ERICK (15G0-15G2). 2G
cer les influences hostiles de la noblesse , ou qu'au besoin , peut-être, ils seraient assez forts pour réprimer les excès du roi lui-mêine. Quoi qu'il en soit, cette combinaison ne remédia pas au mal , et on ne saurait dire si elle ne l'agiirava pas.
Au moment de la mort de son père, Érick se rendait en Angleterre près de la i-eine Elisabeth dont il sollicitait la main. Dès qu'il apprit la funeste nouvelle , il revint à Stockholm, prit en main les rênes du gouvernement, et après avoir, selon les dernières volontés de Gustave, donné à ses deux frères , Jean et Charles, l'investiture de la Finlande et de la Sudermanie, il se fit solennellement couronner à Upsal , le 29 juin 1561.
Cette cérémonie accomplie, Erick reprit ses projets de mariage , et dans cette occasion plus qu'en aucune autre, éclata l'incertitude de son esprit. Ainsi, tandis qu'il demandait de nouveau , par ses ambassadeurs , la main d'Elisabeth, prodiguant l'or pour l'obtenir, il envoyait aussi un ambassadeur en Ecosse près de la reine Marie Stuart, puis, n'ayant que peu d'espoir de ce côté, il adressait ses vœux à Renée de Lorraine , nièce de Christian TIT , roi de Danemarck , en même temps qu'il signait avec la princesse de Hesse un contrat de mariage qu'il cassa presque aussitôt.
La guerre le surprit au milieu de ces négociations ridicules. Il avait promis à son frère Jean , prince de Finlande , de l'aider dans la conquête de la Livonie , possession des chevaliers teutoniques. Jean, croyant le moment favorable, rappela sa promesse à Érick; mais celui-ci, agissant alors pour son propre compte, s'unit aux Russes et s'empara de l'Esthonie. Jean, qui redoutait, pour la Finlande , le voisinage de la Russie , se joignit , de son
côté, aux Polonais ennemis de ces derniers, et cimenta son alliance avec le roi de Pologne , Sigismond , en épousant sa fille, la princesse Catherine Jagellonica. La guerre éclata directement alors entre les deux frères, et finit par la captivité de Jean, fait prisonnier dans le château d'Abo, le 12 août 1563. Sa femme, Catherine Jagellonica, s'étant rendue à Stockholm pour solliciter la liberté de son époux, Érick lui lit offrir pour résidence un de ses châteaux. Pour toute réponse , la princesse se borna à montrer ces mots gravés sur son anneau nuptial : mors sola (la mort seule), et elle alla se constituer prisonnière, auprès du malheureux Jean.
Presque en même temps, la guerre s'allumait aussi avec le Danemarck , qui se hâtait de profiter des troubles intérieurs de la Suède, pour essayer de ressaisir sur le nord l'influence que lui avait ravie le long règne de Gustave. Cette guerre , poursuivie avec une cruauté inouïe , fut également funeste aux deux pays. Triomphante sur mer où sa marine avait acquis une supériorité décidée , la Suède éprouva, sur terre, de nombreux échecs , dus, pour la plupart, aux fautes d'Erick, et à sa prétention de tracer lui-même les plans de campagne de ses généraux. Pour se venger de ses défaites , il lança ses soldats sur la Norwége, livrant ce malheureux pays au pillage et à l'incendie : ce premier acte de démence ne fut que le prélude de toutes les folies furieuses qui rappelèrent un moment le règne de Christiern.
Erick , fort versé dans les mystères de l'astrologie , croyait avoir lu dans les étoiles qu'il serait un jour renversé par un prince aux cheveux blonds. Le prince Jean , son frère , avait précisément les cheveux blonds , mais ne craignant rien de ce dernier qu'il retenait dans
CRUAUTÉS d'ÉRICK (1562-1567). 263
une étroite captivité, ses terreurs chimériques prirent pour victime IN ils Sture, fils de Swante Sture, l'un des anciens compai^nons de Gustave W asa. Nils Sture était l'un des officiers les plus distingués de l'armée suédoise, et , comme sa conduite le prouva , l'un des plus dévoués au roi. Néanmoins, à cause de la couleur de ses cheveux, Érick le lit arrêter et condamner à mort sur les plus frivoles prétextes. Il recula toutefois devant l'exécution de cette inique sentence , et content de l'avilir et de le dégrader, il ordonna que Nils fût Ignominieusement promené dans Stockholm, sur un cheval précédé d'un héraut qui criait sans cesse : « Voici un traître. ^>
Cette absurde violence ne produisit point les résultats qu'en attendait Érick. L'armée intéressée à l'honneur de IN ils Sture, et qui connaissait son courage et sa loyauté, murmura hautement : le roi eutpeur, et essaya de réhabiliter [Nils en l'envoyant comme ambassadeur en Lorraine (1566). Mais il ne se dissimula pas la haine implacable qu'avait dû soulever dans les rangs de toute la noblesse , et surtout dans la puissante famille des Sture , l'outrage gratuit fait à l'un de ses membres, et il résolut de se mettre en garde contre la vengeance de ses ennemis , en les réduisant par la terreur.
