TRAITÉ DE MOSCOU
monde tournons les nôtres contre nous. Cet instinct nous est ravi, non par quelque force supérieure, par un inévitable destin, mais par un délire volontaire, par nos passions, par le besoin de nous nuire à nous-mêmes. Oh ! quelle sera un jour la morne surprise de la postérité de voir que, du faîte de tant de gloire, quand le nom polonais remplissait l'univers, nous ayons laissé notre patrie tomber en ruine ; y tomber, hélas ! pour jamais ! Car, quant à moi, j'ai su vous gagner ça et là des batailles ; mais je me reconnais impuissant à vous sauver. Il ne me reste plus qu'à m'en remettre, non pas à la destinée, car je suis chrétien, mais au Dieu grand et fort, de l'avenir de ma patrie bien-aimée. Il est vrai que, s'adressant à moi, on a dit qu'il y avait un remède aux maux de la république : ce serait que le roi ne fît point divorce avec la liberté, et la restituât.... L'a-t-il donc ravie? Sénateurs, cette liberté sainte dans laquelle je suis né, dans laquelle j'ai grandi, repose sur la foi de mes serments, et je ne suis pas un parjure. Je lui ai dévoué ma vie ; dès mon jeune âge, le sang de tous les miens m'apprit à fonder ma gloire sur ce dévouement. Qu'il aille, celui qui en doute, visiter les tombeaux de mes ancêtres ; qu'il suive la route qu'ils me frayaient vers l'immortalité. Il reconnaîtra, à la trace de leur sang, le chemin du pays des Tatars et des déserts de la Valachie. Il entendra sortir des entrailles de la terre et de dessous le marbre glacé, des voix criant : Qu'on apprenne de moi qu'il est beau et doux de mourir pour la patrie. Je pourrais invoquer les souvenirs de mon père, le nom de bouclier de la patrie qu'il mérita.... Croyez-moi, toute cette éloquence tribunitienne serait mieux employée contre ceux-là qui, par leurs désordres,
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« appellent sur notre patrie le cri du prophète : Encore. «■ quarmiie jours^ et Ninive sera détruite ! Vos clomi- « nations illustrissimes savent que Je ne crois point aux « augures, je ne cherche point les oracles, je n'ajoute pas <c foi aux songes. Ce ne sont pas des oracles, c'est la foi « qui m'enseigne que les décrets de la Providence ne peu- « vent manquer de s'accomplir. La puissance et la jus- « tice de celui qui régit l'univers règlent le destin des « États, et là où l'on peut impunément oser tout du vivant « du prince, élever autel contre autel, chercher les dieux « étrangers sous l'œil du véritable, là grondent déjà les « vengeances du Très-Haut. Sénateurs , en présence de « Dieu, du monde et de la république entière, je proteste « de mon respect pour la liberté ; je promets de la con- « server telle que nous l'avons reçue. Je continuerai d'im- « moler ma vie aux intérêts de la religion et de la « république, espérant que Dieu ne refusera pas ses « miséricordes à qui ne refusa jamais de donner ses jours « pour son peuple. «
A ces derniers mots, l'assemblée frémissante se leva, saisie d'attendrissement; le cardinal Radziejouski, primat du royaume, attesta, au nom de toute la Pologne, l'admiration et la reconnaissance qu'elle avait vouées à son roi (1688) ; mais ainsi que le pressentait trop bien Sobieski, le mal qui dévorait la république était incurable, et les dernières années de la vie de ce grand homme s'écoulèrent au milieu de nouvelles luttes et de nouveaux désordres qui en hâtèrent la fin. Le vainqueur de Vienne mourut le 17 juin 1696, et, selon les expressions de l'évéque Zaluski, l'on peut dire « qu'avec cet Atlas tomba la république même. »
La reconnaissance publique aurait porté sur le trône
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Jacques, lils aîné de Sobieski, s'il n'en avait été écarté par les odieuses intrigues de sa mère, Marie-Casimir, qui voulait se remarier, et assurer la couronne à Jablonouski, son prétendant. Les manœuvres de Marie-Casimir échouèrent, mais provoquèrent, de toutes parts, de nouveaux troubles et de nouvelles factions. Enfin, au mois de juillet 1697, Frédéric- Auguste II, électeur de Saxe, fut élu roi de Pologne.
