SOBIESKI
un roi inepte et contrefait, anima la faction opposée aux grands. La petite noblesse, forte de cet appui, se confédéra à son tour; elle ordonna qu'on ferait le procès aux grands, et pour détruire plus sûrement leur puissance, et s'ouvrir à elle-même plus d'accès aux dignités, elle demanda que dorénavant tous les emplois fussent conférés de nou\eau tous les ans.
Sobieski résolut de se soustraire à ces désordres, en allant défendre le royaume contre les attaques continuelles des Cosaques. La Pologne portait cruellement alors la peine de la politique d'Udislas et de Jean-Casimir. Elle éprouvait ce que vaut la haine d'un ancien allié, et déplorait les persécutions suscitées contre les peuples de l'Ukraine, par le déplorable zèle des deux derniers rois. Doroszensko , le nouveau chef des Cosaques , livrait tout à feu et à sang, et le nombre des prisonniers qu'il fit était tel '« que le prix d'un esclave polonais, prêtre ou gentilhomme, mais qui avait passé la force de l'âge, était tombé dans les marchés à une prise de tabac '. »
Sobieski, à la tête de quelques soldats mal payés, qui manquaient de chaussure et de pain, repoussa les Cosaques au-delà du Dniester, et insista pour qu'on les gagnât de nouveau aux intérêts de la Pologne par des concessions habiles. Michel s'opposant à ce sage dessein, Doroszensko invoque le secours de la Porte-Ottomane. Des nuées de Tatars, avant-garde des Turcs, inondent le royaume; Varsovie est en proie à la terreur, lorsque Sobieski accourt, met en fuite ces bandes, et les chasse sur le Borysthène, où il est bientôt maître de Bathev, Stanislav, Human- Mohilov, Braclav, Jampol et Basav (1671). A la suite de
1 Salvuiidv.
tant de triomphes, il supplie qu'on lui envoie de nouvelles troupes ; mais l'indigne Michel lui répond que la campagne est terminée. Sobieski tombe malade de désespoir, et les villes qu'il vient d'enlever rentrent sous la domination de Doroszensko.
Mahomet IV, de son côté, fait annoncer par un message que l'Ukraine appartient désormais à la Porte-Ottomane, et qu'elle a reconnu Doroszensko comme prince de ce pays. La Podolie est envahie par les Turcs, Varsovie devient un désert ; l'épouvante est partout, Sobieski seul ne désespère pas. A la tête d'une armée qui est venue spontanément se placer sous ses ordres, il bat à Caluz les lils et le frère du khan des Tatars, et sauve trente mille prisonniers; puis, par une heureuse surprise, il pénètre dans la tente de Mahomet IV, à Boudchaz, et se rend maître du quartier des femmes (1672).
Michel, que ces brillants avantages auraient dû rassurer, n'en poursuit pas moins une négociation secrète avec les Turcs, auxquels il cède lâchement l'Ukraine, la Podolie et la ville forte de Kaminiek. Le parti qui soutenait ce prince condamne à mort et confisque les biens des plus illustres citoyens de la Pologne. Mais les soldats de Sobieski se confédèrent pour embrasser la défense de leur général. La guerre civile et l'étranger dévorent le royaume ; tout est trouble, désordre et confusion. Cinq confédérations sous les armes se choquent et se lieurtent ; il semble que la Pologne va être engloutie. Cependant Sobieski, qui redoute surtout les Turcs, déchire le traité de Boudchaz, et remporte sur Mahomet, à Kotzim, une victoire si décisive, que les historiens datent de cette époque la décadence de l'empire ottoman (1673).
^lichel Koributh Viecnoviccki était mort la veille même
B.VTAILl.E Dlv VIEr^MÎ (1(571-1082). 177
(le la bataille de Kotzini : mais au milieu de la joie qui remplit tous les cœurs, la perte de ce triste roi fut à peine remarquée. L'Europe entière prit part au triomplie de Sobieski. « 11 a iiai^né, écrivait madame de Sévigné à sa fille, une bataille si pleine et si entière, qu'il est resté quinze mille Turcs sur la place..., et cette victoire est si grande, qu'on ne doute point qu'il ne soit élu roi. "
Ce pressentiment de madame de Sévigné ne fut pas trompé. La diète, convoquée en 1674, proclama Jean Sobieski roi de l^logne, et sous la conduite de ce grand prince, les Polonais sauvèrent bientôt l'Europe d'une nouvelle invasion des barbares. La fameuse défaite des Turcs sous les murs de Vienne, en 1G83, mit le comble à la gloire de Sobieski, et la reconnaissance universelle de la chrétienté le salua comme un libérateur ; hommage digne d'un souverain, qui fut un croisé au dix-septième siècle. Rien de touchant comme le récit de la grande bataille de Vienne adressé par Sobieski à la reine, qui était française, fille du duc d'Arquien. Sa lettre porte la date suivante : Dans les tentes du visir, le 1 3 septembre, la nuit. « Seule joie de mon âme, charmante et bien-aimée Mariette, Dieu soit béni à jamais ! Il a donné la victoire à notre nation ; il lui a donné un triomphe tel que les siècles passés n'en virent jamais de semblable. ^' Et peut-être son noble orgueil n'exagérait-il pas, si l'on songe que la ruine des Turcs date de cette époque. « Depuis la victoire de Jean, dit M. de Salvandy, le divan n'a pas fait une guerre, pas un traité où il ait gagné un pouce déterre.... Dans la campagne de Vienne, Jean lui arracha en trois mois plus qu'il n'avait conquis en cent ans. » Quant à la Pologne, « elle fut désormais, dit un autre liistorien, à l'abri des barbares qui tant de fois avaient désolé ses frontières. » Réllexion
qui serait fondée, s'il n'y avait eu de barbares qu'en Turquie. Mais entre les barbares de Moscou et ceux de Constantinople, l'avantage était-il donc bien grand pour la Pologne; et sans qu'on veuille y voir une ombre à la gloire de Sobieski, ne faisait-il pas trop bien les affaires de la Russie, en affaiblissant et détruisant cette force de la Porte-Ottomane, qui n'entraverait plus les czars dans leurs desseins contre sa patrie ?
La victoire de Vienne trompa l'Europe entière sur la situation de la Pologne. Malheureusement elle entretint l'illusion des Polonais eux-mêmes, à qui leur gloire déguisa leur faiblesse et les dangers de la république. Contraint de poursuivre seul contre les Turcs une guerre qui avait épuisé son royaume, Sobieski reclierche et paye cher l'alliance des Russes, Le traité signé à Moscou, en 1686, céda aux czars la souveraineté de Kief, de Tchernigof, de Smolensk, et d'une grande partie de l'Ukraine. Ainsi, de tant de triomphes et de tant de gloire, la Pologne ne recueillait que la nécessité d'immenses sacrifices; pour prix de tant de victoires, Sobieski lui-même fut accusé en plein sénat d'être traître à la patrie.
C'est alors que, repoussant cette accusation dans un mouvement d'éloquence vraiment admirable, il prononça ces paroles où éclatait le désespoir de sa grande âme, en face des déchirements de sa patrie : «■ Celui-là connaissait bien « les peines de l'âme qui a dit que si les petites douleurs « aiment à parler, les grandes sont muettes. L'univers « même restera muet en contemplant nous et nos conseils ! « Il semble que la nature doive être saisie d'étonnement. « Cette mère bienfaisante a doté tout ce qui a vie de l'in- « stinct de la conservation, et donné aux plus chétives « créatures des armes pour leur défense ; nous seuls dans le