CHAPITRE XV
Jean, successeur d'Erick. — Controverses religieuses. — Guerres extérieures.— Sigismond, tils de Jean, est élu roi de Pologne. — Inquiétudes des Suédois. — Charles, frère de Jean, régent du royaume. — Synode d'Upsal. — Politique de Sigismond et de la noblesse. — Retour de Sigismond en Suède. — Son couronnement. — Son départ. — Le prince Cliarles reprend la direction des affaires. — Déchéance de Sigismond. — Charles est élu roi. Guerre avffc la Russie et le Dancmarck. — Gustave-Adolphe. — Mort du roi de Suède, Charles IX.
Le règne du prince Jean ne fut ni plus heureux ni plus sage que celui d'Érick, et l'on eût dit que les fils de Gustave Wasa avaient pris à tâche de détruire l'œuvre glorieuse de leur père. Les controverses religieuses furent le principal champ de bataille où les passions s'agitèrent durant
CONTllOVERSKS BELIGIEUSES ( I 5()7-l 580). 267
la vie de Jean. Entraîné par les exhortations de la reine Catherine Jagellonica, fervente catliolique, Jean voulut modifier les doetrines nouvelles introduites en Suède par Gustave \N asa. Sans accepter entièrement la suprématie de l'Eulise romaine , il essaya cependant de remettre en vigueur la plupart des pratiques du culte catholique. Le vieux Laurent Pétri, le premier réformateur religieux de la Suède, et le premier évéque protestant de Stockholm, étant mort en 1573, son successeur au siège épiscopal s'engagea à entrer dans les vues du roi, et à favoriser, de ses prédications et de son influence, les changements qu'il méditait. Par les conseils de deux membres de la Société de Jésus, venus de Rome dans ce but, des négociations qui devaient amener la conclusion d'un concordat furent entamées avec le pape. On ne réussit pas à s'entendre parfaitement sur les bases de cet accord; mais les relations n'en continuèrent pas moins, et très actives, entre Rome et la Suède, par l'intermédiaire du père Possevin. Ce zélé et habile jésuite obtint du roi la proscription des livres de Luther par toute la Suède; plusieurs prêtres de sa société furent même nommés à des chaires vacantes à l'université d'Upsal. On a prétendu aussi que le roi Jean abjura secrètement le protestantisme en 1578; mais rien ne prouve l'authenticité de cette conversion, et quoi qu'il en ait été, l'ardeur de Jean pour les réformes religieuses s'affaiblit beaucoup à la mort de la reine Catherine. Un ,an après cet événement, le roi s'étant remarié, sa nouvelle épouse prit sur son esprit le même empire qu'avait exercé Catherine, et dès lors toutes les secrètes prédilections de Jean pour le catholicisme s'évanouirent. Il n'en persista pas moins toutefois dans sa prétention d'imposer à la Suède la liturgie dont il était l'auteur ; mais il rencontra
dans le pays une opposition générale à la tête de laquelle se plaça son frère le prince Charles. Celui-ci jura de nouveau tous les articles de la confession (V Aiuisbourg^ et accorda un refuge, dans ses Etats, aux Suédois persécutés pour leurs opinions religieuses.
Pendant que ces discussions troublaient la paix intérieure du royaume, la Suède s'engageait, contre la Russie, dans cette longue suite de guerres qui ont divisé presque jusqu'à nos jours les deux nations les plus puissantes du nord de l'Europe. Lors de la déchéance d'Érick, allié et ami du czar, les ambassadeurs russes à Stockholm avaient été insultés , et n'avaient dû la vie qu'à l'intervention du duc Charles ; par représailles, Iwan maltraita les ambassadeurs suédois, et la guerre éclata vers 1575. Dans la Livonie et dans la Finlande, les Russes obtinrent d'abord quelques avantages; mais les talents militaires d'un officier français, Pontus de La Gardie, rétablirent l'honneur des armes de la Suède, et le czar fut forcé d'accepter la paix à des conditions désavantageuses pour la Russie. Cette paix toutefois ne fut définitivement conclue que sous l'administration de Charles.
