CHAPITRE XV
Campagne du Pruth. — Traité de paix avec le sultan. — Déclaration du mariage de Pierre avec Catherine. — Conquêtes en Finlande. — Nouveaux voyages de Pierre le Grand. — Pierre en France. — Son retour. — Condamnation et mort du prince Alexis. — Mort de Charles XII. — Paix de Neustadt. — Couronnement de l'impératrice Catherine P*. — Mort de Pierre le Grand.
Charles Xll et le khan de Crimée étaient ceux qui avaient le plus perdu par ragraïuVissement du czar. Tous deux réunirent leurs efforts pour déterminer le sultan Achmet III à déclarer la guerre à Pierre I^''. La Porte, de son côté, ne voyait pas sans crainte un voisin devenu si puissant. Elle avait pris ombrage des vaisseaux l'usses qui naviguaient jusque dans la mer Noire; elle aspirait enfin à reprendre la ville d'Azof, qui commande les Palus-Méotides. Au mois de novembre de l'année 1710, la guerre fut signifiée au peuple de Constantinople , par l'exposition d'une queue de cheval, et suivant l'usage barbare des Turcs, Tolstoi, ambassadeur de Russie, fut arrêté et conduit au château des Sept-Tours. Malgré tout son désir de vivre en paix avec Achmet III, Pierre, poussé à bout, répondit à cet outrage par une déclaration de guerre qui fut lue solennellement dans la principale église de Moscou. En même temps , il nommait un conseil de régence à la tête duquel il plaçait ou feignait de placer son fils Alexis ; il faisait avancer vers la Moldavie dix régiments qui étaient en Pologne, et partir de Livonie le corps d'armée aux ordres de Chérémétef ; il enjoignait enfin a l'amiral Apraxin
GUEIUU: CONTHK LIS II UCS (17 10-17 11). 117
d'aller prendre, dans Azof, le commandement de terre et de mer.
Obligé de porter ses armes sur les frontières de la Turquie, Pierre, avant de ((uitter Moscou, lit proclamer son nouveau mariage. On se rappelle qu'il avait répudié, en 169G, sa première épouse, Eudoxie Lapoukliin, dojit il avait deux enfants. Ce n'est pas, comme l'a dit Voltaire, que les lois de rKglise grecque permettent le divorce : elles le défendent sévèrement. Mais en forçant Eudoxie à embnisser la vie religieuse, et en la faisant ainsi mourir au monde, il acquit, à l'aide de cette fiction, la liberté d'un bonmne veuf. En 1707, il en avait usé pour épouser secrètement Catherine, cette jeune inconnue, faite prisonnière à Marienbourg, et qui depuis, cédée par Cliérémétef ta Menzicof, s'était attiré les attentions passagères du souverain, et avait lini par lui plaire. Retirée dans un quartier reculé de la ville, où elle était connue sous le nom de m«dame Catherine, elle n'occupait qu'une maison sans apparence, où Pierre venait souvent, avec ses ministres, régler les plus grands intérêts de l'État. C'est dans cette obscure retraite qu'elle donna au czar deux princesses; Anne, née en 1708, et Elisabeth née en 1709. Pierre, avant de s'exposer à de nouveaux périls que son épouse aspirait à partager, voulut faire approuver solennellement son choix par la nation. Le jour même où il partit avec Catherine pour aller joindre son armée en Pologne, il déclara solennellement son mariage, et ordonna de reconnaître la nouvelle czarine (février 17 11).
Les premières opérations de la guerre semblaient présager à Pierre de nouveaux succès. L'hetman des Cosaques contenait les Tatars, pendant qu'un corps de ces barbares se faisait battre en Pologne par le prince Golitzin ; Auguste
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de Saxe promettait aux Russes des secours considérables; enfin, les nations grecques et slavonnes, soumises aux Turcs, et croyant voir dans Pierre leur libérateur, offraient de se joindre à lui pour cbasser FOttoman de Constantinople ; les hospodars de Yalachie et de Moldavie proposaient, notamment, de fournir à l'armée russe les subsistances dont elle avait besoin.
