ELISABETH ET LESTOCQ
((uc plusieurs détachements vont arrêter Munich , Osterman, Golovkin et les principaux ministres de la régente (1741).
Proclamée impératrice, Elisabeth éleva Lestoc^i aux premières diiinités; mais lorsqu'il voulut rappeler trop impérieusement ses services, il fut traité comme l'avait été Munich, et exilé à Archanuel. Ces retours de fortune, qui précii)itaient subitement ceux que la faveur du sou verain portait si haut la veille, firent naître des conjurations fréquentes sous le rèiine d'Elisabeth. Une de ces conjurations ayant été découverte, les deux dîunes l.apoukhin et Bestouzef, qui y étaient impliquées, turent envoyées en Sibérie, après que le bourreau les eut knoutées et leur eut coupé la langue. On dit que la dernière de ces victimes paya, par des tortures plus recherchées, sa rare beauté dont Elisabeth était jalouse.
C'est à un motif non moins frivole qu'il faut attribuer la part prise par la Russie à la guerre de Sept-Ans, et l'appui qu'Elisabeth prêta, dans cette circonstance, à Marie-Thérèse contre Frédéric. Elisabeth, que ses flatteurs appelaient la plus belle femme de l'Europe, savait que le roi de Prusse se moquait de cette prétention, comme il se moquait de madame de Pompadour et de Marie-ïhérèse. Pour satisfaire sa haine contre ce souverain, et sans qu'aucun intérêt sérieux lui en fît un devoir, elle engagea la Russie dans les vicissitudes de cette terrible guerre de Sept-Ans, où les succès et les revers se partagèrent tour à tour, et prouvèrent à la fois la force de la Russie et le génie du grand Frédéric. Celui-ci, néanmoins, aurait probablement succombé, sans les sympathies ardentes que lui avaient vouées le grand duc Pierre, héritier d'ÉUsabeth. Les généraux russes crai-
138 HISÏOIEE DE RUSSIE.
gnant de s'exposer au courroux de ce prince, ne poursuivaient pas leurs victoires , ou se laissaient battre pour dégoûter l'impératrice d'une guerre sans profit pour la Russie. Le Grand-Duc, dans une correspondance suivie, envoyait au roi de Prusse tous les plans de campagne arrêtés à Saint-Pétersbourg. Cependant la ville de Kœnigsberg fut prise; Kustrin , Francfort-sur-l'Oder, Berlin tombèrent également entre les mains du général Tottleben, et c'en était fait peut-être de l'indépendance de la Prusse, si Elisabeth n'était morte laissant le trône à Pierre III, fils d'Anne sa sœur et du duc de Holstein-Gottorp (J762). Pierre accorda aussitôt la paix à Frédéric , il lui rendit ses prisonniers et ses villes , et la Russie devint la plus ferme alliée de la Prusse.
Le nouvel empereur n'était guère connu que par son admiration enthousiaste pour le roi de Prusse, par ses excès et par ses débauches ; des actes recommandables signalèrent, néanmoins, son passage de quelques mois sur le trône de Russie. Guidé par de sages conseils, il rappela les exilés de Sibérie , il abolit l'infâme tribunal de la chancellerie secrète , fondé par Pierre le Grand , il améliora la discipline militaire , introduisit la tactique prussienne , rendit quelque liberté à la noblesse , toujours plus asservie depuis le règne d'iwan le Grand. Mais le mépris qu'il professait pour la religion de ses sujets , la confiance qu'il témoignait aux étrangers , le scandale de sa conduite envers l'impératrice Catherine qu'il humiliait en public , en lui préférant ouvertement ses maîtresses, irritèrent contre lui les ressentiments du clergé, et ceux d'une femme jeune, belle, ambitieuse, qui trouva dans ses propres favoris des instruments dévoués à sa vengeance. Une conspiration dont Alexis Orlof était le chef, se termina
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CATUEIUAE LA GUAi\DE (17GO-1702). 139
par le meurtre de Pierre III et le couronnement de Catherine la Grande (juin 17()2).
Cette princesse, que l'iiistoire a si diversement jugée ', était née le 2 mai 1729, de Christian-Auguste, prince d'Anhalt-Zerbst , dans la ville de Stettin. Mariée, à seize ans au czaréwitch Pierre, elle prit, en recevant le baptême, suixant le rit grec, le nom de Catherine-Alexeievna : ce fut sous ce nom qu'elle porta pendant trente-quatre ans, avec gloire , la couronne de Russie.
Toutefois, le lendemain du meurtre de Pierre HT, celle qui n'avait compté jusque-là que des partisans, se vit entourée de conspirateurs. Les amants qui avaient servi ses desseins contre l'empereur, après s'être tout promis de ses faveurs constantes, s'aperçurent bientôt qu'ils avaient été le jouet d'une femme habile et voluptueuse , qui concentrait alors ses affections sur Grégoire Orlof, petit-fils d'un strélitz échappé à la hache de Pierre le Grand. Le clergé qui avait espéré ressaisir son autorité et ses biens confisqués , se vit aussi trompé dans son espoir. Le mécontentement fut général; des complots se formèrent, on prononçait en silence le nom d'Iwan, ce jeune prince enfant qui, détrôné par Lestocq et Elisabeth , gémissait depuis le berceau, dans la forteresse de Schlusselbourg ; les yeux se tournaient vers le grand duc Paul, fils de Catherine %
1 Levesqup, qui puise toujours aux meilleures sources, et dont on ne saurait contester le sens droit et l'impartialité, n'ose pas accuser directement Catherine de l'assassinat de son mari , et la disculpe absolument du meurtre d'Iwan. 11 se plaît à faire ressortir sans cesse ce qu'il y avait de généreux et d'humain dans le caractère de cette souveraine. Mais Levcsque, (jui avait vécu en Russie sous Catherine, a subi, comme tant d'autres, l'ascendant de cette femme supérieure, et son jugement ne doit être accepté qu'avec réserve , en ce qui la touche.