En 1567, le prince Charles, frère du roi et duc de Sudermanie, ayant atteint sa majorité, Érick convoqua une diète pour régler l'état apanager du jeune prince. Lorsque les principaux chefs de la noblesse furent réunis , il les fit arrêter, comme accusés de conspiration. Quelques jours après, sur des témoignages sans \aleur, ils furent condamnés à mort, et les exécutions commencèrent. Nils Sture, ambassadeur en Lorraine, n'avait pu être arrêté, mais Érick, toujours sous le coup de ses craintes insensées, avait
résolu sa perte. Il lui écrivit en Lorraine de venir se constituer prisonnier à Stockholm, et Nils, obéissant aveuglément à ce qu'il regardait comme le devoir d'un sujet fidèle, vint s'offrir au poignard de son assassin. Frappé dans sa prison par Érick lui-même, il retira le fer de sa plaie, le baisa et le rendit au roi qui sortit éperdu , ordonnant à des soldats de sa garde d'achever le prisonnier.
Ce meurtre fut suivi de celui de Swante Sture, le père de Nils. Érick pénétra dans le cachot de l'infortuné vieillard, et tout d'abord se précipita à ses pieds, en lui demandant pardon. « Je vous pardonne tout, s'écria « Swante Sture, mais si la vie de mon fils est en danger, « vous allez m'en répondre devant Dieu. » — ^ « Ah ! je le « vois bien , répliqua le roi troublé , que vous ne me « pardonnerez jamais. Il faut que je fasse de vous ce que « je viens de faire de lui. « Et il ordonna l'exécution de tous les prisonniers.
Ces cruautés que , pour l'honneur de l'humanité , il faut attribuer en partie a la folie du roi , furent suivies de quelques jours de complète démence. Odieux à lui-même comme à ses sujets , poursuivi par ses remords et les cris de ses victimes , il se mit à errer çà et là dans les forêts , accompagné seulement de quelques gardes. Denis Beurrée, autrefois son précepteur, maintenant son ministre avec Georges Paterson , et comme Paterson l'instrument ou le conseiller de ses crimes , l'atteignit dans les bois et fut poignardé par ses ordres. Erick, échappé de nouveau, fut enfin découvert caché sous des habits de paysan: cette fois, on parvint à le calmer et à le ramener à Stockholm.
Sa conduite prouva alors que tous les sentiments généreux n'étaient pas éteints dans son cœur. Comme pour
FOLIE d'ekick (1567-15G8). 265
obtenir le pardon de ses récents excès , il lit élargir tous les prisonniers et traduire en justice le misérable Georges Paterson ; enfin , sur les instances de son frère Charles , il se réconcilia avec le prince Jean , qu'il rendit à la liberté.
Le calme semblait rétabli à l'intérieur. La guerre , il est vrai , continuait en Livonie, mais elle n'était pas trop désasti'euse pour la Suède, grâce à l'alliance russe et aux Ituorables dispositions des Livoniens. Les Danois, qui avaient tenté une invasion nouvelle en 1568 , avaient été repoussés , et l'on pouvait espérer quelques années de repos , lorsque Paterson reprit toute son influence sur l'esprit d'Érick. En même temps, ce dernier, après avoir si longtemps mendié l'alliance des têtes couronnées de l'Europe , épousait , séduit par sa beauté, la fille d'un pauvre soldat , Catherine Madelpad , et faisait célébrer son mariage avec une pompe extraordinaire (4 juillet 1568). Après cette union, une jalousie ombrageuse vint réveiller toutes les inquiétudes, toutes les terreurs de son esprit. Il regretta ses jours de faiblesse , comme il les appelait , il annula tout ce qu'il avait fait , puis enfin , par une cruelle fantaisie, il voulut enlever à son frère Jean Catherine Jagellonica, son épouse, pour la donner au czar Iwan le Terrible, qui l'avait autrefois aimée et avait inutilement demandé sa main.
Cette singuhère prétention décida la révolte de Jean et de Charles contre leur frère Erick. A cette nouvelle, le roi de Suède retomba dans un de ses accès de folie. 11 voulut d'abord se donner la mort ; puis changeant de résolution, il se détermina à combattre. Mais lorsqu'il essaya de réunir ses soldats, à peine en trouva-t-il quelques-uns restés fidèles à sa fortune. Toutes ses troupes avaient déserté pour passer dans le camp de ses frères, et la bourgeoisie
qui défendait Stockholm s'empressa de leur livrer la capitale. Érick s'enfuit dans le château, où forcé bientôt de se rendre, il vit tous les ordres de l'État renoncer à la fidélité qu'ils lui avaient jurée : le 29 septembre 1568, son déplorable règne finissait.
Le premier acte des vainqueurs fut l'exécution de Georges Paterson. Au commencement de 1569, on prononça la déchéance d'Érick, qui fut enfermé pour toujours, et empoisonné dans sa prison le 26 février 1577, parles oi'dres de Jean, son frère et son successeur. « Telle fut, dit un historien, la triste fin de ce prince, qui serait regardé comme un monstre si ses crimes avaient été réfléchis. Mais quand son sang s'allumait, il n'était plus maître de ses transports, et il vaut mieux le croire fou que méchant. »