchure de ce fleuve; il tenait enfin ce rêve de toute sa vie, un port sur la Baltique, et l'Europe ouverte à ses vaisseaux (1703).

Quinze jours après la conquête de Niencliantz, un peu au-dessous de cette ville trouvée trop petite et mal fortifiée, les fondements de Saint-Pétersbourg furent jetés plus près encore de l'embouchure de la Newa. Là, au bruit du canon, sur un sol ingrat, au milieu de marais impi'aticables que défendent des exhalaisons fétides, de forêts chargées de miasmes pestilentiels, Pierre a résolu de fonder la capitale de son empire, de s'abriter derrière une forteresse, et, comme si un Dieu même eût ordonné, malgré l'air infect et l'eau empestée, sur les cadavres de cent mille esclaves qui y trouvent la mort, on voit s'élever tout à coup Saint-Pétersbourg et Gronstadt, superbe ville, magnifique forteresse, dont l'Europe admire le plan et l'exécution.

Ainsi, c'est toujours par la barbarie, que Pierre arrive à la civilisation. S'il bâtit sa capitale, il y ensevelit cent mille victimes ; s'il réforme son armée, c'est par le knout

108 HISTOIRE DE RISSIE.

et le fouet, c'est en maintenant ses soldats sous le coup des supplices ou de la mort. Odieuse et détestable politique, à laquelle tous les souverains de la Russie se sont montrés trop lidèles, et qu'on ne saurait assez flétrir au nom de l'humanité, au nom même de cette civilisation, que Pierre insultait, en la rendant complice de ses crimes.

Charles Xll, persuadé qu'il serait toujours temps de se retourner contre des ennemis qu'il méprisait, et de les écraser dans une nouvelle journée de Narva, laissa le champ libre aux Russes qui, dans la campagne de 1704, reprirent à ses généraux les importantes places de Borpat et de Narva. Le roi de Suède n'écoutait alors que sa haine contre l'Électeur de Saxe, roi de Pologne, qu'il voulait, à tout prix, dépouiller de sa couronne. Maître de la Courlande, il écrivit au primat de la Pologne et aux grands de l'ancienne faction de Conti, que le seul moyen d'amener la paix était la déposition d'Auguste. En vain celui-ci avait-il convoqué, le 19 juin 1703, une diète à laquelle assista le primat lui-même ; en vain le czar lui fit-il offrir encore son alliance et ses secours ; la terreur qu'inspiraient les menaces du roi de Suède fit tomber Auguste. Une diète, tenue à Varsovie en 1704, le déclara déchu de la dignité royale, et Stanislas Leczinski, trésorier de la couronne, fut proclamé roi à sa place, le 12 juillet de la même année.

Non content de cette humiliation de son ennemi, et ne voulant lui laisser aucun repos, Charles le poursuit en Saxe, jusque dans ses États héréditaires. L'empereur, les rois de France, d'Angleterre, de Danemarck et de Prusse lui envoient des députés pour le prier d'épargner la Saxe. Il leur répond en pénétrant dans ce malheureux électoral, passe devant Dresde, entre dans Leipsick; et là, pour

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CHARLES VU liiN RISSIE i I î 0:i-l / iHj) . 1 0 J

condition de la paix qu'Aii<^uste ol)tient, au prix de son lionneur, il le force à renoncer au trône de Pologne, à l'alliance de la Russie, et, ce qui était plus honteux encore, à lui livrer rinfortuné Patkul.

Ce Patkul était un gentilhomme livonien, qui, après la conquête de sa patrie par les Suédois, était venu, en 1692, à Stockholm, à la tête d'une députation, réclamer la conservation des privilèges consentis à la Livonie, par les rois de Pologne, ses anciens souverains. Pour toute réponse, on mit les députés en prison, et Patkul fut condamné à mort; mais il s'évada, et resta quelque temps dans le pays de Yaud, en Suisse, où il apprit la promesse faite par Auguste, à son avènement au trône de Pologne, de recouvrer les provinces arrachées au royaume. Il courut aussitôt à Dresde offrir à l'Électeur le secours de son expérience et de son épée : plus tard il était passé au service de la Russie, et lorsqu' Auguste consentit à le livrer aux Suédois, il était ministre du czar près de l'Électeur de Saxe. Malgré les protestations de Pierre et les sollicitations de plusieurs souverains, Patkul fut condamné comme traître et périt de la mort des scélérats, par le supplice de la roue (1706).