5 C'est une opinion générale et qui paraît fondée que le grand duc Paul, qui fut depuis Paul 1, n'était pas tils de Pierre III. 11 nai|uit plu-
140 HlSTOiKE DE RUSSIE.
haï de sa mère, à cause de sa popularité; une rumeur sourde rappelait qu'une fille d'Elisabeth i existait en Italie ; enfin un Cosaque audacieux, plein des souvenirs du faux Dimitri , et marchant sur les traces du rebelle Stenko, se donna pour Pierre lîl lui-même , échappé à ses assassins, il fit appel au désespoir des esclaves , et suivi d'ime armée de Cosaques et de sei'fs révoltés , il faillit ébranler le trône de Catherine, en réclamant le sceptre pour lui , la liberté pour les masses opprimées.
La première victime de ces machinations contre Catherine fut l'innocent et malheureux Iwan VI. Ce prince n'avait d'autre ambition que de respirer parfois un peu d'air hors de son cachot; la garde qui veillait autour de lui reçut pourtant l'ordre de le tuer, si l'on tentait sa délivrance, et en même temps on ferma les yeux sur une conspiration qui avait pour but de lui rendre la liberté. Lorsque Mirovvitch, chef de cette conspiration, pénétra dans le cachot d'Iwan, il ne trouva plus que son cadavre. Les gardes, fidèles aux ordres qu'ils avaieiit reçus, et incapables de résistera Mirowitch, venaient de tuer leur prisonnier (1764).
Affermie sur son trône par ce nouveau meurtr.', Catherine tourna ses regards vers la Pologne. Cette îiatmi est à moi, se dit-elle, et ses armées, disciplinées depuis les guerres de Suède, s'avancent jusque sur les bords de la Yistule pour placer Poniatowski, son amant, sur le trône électif de Pologne.
sieurs années après le mariage de ce prince avec Catherine, et lorsque toutes relations intimes avaient cessé entre les deux époux. 11 n'est pres- ([ue pas douteux que Paul était fils de Soltykof, alors amant de Catherine, en sorte qu'il n'y arien du sang de Pierre le Grand dans les souverains actuels de Russie.
1 Elle s'appelait Elisabeth , et passait pour fille naturelle de Tinipérati ice de ce nom.
rOLiTlQlli DE CATHEIUNE (l702-i76l). 141
Depuis la mort du lirand Etienne Hattori, la Po!()i»ne, jouet d'une noblesse ambitieuse et d'un clergé ij>norant, marchait à gi'ands pas vers sa décadence. Les nobles, (pu \o\ aient la nation toute en eux et prenaient la licence pour la liberté, avaient poussé le fanatisme de l'égalité jusqu'à accorder le veto à chaque noble. De la sorte, il fallait un accord unanime pour qu'une résolution pût être adoptée par la diète; une seule voix suffisait pour rompre les délibérations et annuler les décisions les plus importantes. Le clergé, de son côté, contribua lieaucoup à affaiblir l'autorité des rois, en s'arrogea nt des prérogatives sans nombre, et en plaçant sur le trône des princes qui opprimèrent les croyances dissidentes. Leur politique intolérante poussa à la révolte les braves Cosaques de l'Ukraine, et souleva les habitants des villes, protestants, grecs, Israélites. Sur vingt millions d'habitants, il n'y avait en Pologne que huit millions de catholiques orthodoxes ; le reste, composant douze millions % ne reconnaissait pas l'autorité spirituelle du pape. Ainsi, tandis qu'en Russie le pouvoir s'était concentré dans le despotisme du souverain, la Pologne offrait le spectacle de l'anarchie que provoquait le veto du premier noble ignorant ou vendu; tandis qu'en Russie le czar schismatique attirait à lui toute l'autorité religieuse , cette autorité , partout contestée en Pologne, ajoutait encore au trouble et à la confusion des partis.
Catherine sut profiter habilement de la situation. Elle se créa une faction dans la diète, en achetant quelques
1 Nous empruntons ces documents au curieux ouvrage de M. Jean Czynski, la Russie pittoresque. Nous avons également suivi le récit de cet écrivain, qui est Polonais, dans l'exposé des causes qui ont amené le démembrement de la Pologne.
142 HISTOIBE DE RUSSIE.
voix vénales ; elle prit sous sa protection les dissidents opprimés, elle excita les serfs contre les nobles. La guerre civile s'alluma, les frères combattirent contre les frères, et au milieu de ces discordes soigneusement attisées par la Russie, le souverain de la Pologne était un amant de Catherine qu'elle avait fait roi pour lui prendre son royaume. Poniatowski , séduit , aveuglé , l'aimait toujours, tandis qu'elle l'oubliait avec d'autres favoris. Dupe, amant trompé, roi trahi, le prince devint ainsi l'agent de la czarine et le bourreau de la Pologne.