Pierre, comptant trop sur ces faibles souverains, négligea l'avis qu'on lui donnait d'établir dies magasins sur le Dniester. Un contre-temps inattendu pouvait tout compromettre dans cette rude campagne. Les soldats nés dans les climats les plus rigoureux du nord, n'eurent pas plutôt quitté les bords du Dniester, qu'ils furent attaqués de maladies affreuses causées par la chaleur. On apprit, en même temps, que le hospodar de Valacbie, trahissant sa parole, avait livré aux Turcs les convois de vivres destinés aux Russes, en sorte que l'armée du czar, arrivant aux portes de lassy, capitale de la Moldavie, ne comptait phas dans ses rangs éclaircis par la mort que des soldats exténués de souffrances ou dévorés par la faim.
Pierre se hâta de marcher sur la rive droite du Pruth, dès qu'il eut formé quelques magasins. Le point décisif était d'empêcher les Turcs postés au-dessous, sur la rive gauche, de passer ce fleuve et de venir à lui. Il envoya le général Janus avec l'avant-garde, pour s'opposer à ce passage des Turcs; mais ce général n'arriva que lorsque l'armée du grand-visir, Méhémet, était déjà sur la rive droite, et s'avançait vers l'armée russe, le long du fleuve.
Pierre n'avait pas plus de trente-sept mflle combattants à opposer aux deux cent cinquante mille soldats de Méhémet. Il se trouva alors dans une plus mauvaise position que Charles XII à Pultawa. Enfermé, comme lui, par une
DANGERS DE l'aRMKI: lU SbE (ITIJ)- ^ ^ •'
armée supérieure, éprouvant plus que lui la disette, et s'étant fié aux promesses du hospodar de Yalachie, comme Charles s'était fié à celles de Mazeppa, il prit le parti de la retraite , et tenta d'aller choisir un camp avantageux en retournant vers lassy.
Il décampa dans la nuit; mais à peine fut-il en marche, que les Turcs tombèrent sur son arrière-garde formée par le régiment Préobrajenski. Attaqué pendant cinq heures entières par l'infanterie et la cavalerie turques , ce régiment tint ferme et ne put être coupé. Poniatowski et le général de Sparre, tous deux officiers de Charles Xll, étaient auprès du visir. Ils lui conseillaient de ne pas combattre, d'envelopper, de tourmenter l'ennemi, de le miner par la famine et de le forcer à se rendre; mais l'imprudent Méhémet, fier de conduire une multitude indisciplinée, se croyait sûr de la victoire. Les Turcs attaquèrent avec ce désordre et cette impétuosité qui leur sont ordinaires. Leur cavalerie éparse et voltigeante restait presque toujours éloignée, et leur infanterie, portant contre un seul endroit tous ses efforts, avait toujours des troupes fraîches à combattre. Les Russes amenèrent du canon, et repoussèrent l'ennemi qui avait perdu sept mille hommes à la fin de la journée. Mais cet avantage ne rendait pas moins critique la situation de Pierre l^^.
Pendant la nuit, les Turcs creusèrent des retranchements. Les Russes n'avaient que quelques chevaux de frise ; ils manquaient de vivres pour réparer leurs forces, et souffraient une soif dévorante qu'ils ne pouvaient apaiser. Voisins d'une rivière, la privation d'eau était pour eux un double supplice. Une batterie turque, placée sur une montagne de l'autre côté du Pruth, foudroyait ceux qui osaient approcher du fleuve. Renfermés de toutes parts,
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les Russes n'avaient d'autre alternative que de remporter une victoire complète, ou de périr jusqu'au dernier, ou d'être esclaves des Turcs.
Toutes les relations, tous les mémoires du temps conviennent unanimement que le czar, incertain s'il tenterait le lendemain le sort d'une nouvelle bataille, s'il exposerait sa femme, son armée, son empire, et le fruit de tant de travaux à une perte qui semblait inévitable, se retira dans sa tente, accablé de douleurs et agité de convulsions dont il était quelquefois attaqué, et que ses chagrins redoublaient. Seul, en proie à tant d'inquiétudes cruelles, ne voulant pas que personne fût témoin de son état, il défendit qu'on entrât dans sa tente. Catherine, malgré cette défense, pénètre auprès du czar, l'arrache à ses affreuses rê^'eries, et le fait consentir à demander la paix. Cette résolution lui avait été dictée par un conseil de guerre qu'elle venait d'assembler.