Après avoir écrasé la Saxe et imposé un roi à la Pologne, Charles passa la Vistule sur les glaces et s'avança dans la Lithuanie. Emporté par un orgueil qui ne connaissait plus de bornes, il répétait sans cesse qu'il ne traiterait qu'à Moscou même de la paix avec la Russie, et déjà l'un de ses généraux avait reçu de lui ses patentes de gouverneur de cette capitale. Aux forfanteries du roi de Suède, Pierre se contentait de répondre : « Mon frère « Charles veut faire l'Alexandre, mais il ne trouvera pas « en moi un Darius. >; En même temps, il donnait ordre

I iO HlSTOFHi: DE Ul SSIIÙ

à l'armée, qui tenait tête aux Suédois, de ne hasarder aucune bataille en Litliuanie, de reculer toujours, et de tout dévaster sur son passage.

Le czar connaissait l'impétuosité de Charles, il savait bien qu'aucun obstacle n'arrêterait ce prince, et il espérait ruiner l'armée suédoise par la fatigue de la marche, par la disette et la rigueur du chmat. Charles, en effet, avançait toujours; il avait traversé la Bérésina, franchi la rivière de Bibitch sous le feu de l'artillerie russe ; mais au moment où tous croyaient qu'il allait marcher droit sur Moscou, on le vit, avec étonnement, prendre sa route du côté de l'Ukraine.

Les Cosaques de ce pays avaient alors pour hetman le Polonais Mazeppa. Page dans sa jeunesse à la cour de Pologne, et convaincu d'une intrigue amoureuse avec une dame de cette cour, il avait été lié sur un cheval sauvage qui l'avait emporté parmi les Cosaques de l'Ukraine. Ainsi maltraité par la Pologne , il n'en conserva pas moins, toute sa vie, un cœur dévoué à sa patrie et hostile aux Russes ; mais habile à cacher ses sentiments secrets, il acquit l'estime et la conhance de Pierre I*^»', fut décoré du cordon de Saint-André et élevé aux fonctions d'hetman.

L'hetmanat était une sorte de souveraineté dépendante, et l'ambition de Mazeppa, excitée encore par le désir d'affaiblir et de troubler la Russie, était d'affranchir cette souNcraineté, de la soustraire à la domination des czars. Depuis vingt ans, il poursuivait ses desseins avec une habileté consommée. Aimé, vénéré dans l'Ukraine, il exerçait sur les Cosaques une influence toute-puissante, il avait même engagé dans ses intérêts les Cosaques Zaporaviens, lorsque la guerre entre la Suède et la Russie vint

MAZHl'PA ^irO(i-l708). 111

lui fournir l'occasion inespérée de lever IVanciieinent l'étendard de la révolte, en offrant à Charles X\\^ contre Pierre l*''', le concours de ses fidèles Cosaques.

Charles ne douta pas de triompher de tout l'empire russe, quand ses troupes victorieuses seraient secondées par un peuple si belliqueux. Mazeppa promettait de lui fournir les vivres, les munitions, l'artillerie qui pouvaient lui manquer : à ce puissant secours devait se joindre une armée de seize à dix-huit mille combattants, qui arrivait deLivonie, conduite par le général Levenhaupt. Charles ne s'inquiétait pas de savoir si le czar était à portée de tomber sur cette armée, il ne s'informait pas si Mazeppa était en état de tenir toutes ses promesses, s'il lui restait à lui-même assez de ressources dans un désastre, il comptait sur sa valeur et sur sa fortune. Au delà du Dnieper, vers la Lesna, pendant qu'il attendait Mazeppa, il fut attaqué par Menzicof, qui tua beaucoup de Suédois, perdit encore plus des siens, mais ne se rebuta point. Mazeppa cependant ne venait point, les vivres commençaient à manquer ; les soldats suédois, voyant leur roi partager tous leurs dangers, leurs fatigues et leur disette, ne se décourageaient pas, mais en l'admirant, ils le blâmaient et murmuraient. Levenhaupt marchait, toutefois, pour rejoindre Charles XII. Les Russes arrivèrent trop tard pour empêcher le général suédois de passer le Dnieper, mais quand son armée fut engagée entre ce fleuve et les petites rivières qui s'y perdent, Pierre franchit le Dnieper après lui, et l'attaqua avec les corps rassemblés qui le suivaient en échelons. La bataille se donna entre le Dnieper et la Soia (septembre 1708).