Les dissidents, après avoir exposé leurs griefs et leurs droits, s'adressèrent d'abord aux catholiques polonais. « Nous déclarons devant le juge des juges, disaient-ils, « témoin de notre douleur, de notre innocence et de la « pureté de nos cœurs, que nous n'avons aucun intérêt « d'agir au détriment de la religion catholique, mais « que nous la respectons : comme preuve de notre fidé- « lité, de notre amour pour la patrie, nous sommes prêts •< à sacrifier nos biens et notre sang pour le soutien de la « liberté générale. » Ils unissaient en demandant pour leurs croyances le même respect qu'ils témoignaient pour celles de leurs frères.
Malheureusement l'ardeur du parti catholique était alors exaltée par un bref récent du pape ; le nonce apostolique montrait un zèle persécuteur, digne des siècles de ténèbres; l'évêque de Cracovie, enfin, déploya contre les dissidents une véhémence fougueuse qui ne servit que trop les desseins de la Russie.
Des confédérations se formèrent de toutes parts, et livrèrent la malheureuse Pologne aux horreurs d'une guerre à la fois étrangère, civile et rehgieuse. Des catholiques se joignirent aux confédérations des dissidents;
PARTAGE DE LA l»OLOCxIVE (1704-1772). 143
d'autres catlioliques eu plus graud uonihre s'unirent entre eux par des confédérations particulières. De nouvelles troupes russes entrèrent en Pologne (1764). Elles avaient imposé, par la terreur, une sorte de repos au pays, lorsqu'on apprit ({u'une confédération, plus redoutable que toutes les autres, venait de se foi-nier à Bar, près de la frontière de Turquie (1767). Poniatowski réunit ses troupes à celles de la Russie, et marcha contre les confédérés de Bar, qui furent vaincus; mais soutenus par la France qui leur envoya tour à tour TauIès, Dumouriez, Yioménil, ils prolongèrent jusqu'en 1772 une lutte sans espoir contre la Russie, la Prusse et l'Autriche.
Dès l'année 1669, en effet, ces deux dernières puissances prévoyant, de la part de la Russie, une spoliation que leurs efforts communs auraient pu empêcher, avaient occupé plusieurs provinces polonaises, résolues à prendre leur part des dépouilles de ce malheureux pays. Une politique plus prudente et plus avisée aurait conseillé sans doute à l'Autriche et à la Prusse de maintenir l'intégrité de la Pologne, de s'en faire un rempart solide contre la Russie ; mais une avidité coupable fit taire tous les conseils. Sous le prétexte que l'anarchie de la Pologne était un danger constant pour ses voisins, la nation fut démembrée, mutilée ; et le traité défmitif qui réglait les lots entre les trois puissances fut conclu à Pétersbourg le 5 août 1772. La Russie acquit tout le territoire dont elle forma les gouvernements de Polosk et de Mohilef. Catherine se réserva , en outre , l'influence exclusive sur le royaume de Pologne, réduit désormais à huit millions d'habitants.
L'Europe resta indifférente à cet acte inouï dans l'his-
144 HISTOIRE DE Bl'SSJE.
toire. La seule Turquie tant de fois attaquée et vaineue par la Pologne, oublia ses anciens griefs, et voyant aNec teireur, sur ses frontières, ce colosse toujours grandissant de la Russie, elle déclara la guerre à Catherine H. Cette guerre opiniâtre se termina, après plusieurs années, par le triomphe des armées russes que commandaient Repnin et Souvarof, sous la haute direction de Potemkin. Potemkin, faNori de Catherine, et, dit-on, son époux secret, mourut quelques jours avant la conclusion du traité d'Tassy qui rendait à la Russie la possession d'Azof et de Taganrok, lui livrait le libre passage des Dardanelles , la navigation libre sur la Méditerranée et la mer Noire , et reconnaissait rindépendance de la Crimée (1792).
Pendant cette lutte de Catherine avec la Porte-Ottomane, il s'était opéré une révolution heureuse en Pologne. Une tnonarchie libérale avait remplacé une aristocratie anarchique ; le veto avait été aboli , la liberté des cultes établie ; la bourgeoisie , enfm , avait pris place à la diète à côté de la noblesse. La nouvelle charte proclamée le 3 mai 1791 excita dans le pays un enthousiasme universel; mais ces signes de vie donnés par une victime qu'elle croyait achevée, inspirèrent quelque inquiétude à Catherine. Elle se prit d'un feint regret pour les formes républicaines que la Pologne avait répudiées, et prétendit exiger que la nation retournât à ses anciens usages, la noblesse à son veto et aux désordres qu'il engendrait. Elle protesta contre la Charte du 3 mai que Poniatowski avait jurée , et qu'il trahit lâchement sur les injonctions de Catherine. Une confédération se forjna pour le maintien du veto ; encore une fois , le pa\ s fut décliiré par les factions, et les armées russes et prussiennes saisirent ce prétexte qu'elles cherchaient pour y pénétrer de nouveau.
PAU, l»*' (1 772-1 70()). 145
Le second partage de la l^ologne auquel l'Autriche ne prit aucune part fut consonunéen 179;j, et provoqua la lutte héroïque de Kosciuzko , pour l'indépendance et la liberté de sa patrie. Après de généreux efforts, la Pologne succomba une troisième fois. En 1796 elle fut rayée de la liste des nations européennes.
Ce fut le dernier grand acte de la vie de Catherine II. Frappée d'une attaque d'apoplexie, cette souveraine illustre mourut subitement le 9 novembre 179G. Elle avait anéanti la Pologne,. affaibli la Turquie, conquis la Crimée, mais elle possède d'autres titres au rang élevé qu'elle occupe dans l'histoire. Douée de talents supérieurs, elle dota la Russie d'étabhssements scientifiques, industriels et littéraires ; elle améhora l'administration générale du pays , récompensa les savants , et sut, par ses présents et ses flatteries , s'attacher les premiers écrivains de l'époque. La femme qui égorgea la Pologne eut Voltaire et Diderot parmi ses admirateurs.