L'événement politique le plus considérable du règne de Jean fut l'élection de son fds Sigismond comme roi de Pologne. Cette élection fut due surtout à l'intervention de sa tante, Anne Jagellonica, qui décida la diète à porter son choix sur le fds du roi de Suède, et à écarter son rival l'archiduc Maximilien d'Autriche. Elle fit espérer à la* diète que, lors de son avènement au trône de son père, Sigismond abandonnerait à la Pologne la province de Livonie, objet de tant de sanglants débats entre les deux pays, et cette considération entraîna les suffrages de l'assemblée en faveur de Sigismond, qui fut couronué à Cra-
CHARLES ET SIGISMOINI) (1580-1593). 269
covic le 27 décembre 1587. Toutefois les Suédois ne lui penuirent d'accepter la couronne de Pologne (iu'a{)iès qu'il eût consenti à signer diverses propositions obligatoires qui devaient garantir la nationalité suédoise.
Deux ans étaient à peine écoulés depuis le départ de Sigismond pour la Pologne, lorsque le roi Jean, son père, lui demanda une entrevue. Malgré les vives inquiétudes que cette demande souleva dans toute la Suède, les deux princes se rencontrèrent à Revel en 1 589 ; mais bientôt des nouvelles menaçantes les rappelèrent tous deux dans leur capitale. A Sigismond, l'on annonçait une invasion des Tatars; à Jean, une conspiration tramée contre lui par son frère Charles. Celui-ci n'eut gas de peine à se laver de l'accusation portée contre lui, et jusqu'à la mort de Jean, arrivée le 17 novembre 1592, aucun événement remarquable ne vint signaler son triste règne.
A la mort de Jean, le duc Charles, son frère, et le troisième fils de Gustave Wasa, s'empara du pouvoir, et mieux que ses deux aînés, Érick et Jean, il était digne de porter la couronne de son père. Par le droit du sang, cette couronne appartenait au roi de Pologne, Sigismond, fils de Jean HT, et son nom vient à son rang dans la chronologie des souverains de la Suède; mais le véritable souverain, d'abord sous le titre de régent, et quelques années après sous celui de roi, ce fut en réalité le prince Charles. Sa politique se dessina tout d'abord par sa résistance énergique aux prétentions de la noblesse. Un de ses premiers soins fut aussi de convoquer à Upsal une réunion des États, où fut discutée de nouveau la question religieuse, et de laquelle date la constitution définitive du protestantisme en Suède, par l'adoption des articles de la confession (T Augsbourg (1593),
Cependant Sigismond, inquiet de l'influence que son oncle prenait en Suède, se décida à abandonner pour quelque temps la Pologne, espérant que sa présence au milieu des Suédois lui rallierait les sympathies de la nation. Il aborda à Stockholm le 30 septembre 1593, accompagné du cardinal Malaspina; Charles, aussitôt, se retira dans son duché, Uvrant son neveu à tous les embarras de l'administration d'un pays qui lui était en quelque sorte inconnu. Il comptait sur les fautes du roi de Pologne, et ne se trompait pas. Sigismond, en effet, voulut tout d'abord entraver Texécution des décisions récemment prises à Upsal ; mais l'opposition fut si forte dans tous les rangs du peuple, qu'il ne recueillit que la honte d'une entreprise manquée, et que, lorsqu'il se rembarqua pour la Pologne, après son couronnement, il ne resta en Suède nulle trace de son passage et de son autorité.
Charles reprit le pouvoir avec l'assentiment et au nom de. Sigismond , mais pour l'exercer selon ses vues et ses intérêts personnels. Le premier essai qu'il en fit de nouveau, fut de convoquer les États contre la volonté du roi. Lorsqu'ils furent réunis à Loderkoping, le régent demanda la punition de Clos Flemming, gouverneur de la Finlande, qui s'était ouvertement déclaré contre son autorité. Le sénat lui ayant refusé le châtiment de Clos , Charles offrit au roi sa démission de ses fonctions auxquelles il déclara renoncer dans le mois de novembre lotJ6.
C'était une tactique habile de la part du régent. Parfaitement assuré des sentiments de l'immense majorité de la nation pour lui, il voulait, en quelque sorte, lui donner une occasion de reconnaître solennellement son autorité, et les États réunis à Arboga, au mois de février 1597 , le supplièrent, en effet, de reprendre le pouvoir dont il
DÉCHÉAINCE DE SIGISMOND (1593-1604). 271
s'était démis. L'on conçoit quelle puissance nouvelle cet acte prêtait à Tadministration de Charles. Sigismond, qui avait fait défense aux Etats de se réunir , regarda cette manifestation comme une déclaration de guerre, et leva à la hâte une armée pour venir combattre l'usurpation de son oncle.