Aussitôt, un officier aux gardes partit pour remettre au visir une lettre de Chérémétef, qui proposait la paix au nom de son maître. Comme la réponse tardait à venir, les Russes s'avancèrent de plusieurs toises ; Méhémet leur lit dire alors de ne point attaquer, et ordonna, de son côté, la suspension d'armes.
11 avait reçu d'autant plus volontiers les premières ouvertures de Chérémétef, qu'il avait été surpris la veille de la résistance des Russes, et que les janissaires refusaient de tenter un nouveau combat. Dans la négociation qui fut entamée aussitôt entre le baron Chafirof, vice-chancelier de Russie, et le grand-visir, les Turcs demandèrent pour Charles XTI la hberté de retourner dans ses États, et pour eux-mêmes, la restitution d'Azof et la démolition du port de Taganrok, sur la mer de Zabache.
COINQI ÈTK 1)K L\ KI1\LA.M)E (1711-1714). 121
(Charles \ll, dans son asile de Bender, était peu éloiiijné du champ de bataille. II avait refusé de se rendre auprès duYisir, avant raction, lorsque sa présence pouvait être utile, il accourut lorsque les articles du traité de paix étaient dressés, il osa demander à Méhémet comment il pouvait faire la paix sans lui, l()rs([ue c'était pour lui soûl que le Grand Seigneur avait entrepris la guerre? Le visir répondit froidement que son maître ne lui avait pas coniié qu'il eut entrepris la guerre pour les intérêts de la Suède, et qu'il n'avait en vue que les intérêts de l'empire ottoman. « Mais vous pouviez, dit le roi, prendre le czar et toute « son armée. — Et si j'avais pris le czar, répliqua Méhé- « met, qui aurait gouverné son empire ? 11 ne faut pas que (t tous les rois sortent de chez eux « . Reproche sanglant à l'adresse de Charles, qui, pour courir à des exploits romanesques, avait abandonné son royaume, et n'y pouvait rentrer que par la protection des Turcs et sous la sauvegarde de son ennemi. On dit que Charles, irrité, déchira la robe du visir avec l'éperon de sa botte, et que Méhémet, plus sage, dissimula cet affront dont il aurait pu se venger (1711).
Pierre , après la funeste campagne du Pruth , était rentré dans ses États, et pendant que le héros du Nord s'obstinait follement à demeurer en Turquie, le czar lui enlevait la Finlande, et battait les Suédois dans la Baltique à la hauteur de l'ile d'Aland (1713-1714). La Russie s'élevait ainsi, grâce aux fautes de Charles Xll et au génie de Pierre P'', à ce degré de puissance qui devait un jour la rendre formidable au monde. Tous les princes du Nord étaient les alliés du czar ou ses créatures ; il contenait en Pologne les ennemis du roi Auguste ; les Turcs, fidèles aux traités, laissiùent à ses desseins toute leur étendue;
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Saint-Pétersbourg sortait de la fange et des marais que sa volonté inflexible avait comblés de cadavres ; de nouveaux établissements signalaient sa sollicitude pour la marine, pour les troupes, le commerce et les lois. Il fondait une académie de marine à Pétersbourg. Laugs, chargé des intérêts du commerce, partait pour la Chine par la Sibérie ; des ingénieurs levaient des cartes dans tout l'empire; on bâtissait la maison de plaisance de Péterhof; dans le même temps, on arrêtait les brigandages des peuples de la Bukharie, et les Tatars du Kouban étaient réprimés.
Mais après les luttes sanglantes avec la Suède et la Turquie, c'était là une situation calme et pacifique, encore inconnue à la Russie. Le repos qu'il goûtait pour la première fois, semblait à Pierre un état violent et douloureux. Il aimait la Hollande, désirait la revoir, et ne connaissait pas encore la France. Le sénat veillait a Pétersbourg sur toute l'administration ; l'amiral Apraxin et d'autres généraux protégeaient les pays conquis sur les côtes de la Baltique et sur celles des golfes de Bothnie et de Finlande; Le feld-maréchal Chérémétef, commandant les troupes sur les frontières de Pologne, avait les } eux ouverts sur les démarches des alliés : dans ces circonstances, la présence du souverain n'étîuit pas indispensable en Russie, Pierre partit une seconde fois pour visiter l'occident de l'Europe (1717).