Il avait eu pour concurrent le prince de Conti, que Louis XIV avait désigné comme candidat, et qui obtint, le premier jour, une grande majorité de suffrages. Si le primat qui présidait à l'élection avait eu moins de respect pour les mauvaises lois de sa patrie , dit Rulhière , s'il eût consenti que plus de quatre-vingt mille gentilshommes, qui s'étaient formés en bataille dans le champ électoral, eussent proclamé le prince français, et forcé les suffrages de quelques centaines d'opposants, Conti était roi de Pologne. Mais le primat Radziejouski, se flattant d'obtenir en faveur du prince français une élection unanime, différa au lendemain. Le parti du prince saxon s'accrut, au contraire, pendant la nuit, à l'aide de honteux marchés, et fut assez nombreux, dans la matinée suivante, pour hasarder l'élection. Ce parti, bientôt soutenu par la présence d'Auguste II, par un couronnement précipité, par une armée de dix mille Saxons, et par des prodigalités sans bornes , triompha du prince de Conti qui apportait dans toute sa conduite une extrême réserve, de perpétuels délais, et la crainte de s'engager trop avant et de se trouver compromis. La nation, abandonnée de ce prince, céda avec quelque honneur ; et, depuis cette époque, elle a toujours reçu ses rois par la force des armes étrangères.
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Ce pouvait être, cVailleiirs, un bonheur pour la république, que d'être enfin gouvernée par un roi que l'ancienneté et la grandeur de sa maison, les richesses, les forces et la proximité de ses États héréditaires, ses alliances personnelles avec un grand nombre de souverains, les alliances de sa politique avec un grand nombre d'États, auraient fait justement respecter des Polonais et craindre de leurs voisins. Mais Auguste, élevé dans les préjugés des souverains, crut qu'il lui serait facile de régner arbitrairement dans un pays en proie à tant de désordres. ïl ne vit pas que dans ces désordres mêmes s'étaient formés de grands courages, des âmes hautes, qui aimaient mieux la liberté et tous ses dangers, qu'une tranquille servitude; il ne comprit pas qu'au milieu des bassesses de la cour, des discordes civiles, de la vénalité, ou plutôt de l'anéantissement d(;s diètes, il y avait encore de l'audace, une sorte d'honneur soutenu par l'ostentation, et quelques grandes âmes prêtes à s'enterrer sous les ruines de la répubhque. Enhardi par la facilité avec laquelle il s'était acquis le royaume, il conçut l'espoir dangereux d'y rendre son autorité absolue ; il viola toutes les conditions qui lui avaient été prescrites, et, pour conserver auprès de lui les troupes saxonnes qu'il avait juré , à son couronnement , de renvoyer en Saxe , il chercha à engager la république dans une nouvelle guerre. Il réveilla les anciennes querelles au sujet de la Livonie , et s'allia avec Pierre le Grand, pour conquérir ensemble cette province contre les Suédois.
Tout le monde sait comment Charles XTI déjoua cette alliance entre les deux souverains. Vainqueur à Narva en 1700, il pénètre dans laCourlande, en chasse les Saxons et les Russes , et écrit de là au primat de Pologne et aux
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grands de raneienne faction de Conti , que le seul moyen d'amener la paix est la déposition d'Auguste. Kn vain celui-ci convoque-t-il, le 19 juin 1703, une diète à laquelle assiste le primat lui-même; en vain le czar lui fait-il offrir encore son alliance et ses secours ; la terreur qu'inspirent les menaces du roi de Suède, fait tomber Auguste. Une diète tenue à Varsovie, en 1704 , le déclare déchu de la dignité royale , et Stanislas Leczinski , trésorier de la couronne, est proclamé roi à sa place, le 12 juillet de la même année.
Le désastre de Pultawa , en privant Stanislas de l'appui de Charles Xlf, le contraignit à abandonner la couronne de Pologne qu'Auguste II s'empressa de reprendre , avec l'aide des Russes (1709). Aussitôt les troubles recommencèrent ; jusqu'à ce que, sous la médiation de la Russie , la paix fut conclue et ratifiée en 1717, par la diète dite muette. Les Saxons évacuèrent la Pologne, mais l'armée russe de Pierre le Grand n'en sortit qu'en 1720.
A partir de cette époque , et pendant toute la durée des règnes des Saxons, la Pologne, dit Leleyel, demeura plongée dans une inaction complète , presque ignorée de l'Europe. Cependant, à la mort d'Auguste II (1733), la diète résolut de choisir pour roi un Polonais, sans admettre d'étrangers à la candidature. Tous les suffrages se réunirent sur le vertueux Leczinski , qui vivait modestement en France, où sa fille était reine. Mais les cours de Vienne et de Pétersbourg protestèrent contre un choix qui décernait la couronne au beau-père de Louis XV; des troupes russes entrèrent aussitôt en Pologne, et protégés par les armes de l'étranger, quelques nobles vendus se rendirent à Prague où ils proclamèrent l'électeur de Saxe, Auguste IIJ, roi de Pologne. Leczinski, arrivé trop
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tard de France, se vit assiégé par les Russes à Dantzick, d'où il se sauva sous un déguisement. En rentrant en France, il reçut la possession viagère de la Lorraine qu'il gouverna en père pendant de longues années.