A cette nouvelle , tous les ordres de la nation s'empressèrent d'assurer le prince Charles de leur dévouement. Fort de cette adhésion , appuyé par Henri IV, roi de France, et par la reine Elisabeth d'Angleterre, Charles ne cacha plus ses projets; il réunit une armée et marcha à la rencontre de Sigismond débarqué à Calmar, le 30 juillet 1598, avec cinq mille hommes de troupes polonaises. Après quelques négociations inutiles, on en vint aux mains à Strangebro, près de Linkseping, le 25 septembre 1598. Sigismond, complètement défait, ne dut la liberté qu'à la modération de son oncle qui ne poursuivit pas les avantages de sa victoire. L'année suivante, 1599, les États suédois , dans une diète tenue à Stockholm , prononcèrent la déchéance de Sigismond. Ils offrirent néanmoins la couronne à son fils Udislas , mais à la condition qu'il abandonnerait la Pologne et qu'il embrasserait la religion protestante. En attendant sa réponse qui devait être rendue à Stockholm dans un délai de cinq mois, la régence fut continuée au prince Charles, et c'est de ce moment que date réellement son règne , bien qu'il n'ait pris le titre de roi qu'en 1604.
La réponse d'Udislas n'arriva point dans le délai prescrit. Sigismond, malgré la déchéance prononcée contre lui , n'avait point renoncé à ses prétentions sur la Suède , et c'eût été reconnaître le droit que s'arrogeaient les Etats d'ôter et de donner la couronne, que de consentir
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à l'acceptation de son fils. Il essaya donc, quelque temps encore , de défendre en Suède les intérêts de sa royauté, mais la prise du château de Calmar et la conquête de la Finlande par le prince Charles , ainsi que le jugement et l'exécution des principaux membres de la noblesse, achevèrent de ruiner complètement le parti du roi de Pologne.
En 1604, le pouvoir suprême fut officiellement déféré à Charles, neuvième du nom, et à sa descendance mâle. Il fut statué , en même temps , qu'en cas d'extinction de sa race , le nouveau roi serait choisi parmi les princes allemands issus des filles de Gustave Wasa, et de plus, que les rois de Suède ne pourraient épouser que des princesses protestantes, qu'il ne leur serait pas permis de s'absenter du royaume, et que l'acceptation, par eux, d'une couronne étrangère équivaudrait à une abdication. Ces dernières dispositions ont été depuis fidèlement observées.
Malgré les soins de l'administration intérieure devenue fort difficile après tant de troubles et d'agitations, Charles IX se mêla cependant aux luttes qui divisaient alors la Russie et la Pologne. Après plusieurs années de débats sanglants , la paix venait enfin d'être conclue entre les deux nations, lorsque en 1611, les anciennes prétentions du roi de Danemarck rallumèrent la guerre en Suède. Charles , quoique vieux et malade, alla à la rencontre des Danois, suivi de ses quatre fils. Gustave- Adolphe, l'aîné d'entre eux et depuis si illustre, fit ses premières armes dans cette campagne, laissant pressentir dès lors l'un des plus grands capitaines de son siècle. Il dégagea Calmar assiégé , pénétra en Danemarck et força les Danois à demander la paix. Durant les négociations du traité qui intervint alors, Charles IX mourut à Linkseping, le 30 octobre 1611.
GUSTAVF.-ADOi;PHE ( 100 I- I T) I 1 ). 273
Si l'on se rend compte des temps diliieiles qu'il traversa, des obstacles qu'il eut à vaincre, de la position toujours équivoque d\in prince qui tient en partie ses droits de l'usurpation, on ne ])ourra s'empêcher d'admirer cliez Charles JX une habileté peu comimnie, une constance de vues , une fermeté de desseins qui trahissent le sang de Gustave Wasa. Se rappelant, à son lit de mort, toutes les entreprises qu'il avait conduites , mais qui restaient inachevées, il dit, en désignant son fds Gustave-Adolplie, et en posant les mains sur son front : lUe faciet (celui-ci les achèvera), puis il mourut, confiant en Dieu et appelant sa protection sur le règne de son successeur.