La valeur, un long exercice du commandement, et la bonne discipline de ses troupes^ promettaient la victoire à

112 HTSTOTIU- DE KISSIE.

Levenhaiipl ^ conti'C toutes les prévisions, il fut complètement i)attii. Après une lutte acharnée, le vent qui soufflait avec fureur, la neige, la nuit, mirent lin au combat, et favorisèrent la retraite des vaincus. Les Suédois laissèrent huit mille hommes sur le champ de bataille, ils perdirent neuf cents prisonniers, dix-sept pièces de canon, quarante drapeaux, sept mille chariots ; c'était la victoire la plus considérable qui, jusque-là, dans cette guerre, eût favorisé les armes des Russes, et elle prépara tous leurs autres succès. « La bataille de Lesno, dit Pierre lui-même dans «< son journal , fut la mère de celle de Pultavs a. »

Le czar remerciait Dieu de ce succès, quand il apprit que son général Apraxin venait de remporter un avantage en Ingrie, à quelques Ueues de INarva. Ce concours d'événements heureux fortifiait ses espérances et le courage de son armée, tandis que Charles était réduit à attendre les secours de Mazeppa qui le rejoignit enfm, mais abandonné de ses propres Cosaques, et suivi seulement de quelques troupes à sa solde.

Charles, néanmoins, se roidissait aveuglément contre la fortune qui l'abandonnait. Tandis qu'il errait dans des déserts sauvages, secouru seulement par quelques brigands perfides, il se regardait encore comme le dispensateur des couronnes, et rejetait avec hauteur les propositions de paix qui lui furent portées au nom de Pierre. Il espérait toujours que les Ukrainiens et les Tatars se joindraient à son parti. Il ne s'arrêtait nulle part, et partout il ne trouvait que des villages réduits en cendres. Au mois de décembre 1708, commença l'un des hivers les plus rigoureux dont le souvenir se soit conservé. Les corbeaux tombaient morts au milieu de leur vol ; les soldats succombaient par milliers ; un grand nombre eurent les pieds et

BATAlLLi; Dli l'IJ/l'ANNA (1708-1709). 113

les mains gelés. Cependant le monarque suédois, opiniâtre dans son fol héroïsiïie, fei'mait Toreille aux ij;émissements de son armée et aux avis de ses plus saines eonseillers. Pénétrant toujours plus avant dans l'Ukraine; perdant chaque jour de ses forces, sans espérance fondée d'en acquérir de nouvelles; tourmenté par la famine, inquiété par l'ennemi, il s'arrêta enfin pour faire le siège de Pultawa ', où il espérait trouver des munitions etdes\ivres (mai 1709).

C'était là que Pierre l'attendait. Dès qu'il sut que Pultawa était assiégé, il rassembla ses quartiers. Sa cavalerie, ses dragons, son infanterie. Cosaques, Kalmouks, s'avancèrent de vingt endroits; lui-même arriva devant la place le 15 juin 1709, conduisant une armée d'environ soixante mille combattants. Déjà ({uelques coi'ps suédois et russes avaient été plus d'une fois aux mains sous les murs de la ville. Charles, dans une de ces rencontres, avait été blessé d'un coup de carabine qui lui avait fracassé les os du pied ; mais quand il apprit que Pierre devait engager la bataille, ses idées de gloire ne lui permirent pas de l'attendre dans ses retranchements ; il sortit en se faisant porter sur un brancard.

