CHAPITRE XIV
Catherine l'e. — liinneiieo de Menzicof. — Pierre II. — Les Do'gorouki. — Disgrâce de Menzicof. — Mort de Pierre II, — Avènement^ d'Anne, fille d'Iwan. — Biren. — Supplice des Dolgorouki. — Tyrannie de Biren. -~ Guerre contre la Pologne et la Turquie. — Mort d'Anne. — Iwan VI. — Chute de lîiren. — Lestocq. — Nouvelle conspiration. — Elisabeth, impératrice. — Récompense et disgrâce de Lestocq. — Guerre contre la Prusse. — Mort d'Elisabeth. — Pierre III. — Catherine, sa femme. — Conspiration. — Meurtre de Pieire III. — Catherine II. — Meurtre d'Iwan VI. — Partage de la Pologne.— Guerre contre la Turquie. — Conquête de la Crimée. — Mort de Catherine II. — Paul 1er. — Alexandre 1.— Nicolas P'-
On ne savait point, lorsque Pierre mourut, qui occuperait son trône. Il laissait Pierre son petit-fils, né du malheureux Alexis ; il laissait deux fdles , Anne et Elisabeth , la première mariée au duc de Holstein; Catherine, enfin , proclamée impératrice , pouvait se prévaloir de la déclaration que Pierre avait faite le Jour qu'elle fut sacrée à Moscou. Ses droits, cependant, étaient très contestables, et une faction considérable s'était formée en fa^eur du fils d'Alexis. Mais le prince Menzicof, lié avec Catherine depuis longtemps, prévint tous les partis et tous les desseins. Pierre était près d'expirer quand Menzicof fit passer l'impératrice dans une salle où leurs amis étaient déjà assemblés, on transporta le trésor à la forteresse,
on s'assura des gardes; le prince Menzicoi' gagna l'archevêque de jNoYOgorod ; Catherine tint avec enx et avec un secrétaire de confiance, nommé Macarof, un conseil secret où assista le ministre du duc de Holstein.
L'impératrice, au sortir de ce conseil, revint auprès de son époux mourant , qui rendit les derniers soupirs entre ses bras. Aussitôt les sénateurs, les officiers généraux accoururent au palais ; Catherine les harangua ; Menzicof répondit en leur nom, et on délibéra pour la forme. L'archevêque de Plescof, Théophane, déclara que Tempereur avait dit,, la veille du sacre de l'impératrice, qu'il ne la couronnait que pour la faire régner après lui ; toute l'assemblée signa la proclamation, et Catherine succéda à son époux le jour même de sa mort.
Le règne de la nouvelle Impératrice fut court. Animée de l'esprit de Pierre P^, ou plutôt gouvernée par Menzicof, elle ne néghgea rien de ce qui pouvait donner plus d'éclat à sa couronne. Elle conféra, la première, l'ordre de Saint- Alexandre Newski, que Pierre avait institué à la fin de son règne en faveur des talents et des services qui ne pouvaient être récompensés par le cordon de Saint-André. Elle fonda aussi l'académie des sciences (1725). Parmi les membres de ce nouveau corps , on distinguait Delisle, Baër, les Bernouilli, dont les noms sont encore respectés de l'Europe savante.