Le règne d'Auguste III, prince épais et borné, ne fut en réalité que celui de son ministre et favori , le comte Bruih, Le comte Brulli, chasseur infatigable , parce que c'était un moyen sûr de plaire à son maître, convive agréable , adroit à tous les exercices , avait passé sa vie entière à la cour, et devenu ministre , ne fut encore qu'un courtisan. « Il portait dans les grandes affaires de la politique générale de l'Europe cet esprit d'intrigues sourdes , de mensonges et de doubles manœuvres qu'on prend si souvent dans les cours. Rampant devant son maître, séduisant dans la société par sa grâce et sa douceur, faible et perfide dans les affaires, et partout ailleurs le plus superbe des hommes. »
Durant le gouvernement de ce ministre, et grâce au repos d'une longue paix, un luxe insensé déguisa, sous une apparente prospérité, le véritable état du royaume. Le peuple , c'est-à-dire les esclaves devenaient chaque jour plus malheureux, parce que les possesseurs des terres s'efforçaient d'en augmenter le revenu par le surcroît de travaux dont ils chargeaient ces infortunés. La plupart des gentilshommes ruinés par une vaine ostentation de richesses, n'avaient plus ni armes ni chevaux. Les mœurs militaires se perdaient; et tandis qu'Auguste III et son favori n'avaient d'autre système politique qu'une dépendance entière de la Russie , le liberum veto , en rompant perpétuellement les diètes , ne laissait exister aucune autorité législative.
Ce qui peut à peine se comprendre , c'est qu'au milieu
POTOCKi KT czAirroniSKi (1733-17(50). 185
d'une pareille anarchie la Pologne paraissait heureuse et tranquille. La sûreté régnait partout; toutes les haines de religion semblaient assoupies. Un petit nombre de citoyens seulement sentait qu'une situation si bizarre ne pouvait durer longtemps , qu'il n'y a point de véritable prospérité pour des honnnes sans défense , et qu'au premier moment , la république tomberait dans une horrible confusion. Ceux-là voulaient, à tout prix, une réforme dans le gouvernement, et c'était le but où tendaient notamment deux factions puissantes, mais divisées malheureusement entre elles d'intérêt et d'opinion.
Une de ces factions, celle des Potocki, préoccupée surtout des avantages de la liberté , voulait , en abrogeant le liberum veto , former une autre barrière contre l'autorité royale, par de nouvelles lois sur la distribution des grâces, par l'établissement d'un conseil permanent et souverain , auquel serait confiée la nomination de tous les emplois. L'autre faction , dirigée par les princes Czartoriski , de la maison des Jagellons , estimant que les vices mêmes qui rendaient les réformes nécessaires devaient en déterminer la nature , voulait aussi abolir le veto , mais en augmentant les prérogatives royales , en rendant la couronne héréditaire, en restreignant l'autorité des premiers emplois , en augmentant celle des tribunaux , en abaissant la puissance des grands. Les deux princes Czartoriski , Auguste et Michel , doués, tous deux , de talents divers mais éminents , génies ardents et opiniâtres , versés dans toutes les intrigues républicaines , propres à tous les manèges des diètes, avaient une sœur, fille d'un caractère altier et d'une imagination romanesque, qui s'éprit d'une vive passion pour le comte Poniatowski. Le père de ce dernier, bâtard d'un comte Sapiéha , n'avait eu pour toute
fortune que l'emploi d'économe dans une terre de cette maison. Son fils , après avoir suivi comme page, dans les pays étrangers , un seigneur de la famille des Sapiéha , s'était attaché à la fortune de Charles XII, avait dirigé sa fuite en Turquie , et entraîné le Divan à déclarer la guerre aux Russes. Depuis, il était rentré dans les bonnes grâces des princes de Saxe qui l'avaient comblé de bienfaits , et son mariage avec la sœur des Czartoriski , auxquels il apportait le concours d'un esprit souple, actif et délié, ajouta encore à la puissance du parti qu'ils dirigeaient.