Après une brillante attaque des redoutes russes par l'infanterie suédoise, l'action devint générale. Pierre faisait, dans son armée, la fonction de général-major (maréchal-de-camp); le général Bauer commandait la droite, Menzicof la gauche, Chérémétef le centre. Charles, le pistolet à la main , allait de rang en rang sur son brancard porté par ses drabans; un coup de canon tua l'un de ces drabans et mit le brancard en pièces. Charles se lit alors porter sur des piques. Pierre, de son côté, reçut plu-

1 Chef-lieu du youvcrneruent actuel de ce nom.

sieurs coups dans ses habits et dans son chapeau ; enfin, après deux heures de combat, les Suédois furent partout enfoncés, la confusion se jeta dans leurs rangs, et Charles XII fut obligé de fuir devant ce barbare qu'il avait tant méprisé. Il monta à cheval en souffrant d'extrêmes douleurs, et précipita sa marche vers le Dnieper, au midi, dans le pays des Zaporaviens. Par delà le Dnieper, de grands déserts conduisent aux frontières de Turquie (27 juin 1709).

Les Russes comptèrent neuf mille Suédois morts sur le champ de bataille de Pultaw a. Ils firent, pendant l'action, deux à trois mille prisonniers , et quelques jours après, Menzicof, poursuivant les restes de l'armée de Charles XII, força, de nouveau, quatorze mille hommes de cette armée, à se rendre à discrétion : jamais victoire n'avait été plus complète. Pierre, s'adressant à ses soldats du milieu de ce champ de gloire, s'écria dans un mouvement d'orgueil et d'enthousiasme : « Je vous salue, enfants les plus chéris « de mon cœur ! ô vous que j'ai formés à la sueur de mon « front ! Enfants de la patrie, et qui lui êtes aussi indis- « pensables que l'ame au corps qu'elle anime ! >> Il ne se trompait pas d'ailleurs sur l'importance du succès qui venait de couronner ses armes, et de récompenser les laborieux efforts de son génie.

Aux premières nouvelles de la bataille de Pultav^^a, une révolution générale éclata dans les esprits et dans les affaires, en Pologne, en Saxe, en Suède, en Danemarck. Pierre faisait revivre les anciennes prétentions des czars sur la Livonie, l'Ingrie, la Carélie, et sur une partie de la Finlande ; le Danemarck revendiquait la Scanie • , pour la-

1 Province de Suède sur le Suiid.

CONQUÊTES DE LA. KLSSIE (l 701i- 1 7 10). 115

quelle il avait eu tant de différends avec la Suède; Stanislas abandonné renonçait à la couronne de Pologne qu'Auguste de Saxe s'empressait de reprendre, en protestant contre l'abdication qu'on lui avait arrachée; la Prusse enfin réclamait la Poméranie *.

« Ainsi, dit > oltaire, la valeur infortunée de CliarlesXTÎ ébranlait tous les édifices que la valeur heureuse de Gustave-Adolphe avait élevés. » Quelques mois après la bataille de Pultawa il ne restait plus rien de l'œuvre de ce grand homme. La Suède épuisée, sans nouvelles de son roi, décimée par une maladie contagieuse, ne sut opposer aux Russes qu'un courage impuissant. Pendant que les Danois préparaient une descente sur les côtes, la prise de Vibourg, de Riga, de Rével, faisait passer sous la domination du czar la Carélie, la Livonie, l'Esthonie (1710); enfin, pour forcer les Suédois à l'inaction, le czar, le roi de Da~ nemarck, l'électeur de Hanovre et le duc de Holstein exigeaient du sénat de Stockliolm l'engagement singulier que l'armée qui était en Poméranie ne pourrait en sortir pour défendre ailleurs son monarque. <' Quand Charles, dit Voltaire, reçut cette nouvelle à Render, il ne put soutenir que le sénat eût ainsi lié les mains à son armée. Ce fut alors qu'il lui écrivit, dans un accès de colère, qu'il lui enverrait une de ses bottes pour le gouverner (1710).^

* Province de Prusse sur la Baltique.

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