Il passa par Hambourg, Altona, Brème, traversa la Westphalie et arriva en Hollande, où Catherine le rejoignit bientôt. Toujours avide de recueillir quelque fruit de ses voyages, Pierre s'instruisit du commerce de l'Angleterre ( t de la Hollande , de la situation des fabriques et des manufactures alors florissantes dans ce dernier pays. Il conduisit Catherine à Sardam, et la présenta aux compa-
PIEHRE EN FRAlNCIi (171 1-1717). 123
gnoiis de ses anciens travaux. Son chantier était cliangé en une maison agréable, qu'on appelait la maison du prince.
Au printemps de l'année 1 7 1 7, Pierre quitta la Hollande pour se rendre en France. Le maréchal de 'J'essé vint à sa rencontre jusqu'à Elbeuf, avec un escadron des gardes et les carrosses du roi. Il arriva à Paris le 26 juillet, fut reçu au Louvre, où le grand appartement lui était préparé; mais il crut qu'il serait plus libre dans un logement plus modeste , et alla, dès le soir même , se loger au Marais, dans l'hôtel de Lesdiguières, qui appartenait au maréchal de Villeroi. Il y fut traité et défrayé comme au Louvre. Le czar reçut , le lendemain de son arrivée , la visite du régent, et, deux jours après, celle du roi Louis XV, qui n'avait encore que sept ans. Le czar ne savait pas le français : c'était le prince Kourakin, son ambassadeur, qui portait pour lui la parole. Le maréchal de Villeroi, gouverneur de Louis XV, parlait au nom de son souverain.
Deux jours après, Pierre alla rendre sa visite au roi qui logeait aux Tuileries. Le jeune prince fut amené au devant du czar, qui le prit et le porta quelque temps dans ses bras. On a prétendu que Pierre eut recours à ce stratagème pour empêcher le roi enfant de prendre sur lui la main et le pas. Voltaire a combattu cette opinion. Il observe, avec raison, que Pierre attachait très peu de prix aux vanités de l'étiquette.
Le czar visita l'Arsenal, le Jardin des Apothicaires, les cabinets d'anatomie, les ateliers des plus célèbres artistes, l'Observatoire, la manufacture des Gobelins, la galerie des Plans, l'hôtel des Invalides, et toutes les maisons royales, depuis Meudon jusqu'à Fontainebleau. Il voulut voir madame de Maintenon. Saint Simon affirme même qu'a la
124 HISTOIRE DE RISSTE.
grande stupéfaction de la cour, il ouvrit les rideaux du lit où gisait, dans sa décrépitude, la vieille femme de Scarron et de Louis XIV. L'académie des sciences l'admit au nombre de ses membres, et pour mériter cet honneur, il corrigea, séance tenante, les cartes de Russie, et surtout celles de la mer Caspienne. Partout on lui ménagea de ces surprises agréabl; s qu'inspirent une politesse ingénieuse et le désir d'obliger et de plaire. 11 dînait chez le duc d'Antin, ministre des arts. A la fm du repas, il vit son portrait qu'on venait de peindre placé dans la salle comme par la main d'un magicien. Dans la galerie du Louvre, une médaille qu'on frappait roule à ses pieds; il la prend et reconnaît sa tête. Sur le revers, une Renommée posait un pied sur le globe, avec cette légende empruntée à Virgile : Vi?-es acquirit eiindo ; et il ne put s'empêcher de se faire à lui-même l'application de ces paroles. Lorsqu'on le conduisit à l'église de la Sorbonne, on assure qu'il embrassa la statue du cardinal de Richelieu, en s'écriant : « Grand « homme, je t'aurais donné la moitié de mes États pour " apprendre de toi à gouverner l'autre. " L'élève n'eut pas été trop indigne du maître.
Lors de cette visite au mausolée de Richelieu, quelques docteurs de Sorbonne présentèrent au czar un mémoire où ils l'engageaient à réunir l'Eglise grecque à l'Eghse romaine. L'intention était excellente, sans doute , mais c'était une étrange illusion de penser que quelques ecclésiastiques réussiraient là où avait échoué le concile de Florence. Pierre écouta toutefois avec politesse les représentations de la Sorbonne ; mais quand il fut rentré dans ses États (1718), il tourna en ridicule le pape récemment élu et le conclave des cardinaux, en faisant jouer publiquement une farce burlesque où un nain, nommé Zotof,
MOJVT DALKMS ( I 7 1 7-1 7 1 vS). 125
fut élu, à l'instar du pape, par d(S ivrognes représentant les cardinaux.