Saint-Pétersbourg lui doit la statue équestre de Pierre I*^»' qu'elle affectait de prendre pour modèle. Pierre, monté sur un cheval lancé au galop , franchit un énorme rocher, symbole des obstacles qu'il avait vaincus. Sur les faces de cet immense piédestal on lit : J^etro primo (kdharina .srcunda. Ainsi Catherine associait fièrement son nom à celui de Pierre le Grand. Association glorieuse et que l'histoire a consacrée.
Le lendemain de la mort de Catherine IT, Paul I*''', son fils, fut proclamé empereur. Paul n'avait jamais reçu de sa mère un témoignage d'affection; elle l'avait constamment tenu dans l'humiliation et presque dans le mépris, et ce n'était qu'à regret qu'elle lui transmettait sa couronne. " Ce prince, disait Frédéric, possède pourtant r. 9
140 HTSTOTRE DE RUSSIE.
« de bonnes et grandes qualités ; il est un peu grave, <c cela tient à son caractère ; mais le fond en est excel- « lent. >>
Les dispositions que prit le nouvel empereur à son avènement au trône , semblent confirmer ce jugement du grand Frédéric. Au milieu de la détresse jetée dans les finances par les libéralités excessives de Catherine envers ses favoris, cette souveraine avait eu recours aux assignats et haussé la valeur nominale des monnaies courantes. Paul se hâta de prévenir l'exécution de ces mesures dangereuses : il supprima aussi la levée de cent mille hommes que sa mère avait ordonnée pour agir avec l'Autriche conjre la république française ; il annula le traité de subsides que négociaient les Anglais, et qu'il trouvait, avec raison, honteux pour un grand monarque ; il ouvrit, enfin, la prison de Kosciuzko, d'Ignace Potoski, et de douze mille Polonais, détenus dans la forteresse de Schlusselbourg.
Paul ne persista malheureusement point jusqu'au bout dans la politique qu'il parut s'être tracée en prenant le sceptre de la Russie. Entraîné plus tard par les insinuations des puissances coalisées contre la France, il envoya en Italie le général Souvarof qui battit plusieurs fois Schérer et Macdonald et fut battu lui-même à Zurich, parMasséna. (1798-1799.) Cet échec, et celui que les armées russes essuyèrent en Hollande contre le général Brune, détachèrent Paul I<^^' de la coalition ; il était, d'ailleurs, frappé du génie de Bonaparte, et ses sympathies l'entraînaient, comme par histinct, vers le jeune consul de la république française. L'alliance de la Russie avec la France allait changer sans doute le cours des événements mémorables qui ont inauguré notre siècle, lorsque Paul P*' périt assassiné par
NICOLAS i<' (179(5-1846). 147
quelques nobles, que dirigeait le comte Palilen (1801)'.
On sait la part que prit la Russie dans la lutte de l'Europe coalisée contre la France. On sait comment, malgré les promesses d'amitié écliangées à Erfurth entre Napoléon et l'empereur Alexandre , le refus de ce dernier d'accéder au blocus continental précipita la France dans cette guerre désastreuse qui vit la ruine de nos armées à Moscou et sur la Bérésina, et les Cosaques du Don souillant la terre de notre patrie.
Nicolas, le troisième des fils de Paul l^^^ succéda en 1 825 à son frère Alexandre. Lorsque celui-ci mourut subitement, deux partis se formèrent à Saint-Pétersbourg ; l'un prêta serment au grand-duc Constantin , deuxième fils de Paul , dont on ignorait la renonciation au trône; l'autre prêta serment à Nicolas. Pendant vingt-quatre heures, la capitale fut partagée en deux camps. Après une lutte meurtrière, l'empereur Nicolas resta maître de la sédition, 1 vieille aristocratie triompha, et la vengeance fut son premier acte. Pestel, Ryleief, Bestuzef, Mourawief, Kackowski périrent sur l'échafaud, leurs complices furent envoyés en Sibérie. Triste début d'un prince qui marquera surtout sa place dans l'histoire par ses iniquités contre la Pologne , ses persécutions contre les catholiques, et qui laissera à l'Europe , nous devons l'espérer , le dernier exemple de ce despotisme avilissant et monstrueux, sous lequel la Russie dissimule mal les traces encore toutes vives de sa barbarie.
1 Voir, dans VHistoire du Consulat et de l'Empire, de M. Thiers, les détails jusqu'ici peu connus de la mort de Paul hv,
FIN DE l'histoire DE RUSSIE.
Premiers temps de la Pologne. — Premiers souverains. — Familles des Piasts et des Jagellons. — institutions. — Rois électifs. — Anarciiie et démembrements divers de la Pologne. ,
l>epiiis les temps les plus reculés jusqu'en 1831.