Catherine, atteinte d'un ulcère au poumon, mourut après un règne de deux ans, âgée seulement de trentehuit ans (1727). Elle avait voulu, dit-on, instituer héritière du trône, par son testament, la princesse Anne, sa lille, épouse du duc deHolstein-Gottorp. Mais l'impérieux Menzicof, qui aspirait à régner sous le nom d'un enfant, l'obligea de léguer la couronne au lils du malheureux
DISGRACK l)K MKNZICOF (l TSfj-l 727). 131
Alexis et à sa [jostérité. Le général Gordon, qui avait lon<>;temps porté les armes sous Pierre, s'exprime ainsi sur l'épouse de ce souverain : « C'était, dit-il, une fort jolie femme, et de bonne mine, qui avait du bon sens, mais point du tout cet esprit sublime et cette vivacité d'imagination que quelques personnes lui attribuaient. La grande raison qui la lit si fort aimer du czar, c'était son extrême bonne humeur. On ne lui a jamais \u un moment de chagrin ni de caprice. Obligeante et polie avec tout le monde^ elle n'oubliait point sa première condition. »
Pierre II, âgé de douze ans, monta sur le trône, en vertu du testament de sa belle-mèi-e. Menzicof, qui, par un article de ce testament, devait marier une de ses fdles au jeune empereur, s'empara du pouvoir, se rendit maître du souverain lui-même, et le logea dans son propre palais. Mais au moment où l'arrogant ministre se croyait le plus sûr de son pouvoir , alors qu'il bravait insolemment tout ce que l'empire avait de plus puissant, un enfant se fit un jeu de sa ruine. C'était Iwan Dolgorouki, lils du sous-gouverneur du prince, et membre de l'illustre famille des Dolgorouki, dont le chef, sous le règne de Pierre le Grand, s'était distingué par sa sagesse et son patriotisme. Iwan prit bientôt, sur un souverain de son âge, un ascendant que Menzicof dédaignait de combattre. Guidé par les Dolgorouki , il parvint , sans peine , à démontrer à Pierre les abus du pouvoir de son ministre ; et tandis que celui-ci repoussait avec orgueil les conseils de ses amis, il est saisi, emprisonné, et puni par un exil perpétuel en Sibérie (1727).
La grande âme de Menzicof se montra dans sa disgrâce. Inférieur a la fortune qui l'avait ébloui , il fut au-dessus du malheur et sut le mépriser. Sa femme condamnée à le
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suivre, versa tant de larmes qu'elle en devint aveugle ; sa douleur ne lui permit pas de vivre assez pour arriver au lieu de son exil '.
Par la disgrâce de Menzicof , les Dolgorouki régnèrent sous le nom de l'empereur. Le jeune ÏVNan succéda au fils de l'exilé , dans la charge de grand chambellan ; l'aïeule du souverain , la première épouse de Pierre le Grand , Eudoxie Lapoukhin, lut rappelée à la cour et déclarée innocente de tous les crimes dont l'avait chargée son mari (1728). L'empire jouit un instant de l'abondance et de la tranquiUité , compagnes de la paix. Le tréser impérial s'enrichissait , sans que la nation fut obérée. Le canal de Ladoga, terminé, donnait une nouvelle aisance au commerce. Le ministère négligeait, il est vrai, l'armée et la marine : mais le pays était rassuré par l'affaiblissement de la Suède , et par la nouvelle alliance qui venait d'être contractée avec la Pologne.
Le jeune Ivvan Dolgorouki avait une sœur qu'il offrit à l'empereur. Les fiançailles se célébrèrent avec une grande magnificence ; la cour n'était occupée que de fêtes et de plaisirs ; déjà le jour était marqué pour la célébration du mariage; les Dolgorouki se voyaient solidement établis à côté du trône , tout adorait leur fortune , on tremblait sous leur puissance , lorsque l'empereur fut prématurément enlevé par la petite vérole ( 29 janvier 1 730 ).
Le haut conseil , le sénat , les généraux s'assemblèrent aussitôt pour disposer du trône. Suivant le testament de Catherine , la princesse Anne , fille aînée de Pierre I^»", et épouse du duc de Holstem-Gottorp ^, devait succéder
1 Menzicof mourut en 1729, d'une attaque d'apoplexie. Son fils et sa lille furent rappelés sous le règne d'Anne
2 Ce duc de Holstein est la li^o des souverains ri'iinants en Riissir. De
AN^E DK (:()|IBKA>DE (l 727- 1 7 :îO). 133
aux droits de Pierre II , mais Aune xcnait de mourii*, peu de temps a\aiit son neveu ; sa sœur Klisabetli fut exclue, et les Bolgorouki l'eprésentèrent que le sceptre , passant entre les mains des femmes , par le défaut de princes dans la ligne directe des souverains, devait retourner à la branche aînée, et être offert à Tune des filles d'iwan, frère aîné de Pierre I. Cet avis fut accueilli par rasseml)lée qui appela au trône Anne, duchesse douairière de Courlande, âgée de trente-six ansi.
Avant de lui déclarer son élection , l'assemblée dressa plusieurs articles qui limitaient le pouvoir de la nouvelle souveraine, et transformaient en une aristocratie un empire longtemps despotique. Les députés chargés de porter en Courlande ces articles à la duchesse Anne, lui firent jurer , en outre , de ne point amener en Russie Biren , son favori et le gentilhomme de sa chambre. Anne promît tout ce qu'on voulut , avec la résolution arrêtée de ne tenir aucun compte de ses promesses.