Pierre avait un fils, Alexis, de son premier mariage avec Eudoxie Lapoukliin. Sa mort couronna la tyrannie de Pierre, comme la mort du fils d'f\\an le Terrible, avait couronné les crimes de ce monstre que Pierre admirait et qu'il prit trop souvent pour modèle. Alexis, innocent de tout crime, prêtait néanmoins des armes contre lui, par son attachement à sa mère injustement répudiée , emprisonnée et persécutée, par son zèle religieux et son dévouement au clergé, dépouillé du patriarchat et de ses biens; Alexis, eniin, s'était aliéné l'affection du czar par son attachement aux anciens usages, sa haine de toute innovation, son dégoût de la guerre et des conquêtes. Pierre ne pouvait souffrir un fils qui lui ressemblait si peu ; il craignait que le clergé ne s'emparât entièrement de son esprit pour l'entraîner dans quelque conjuration; il pensait, d'ailleurs , qu'il compromettrait l'avenir de la Russie s'il le remettait entre les mains d'un prince qui n'aurait pas de soin plus cher que de détruire l'édifice si laborieusement élevé par son père. « Vous n'avez aucune « reconnaissance, écrit Pierre à son fils, au moment de " partir pour la France , envers celui qui vous a donné « la vie. L'assistez-vous dans ses travaux, depuis que « vous êtes parvenu à un âge mûr? Ne blâmez-vous pas, '< ne détestez-vous pas tout ce que je peux faire pour le '< bien de mes peuples ? Vous me faites des promesses, « mais ces grandes barbes pourront vous tourner à leur « fantaisie, et vous forceront à les violer. J'ai sujet de « croire que si vous me survivez, vous détruirez mon « ouvrage. Corrigez-vous, rendez- vous digne de la suc- " cession , ou faites-vous moine. Répondez y soit par
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« écrit, soit de vive voix, sinon j'agirai avec vous comme « avec un malfaiteur. »
Le prince se contenta de répoudre en quatre lignes qu'il voulait se faire moine ; mais à peine le czar fut-il parti pour son voyage de France, qu'Alexis, de son côté, prit le chemin de Vienne, d'où il se rendit à Naples. Pierre, à son retour, lui écrivit pour le supplier de revenir, lui jurant qu'il ne courait aucun risque, et qu'il pourrait désormais vivre à sa manière. Alexis, parti sur la foi de cette promesse, fut arrêté en arrivant à Moscou, jugé, condamné, et ce fut Pierre lui-même qui lui présenta le poison dont il mourut'. Pendant son agonie, l'extrêmeonction lui fut administrée solennellement. Des larmes, hypocrites sans doute, de la part du czar, coulèrent des yeux du père et du fils infortuné ; le condamné demanda pardon, le père pardonna puhliquement. Porté d'abord à la cathédrale, et déposé dans un cercueil ouvert, le corps d'Alexis resta quatre jours exposé à tous les regards. Le prince fut enfui inhumé dans l'église de la citadelle, à côté de son épouse". Le czar et la czarine assistèrent à la cérémonie (1718).
Cette seule victime ne suffisait point au ressentiment de Pierre. Il chercha des complices, et il frappa ceux qu'il soupçonnait ou qu'il redoutait. La malheureuse Eu-
1 Voltaire, qui s'est moqué si souvent et si bien des esprits crédules, essaie de persuader ici à ses lecteurs qu'Alexis expira presque subitement dans les convulsions qu'il éprouva en entendant la lecture du jugement qui le condamnait à mort. Il est impossible d'admettre un pareil récit. Ce qui n'est pas moins difficile à croire, c'est que Pierre, ainsi que l'ont pré- ■ tendu des auteurs contemporains, ait tranché lui-même la tête de son fils. Presque tous les historiens s'accordent à dire que Catherine fit tous ses efforts pour obtenir la grâce d'Alexis.