Les Polonais appartiennent à cette grande famille des tribus slaves qui , dès la plus haute antiquité, habitaient les contrées peu connues du nord-est de l'Europe. Voici le portrait qu'a tracé de ces tribus le vieux chroniqueur Nestor: « Les Polaniens (Polonais), les plus civilisés d'entre des Slaves, observaient les pratiques et les coutumes de leurs pères: ils étaient doux, humbles, et conservaient du respect pour leurs belles-mères et leurs bellessœurs. Les Drevliens, plus barbares, vivaient entre eux comme des animaux, s'entr'égorgeaient, se nourrissaient de mets impurs, abhorraient le mariage, et ravissaient les filles, quand elles venaient aux fontaines puiser de l'eau. Les Radémitches, les Wiatitches et les Séverins habitaient des forets comme des bétes sauvages, se nourrissaient de saletés, prononçaient toutes sortes de mots honteux devant leurs belles-sœurs et leurs parents; ne reconnaissaient aucun mariage, prenaient plaisir à chanter des chansons diaboliques , à danser des danses indécentes pendant lesquelles ils enlevaient les femmes. Quand quelqu'un d'entr'eux venait à mourir, ils poussaient de grands gémisse-
AiNCIEIVS POLONAIS (aVAiNT LE W SIÈCLk). i iU
ments, élevaient un biicher, où ils plaçaient et l)i"iilaient son cadavre; après quoi ils recueillaient ses cendres dans un petit vase funéraire, qu'ils déposaient sur une colonne, au bord des routes.» « Au coinineiicement,ditEnulVe J)lugots, les Polonais n'avaient aucun rapport avec les autres nations, soit par mer, soit par terre ; leurs vêtements étaient grossiers, et ils les fabriquaient eux-mêmes. Leur nourriture consistait en viande, en poisson et en lait ; ils n'avaient point de richesses et n'excitaient pas l'envie de leurs voisins; ils payaient leurs impôts à leur souverain en pelisses de zibeline, de cassar, et d'autres animaux, qu'ils trouvaient dans leurs forêts; ils y ajoutaient du poisson, du bétail et du blé ; les ordres de ce souverain tenaient lieu de lois, leurs chaumières étaient couvertes de paille; libres et tranquilles, ils vivaient en paix entre eux et avec leurs voisins. Ce temps était un âge d'or, de simplicité et de bonheur pour notre nation. »
Lorsque Biugots traçait ce tableau des temps fabuleux de la Pologne, il ne voyait dans la nation, comme il arrive trop souvent , que les maîtres qui la dominaient. On ne retrouve , en effet , dans l'étude des anciennes institutions de ce pays, aucun vestige de l'égalité primitive, et de ce que nous nommons la vie des premiers âges. On y Yoit partout, au contraire, la distinction entre le maître et l'esclave; l'un toujours armé pour la défense du pays, l'autre forcément attaché à la glèbe et à la culture des terres. Par là les institutions de la Pologne rappelaient les institutions féodales de l'occident de l'Europe, mais elles en différaient sur plusieurs points fondamentaux. Les nobles armés sur leurs terres et fortifiés dans leurs châteaux , n'avaient aucun droit de suzeraineté sur les terres voisines; mais en retour, ils ne devaient qu'à la patile seule leurs hom-
mages et leurs services. Un gentilhomme polonais, domestique d'un autre gentilhomme, se serait tenu offensé qu'on le crût son vassal ; il n'était sujet que de la répuhlique. Tous étaient égaux et se nommaient frères. Plus tard un seul fut égal à tous. Le gouvernement féodal s'établit autrefois dans une grande partie de l'Europe, lorsque les ducs, les marquis, les gouverneurs de provinces et tous les possesseurs de bénéfices militaires parvinrent à assurer leurs titres, leurs emplois et leurs possessions à leurs familles. Les seigneurs les plus puissants érigèrent leurs gouvernements en principautés héréditaires, liées seulement à l'État par une subordination assez incertaine. Les autres nobles se reconnurent vassaux de ces seigneurs ; et tous, par leurs engagements mutuels, se garantirent réciproquement l'hérédité de leurs possessions. Mais, en Pologne, les duchés sous le nom de palatinats, les commandements de châteaux ou de villes sous le nom de casiellanies , les bénéfices militaires sous le nom de starosiies^ ont continué jusqu'au siècle dernier d'être donnés seulement à vie. Les tentatives de quelques gentilshommes pour transmettre leurs dignités à leurs familles furent constamment réprimées ; la mort de tout possesseur d'un emploi ou d'un bénéfice en rendit toujours la nomination au roi.
Ce n'est donc point le gouvernement féodal qui subsistait autrefois et qui s'est maintenu en Pologne , mais un gouvernement plus ancien, celui de tous les peuples sortis des forêts du nord et de la Germanie , celui qui a précédé sans doute la féodalité , et d'où elle a pris naissance. Exemple unique dans l'histoire qui nous montre par quel respect des coutumes antiques, par quel sentiment profond et durable de l'égalité primitive entre tous les membres de la noblesse, s'est conservé depuis plus de quinze siècles ce
ANCIEN GOLVEWiNEAlElNT (iV , \^ ET \1*' SlËCLEs). 151
gouveriiemçnt des premiers Européens, dans un pays où se sont introduites successivement une religion plus sainte, une civilisation plus perfectionnée, des mœurs plus polies et des relations plus étendues.
Les Russes qui virent fonder au milieu d'eux la ville de Kief par une colonie que les empereurs grecs envoyèrent sur le Borysthène, reçurent de Constantinople leur religion, leur écriture, et leurs vêtements. Ils ne connurent de société policée que sous un maître absolu ; et la succession au trône, conservée dans la même famille pendant plusieurs siècles, ne laissa aucun intervalle à la liberté. Les Polonais, au contraire, par leurs communications avec les contrées occidentales de l'Europe, reçurent la religion romaine, notre écriture et nos arts. Ils conservèrent, ou pour mieux dire, la noblesse conserva, en s'instruisant chez les nations amies de la liberté, l'amour naturel de l'indépendance ; et voilà comment sont devenus si différents deux peuples voisins, qui ont une même origine, et qui malgré la diversité de leur prononciation, malgré celle de leurs écritures, l'une grecque et l'autre latine, parlent évidemment la même langue.