Peu de jours après le couronnement de l'impératrice, on vit, en effet, arriver Biren (1730). Cet homme farouche dont la main sanglante pesa trop longtemps sur les destins de la Russie, était fils d'un piqueur des écuries de Jacques III, prétendant au trône d'Angleterre. Secondé par le comte Osterman , fils d'un pasteur luthérien de Westphalie , qui aussi ambitieux que Biren , mais plus rusé , plus impénétrable , plus capable de cacher sa marche tortueuse , s'était déjà élevé aux fonctions de chancelier , il réussit à
son mariage avec Anne, il eut Pierre 111 , qui épousa Catherine la Grande et fut père de Paul 1 , dont Nicolas est le troisième fils.
1 Anne n'était pas la tille aînée d'iwan. Sa sœur aînée, Catherine, fut exclue sous prétexte qu'étant séparée de son mari, le duc de Meklembourg, il était h craindre qu'elle n'engageât la Russie dans des guerres contre son époux.
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gagner quelques boïards serviles , et leur fit entendre qu'il était de leur intérêt de déférer à la souveraine une puissance absolue. Ceux-ci réunis en corps , vinrent supplier l'impératrice de reprendre les rênes du gouvernement qu'elle n'avait abandonnées que par surprise ; Anne, feignant de croire à la sincérité de cette prière , s'empara de la convention qu'elle avait signée en Gourlande , la déchira de ses propres mains, et déclara qu'elie voulait régner avec le pouvoir absolu dont avaient joui ses prédécesseurs (1730).
Biren devint alors le maître tout-puissant de la Russie. Ses fureurs se tournèrent d'abord contre les Dolgorouki qui furent torturés et exterminés. Plus de vingt mille victimes cimentèrent de leur sang la tyrannie de ce misérable , qui imitait la cruauté de Pierre I , sans imiter ses actions glorieuses. On assure que plusieurs fois l'impératrice se jeta vainement aux genoux de son favori , pour adoucir ses rigueurs.
Anne , veuve du duc de Gourlande , et qui n'avait pas dessein de se remarier, adopta en 1731 sa nièce, lille du duc de Meklembourg et de sa sœur Catherine. Cette princesse, qui avait reçu au baptême le nom de Catherine, abjura la religion protestante et prit le nom d'Anne. En 1739 , elle fut mariée au prince Antoine Ulrich de Brunswick-Bewern , et l'année suivante elle donna le jour à Iwan, que l'impératrice adopta également, et qu'elle désigna pour son héritier, au détriment des droits de la princesse Anne , mère d'Iwan , et de ceux d'Elisabeth , seconde fille de Pierre le Grand \ Ce choix lui avait été im-
1 11 règne, à ce moment, une certaine confusion dans l'histoire de Russie, par suite de l'avcnenient alieinatif au trône des descendants de Pierre !•-«• et de ceux d'Iwan, son frère. Le tableau suivant aidera la mémoii'e à s-uivi'e
BlREN (1730-1740). 135
posé par Biren, qui voulait s'assurer une lonç^ue tutelle, pendant la minorité d'un roi eniant, et qui lit signer à l'impératrice mourante un acte par lequel elle l'investissait de la régence.
Ainsi rien ne fut changé par la mort de cette souveraine (17 10). Dès qu'Anne eut rendu le dernier soupir, Biren proclama empereur Iwan YI , âgé de quelques mois, et publia l'acte qui lui confiait à lui-même la tutelle du jeune prince et la régence de l'empire. Le bourreau des Dolgorouki ne devait pas jouir longtemps de cette double usurpation.
Le général le plus distingué de l'armée de Russie était alors le maréchal de Munich, homme éclairé et courageux, puissante la cour, dur, présomptueux, hardi dans ses entreprises, fier, impérieux, craint des soldats et respecté des officiers. Personne n'avait plus intrigué que le maréchal de Munich pour faire donner la régence à Biren. Il s'était promis, en récompense de ce service , d'obtenir le grade de généralissime de terre et de mer; mais Biren
les filiations diverses des souverains de la Russie depuis Iwan et Pierre jusqu'à Nicolas.