Ce parti, malheureusement, cherchait alors son appui dans la Russie. Le roi Stanislas Leczinski , dans sa bonne et sa mauvaise fortune , n'avait pas eu de sujets et d'amis plus fidèles que les Czartoriski ; mais , après les traités de paix, leur ressentiment contre la France, qui les avait abandonnés , se changea en une haine violente ; ils recherchèrent la bienveillance des Czars , et ce fut de la faveur de la Russie qu'ils attendirent désormais tout leur crédit. Ce crédit s'accrut au-delà de toute mesure par un incident tout romanesque et imprévu. Le fils du comte Poniatowski, le jeune Stanislas- Auguste , nommé ambassadeur de Pologne en Russie, avait su plaire à l'héritière de cet empire qui , depuis , fut Catherine II. A la mort d'Auguste III (1763), cette souveraine n'oublia pas son ancien amant. Des troupes russes entrèrent en Pologne , occupèrent même Varsovie; la diète, intimidée et contrainte, choisit pour roi Stanislas-Auguste Poniatowski.
Les princes Czartoriski, qui comptaient sur le nouvel élu et sur l'appui de la Russie pour faire triompher les réformes qu'ils méditaient, s'étaient montrés favorables aux projets de Catherine II ; mais ils purent voir bientôt quelle illusion fatale ils avaient nourrie, lorscfuc Catherine laissa
POMAIOWSKI (17G0-18I5). 187
percer les véritables desseins de sa politique. Klle comiiieiiea par se eréer une faction dans la diète , en achetant quelques voix vénales; puis elle ranima les querelles endormies , en prenant sous sa protection les dissidents, en excitant les serfs contre les nobles.
La guerre civile s'alluma de nouveau, et au milieu de ces discordes soigneusement attisées par la Russie, le souverain de la Pologne était un amant de Catherine qu'elle a\ait fait roi pour lui prendre son royaume. 11 est inutile de reproduire ici le récit des événements consommés Jusqu'à la ruine de la Pologne , en 1796 '. A cette époque , la France reçut dans ses armées les nobles débris de la nation polonaise, et tous les champs de bataille de l'Europe ont gardé le souvenir de leur \aleur héroïque. Après les batailles d'Eylau et de Friedland , il eût dépendu de Napoléon de rétablir sur les bords de la Vistule un puissant royaume : l'intérêt de sa couronne, la voix de la France entière le lui conseillaient. Il se contenta, par le traité de Tilsit, signé le 7 juillet 1807 avec la Russie, d'ériger en duché de Varsovie quelques provinces enlevées à la Prusse. Il relevait ainsi un peuple de la tombe, mais sans lui donner la force et les conditions de la vie : au lieu d'une nation indépendante , il n'en fit qu'un satellite de son destin: satellite éclipsé, quand son destin s'évanouit.
Le traité de Vienne morcela la Pologne plus que ne l'avaient fait tous les partages précédents (1815). l" l'Autriche garda la Gallicie que Napoléon lui avait laissée, recouvra le cercle de Tarnopol, et acquit lePodgorze, terri' toire séparé de Cracovie par la Vistule; 2" le roi de Prusse conserva la partie de Pologne qu'il possédait
1 Voir l'Histoire de Bii^sie, l'C'gnc de Calliciiiic U, ]''d'^<^ 130.
188 HisTOiJiE DE pologm:.
déjà, augmentée de la ville de Dantzick, de celle de Thorn, de tout l'ancien palatinat de Culm et du duché de Posen; 3" le duché de Posen, qu'on détachait du duché de Varsovie , au profit du roi de Prusse , devait former une portion distincte de la monarchie prussienne; 4» la Russie garda tous les pays qu'elle avait gagnés dans les premiers partages , ainsi que le cercle cle Bialystok que Napoléon lui avait cédé par le traité de Tilsit ; elle acquit en outre le royaume de Pologne; 5" Ce royaume fut formé, par le congrès de Yienne , de la plus grande partie du duché de Varsovie. Réuni à la Russie , il devait être traité néanmoins comme un Etat à part, avec une constitution et une administration séparées; 6» d'une portion du duché de Varsovie fut formée enfin la république de Gracovie , placée sous la protection des trois co-partageants.
Tout le monde sait les héroïques efforts de la Pologne en 1830 , pour déchirer cet odieux traité. La France, surtout, a salué ces efforts avec un enthousiasme fraternel. Malheureusement Louis XIV et Louis XV avaient déjà dit que la Pologne était trop loin , et la France de 1830 a répété ce mot en se croisant les bras. Le but à poursuivre était cependant digne , cette fois , d'un grand peuple et d'une grande ambition ; car si Louis XIV et Louis XV ne prétendaient qu'à imposer un roi à la Pologne, il s'agissait pour la France d'aujourd'hui de rendre la vie même à une nation amie, et de rétablir, par une puissante alliance au nord, le véritable équilibre du continent eul'opéen .
FIN DE l'hISTOTIAE de POLOGNE.