Les Polonais n'eurent point de rois ' avant le sixième siècle. Libres dans leurs forêts, ils avaient, dès cette époque , étendu leur empire depuis le Tanaïs jusqu'à la Vistule, et du Pont-Euxin à la mer Baltique, limites prodigieusement distantes pour un peuple barbare, et qu'ils devaient reculer encore ^, Vers l'an 530, Leck attirant sur
1 Les souverains de la Pologne ne portèrent même que le titre de ducs jus({u'au dixième siècle.
2 II est impossible de déterminer d'une manière précise les limites de la Pologne, ces limites ayant été déplacées sans cesse. Dans le cours du seizième siècle, époque la plus glorieuse de son histoire, la Pologne compre-
152 HISTOIflE DE POLOGNE.
lui les regards de ses égaux, devint leur maître, sous le nom de duc, pouvant prendre également celui de roi. Le gouvernement fut d'abord absolu entre ses mains, mais la nation sentit ses forces, secoua le joug d'un seul, et partagea l'autorité entre des vaivodes ou généraux d'armée, dans le dessein de l'affaiblir. Ces vaivodes assis sur les débris du trône, ébranlèrent l'État jusque dans ses fondements. Pendant que tous regrettaient le gouvernement d'un seul, sanstrop penser à ce qu'ils en avaient souffert, les plus sensés cberchèrent un homme qui, en écartant la licence, sut régner sur un peuple libre '.
Cet homme se trouva dans la personne de Cracus , qui donna son nom à la ville de Cracovie, en la fondant au commencement du septième siècle. L'extinction de sa postérité, dès la première génération, remit le sceptre entre les mains de la nation, qui ne sachant à qui le confier, recourut aux vaivodes qu'elle avait proscrits. Ceux-ci comblèrent les désordres des premiers; et cette aristocratie mal constituée ne montra que de l'impuissance et de la faiblesse.
nait : la Petite ou Haute-Pologne, renfermant les anciens palatinals de Cracovie, de Sandomir et de Lublin; la Grande ou Basse-Pologne, composée des palatinats de Posen, de Kalitz, de Siéradie et de Lencyca; la Prusse polonaise, embrassant les palatinats de Knlm, Marienbourg et la Prusse ducale; le grand duché de Lilhuanie; la Courtaude, qui, avec la Semigalle, constituait un duché vassal de la coui'onne unie de Pologne et de Lithuanie ; la Livonie; enfin, au midi de la Litliuanie, diverses provinces dépendantes de la Petite-Pologne, savoir : la Russie-Rouge, et au nord-est de ce point, la Volhynie, la Podolie, V Ukraine et le pays des Cosaques.
1 II faut se garder d'attacher au mot peuple, dont on est forcé de se servir, le sens que ce mot comporte aujourd'hui. Le peuple, proprement dit, était serf en Pologne, et n'a joué aucun rôle dans son histoire. Quand on parle de la nation polonaise, du ])euple polonais, il faut donc entendre seulement la classe de la noblesse grande et petite, celle du clergé et des bourgeois.
IMÎKMIIIKS IU)IS 1)K POLOGINE (Ô50-842). loo
Au milieu de la confusion <»énérale, accrue par une attaque des Hongrois, Prémislas, homme sans nom et sans crédit, pensait à sauver sa patrie. 11 attira les Hongrois dans un défdé où ils périrent presque tous, el devint, en un jour, Tidole du peuple. Le peuple qui ne connaissait pas encore de meilleur titre à la couronne que le courage et la vertu, plaça sur le trône son libérateur. 11 régna dans le huitième siècle sons le nom de Lesko 11.
Ce rétablissement du pouvoir absolu ne dura pas longtemps, sans provoquer de nouvelles secousses. Popiel II, le troisième duc depuis Prémislas ', mérita, par ses crimes, d'être le dernier de sa race ; l'anarchie succéda , et les concurrents au trône s'assemblèrent à Kruswic , bourgade dans la Kujavie. Un habitant du lieu les reçut dans une maison rustique , leur servit un repas frugal , leur fit voir un jugement sain , un cœur droit, des lumières au-dessus de sa condition , une âme ferme , un amour dévoué de la patrie; des ambitieux qui désespèrent de commander, aiment mieux se soumettre à un tiers qui n'a rien disputé, que d'obéir à un rival. Ils offrirent la couronne à l'hôte vénérable qui les avait accueillis, et Piast prit le sceptre de la Pqjlogne en 842.
La couronne dans la famille des Piasts et dans celle des Jagellons, s'est constamment transmise d'après les lois du sang. Il ne paraît donc pas, comme presque tous les Polonais le soutiennent, que leur monarchie ait été toujours élective. Si les Polonais avaient pu choisir leurs princes, ou si, du moins, l'usage n'avait pas prévalu contre le droit, les eûton vus, au onzième siècle, aller chercher un moine, Ca-
1 Prémislas ou Lesko II eut pour successeur Lesko 111, 77G; à Lesko 111 succéda Popiel l*r, 80-5; à Popiel !«'•, Popiel II.
simir I^r^ dans le fond d'un cloître, pour le porter sur le trône, uniquement parce qu'il était du sang des Piasts. Les princes de cette maison, en se succédant les uns aux autres, affermirent du reste leur autorité. Elle parut même tendre au despotisme, entre les mains de Boleslas I*'»', dans le onzième siècle ^ Jusqu'à lui les souverains de la Pologne n'avaient eu que le titre de duc : l'empereur Othon III , traversant la Pologne , revêtit Boleslas de la royauté. Ce prince soumit la Saxe, la Poméranie, la Prusse, une partie de la Russie ; mais comme si le fardeau de la royauté lui eût trop pesé sur la fin de son règne, il borna lui-même son pouvoir, et s'entoura d'un conseil de douze sénateurs.
