CHAPITRE XVJI
Torstoiison. — Suite de la guerre de trente ans — Guene en Danemarck. — Seconde victoire de Leij)sick. — Wrangel. — Paix de Weslplialie. — Christine — Commencement de son règne. —Son abdication. — Sa conversion. — Charles X, son successeur. — Guerre avec la Pologne.
L'armée suédoise resta privée de général en chef jusqu'au mois de novembre 1641. Torstenson, qui fut enfin revêtu de ce titre, se montra digne de succéder à Horn et à Banner. C'était, comme eux, un élève de Gustave-Adolphe ; il avait commandé, sous ce prince, l'artillerie suédoise, et ses grands talents militaires s'étaient dès lors révélés avec éclat. Lorsqu'il eut pris en main la direction suprême de l'armée, il commença par chasser les impériaux de la Silésie , puis , après une année d'habiles manœuvres qui lui assurèrent le nord de l'Allemagne , il remporta , le 2 novembre 1642 , près de Leipsick, une complète victoire sur Piccolomini, général de l'empereur.
Pendant que les Suédois supportaient, en grande partie, le poids de la guerre de trente ans , ils eurent encore à repousser les attaques des Danois qui ne voyaient pas, sans envie, la grandeur croissante de leurs voisins. Dès qu'il apprit la rupture entre les deux États, Torstenson traversant l'Allemagne avec rapidité, alla s'emparer des duchés de Holstein et de Sleswig en décembre 1643, et le mois suivant, janvier 1644, il occupa le Jutland où il se maintint durant toute la guerre. Au mois d'août de la même
année, la paix fut conclue entre le Danemarck et la Suède
par le traité de Beemsebroë; mais la lutte continuait toujours en Allemagne. Torstenson se hâta d'y rejoindre son armée par une marche hardie, qui est restée célèbre dans l'histoire de la guerre de trente ans. A peine arrivé, il surprit et défit à Jankowitz les impériaux commandés par G allas; toutefois le mauvais état de sa santé le força bientôt de résigner ses fonctions de général en chef des troupes suédoises, et le 31 juillet 1646, il fut remplacé par Wrangel qui réunit ses forces à celles de Turenne. Les deux armées combinées n'eurent pas de peine à conserver la supériorité : après divers succès suivis de la conquête de la Souabe et de la prise de Prague, les Suédois allaient pénétrer dans les provinces héréditaires de l'empereur, quand ils furent arrêtés par la nouvelle de la signature du traité de Munster (Congrès de Westphalie, 14 octobre 1648), qui termina enfin cette terrible guerre de trente ans, dont le principal honneur revint à Gustave- Adolphe et aux armes de la Suède.
Malgré les services signalés qu'elle avait rendus à la cause protestante et aux adversaires de l'empereur d'Autriche, la Suède faillit être exclue des bénéfices de la paix de Westphalie. Il ne fallut rien moins que toute Thabileté d'Oxenstiern pour qu'elle obtînt quelques compensations à ses sacrifices. Par l'article 10 du traité d'Osnabriick , elle reçut l'île de Rugen , la ville et le port de Wismar avec les bailliages mecklembourgeois de Paël et de Neukloster , l'archevêché de Bremen et l'évêché de Yerden : elle fut, de plus, déclarée membre de l'empire, avec trois voix à la diète.
La lutte héroïque de la Suède avait épuisé ses forces. Ce n'était que par l'exagération de sa puissance et de ses ressources qu'elle avait si longtemps défendu contre
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l'Autriche le drapeau de l'indépendance religieuse en Allemagne , et elle attendait le repos avec impatience, comme un besoin de sa situation. Il y avait, d'ailleurs, tout lieu de l'espérer de la fille de Gustave-Adolphe. La souveraine était jeune, aimée pour elle-même et en mémoire de son pèi'e. Cultivées avec soin, les brillantes qualités de son intelligence s'étaient rapidement développées. Elle était spirituelle et savante, à la fois affable et ferme. Sa cour avait vu les hommes les plus illustres de ce temps dans les lettres et la philosopliie : Descartes, Grotius, Saumaise, Vossius, Kaudé, etc.; les spectacles, les fêtes, la musique, la danse y formaient un ensemble de plaisirs délicats, propres à adoucir les dernières rudesses du caiactère Scandinave ; tout semblait, en un mot, annoncer un règne littéraire et élégant, un peu prodigue peut-être, mais du moins pacifique.
La reine Christine était malheureusement dominée par cet esprit d'agitation , par cette sorte d'inquiétude fébrile qu'on a remarquée fréquemment chez les descendants de Gustave Wasa, et toutes les espérances qui reposaient sur son règne s'évanouirent devant un incroyable caprice de jeune fille.
Dès l'année 1644, Christine avait pris en main le pouvoir, et elle ne l'avait pas manié sans force et sans génie. Mais lorsque la paix de 1648 vint clore la période des grands événements , lorsque le gouvernement de la Suède dut se préoccuper, avant tout, des détails minutieux de l'administration, des moyens de réparer, par l'économie, les finances obérées de l'État , alors la couronne parut à Christine beaucoup moins digne d'envie ; bientôt, s'il est permis de le dire , elle s'ennuya de régner. Peut-être sa résolution d'abdiquer fut-elle dictée par un motif plus fu-
tile encore, le désir de se singulariser ; mais quoi qu'il en ait été , cette détermination fut longtemps méditée , et il sembla qu'elle mit à l'accomplir une sorte de coquetterie.
Dans l'année 1651, Christine fit connaître ses intentions ; toutefois, pour épargner à la Suède les secousses qu'aurait pu produire un violent changement de règne, elle avait, dès 1649 et aussitôt après la paix de Westphalie , réuni les États , et fait reconnaître pour son successeur le comte Palatin, Charles Gustave, dont la mère était sœur de Gustave- Adolphe , et qui avait aspiré à sa main. Lorsqu'elle eut ainsi pourvu à la vacance éventuelle du trône, elle se fit couronner à Stockholm avec la plus grande pompe (1650), puis l'année suivante, par une inconséquence bizarre , elle annonça au sénat la résolution inébranlable qu'elle avait ^rise de déposer la couronne.
Elle la conserva cependant trois ans encore, soit qu'elle hésitât au moment suprême, soit qu'elle fût émue des remontrances de ses ministres et des conseils du sage Oxenstiern; mais enfin, le 16 juin 1654, elle abdiqua solennellement devant l'assemblée générale des États.
La ville d'Upsal avait été choisie pour cette assemblée. Christine parée de tous les ornements de la royauté, précédée par la foule du peuple , environnée du cortège nombreux des ambassadeurs et des ministres étrangers, se rendit , à sept heures du matin , dans la grande salle du château. Les orateurs des trois ordres la supplièrent avec instance de renoncer à un projet qui pouvait être funeste à la paix du royaume. L'orateur des paysans s'approcha de la reine, prit sa main, et se tenant à genoux , la baisa plusieurs fois , sans prononcer un seul mot. Il se releva ensuite , et s'essuyant les yeux , il sortit brusquement du château. Mais Christine, comme si elle avait craint de