"^ Il avait épousé une princesse de Bruns^vick, dont il avait eu un lils qui lut Pierre 11,
TKAITÉ DE INEUSTADT (I7l8-(72l). 127
doxie, coupable d'avoir pleuré sur le sort de son fils, fut condamnée à être fouettée, et enfermée comme prisonnière dans son couvent. Kikin, \\ iazemski, l'arclievéque de Rostef, Dosifei, le général Glébof, le procureur du couvent de Souzdal, Rouss , furent roués vifs avec plusieurs autres accusés. Ainsi la barbarie plana, jusqu'au bout, sur cette civilisation d'emprunt que Pierre avait imposée à sa patrie.
Charles XII avait passé cinq ans en Turquie, lorsqu'il se décida enfin à retourner dans ses États (1714). Après quelques efforts infructueux pour rendre à la Suède l'éclat des premières années de son règne, il fut tué par une balle de couleuvrine, lancée au hasard des bastions de Frédéricksal , en Norwége. Sa mort n'arrêta point Pierre ; il poursuivit ses conquêtes jusqu'à ce que, par la médiation de la France, la paix fût signée au congrès de Neustadt, en Finlande (30 août 1721).
La Russie gagna , par ce traité, la Livonie, l'Esthonie, ringrie, la Carélie, les côtes de la Finlande, jusqu'au delà de Kelholm, et les îles dépendantes de ces pays. De magnifiques réjouissances célébrèrent, dans Pétersbourg, cette paix glorieuse. Ce fut alors que le sénat et le synode décernèrent à Pierre les titres de yrand, à' empereur et de père de la patrie. Les ministres de France, d'Allemagne, de Danemarck, de Hollande, le félicitèrent le même jour, et reconnurent empereur celui qu'on avait déjà désigné publiquement par ce titre, après la bataille de Pultawa.
Pierre méditait depuis longtemps le projet de dominer sur la mer Caspienne par une puissante marine, et de faire passer par ses États le commerce de la Perse et d'une partie de l'Inde. La Perse, déchirée par une guerre ci\ile.
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offrait alors une proie facile aux Russes, qui avaient appris à fond l'art de la guerre, en combattant les Suédois. Le czar fit la conquête des côtes occidentales de la mer Caspienne; il poursuivit sa marche triomphante jusqu'à Derben, appelé par les Turcs Portes, de Fer ^ puis revint à Moscou jouir d'un nouveau triomphe (1722).
Pierre, au retour de son expédition de Perse , fit couronner et sacrer sa femme Catherine , en présence de la duchesse de Courlande, fille de son frère aîné, Iwan, et du duc de Holstein-Gottorp, qui allait épouser Anne Petrona, sa fille aînée. Au sortir de la cathédrale, il fit porter le sceptre et le globe devant la nouvelle impératrice, et, par une déclaration qu'il publia, il laissa entendre que Catherine de\ait régner après lui. Sa santé déjà très altérée l'avertissait de prévoir aux éventualités de la succession, lorsqu'un chagrin domestique vint aigrir le mal dont il mourut.
Catherine avait un jeune chambellan , nommé Moëns, né en Russie d'une famille flamande. Il avait su gagner le cœur de la czarine, et Pierre ne tarda pas à découvrir la trahison de la femme qu'il aimait toujours. Cet amour sauva Catherine : pour toute vengeance, Pierre lui fit apporter le cadavre du malheureux Moëns (1723) : mais à dater de cet événement, les forces de l'empereur s'affaiblirent sensiblement. Les travaux dont il ne se relâcha jamais augmentèrent son mal et hâtèrent sa fin. Son état parut bientôt mortel ; il ressentit des chaleurs brûlantes qui le jetaient dans un délire presque continuel ; il voulut écrire dans un moment d'intervalle que lui laissèrent ses douleurs, mais sa main ne forjna que des caractères illisibles, dont on ne put déchiffrer que ces mots : « Rendez tout à « Il cria qu'on fît venir la princesse Anne, sa
CAT»1i:ium: i"' ^1 721-1 72 ;>). 12ii
fille aîiu'e, à la([iielle il NOiilait dicter; lorsqu'elle parut devant son lit, il avait déjà perdu la parole, puis il tomba dans une agonie qui dura seize heures. L'impératrice Catherine n'avait pas quitté son chevet depuis trois nuits. 11 mourut entre ses bras le 28 janvier 1725, vers les quatre heures du matin.