La iiation qui avait toujours obéi, en regardant du côté delà liberté, en aperçut avec plaisir la première image: ce conseil pouvait devenir un sénat. On a vu que, dès les commencements, elle avait répudié le gouvernement d'un seul, pour se confier à douze vaivodes. Cette idée de république ne s'était jamais éteinte dans le cœur des Polonais, et bien que les souverains, depuis l'avènement des Piasts, se succédassent les uns aux autres par le droit du sang, la nation restait toujours persuadée qu'il était des cas où elle pouvait reprendre sa couronne. Elle essaya son pouvoir sur Micislas III, prince cruel, fourbe, avare, qu'elle déposa (1198), et plus tard, sur Udislas III et sur Udislas Lokietek, qui furent également forcés à descendre du trône.
1 Les souverains qui ont occupé le trône de Pologne depuis Piast jusqu'à Boleslas, sont : Ziemovit, tilsde Piast, en SGI; Lesko IV, tilsde Ziemovit, en 892; Ziéromislas, fils de Lesko, en 922; Micislas, fils de Ziéromislas, en 934. Ce prince, qui fut surnommé l'œil de la chrétienté, embrassa le christianisme vers 9(ib, et travailla avec beaucoup d'ardeur a la conversion de ses sujets. Il transmit iacouruiaic à son fils ]}olcslus 1*"', dit Cliobry, en 1009,
MONAHCHIE ELECTIVE (842-1333). 155
Un peuple qui dépose ses rois, n'est pas loin de la république. Les fondements en furent jetés sous le règne même du grand Casimir (1333) qui n'avait point de fds pour lui succéder * . « C'est depuis cette époque , dit M. Léonard Chodzko, que la couronne de Pologne fut reconnue élective. » Casimir proposa son neveu, Louis de Hongrie, issu de la maison d'Anjou. Les Polonais l'acceptèrent, mais à des conditions qui mettaient des entraves au pouvoir absolu. Ils avaient tenté plusieurs fois de l'af-
* Une longue suite de rois de la dynastie des Piasts remplit les annales de la Pologne depuis le neuvième siècle jusqu'au quatorzième. Nous continuons de donner ici la liste de ces rois qui n'ont que très peu d'importance historique. ABoleslas 1", ditChobry, succéda, en -1023, Micislas 11, qui transmit la couronne, en ^054, à son lils, Casimir l"; Boleslas II, surnommé l'Intrépide, succède à son père, Casimir 1er, en 1058. Il assassine l'évèque de Cracovie; le pape Grégoire Vil lance contre lui les foudres de l'Église ; il meurt exilé en -1080. Son fils Micislas fut, dit-on, empoisonné, et Udislas Herman 1er, son oncle, recueillit la couronne en 1081 ; il la transmit à son lils, Boleslas 111, dit Bouche-de-Travers, en 1 102. Boleslas 111 partagea le royaume entre ses quatre fils, Udislas, Boleslas, Micislas et Henri ; mais Udislas 11 s'empara de la couronne au préjudice de ses frères, et monta sur le trône en H 39. Battu à son tour, il est remplacé par son frère Boleslas IV, le Frisé, en 1146. Celui-ci a pour successeur, en 1175, son frère Micislas III, dit le Vieux, qui fut déposé par la noblesse, et céda le trône, en 1 188, à Casimir 11, dit le Juste. A la mort de Casimir, arrivée en M94, la guerre civile éclata entre plusieurs princes de la maison régnante, et le pouvoir suprême tomba entre les mains d'Udislas 111, déposé et remplacé, en 1207, par Lesko V,dit le Blanc. Lesko laissa le sceptre à son fils Boleslas V, dit le Pudique ou le Chaste, qui mourut sans postérité, et eut pour successeur Lesko VI, dit le Noir, en 1279. A la mort de Lesko, la couronne, au lieu de passer sur la tète d'Udislas Lokietek, son frère, tombe au pouvoir de Henri le Probe, duc de Breslau, qui la lègue, en 1295, à Prémislas. Au bout de quelques mois, ce prince succombe sous le poignard du marquis de Brandebourg, et les Polonais font monter sur le trône Venceslas, son gendre; à Vencesias succède, en 1306, Udislas IV, le Bref. Udislas combat les chevaliers teutoniques , et signe un traité d'alliance offensive et défensive avec Gedymir, grand duc de Lithuanic, qui marie sa fille, Anne Aldone, à Casimir, fils d'Udislas. Casimir 111, dit le Grand, îlionle sur le trône en 1535.
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faiblir par des révoltes ; ils eurent recours cette fois à des traités. Le nouveau souverain les déchargeait à peu près de toutes contributions ; il s'engageait même à rembourser à ses sujets les dépenses qu'il serait contraint de faire, et les dommages qu'ils auraient à souffrir dans les guerres qu'il entreprendrait contre les puissances voisines.
A ce prix, Louis parvint au trône (1370). Les Polonais obtinrent encore que les emplois publics seraient désormais donnés à vie aux citoyens, à l'exclusion de tout étranger, et que la garde des forts et des châteaux ne serait plus confiée à des seigneurs supérieurs au reste de la noblesse, et dont la puissance menaçait les libertés publiques. Mais ce n'était pas assez à l'esprit républicain d'avoir dépouillé la royauté d'une partie de ses privilèges; il frappa un autre coup, en abolissant la succession, et en déférant la couronne à Hedwige, fille cadette de Louis, à la condition qu'elle n'accepterait un époux que de la main de l'État. Parmi les concurrents qui se présentèrent, Jagellon fit briller la couronne de Lithuanie, qu'il promit de réunir à celle de Pologne. Il épousa Hedvsige, et fut roi (1386).
L'adjonction du grand duché de Lithuanie au royaume de Pologne souleva une multitude de guerres et de l'évoltes qui mirent en relief les grandes qualités de Jagellon. L'empereur d'Allemagne, Sigismond, s'unit avec les chevaliers de l'ordre Teutonique ' pour détruire une puis-
1 L'ordre teutonique, comme ceux des Templiers et des Hospitaliers, fut fondé en Palestine vers H 90, en faveur des pauvres Allemands abar.d jnnés en Syrie. 11 devint bientôt un ordre militaire, et vers l'an ^230, Conrad, duc de Souabc, appela les chevaliers teutoniques en Allemagne pour soutenir les chevaliers de Dobin qu'il avait fondés. Ils devinrent bientôt très puissants, conquirent la Prusse, et y bâtiront les villes d'Elbing, de Mu-
LES .IA(iELLONS ( 1 333-1 4 ()()). 157
sance qui prenait un accroisseincMit ro(l()utal)le. Ceux-ci furent complètement l^attus à Gruuevald en 1410, et l'empereur Sigismond lui-même se vit contraint d'accepter la paix en 1422. Jaiiellon inaugurait ainsi glorieusement les fastes de sa dynastie ; il imposait son fils à la reconnaissance publique, et rétablissait, de fait, l'hérédité, dans une monarchie reconnue élective. ITdislas YI, qui succéda à son père en 1434, fut appelé par les Hongrois à ceindre la couronne de Hongrie, qu'il adjoignit à celle de Pologne, mais il avait à peine atteint sa vingt et unième année, lorsqu'il périt à la bataille de Varna, livrée contre les Turcs (1445). Sous son frère Casimir TV, les frontières du territoire national , déjà si vaste par la réunion de la Lithuanie à la Pologne , furent encore reculées au loin. Zatar et Osviécim, en Gallicie, se soumirent au sceptre de Casimir ; une portion de la Silésie, Bava, Belz imitèrent cet exemple ; enfui après une nouvelle lutte de douze années contre les chevaliers teutoniques , la paix , signée à Thorn en 1466, assura aux Polonais Culm, Dantzick et une portion de la Poméranie. L'ordre teutonique conserva ce qui restait de la Prusse proprement dite ; cette partie fut constituée en fief, et l'ordre, par l'organe de son grandmaître, fut soumis à rendre foi et hommage au monarque de la Pologne.
« De cette paix, dit M. Léonard Chodzko, date la vraie prospérité de la Pologne : commerce, agriculture, science, tout commençait à fleurir. L'instruction pénétra jusque dans les dernières classes du peuple. Le célèbre Janicki, dont les poésies latines sont connues de l'Europe, n'était
ricnbourg, de Tlioni, de Dantzick, de Kœniysbcrg, et quelques autres. Us boumireiil aussi une partie de la Livuiiie.
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qu'un simple paysan ; Dantiscus est fils d'un cordier, et le prince évêque de Varmie, Cromer, que Solignac appelle le Tite-Live moderne, était issu d'une famille plébéienne. Des nations voisines offraient alors leurs couronnes aux rois de Pologne. Casimir n'accepta que celle de Bohême pour son fils aîné , Udislas , qui devint ensuite roi de Hongrie.»
Ce n'est pas sans raison que l'on a fait honneur aux Jagellons et à la royauté de cette période glorieuse dans l'histoire de Pologne. Il faut ajouter cependant que cette époque vit consacrer dans le sein de la noblesse les abus monstrueux, les prérogatives absurdes, qui, à travers une anarchie sans exemple dans le monde, devaient précipiter la ruine de la patrie.
En 1468, les diètes représentatives se constituèrent dans une pleine indépendance de la royauté, et tout lien hiérarchique fut brisé entre les membres de la noblesse. Il n'y eut plus ni grands, ni petits, parmi les nobles ; tous exercèj'ent les mêmes droits politiques, mais tous se montrèrent aussi jaloux de les interdire au peuple, aux habitants des villes comme à ceux des campagnes. Ce n'était donc ni une monarchie , ni même une de ces républiques où une sorte d'assemblée aristocratique tempère l'ardeur générale. La souveraineté résida exclusivement parmi les nobles, le roi ne put pas déclarer la guerre sans leur permission ; ils lui assuraient une existence somptueuse à la condition qu'il se croiserait les bras, ou, comme on dit aujourd'hui, qu'il régnât et ne gouvernât pas.
Mais les lois politiques comme les lois civiles ont été de tout temps modifiées par les mœurs, et l'attachement des Polonais pour les successeurs de Jagellon servit, sous Casimir IV, de contre-poids à la toute-puissance des nobles. A l'avéneraent de Jean-Albert, qui succéda à son père eu